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L OPINION ET LA CONVERSATION

Les seules conversations d'apparence oiseuse alors sont elles-mêmes utilitaires : celles des amoureux. Hector, hésitant à aller trouver Achille pour lui proposer des conditions de paix, finit par se dire : « Je n'irai point auprès de cet homme, il n'aurait pour moi aucune compassion... Ce n'est pas le moment de causer avec lui du chêne et du rocher, comme les jeunes gens et les jeunes filles font entre eux. Mieux vautcombattre. » Jeunes gens et jeunes filles ///r/a/e/îMonc déjà, et leurllirt consistaità parler « du chêne et du rocher », c'est-à-dire apparem* ment de superstitions populaires. — C'est seulement en se civilisant, à l'époque de Platon, que les Grecs sc plaisent à dialoguer pour passer le temps, sous les peupliers qui bordent l'Ilissus. — A la différence des épopées antiques, et aussi bien des chansons de geste, où les conversations sont si clairsemées,. les romans modernes, à commencer par ceux de M''^ de Scudéry, se distinguent par l'abondance, toujours croissante, des dialogues.

Pour bien comprendre les transformations historiques de la conversation, il est essentiel d'analyser de plus près ses causes. Elle a des causes linguistiques : une langue riche, harmonieuse, nuancée, prédispose au bavardage. Elle a des causes religieuses : son cours change suivant que la religion nationale limite plus ou moins la liberté des propos, interdit sous des peines

plus ou moins graves le flirt, la médisance, le « libertinage d'esprit », s'oppose ou non au progrès des sciences et à l'instruction populaire, impose ou non la règle du silence à certains groupes, moines chrétiens ou confréries pythagoriciennes, et met à la mode tel ou tel sujet de discussion théologique, l'incarnation, la grâce, rimmaculée conception (1). Ellea des causes politiques: dans une démocratie, elle se nourrit des sujets que la tribune ou la vie électorale lui fournissent ; dans une monarchie absolue, de critique littéraire ou d'observations psychologiques, à défaut de thèmes plus importants que la loi de lèse-majesté rend périlleux. — Elle a ses causes économiques (2), dont j'ai déjà indiqué la principale: le loisir, la satisfaction de besoins plus urgents. Il

(1) En passant par le Midi de l'Espagne, Dumont Durville note ce qui suit : « Les combats de taureaux et les disputes sur l'immaculée conception, disputes qui prirent naissance dans les monastères de la province, occupent les esprits à l'exclusion de tout le reste, »> A présent, il trouverait tout le monde plongé dans la politique, unique sujet des conversations, en Espagne comme dans toutes les républiques espagnoles de l'Amérique du Sud.

(2) L'un des plus grands obstacles à l'établissement des sociétés coopératives de consommation, qui présentent des avantages si manifestes au consommateur, ce sont, d'après un excellent observateur, « les habitudes de commérages qui trouvent à s'exercer dans les boutiques. C'est là qu'on se rencontre, là que s'échangent les nouvelles du quartier et tout ce menu bavardage si cher aux femmes et qui les attache aux fournisseurs. C'est même cette disposition des femmes qui décide certaines sociétés par exception) à vendre au public (et non pas seulement aux associés parce qu'alors le magasin n'a plus un aspect particulier, et les femmes croient venir dans une boutique ordinaire. » On voit par là combien est fort et irrésistible le courant des conversations, une fois lancé. — On en a une autre preuve par la difficulté reconnue qu'il y a à garder un secret, quand on sait qu'il est de nature à intéresser un interlocuteur, alors même qu'on a intérêt à se taire. Cette difficulté, si grande parfois, peut servir à mesurer la force du penchant sympathique, du besoin de communication mentale avec ses semblables.

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n'est pas, en un mot, un côté de l'activité sociale qui ne soit en rapport intime avec elle et dont les modifications ne la modifient. J'indique simplement pour mémoire l'influencequepeuvent avoir sur ellecertainesparticularités de mœurs d'un moindre intérêt. Le ton et l'allure des entretiens sont influencés par l'attitude du corps pendant qu'on parle. Les conversations ass/ses sont les plus réfléchies, les plus substantielles ; elles sont aussi, parmi nous, les plusfréquentes, mais non à la cour de Louis XIV où, le privilège du tabouret n'étant accordé qu'aux duchesses, on devait causer debout. Les anciens, dansleurs iriclinia, appréciaient par-dessus tout la conversation couchée (1), qui ne devait pas être la moins délicieuse, si nous en jugeons d'après la lenteur caractéristique, le charme délayé et fluide des dialogues écrits qu'ils nous ont laissés. Mais les conversations ambulantes des péripatéticiens marquent un mouvement d'esprit plus vif et plus animé. — Il est certain que le discours debout diffère profondément, par son caractère plus accentué de solennité, du discours assis, plus familier et plus bref. — Quant au discours couché et au discours ambulant, je n'en connais guère d'exemple. — Autre observation. Assez souvent, et d'autant plus souvent qu'on est plus près delà vie primitive, les hommes et les femmes, surtout les femmes, ne causent entre eux qu'en faisant autre chose, soit en se livrant à quelque travail aisé, comme font les paysans qui, dans les veillées, égrènent

(1) Ne la confondons pas avec celle dont nous parle Dûment d'Urville^ à propos des îles Havaï : « Au nombre des usages bizarres de la contrée,, dit-il, il faut citer la manière dont on fait la conversation, couché à plat ventre sur des nattes. »

des légumes pendant ijuc les femmes fdenl, cousent ou tricotent, soit en mangeant ou buvant des consommation s dans un café, etc. — S'asseoir en face les uns des autres tout exprès et exclusivement pour causer, est un raffinement de la civilisation. Il est clair que l'occupation à laquelle on se livre en causant n'est pas sans influence sur la manière dont on cause. — Autre genre d'influence : la conversation du matin diffère toujours quelque peu de celle de l'après-midi ou de la soirée. A Rome, où sous l'Empire les visites avaient lieu le matin, rien de semblable aux causeries de nos five o'clock ne pouvait être connu. Nous passons sur ces insignifiances (1).

Avant tout, il y a à considérer le temps qu'on peut consacrer à causer, le nombre et la nature des personnes avec qui l'on peut causer, le nombre et la nature des sujets dont on peut causer. Le temps où l'on peut causer s'accroît avec les loisirs que procure la richesse, par les perfectionnements de la production. Le nombre des personnes avec qui i'on peut causer s'étend à mesure que la multiplicité originelle deslangues diminue et que leur domaine augmente (2). Le nombre des su-

(1) Dans son livre sur les Français d'aujourd'hui, qui semble créé et mis au monde tout exprès pour servir de pierre de touche décisive à ses idées générales, M. Demolins explique, par l'influence de l'olivier ou du châtaignier, le goût des Méridionaux pour les conversations et leur penchant aux hyperboles.

(2) Il s'étend aussi, bit'n entendu, avec le chiffre et la densité de la population. On cause beaucoup moins — cœteris parihus, — aux champs qu'à la ville; l'émigration des campagnes vers les villes favorise donc 1.» conversation et la fait se transformer. Mais, dans les petites villes, o-'\ les oisifs abondent et où tout le monde se connaît, ne cause-t-on pcs plus que dans les grandes? Non, car les sujets manquent. La convei sation qui y mérite ce nom n'y est que l'écho de celle des grandes ville.>^.

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jets de conversation grandit quand les sciences progressent et se répandent, quand les informations de tous genres se multiplient et s'accélèrent. Enfin, par le changement des mœurs dans un sens démocratique, ce n'est pas seulement le nombre des interlocuteurs possibles qui s'accroît, c'estleur qualité qui varie. Les diverses couches sociales entrent plus librement en conversation ; et, par l'émigration des champs aux villes, par l'urbanisationdescampagnesmômes,parrélévation du niveau moyen de l'instruction générale, la nature des entretiens devient tout autre, de nouveaux sujets se substituent aux anciens, — En somme, parler la même langue, avoir des connaissances et des idées communes, être de loisir, voilà les conditions nécessaires de la causerie. Donc, tout ce qui unifie les langues et les enrichit, tout ce qui unifie les éducations et les instructions en les compliquant, tout ce qui augmente les loisirs en abrégeant le travail plus productif, mieux secondé par les forces naturelles, contribue au progrès de la conversation.

On voit par là l'action immense qu'ont eue sur elle les inventions capitales de notre siècle. Grâce à elles, la presse a pu inonder le monde entier et l'imbiber jusqu'aux dernières couches populaires. Et la plus grande force qui régisse les conversations modernes, c'est le livre, c'est le journal. Avant le déluge des deux, rien n'était plus différent, d'un bourg à l'autre, d'un pays à l'autre, que les sujets, le ton, l'allure des entretiens, ni de plus monotone, en chacun d'eux, d'un temps à l'autre. A présent, c'est l'inverse. La Presse unifie et

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vivifie les conversations, les uniformise clans Tcspace et les diversifie dans les temps. Tous les matins, les journaux servent à leur public la conversation de la journée. On peut être à peu près sûr à chaque instant du sujet des entretiens entre hommes qui causent dans un cercle, dans un fumoir, dans une salle des Pas-Perdus. Mais ce sujet change tous les jours ou toutes les semaines, sauf les cas, heureusement fort rares, d'obsession nationale ou internationale par un sujet fixe. — Cette similitude croissante des conversations simultanées dans un domaine géographique de plus en plus vaste, est l'un des caractères les plus importants de notre époque, car il explique en majeure partie la puissance grandissante de l'opinion contre la tradition et la raison même; et cette dissemblance croissante des conversations successives nous explique aussi bien la mobilité de l'opinion, contre-poids de sa puissance (1).

Faisons une remarque bien simple, mais qui a son importance. Ce n'est pas à force de causer, spontanément, que la conversation a évolué. Non, il a fallu que de nouvelles occasions et de nouvelles sources de conversation vinssent à jaillir par la succession, en partie accidentelle, en partie logique, des découvertes géographiques, physiques, historiques, des inventions

(1) Mais, semblables ou changeantes, elles attestent ainsi un progrès immense, au point de vue social, car la fusion des classes et des professions, l'unité morale de la patrie, ne peut être véritable qu'à partir du jour où une conversation soutenue devient possible entre individus appartenant aux classes et aux professions les plus dinércnles. Nous devons ce bienfait — en retour de combien de maux — à la presse quotidienne

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agricoles ou industrielles, des idées politiques ou religieuses, des œuvres littéraires ou artistiques. Ce sont ces nouveautés, qui, apparues quelque part Tune après l'autre, vulgarisées dans des groupes d'élite avant de se propager ailleurs, ont policé là et transformé, en y faisant mépriser certaines formes archaïques d'entretien, gauloiseries, bouffonneries, préciosités ridicules, l'art de la conversation. Si donc, par évolulion de la conversation, on entendait un déroulement continu et spontané, on serait dans l'erreur. Et cette observation est applicable à tous les genres d'évolution, qui, si l'on y regarde de près, se laissent résoudre en insertions intermittentes, en greffages successifs et superposés, de nouveaux germes. Dans une petite ville, fermée par hypothèse à la lecture des journaux et sans communication facile avec le dehors, comme sous l'ancien régime, on a beau causer indéfiniment, la conversation ne s'élève jamais d'elle-même au-dessus de la phase du commérage. Sans la Presse, les gentilshommes campagnards auraient beau être bavards, ils ne parleraient presque jamais que de chasse ou de généalogie, et les magistrats les plus causeurs ne parleraient guère que de droit ou de « mouvements du ressort » comme les officiers de cavalerie allemande, suivant Schopenhauer, ne parlent -que de femmes et de chevaux.

La propagation ondulatoire en quelque sorte de rimitation, assimilatrice et civilisatrice de proche en proche, dont la conversation est un des agents les plus merveilleux, explique sans peine la nécessité de la double tendance qu'au premier coup d'œil vient de

nous révt4cr révolution de la conversation, à savoir d'une part, la progression numérique des interlocuteurs possibles et des conversations similaires réelles, et, d'autre part, h raison même de cette progression, le passage de sujets étroits n'intéressant qu'un très petit groupe, à des sujets de plus en plus élevés et généraux (1). Mais, si cette double pente est la même partout, elle n'empêche pas le cours des évolutions de la conversation d'être aussi distinct d'une nation à l'autre, d'une civilisation à l'autre que le tracé du Nil ou du Rhin l'est de celui du Gange ou de l'Amazone. Les points de départ sont multiples, nous l'avons vu, les chemins et le point d'arrivée, si arrivée il y a, ne sont pas moins divers. Nous ne trouvons pas partout des fous de cour, dont les plaisanteries ineptes ont tant diverti le moyen âge, ni des hôtels de Rambouillet, dont l'apparition a eu pour effet de rendre insupportables les Triboulet (2). En France, il est certain que la dis-

(1) Avant le xviiie siècle, un salon comme celui d'Holbach ne se comprendrait pas. Le salon de "^1"^ de Rambouillet était un salon littéraire et précieux, sans nulle liberté d'esprit — où il n'y avait d'un peu libre que la conversation amoureuse et galante (et encore) ! — tandis que dans le salon d'Holbach on entendait, dit Morellet, «la conversation la plus libre, la plus instructive et la plus animée qui lût jamais : quand je dis libre, j'entends en matière de philosophie, de religion et de gouvernement, car les plaisanteries libres dans un autre genre en étaient bannies. » C'étai L tout le contraire au xvi^ siècle et au moyen âge: la gauloiserie étaiil l'émancipation des conversations en matière de relations sexuelles, pou? tenir lieu de toute autre liberté. Le salon d'Holbach, comme celui d'Helvétius. comme ceux de toute la fin du xvino siècle, rassemblaient des causeurs de toute classe et de toute nationalité, éclectisme qui n'eût pas été possible auparavant. Par la grande diversité d'origine des causeurs, comme par l'extrême variété et liberté de leurs sujets de conversation, ces salons difTéraient beaucoup des lieux de causerie antérieurs.

(2) L'un d'eux, Brusqnet, trouve plaisant de se faire passer pour médecin dans le camp d'Anne de Monlmorcncy et d'envoyer ac/ pa/re5,natu-

parition de ces grimaçants et encombrants bouffons €st le meilleur indice des progrès de la conversation. Le dernier fou futTAnaelv, sous Louis XIIL — Mais à Rome, à Athènes, en Extrême-Orient, rien de pareil. Est-ce dans les flirts, est-ce dans les négociations diplomatiques, est-ce dans les discussions d'église ou d'école, que Fart de causer est parvenu à prendre conscience de lui-même? Cela dépend des pays. La conversation italienne s'est surtout épanouie par la diplomatie, la conversation française par la galanterie des cours, la conversation athénienne par les argumentations sophistiques, la conversation romaine par les débats du forum et, sous les Scipions, par les leçons des rhéteurs grecs. Peut- on s'étonner que, les modes de floraison ayant été si différents, les couleurs et les parfums de la fleur aient présenté une diversité si grande? M. Lanson regarde le temps des Scipions comme celui où les Romains ont appris à causer avec élégance et urbanité. Dans les dialogues de Gicéron et de \arron, il voit non pas seulement un pastiche de ceux de Platon, mais « l'image idéalisée, quoique vivante et fidèle, des conversations de la société romaine ». Conversations sans agrément d'ailleurs, qui sentent l'école et non la cour. Les femmes n'entreront que plus tard, sous les Sévères ou les Antonins, dans le cercle des causeurs, où chez nous elles ont trôné de tout temps, sous l'influence combinée du christianisme et de la galanterie chevaleresque. Sans

rellement, tous les malades qu'il soignait. Au lieu de le pendre, Henri II iui donna l'office de mailre de la Poste à Paris.

être indispensable, comme on Ta vu, à tous les progrès de la conversation, l'avènement des femmes à la vie sociale a seul le don delà conduire au degré de grâce el de souplesse qui lui prêle en France un charme souverain.

Une autre grande pente générale des transformations de la conversation peut être indiquée. A travers les sinuosités capricieuses de ses divers courants, elle tend à devenir de moins en moins une lutte et de plus en plus un échange d'idées. Le plaisir de discuter répond à un instinct enfantin, celui des petits chats, des petits animaux quelconques qui, comme nos enfants, s'amusent à des simulacres ou à des diminutifs de combats. Mais la proportion de la discussion, dans les dialogues des hommes mûrs, va en s'amoindrissant. D'abord il y a toute une catégorie de discussions, jadis innombrables, vives, animées, qui disparaissent rapidement : les marchandages remplacés par le prix fixe. En second lieu, à mesure que les renseignements sur toute chose deviennent plus précis, plus sûrs, plus nombreux, qu'on a des données numé- 1 iques sur les distances, la population des villes et des Elats, etc., toutes les discussions violentes que faisait naître Tamour-propre collectif sur le point de savoir si telle corporation, telle église, telle famille l'emportait sur telle autre en crédit, en puissance, si le mouvement de tel port était plus considérable que celui de tel autre par le nombre et la force des vaisseaux, etc., deviennent sans objet. Les discussions, plus violentes encore, que suscitait le conflit des orgueils individuels

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par mutuelle ignorance, cessent ou s'affaiblissent par le contact plus fréquent et la plus complète connaissance d'autrui. Chaque information nouvelle tarit une source ancienne de discussions. Combien de sources pareilles ont été taries depuis le début de ce siècle I L'habitude des voyages, en se répandant, a contribué à préciser beaucoup l'idée que les diverses provinces et les diverses nations se font les unes des autres et à rendre impossible le retour des disputes nées d'un patriotisme ignorant. Enfin, l'indifférence croissante en matière religieuse rend chaque jour plus facile l'observation de la règle de politesse qui interdit les discussions religieuses, jadis les plus redoutables et les plus passionnantes de toutes. L'indifférence en matière politique commence aussi, en se généralisant, à pro- <Juire dans cet autre domaine orageux un effet analoo^ue.

Il est vrai que, si le progrès des informations nettes et certaines a résolu les problèmes anciennement agités, il en a posé de nouveaux et provoqué de nouvelles discussions, mais celles-ci sont d'une nature plus impersonnelle et moins ûpre, d'où toute violence est •exclue : discussions philosophiques, littéraires, esthétiques, morales, qui stimulent les adversaires sans les blesser. Les discussions parlementaires semblent seules — encore n'est-cequ'une apparence — échappera cette loi d'adoucissement progressif : on dirait que, dans nos Etats modernes les ferments de discorde tendent à se réfugier là comme dans leur dernier asile.

On peut donc affirmer que l'avenir est à une con-

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versation tranquille et douce, pleine de courtoisie et d'aménité. Quant à savoir si l'espèce de conversation qui finira par prédominer sera amoureuse ou philosophique ou esthétique, rien ne permet de le décider. L'évolution de la conversation aura, sans nul doute, plusieurs issues, comme elle a eu plusieurs origines et plusieurs marches distinctes, malgré une certaine unité d'inclinaison générale (1).

Après cet aperçu d'ensemble sur l'évolution de la conversation, occupons-nous plus à loisir de la conversation cultivée comme un art spécial et un plaisir exquis (2). A quel moment s'épanouit-elle ainsi? On

(1) J'ai à peine besoin de faire remarquer, tant la chose me paraît évidente, que l'évolution de la conversation se conforme aux lois de l'imiiation, notamment à celle de l'imitation du supérieur par l'inférieur réputé tel et se réputant tel lui-même. On verra aussi la confirmation (jue notre sujet apporte à l'idée sur laquelle j'ai insisté plusieurs fois, que les capitales, dans les démocraties, jouent le rôle des aristocraties avant elles. C'est longtemps de la Cour, élite aristocratique, imitée par les hôtels des grandes villes et les châteaux, puis par les maisons de la bourgeoisie qu'émanaient les nouvelles formes et les nouveaux sujets de conversation. C'est maintenant de Paris, imité par les grandes villes, les moyennes, les petites, jusqu'au dernier village où sont lues les feuilles publiques, soit parisiennes, soit écho télégrapiiique des informations parisiennes, que se répandent partout le ton et le menu de la conversation du jour. On a la preuve de cette dérivation, notamment par la dilîusion de laccent de Paris jusqu'au fond du Midi, Aussi bien à l'étranger que chez nous, l'accent de la capitale s'est répandu dans les provinces et jamais l'inverse ne s'est vu, là du moins où la capitale est vraiment jugée telle. Si la capitale de la France eut été Bordeaux, toute la France gasconnerait.

'2} « Il nous faut, écrit M'ie de Munli>ensier à M^e de Mottcville, toutes sortes de personnes pour pouvoir pai'ler de toutes sortes de choses dans

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en a un signe à peu près certain dans la floraison de l'art dramatique, et surtout de la comédie qui, étant tout en dialogue, ne saurait passer au premier rang de la littérature et se substituer aux récits épiques, tout en actions, avant d'avoir trouvé dans la vie réelle des modèles d'entretiens aussi brillants et aussi beaux que des combats. On s'explique par là que l'épopée ait partout précédé le drame. Remarquons que les conversations reflètent toujours la vie réelle : l'Esquimau, le Peau-Rouge ne parlent que de chasses, les soldats causent batailles, les joueurs jeux, les matelots voyages. La conduite habituelle se reproduit dans les rêves la nuit, et, le jour, dans les conversations, qui sont des rêves complexes à deux ou trois, mutuellement suggérés. Elle se reproduit aussi dans la littérature écrite, qui est la fixation de la parole. Mais l'art dramatique est quelque chose de plus, la reproduction, et non pas seulement la conservation de la parole. Il est donc en quelque sorte le reflet d'un reflet de la vie réelle.

Un autre signe encore plus visible du règne de la parole cultivée est l'habitude de réserver dans les maisons habitées par la classe supérieure une pièce consacrée à la causerie, un caiisoir. Déjà l'existence d'un causoir public est non moins significative : chez les Grecs, les gymnases comprenaient, parmi leurs dépendances, une enceinte, couverte ou non, appelée exèdre, où les philosophes se réunissaient et qui leur servait de cercle. Gela valait mieux que de faire salon

la conversation qui, à votre goût et au mien, est le plus grand plaisir de la vie et presque le seul à mon gré. »

en plein air, comme dans nos campagnes « sous l'orme du mail «. C est sans doute à l'exemple des Grecs que les patriciens romains, sous l'Empire, avaient dans leurs riches demeures, h côté des iriclinia et des bibliothèques, une galerie appelée aussi exèdre où l'on recevait les philosophes, les poètes, les visiteurs disti )- us.

L'origine de nos salons modernes est différente. Ne procèdent-ils pas du parloir des monastères, bien qu'il répondît à un besoin d'autre nature, celui de faire exception quelque part, une exception nécessaire, à la règle monastique du silence? (1) Cela semble probable. Quoi qu'il en soit, inauguré dans les palais italiens du xv^ siècle, le salon s'est répandu dans les châteaux de la Renaissance française et les hôtels parisiens (2). Mais sa diffusion a été lente dans les maisons de la bourgeoisie jusqu'à notre siècle où il n'est pas si petit appartement qui ne prétende avoir son salon. Dans la description que M. Delahante nous donne de la maison que son trisaïeul fit bûtir à Grécy, en 1710, j'observe qu'il n'y avait pas de pièce à part pour recevoir les visites. Salon, salle à manger, chambre à coucher même, une seule salle tenait lieu de tout. Et il s'agissait d'un homme de la bonne bourgeoisie

(1) Remarquons que le vœu du silence, la renonciation à toute conversation inutile, a toujours été considéré comme la mortification la plus <Jure. la règle la plus rigoureuse et la j^lus souvent enfreinte, que Timapnation des fondateurs d'ordres monastiques ait pu inventer Cela prouve ù quel point le besoin de causer est général et irrésistible.

{2, Cliaque précieuse avait le sien sous le nom de réduit^ de cabinet, <}'alcùve.

-en passe de s'enrichir. On mangeait souvent à la euisine. Mais il y avait, dans cette maison, qui passait alors pour très confortable, un « cabinet de repos » destiné à la solitude et non aux réceptions.

En France, l'hôtel de Rambouillet, dont le salon s'ouvrait presque à l'aube du grand siècle, vers 1600, a été non pas le premier berceau mais la première école de l'art de causer. C'est grâce aux 800 précieuses formées par ces leçons, et dont les noms nous ont été conservés, que s'est répandue une « ardeur générale de conversation », pour employer l'expression d'un contemporain ; et de la France, alors modèle universel, cette passion se propagea bientôt à l'étranger. Elle a eu certainement sur la formation ou la transformation de la langue française une influence profonde. Les précieuses, nous apprend l'abbé de Pure (1), « font solennellement vœu de pureté du style, de guerre immortelle aux pédants et aux provinciaux ». D'après Somaise, « elles disent quelquefois des mots ?wuveaux sans s'en apercevoir, mais les font passer avec toute la légèreté et la délicatesse imaginables ». D'après de Pure, les questions de langue et de grammaire reviennent à chaque instant, à tout propos, dans leurs entretiens. L'une d'elles ne veut pas qu'on dise : « j'aime le melon », parce que c'est prostituer le mot : «j'aime ». Chacune d'elles a son Jour où rendez-vous est donné aux jouteurs de ces tournois de la causerie. De là le Calendrier des ruelles. On attribuait cet usage

(1) Les mystères des ruelles roman (1656;.

Tarde. — L'opinion et la joule. o

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h M"' de Scudéry, dont toutes nos contemporaines, innombrables, qui ont aussi leur jour, sont copistes sans le savoir.

Causer était pour les précieuses et pour toutes les o-randes dames qui se modelaient sur elles un art si absorbant qu'elles se gardaient bien, à leurs réunions, de faire œuvre de leurs dix doigts, malgré les babitudcs contraires des femmes de leur époque, a J'ai vainement cherché, dit Rœderer (1), dans les écrits du temps, l'occupation que les femmes de la haute société mêlaient à la conversation. J "aurais voulu voir entre leurs mains l'aiguille, la navette, le fuseau, le dévidoir; jaurais désiré voir ces femmes broder, faire de la tapisserie. » C'est d'autant plus étonnant que, plus tard, on verra encore M""' de Maintenon, demeurée fidèle aux vieux usages, dévider des fuseaux et compter ses pelotons en causant avec Louis XIV.

Dans une société vraiment civilisée, il ne suffit pas que les meubles les plus utiles et les plus humbles soient des objets d'art, il faut encore que les moindres paroles, les moindres gestes, joignent toujours à leur caractère d'utilité, sans nulle affectation, un caractère de grâce (ju de beauté propre. Il faut qu'il y ait des gestes a de style », comme des meubles « de style » (2). En cela s'est distingué notre monde aristocratique du xvii' et du xviii*^ siècle. Mais gardons-nous de croire que son

(1) Mémoires pour servir a l'histoire de la société polie en France

2^ Turgot, crit Morellel, était, dans son adolescence, rebuté de sa mère « qui le trouvait maussade parce qu'il ne laisait pas la révérence de bonne grâce ».

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