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L*OPINION ET LA CONVERSATION

penchant ait été exceptionnel. Sous d'autres formes, en toute société polie, ce même besoin s'est fait sentir. Il se fait sentir encore, parmi nous, dans les oasis esthétiques de notre démocratie. Ne dirait-on pas, à lire Taine, que le goût de la conversation fine et de la vie de salon a été, non pas plus intense seulement sous l'ancien régime dans les classes supérieures, mais encore une singularité caractéristique et unique de la société française à cette phase de son développement? Là est l'erreur de cet esprit si pénétrant, et elle n'a pas été sans importance. Par exemple, il attribue à la vie de salon le goût des idées générales dans l'ancienne .France. Mais Tocqueville, avec plus de vérité, ce semble, après avoir trouvé de son temps le goût des idées générales bien plus développé aux Etats-Unis qu'en Angleterre malgré la similitude de race et de mœurs, explique la chose par l'influence du régime égalitaire. Le plaisir de causer sur des idées générales ou des généralités morales a été goûté ailleurs aussi sans donner naissance à la vie de salon. Le salon, en effet, n'est qu'un signe, comme nous l'avons dit, l'un des signes, et non le cadre unique de la conversation polie, qui est née sans lui en Grèce sous Périclès, à Rome sous Auguste, au moyen âge dans les villes italiennes. Ce besoin de causer développait tantôt la vie de gymnase, tantôt la vie de forum, tantôt la vie de cloître, de cloîtres féminins surtout où la causerie devait être animée et intéressante à l'époque de saint Louis, quand l'évêque Eudes Rigaud les visitait scandalisé. Chez nous, au cours de ce siècle, c'est la vie de café ou de

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cercle qui tend à se développer surtout, malgré la muliplicalion imitative et vaniteuse des « salons ».

La mondanité d'ancien régime est née d'éléments complexes; comptons, outre le plaisir de causer, celui de copier la cour ou les copies de la cour, c'est-à-dire un groupement hiérarchique d'hommes et de femmes présidés par une personne à qui tout le monde rend hommage et qui représente en petit le monarque : le maître ou la maîtresse de maison. L'art de la conduite, en un tel milieu, ne consiste pas exclusivement dans l'art de la conversation, il suppose, avant tout, la distribution aisée, sûre, délicate, des nuances de respect dues à la diversité des mérites et des' rangs ; et le plaisir . des amours-propres satisfaits par là dans une société éminemment hiérarchique est au moins aussi apprécié de tous que celui des idées échangées et accordées. Enfin, l'espèce d'hégémonie, de royauté de la conversation, abandonnée aux femmes dans les salons français, ne se comprendrait pas sans l'antique institution de la chevalerie dont les cours monarchiques ont recueilli les débris.

Les reproches que Taine adresse, dans son livre sur V Ancien régime, à la vie du monde, ne concernent donc pas la vie de conversation en général. Il n'est pas vrai que celle-ci soit nécessairement « artificielle et sèche ». Et même cela n'est vrai de la vie de salon la plus aristocratique, que dans une certaine mesure. D'abord, la vie de salon a beau exprimer le respect de la hiérarchie sociale, comme, avant tout, elle tend à l'harmonie sociale par le ménagement réciproque des amours-

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propres, il doit arriver de toute nécessité que, même en exprimant les distances des rangs, elle les atténue. D'elle, comme de l'amitié, on peut dire : pares aiil facil aul invertit^ elle ne naît qu'entre égaux ou elle égalise; elle ne naît qu'entre semblables ou elle assimile. Seulement elle n'égalise et n'assimile qu'à la longue. Mais il n'est pas douteux que l'égalité des droits et des rangs est le seul équilibre stable et définitif des amourspropres en contact prolongé. Elle est, du reste, on le sait bien, un simple masque conventionnel, une transparente voilette qui recouvre la profonde inégalité des talents et des mérites individuels et sert à la mettre en valeur. Cette fiction de l'égalité est Féclosion finale de la sociabilité. Dans une cour royale, en dépit de toutes les barrières de l'étiquette, l'habitude de vivre et de causer avec le roi établit entre ses sujets et lui une familiarité presque niveleuse. « Sire, — disait à Louis XVI le maréchal de Richelieu, témoin des deux règnes précédents, — sous Louis XIV on n'osait dire mot; sous Louis XV, on parlait tout bas ; sous Votre Majesté, on parle tout haut. » Mais, déjà, longtemps avant que se fût amoindrie la distance des courtisans au royal maître de maison, celle qui séparait ses invités avait été s'effaçant peu à peu, et les degrés infinis de la noblesse avaient commencé à se fondre ensemble dans la fréquentation de la Cour.

« Artificielle? » Est-il si vrai que la vie de salon — ajoutons la vie de cercle, la vie de café, etc., — soit artificielle? La nature sociable de l'homme ne le pousset-elle pas toujours et partout à ces jeux en commun, à

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ces nHinions de plaisir sous des formes variées? El ne lui sont-elles pas aussi naturelles que l'état grégaire l'est au mouton?

Quant à la « sécheresse de cœur » que la vie de salon engendrerait nécessairement, j'en vois la cause dans l'inégalité excessive que le respect aristocratique, aussi longtemps qu'il subsiste entier, creuse entre les parents et les enfants, ou entre les amis mêmes. Mais dès que, par l'effet même de la vie de salon, comme il vient d'être dit, cette inégalité devient moindre, l'apparition des sentiments naturels de tendresse et de passion est bien accueillie, et leur étalage peut devenir même une affectation mondaine, comme il l'a été pendant toute la seconde moitié du xviii" siècle, par un « retour à la nature » où tout n'était pas factice, loin de là. Ce seul fait, que la vie de salon, dans l'une de ses phases, dans sa phase finale et son embouchure pour ainsi dire, a favorisé la diffusion de la sensibilité et des effusions tendres, montre bien que la sécheresse du cœur n'est pas un caractère essentiel de la mondanité.

Il est certain que la vie de salon a nui, pendant tout l'ancien régime, à la vie de famille. Mais on en dirait autant de toute occupation absorbante, soit professionnelle, soit esthétique, soit politique, soit religieuse. Ce qui fait tort à la vie de famille, à présent, ce n'est plus la vie de salon, il est vrai, mais c'est la vie de cercle ou de café, c'est, pour l'ouvrier, la vie d'atelier, pour l'homme d'affaires la vie de palais, pour l'homme politique la vie électorale ou parlementaire. Ce serait plus

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tard, encore plus, si le rêve collectiviste était réalisable, la vie de phalanstère.

Nous ne pouvons pas compter non plus parmi les caracièresessentiels de la mondanité ce que Tainesignale comme un de ses traits les plus propres et les plus marqués, la répugnance aux nouveautés fortes, l'horreur des originalités. En réalité, toute vie sociale intense a pour effet de lancer un courant torrentiel de mœurs, d'opinions, d'habitudes, qu'il est difficile de remonter et où la plupart des originalités moyennes sont submergées. Les originalités fortes et exceptionnelles y parviennent seules, et alors elles deviennent le foyer d'une contagion nouvelle qui propage leur empreinte personnelle substituée ou superposée aux anciennes marques. Telle a été la sauvagerie de Rousseau, qui, détonant au milieu de la mondanité effrénée de son temps, l'a refondue à son effigie. Dira-t-on aussi qu'un Diderot (1), un Voltaire, et tant d'autres, n'ont pu faire accepter leur personnalité qu'en l'émoussant? ♦

L'évolution de la vie de salon peut nous servir à envisager par un côté différent et plus saisissable l'évo-

(1) Morellet, entre autres contemporains de Diderot, vante fort sa conversation. « Elle avait une grande puissance et un grand charme; sa discussion était animée d'une parfaite bonne foi, subtile sans obscurité, variée dans ses formes, brillante d'imagination, féconde en idées et réveillant celle des auti^es : on s'y laissait aller des heui'es entières comme sur une rivière. » — Ce sont les conversations privées, mondaines, à partir de la seconde moitié du dernier siècle, qui ont été les sources cachées du grand courant de la Révolution. C'est là une terrible objection au prétendu misonéisme des salons.

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lution de la conversation. — On appelle une « sociclé » — expression excellente, car elle revient à dire que le rapport social par excellence, le seul digne de ce nom, est l'échange des idées, — un groupe de gens habitués à se réunir quelque part pour causer ensemble. Dans les plus basses couches populaires il y a des « sociétés », mais elles sont très petites autant que nombreuses. Dans le fond des campagnes les plus arriérées, deux ou trois paysans prennent l'habitude de se voir aux vieillées ou au cabaret, et, bien qu'on travaille aux vieillées et qu'on boive au cabaret bien plus qu'on n'y cause, on y cause aussi. Ce sont là des embryons de salon et de cercle. A mesure qu'on s'élève sur l'échelle sociale, on voit le nombre des sociétés diminuer mais chacune d'elles grandir. Les cafés d'ouvriers se divisent en groupes de causeurs ou de discuteurs habituels déjà bien plus denses. Les petits commerçants ont un salon, très étroit, où l'on a la copie réduite des réunions ^de la classe supérieure. Celles-ci, dans la plupart des villes moyennes, se fractionnent à peine en deux ou trois « sociétés » et quelquefois même, fait (|ui a été et qui tend à redevenir général, elles ne forment qu'une seule et même sorte de corporation mondaine, « la société ». Même dans les plus grandes villes, la même tendance se remarque, et, à Paris, à Vienne, à Londres, partout, en dépit des progrès de la démocratie, la classe réputée encore la plus brillante, sinon la plus haute, recherche les occasions où ses fragments déjà très volumineux se rencontrent et se rejoignent pour se souder

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Ainsi, à part beaucoup crexccptions, la règle générale est que le volume des sociétés est en raison inverse de l'importance numérique de la classe à laquelle elles appartiennent ; elles sont d'autant plus volumineuses que leurs membres font partie d'une classe moins nombreuse. De la plèbe à l'élite, la pyramide sociale va en se rétrécissant pendant que les sociétés vont s'élargissant. — Cela s'explique par la supériorité des loisirs, des connaissances, des sujets de conversation communs à mesure qu'on gravit l'escalier social ; et cela montre en même temps l'aspiration constante du progrès social à étendre le plus possible la communion des esprits, leur mutuelle Visitation et pénétration. Car c'est en causant que les esprits s'entre-visitent et s'entre-pénètrent.

Les sujets de conversation varient d'une couche sociale à l'autre. Dans les petits cercles de paysans léunis à la veillée, de quoi parle-t-on? Un peu plus de la pluie et du beau temps que nulle part ailleurs, [)arce que ce thème, nullement oiseux ici, se lie aux espérances ou aux menaces de la récolte prochaine. Aux périodes électorales seulement, on parle politique. On s'occupe des voisins, on suppute leurs revenus, on poline. Ce côté professionnel et personnel des causeries est encore ce qui domine dans les conversations d'ouvriers et de petits commerçants, mais la politique considérée suivant les aspects du journal du jour remplace la pluie et le beau temps comme sujet fondamental. La météorologie politique s'est substituée à la météorologie céleste, ce qui est un progrès social.

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Déjà les hommes d'aiïaires et les médecins, quoique aimant à j^arler parfois de leur métier, s'en délivrent souvent l'esprit pour hasarder quelques considérations d'ordre philosophique ou scientifique (1). Enfin, il faut arriver aux sociétés les plus cultivées pour voir se réduire au minimum les entretiens lires de la profession et de la politique courante, et la causerie rouler sur

(1; Il n'en a pas toujours été ainsi, et plus nous remontons dans le passé, plus nous voyons les gens, nicme des classes moyennes, s'enfermer dans leurs préoccupations personnelles. Dans une de ses lettres à M^'e de Rol)inan (16ir, %!•'« de Scudéry raconte plaisamment un voyage qu'elle a fait en coche et la conversation qui s'y est engagée entre ses compagnons de voyage, à savoir, un jeune partisan (financier), un mauvais musicien, une bourgeoise de Rouen venant de perdre un procès à Paris, une épicière de la rue Saint-Antoine et une chandelière de la rue Michelle-Comte, désireuse de voir «. la mer et le pays », un jeune écolier revenant de Bourges prendre ses licences, un bourgeois poltron, un « bel esprit de basse Normandie qui disait plus de pointes que M. l'abbé de Franquetot n'en disait quand elles étaient à la mode, et qui, voulant railler toute la compagnie, en donnait plus de sujet que tous les autres. » Or, tous ces gens-là, quand ils se mettent à causei% parlent chacun de ses occupations personnelles ou proi'essionnelles. Le partisan « en revient toujours au sol par livre ». Le musicien veut toujours chanter. La chandelière pense à sa boutique. " Le jeune écolier ne parle que du droit écrit, de coutumes et de Ciijas » à tout propos. '< Si l'on parlait de belles îemmes. il disait que Cujas avait eu une belle fille. » En somme, on voit clairement que ce dialogue n'était qu'un entrelacement de monologues et qu'il n'y intervient pas de sujets généraux propres à intéresser tous les interlocuteurs à la fois, point de « conversation générale >>. — De nos jours, grùce aux journaux, ces sujets généraux existent toujours entre les interlocuteurs les plus différents par la classe et la profession. ILs n'existent que trop parfois. — Aussi, MUc de Scudéry appelle-t-elle une mauvaise compagnie, cette réunion hétéroclite de voyageurs. A son époque, en e/Tet, pour goûter le charme d'une conversation générale d'un intérêt commun à tous les causeurs, il fallait vivre en une coterie close et murée, composée de gens de même classe, de même éducation, comme rilMtel de Rambouillet. Cela nous explique le charme intense de ces asiles de l'esprit. La Fontaine aussi, dans ses lettres à sa femme, nous dit un mot des conversations de ses compagnons de voyage en coche. On voit qu'elles ont été bien insignifiantes, sauf une controverse animée entre catholiques et protestants à propos de dogmes.

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des idées générales suggérées réciproquement par des lectures, des voyages, une instruction première étendue et solide, des réflexions personnelles.

En ce qui concerne ces derniers groupes, la Presse quotidienne, on le voit, cesse d'être le métronome et le pilote le plus habituel des conversations, ou du moins son action suggestive est moins immédiate, sinon moins profonde. Elle ne les alimente directement que les jours où quelque nouvelle sensationnelle, quelque question obsédante remplit les journaux. Hors de là, l'entretien s'émancipe, suit un cours imprévu, exhume des sujets exotiques, et de la sorte, fait de la « société » des gens surculiivés un cercle magique qui s'étend sans cesse dans l'espace et dans le temps, reliant entre elles toutes les élites des nations civilisées et les rattachant ensemble aux « honnêtes gens » du passé de chacune d'elles (1).

Ces « honnêtes gens » de tous les temps, type

(1) Il est probable, en effet, que, si les précieuses du xyii^ siècle pouvaient renaître et, naturellement, se remettre à causer, leur conversation nous intéresserait. A coup sur, elle aurait le plus grand intérêt pour nos féministes. Dans leurs réunions, d'après l'abbé de Pure, « on examine à qui, des sciences ou de la poésie, est due la prééminence. On agite la question de savoir si l'histoire doit être préférée aux romans ou les romans à l'histoire. On demande quelle est la liberté dont les femmes jouissent et ont droit de jouir dans la société et dans la vie conjugale. La liberté préconisée à cette occasion est plus près de la domination que de l'indépendance. Il semble, dit la discoureuse, que les soupçons du mari donnent à la femme le droit de faillir. — Une précieuse fait l'éloge de Corneille, une autre lui préfère Benserade, poète plus galant et homme de cour. Une troisième prend le parti de Chapelain. Chez les Scudéry, on disserte sur Quinault... Il arrive une autre fois qu'une précieuse pleure un ami et se met tout k coup k disserter sur la, douleur . Elle prétend que la douleur doit avoir pour objet de faire revivre le plaisir qu'on a goûté avec le détunt. Une antagoniste s'élève contre ce système dans lequel elle trouve de la barljarie... »

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exemplaire de la sociabilité consommée, se reconnaissent à l'inépuisable richesse de thèmes d'entretien toujours nouveaux que leur fournit, avant tout, une instruction commune et générale, couronnement lumineux d'une instruction spéciale et technique. Je ne veux pas, en trois mots, trancher à ce propos un problème aussi grave et aussi anxieux que celui de la réforme des études classiques ; mais je me permets d'observer que, si l'on avait pris garde à l'immense importance sociale de la conversation, on n'aurait pas manqué d'y puiser un argument assez solide, un argument en tout cas digne d'être examiné, en faveur du maintien de la culture traditionnelle dans une large mesure.

On aurait vu que le principal avantage de l'étude des langues et des littératures anciennes est non seulement d'entretenir la parenté sociale des générations successives, mais d'établir à chaque époque un lien intellectuel et spirituel étroit entre toutes les fractions de l'élite nationale, ou même entre les élites de toutes les nations, et de permettre à tous leurs membres de causer ensemble avec intérêt, avec plaisir, à quelque profession qu'ils appartiennent et de quelque classe ou de quelque pays qu'ils proviennent.

Supposez que l'étude du latin et des auteurs latins, ainsi que l'étude de la philosophie et de l'histoire de la philosophie, fût brusquement supprimée dans les écoles françaises : avant peu une solution de continuité se produirait dans la trame de l'esprit français, les nouvelles générations cesseraient d'appartenir à la même

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société que leurs aînées; et les diverses catégories professionnelles de français, médecins, ingénieurs, avocats, militaires, industriels, exclusivement instruits en vue de leur métier, seraient socialement étrangers les uns aux autres. Ils n'auraient plus d'autre intérêt commun, et, par suite, d'autre conversation commune, que les questions sanitaires, la pluie et le beau temps, ou la politique journalière. C'est pour le coup ■que « Yâme de la France » serait rompue, non pas en <ieux mais en cent morceaux.

Je sais bien que, aux yeux des économistes d'ancienne école, l'avantage d'avoir, entre gens cultivés, un même filon de conversation à exploiter, doit être la plus improductive des futilités. Causer, pour eux, €'est perdre son temps, et il est certain que, si toute la vie sociale doit converger vers la production à outrance, vers la production pour la production, la parole n'a droit d'être tolérée qu'à titre de moyen d'échange. Mais une société qui réaliserait cet idéal, où l'on ne se parlerait que pour une affaire à traiter, achat, prêt, alliance, aurait-elle rien de vraiment social? Plus de littérature alors, plus d'art, plus de joie à discourir entre amis, même en dînant. Les repas silencieux, un buffet entre deux trains rapides, une vie affairée et muette : si l'on repousse cette perspective, si l'on songe au besoin essentiel que nous avons tous de nous comprendre de mieux en mieux les uns les autres pour nous aimer et nous excuser de plus en plus, et si l'on accorde que la satisfaction de ce besoin profond est, en ^omme, le fruit le plus haut et le plus savoureux de la

civilisation, on reconnaîtra le devoir capital, pour les gouvernements, de ne rien faire qui puisse entraver l'extension des relations inter-spirituelles, de tout faire pour la f-Avoriser.

Après avoir parlé des variétés de la conversation, de ses transformations et de ses causes, disons quelques mots de ses effets, sujet que nous avons à peine effleuré. Classoas ses effets, de peur d'en omettre aucun d'important, d'après les différentes grandes catégories de rapports sociaux. Au point de vue linguistique, elle conserve et enrichit les langues, si elle n'étend pas leur domaine territorial ; elle suscite les littératures et, en particulier, le drame. Au point de vue religieux, elle est le moyen d'apostolat le plus fécond, elle répand les dogmes et le scepticisme tour à tour. Ce n'est pas tant par les prédications que par les conversations que les religions s'établissent ou s'affaiblissent. Au point de vue politique, la conversalion est, avant la presse, le seul frein des gouvernements, l'asile inexpugnable de la liberté; elle crée les réputations et les prestiges, elle dispose de la gloire, et par elle, du pouvoir. Elle tend à égaliser les causeurs en les assimilant et détruit les hiérarchies à force de les exprimer. Au point de vue économique, elle uniformise les jugements sur l'utilité des diverses richesses, crée et précise l'idée de valeur, établit une échelle et un système de valeurs. Ainsi, ce bavardage

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superflu, simple perte de temps aux yeux des économistes utilitaires, est, en réalité, l'agent économique le plus indispensable, puisque, sans lui, il n'y aurait pas d'opinion, et, sans opinion, point de valeur, notion fondamentale de l'économie politique, et, à vrai dire, de bien d'autres sciences sociales.

Au point de vue moral, elle lutte continuellement, et avec succès le plus souvent, contre l'égoïsme, contre le penchant de la conduite à poursuivre des fins tout individuelles; elle trace et creuse, l'opposant à celle théléologie individuelle, une théléologie toute sociale en laveur de laquelle, par la louange et le blâme distribués à propos et contagieusement répandus, elle accrédite des illusions salutaires ou des mensonges conventionnels. Elle contribue, par la mutuelle pénétration des esprits et des ûmes, à faire germer et progresser la psychologie non pas individuelle précisément, mais avant tout sociale et morale. Au point de vue esthétique, elle engendre la politesse, par la flalterie unilatérale d'abord, puis mutualisée ; elle tend à accorder les juguments du goût, y parvient à la longue et élabore ainsi un art poétique, un code estéthique, souverainement obéi à chaque époque et dans chaque pays. Elle travaille donc puissamment à l'œuvre de la civilisation,, dont la politesse et l'art sont les conditions premières.

M. Giddings, dans ses Principes de sociologie, dit un mot de la conversation, et un mot important. D'après lui, quand deux hommes se rencontrent, la conversation qu'ils ont ensemble n'est qu'un complément de

leurs regards réciproques par lesquels ils s'explorent €t cherchent à savoir s'ils appartiennent à la même espèce sociale, au même groupe social.

« Nous chérissons, dit-il, l'illusion qui nous fait croire que nous causons parce que nous nous soucions des choses dont nous parlons, tout comme nous chérissons cette illusion, la plus douce de toutes, la croyance en l'art pourl'art. La vérité, c'est que toute expression, par le vulgaire et par l'artiste, et toute communication, depuis la conversation accidentelle de l'entrée en relations jusqu'aux profondes intimités d'un amour vrai, ont leur source dans la passion élémentaire de se connaître et de se faire connaître mutuellement, de définir la conscience d'espèce ». Que les premières conversations de deux inconnus qui se rencontrent, aient toujours le caractère indiqué par Giddings, c'est déjà contestable, quoique ce soit vrai dans beaucoup de cas. Mais il est certain que les conversations ultérieures qu'ils ont entre eux, une fois leur mutuelle connaissance faite, ont un caractère tout autre. Elles tendent à les associer l'un à l'autre, ou à fortifier leur association s'ils appartiennent déjà à la même société. Elles tendent, par suite, à faire naître et à accentuer, à étendre et à approfondir la conscience d'espèce, non simplement à la définir. Il ne ii'agit pas de mettre à nu ses bornes, mais de les reculer sans cesse.

Revenons sur quelques-uns de ces effets généraux. Quand un peuple civilisé ictombe, par le retour de l'insécurité, par la rupture des ponts, la désuétude

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des routes, des lettres, des liens sociaux, dans la barbarie, il devient relativement muet. On y parlait beaucoup, en prose et en vers, par parole et par écrit; on n'y parle presque plus. A quel point on aimait à causer, au moment où l'Empire allait finir, on peut s'en faire une idée par divers passages de Macrobe, contemporain de Théodose le Jeune. Dans ses Saturnales (tout en dialogues, comme on sait) un des interlocuteurs dit à l'autre : « Traite ton esclave avec douceur, admets-le gracieusement dans la conversation. » Il blâme l'usage, rare, ce semble, à son époque, de ceux qui ne permettent pas à leur esclave de causer avec eux en les servant à table. — Ailleurs, un de ses personnages dit : « Durant tout le cours de ma vie, Décius, rien ne m'a paru mieux que d'employer les loisirs que me laisse la plaidoirie à converser dans la société d'hommes instruits, tels que toi, par exemple. Un esprit bien dirigé ne saurait trouver de délassement plus utile et plus honnête qu'un entretien où la politesse orne l'interrogation aussi bien que la réponse. » Cette dernière phrase, il est vrai, sent déjà la barbarie qui s'approche ; à moins que ce goût pour une conversation un peu trop pompeuse et verbeuse, dont Horace se fût moqué, ne s'explique par les habitudes oratoires de cet avocat.

Le paysan isolé se tait; le barbare, dans sa maison forte, dans son trou de rocher, ne dit mot. Quand il parle, par hasard, c'est pour faire un discours. N'est-ce pas par ce fait si simple qu'il convient d'expliquer la décomposition du latin et la naissance des langues néo-

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latines ? Si les cités gallo-romaines avaient continué à subsister et à communiquer entre elles après la chute du trO)ne impérial comme elles l'avaient fait auparavant, on n'aurait probablement jamais cessé de parler latin sur tout le territoire de l'Empire. Mais, à défaut de ce perpétuel exercice de la parole dans un domaine immense, et dans les conditions les plus variées, qu'exigeait la conservation d'un idiome si riche et si compliqué, il devait arriver inévitablement que la plupart des mots périssent, devenus sans objet, et que le sentiment délicat des nuances de la déclinaison et de la conjugaison se perdît et s'oblitérât parmi des laboureurs, des pâtres, des barbares condamnés à l'isolement par le défaut de voies bien entretenues et de relations bien réglées. Alors qu'arrivait-il ? Quand ces êtres d'ordinaire muets se trouvaient avoir h se communiquer quelque idée, toujours grossière, leur langue rouillée se refusait à leur fournir une expression précise, et une expression confuse les satisfaisait [pleinement ; le rétrécissement de leur dictionnaire entraînait la simplification de leur grammaire ; les mots latins, les tournures et les désinences latines, ne s'offraient à leur mémoire que mutilés et corrompus, et ils devaient faire, pour être compris, des efforts d'ingéniosité d'autant plus grands qu'ils avaient davantage perdu riiabitude de parler avec correction et facilité. L'homme, donc, se retrouvait presque dans létatoù il s'était trouvé dans les âges préhistoriques, oia, ne parlant pas encore, il avait dû, à force d'ingé- J nieuses tentatives aussi, et en concentrant sur la satis-

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faction du besoin urgent de communication mentale toutes ses ressources géniales, inventer brin à brin la parole. C'est ainsi que, d'une foule d'innovations imaginées par les hommes du vu" au x' siècle, pour se faire comprendre facilement, jaillirent les langues romanes. C'est ' faute de conversations multipliées et variées que le latin s'est décomposé et que le germe des langues néo-latines a commencé à poindre, et c'est, plus tard, par le retour à la vie de société, de conversations habituelles, que les langues néo-latines ont grandi et fleuri. N'en a-t-il pas été de même de toute décomposition ou genèse d'idiome?

Si la désuétude des conversations décompose les langues cultivées ou les abâtardit, la reprise des relations sociales et des causeries qui les accompagnent nécessairement est la cause première de la formation des langues nouvelles. Aussi cette œuvre de création est-elle lente ou rapide suivant qu'elle s'opère dans un pays de population très clairsemée et très morcelée ou dans une région relativement très peuplée et très centralisée. C'est ce contraste que nous présente l'Angleterre du moyen âge comparée aux peuples néo-latins. Et n'est-ce pas ce contraste qui peut servir à expliquer pourquoi il a fallu tant de siècles aux dialectes français pour se former et à celui de Tlle-de- France pour s'imposer à toutes les provinces françaises; tandis que la langue anglaise s'est créée et s'est répandue avec une rapidité qui émerveille les linguistes? C'est que, comme l'a signalé M. Boutmy, entre autres historiens, la centralisation du pouvoir

s'est établie dans la Grande-Bretagne beaucoup plus tO>l que chez nous, el, aidée en cela par Temprisonnement insulaire des habitants, a contribué puissamment à leur homogénéité plus précoce. L'imitation ossimilalrice y a fonctionné de groupe à groupe avec plus d'intensité qu'en France, et dès le moyen âge. Imagine-t-on tout ce que suppose de conversations multipliées entre les individus, et entre des hommes de rangs, de classes, de comtés difi'érents, la disparition graduelle de patois nombreux ou seulement de deux langues différentes, telles que l'anglo-saxon et le roman, devant une seule et même langue qui se crée et se développe en se répandant, qui doit à sa diffusion sa formation même? Et, de fait, la caractéristique de la vie anglaise au moyen âge, c'est la vie commune de toutes les classes en perpétuel contact et échange d'exemples. — Ajoutons en passant que, là comme partout, Timitation s'est surtout propagée de haut en bas (1), à partir de ces cours si brillantes oii la conversation était déjà si noble et si courtoise; et c'est à la constitution delà hiérarchie anglaise, c'est au rapprochement de ses échelons superposés, assez distincts pour que le prestige du supérieur existât, pas assez

(1) On peut voir 1 application de cette loi chez les sauvages mêmes. En décrivant les mœurs des sauvages acadiens, Charlevoix {Histoire de l;i nouvelle France) écrit : « Chaque bourgade avait son sagamo (chef), indépendant des autres; mais tous entretenaient entre eux une espèce de correspondance qui unissait étroitement toute la nation entre elle. Ils employaient une bonne partie de la belle saison à se visiter, et à tenir des conseils où l'on traitait des ufCaires générales. » C'est ainsi que l'habitude de causer régulièrement, périodiquement, et de se rendre visite tout exprès, est née chez les chels de tribus et a contribué, en se propageant il l'assimilation réciproque des peuplades voisines.

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séparés pour décourager Féniulation, qu'il faut demander l'explication de cette assimilation si prompte et si profonde.

Le rôle politique de la conversation n'est pas moindre que son rôle linguistique. Il y a un lien étroit entre le fonctionnement de la conversation et les changements de l'Opinion, d'où dépendent les vicissitudes du Pouvoir. Là où l'Opinion change peu, lentement, reste presque immuable, c'est que les conversations sont rares, timides, tournant dans un cercle étroit de commérages. Là où l'Opinion est mobile, agitée, où elle passe d'un extrême à l'autre, c'est que les conversations sont fréquentes, hardies, émancipées. Là où l'Opinion est faible, c'est que l'on cause sans animation ; là où elle est forte, c'est qu'on discute: fort; là où elle est violente, c'est qu'on se passionne en discutant; là où elle est exclusive, exigeante, tyrannique, c'est que les causeurs sont en proie à quelque obsession collective dans le genre de « FAlYaire » ; là où elle est libérale, c'est que les entretiens sont variés, libres, nourris d'idées générales.

Ce lien intime entre l'opinion et la conversation est tel, qu'il peut nous permettre de suppléer, dans certains cas, à l'absence de documents sur celle-ci, quand celle-là nous est connue. Nous avons peu de renseignements sur la conversation des âges passés; mais nous en avons quelques-uns sur le point de savoir dans quelle mesure l'opinion a exercé une influence décisive, ici ou là, dans telle nation ou dans telle autre, dans telle ou telle classe, sur les décisions du pouvoir

poliliquecl judiciaire. Nous savons, par exemple, que les gouvernements d'Athènes ont été, bien plus «pie ceux de Sparte, des gouvernements d'Opinion ; d'où nous serions en droit de conclure, si nous n'en étions informés d'ailleurs, que les Athéniens étaient bien plus bavards que les Lacédémoniens. Sous Louis XIV, l'opinion de la cour influait beaucoup, beaucoup plus qu'on ne le croit, sur les décisions du monarque, qui la subissait inconsciemment ; l'opinion de la ville ne comptait guère, et celle des provinces pas du tout. Cela signifie que Ton causait beaucoup, à la cour, des affaires publiques, peu à la ville, et encore moins dans le reste de la France. ^lais, au moment de la Révolution, ces proportions sont renversées, parce que lexemple de la conversation politique, donné en haut, est peu à peu descendu jusqu'au fond des campagnes.

L'évolution du Pouvoir s'explique donc par l'évolution de l'Opinion, qui s'explique elle-même par l'évolution de la conversation, qui s explique à son tour par la série de ses sources différentes: enseignements de la famille, école, apprentissage, prédications, discours politiques, livres, journaux. Et la presse périodique s'alimente des informations du monde entier, qui roulent sur tout ce qui se produit d'exceptionnel, de génial, d'inventif, de nouveau. Les journaux sont plus ou moins intéressants, ils sont suggestifs en tel ou tel sens, d'après la nature et la couleur des nouveautés qui apparaissent et qu'ils signalent. Et parmi ces innovations dont la presse se

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nourrit, il faut citer en premier lieu les actes du pouvoir, la série des faits politiques.

De telle sorte que, en fin de compte, les actes mêmes du pouvoir, triturés par la Presse, remâchés par la conversation, contribuent pour une large part à la transformation du Pouvoir. Mais le pouvoir aurait beau agir, si ses actes n'étaient divulgués par la presse et commentés par la conversation ; il n'évoluerait pas, il se maintiendrait identique, sauf les modifications, les renforcements ou les affaiblissements qui lui viendraient des innovations d'autres sortes, religieuses et économiques notamment, quand elle seraient généralisées et vulgarisées. Là oii le Pouvoir est resté très stable, nous pouvons, en général, être assurés que la conversation a été très timide et très close (1). Donc, pour rendre au Pouvoir sa stabilité de jadis, des époques primitives où Tonne causait pas en dehors du cercle étroit de famille, il faudrait commencer par instituer le mutisme universel. Dans cette hypothèse, le suffrage universel lui-même serait impuissante rien démolir.

Ce ne sont pas tant les conversations et discussions parlementaires qu'il importe, politiquement, deconsidé-

(1) Au temps de Bacon, la conversation naissait en Angleterre, et il consacre à ce sujet un court passage de ses Essais de morale et de politique, où il y a, non des constatations générales qui nous intéresseraient beaucoup, mais des conseils généraux qui nous intéressent moins. Si nous en jugeons d'après ceux-ci, les conversations anglaises devaient être alors — beaucoup plus que celles du continent, bouleversé par les guerres de religion — d'une extrême timidité. « A l'égard de la plaisanterie, dit-il, il y a des choses qui ne doivent jamais en être le sujet:, par exemple, la religion, les affaires d'État, les grands hommes^ les personnes constituées en dignité (les hauts fonctionnaires comme lui...) », etc.

rcr, queles conversations etdisciissions privées. C'est là que le pouvoir s'élabore, tandis que, dans les Chambres des députés et dans leurs couloirs, le pouvoir s'use et souvent se déconsidère. Quand les délibérations des Parlements sont sans écho, que la Presse ne les divulgue pas, elles n'ont presque aucune influence sur la valeur politique d'un homme au pouvoir. Ce qui se passe dans ces lieux fermés n'a trait qu'au déplacement du pouvoir, mais nuUementà sa force et à son autorité réelle. Les cafés, les clubs, les salons, les boutiques, les lieux quelconques où l'on cause, sont les vraies fabriques du pouvoir. Ne pas oublier cependant que ces fabriqueslà ne pourraient fonctionner si la matière première qu'elles mettent en œuvre, les habitudes de docilité et de crédulité créées par la vie de famille, par l'éducation domestique, n'existaient pas. Le pouvoir sort de là comme la richesse sort des manufactures et des usines, comme la science sort des laboratoires, des musées et des bibliothèques, comme la foi sort des écoles de catéchisme et des enseignements maternels, comme la force militaire sort des fonderies de canon et des exercices de caserne.

Supposez les citoyens français enfermés dans des prisons cellulaires et restant livrés à leurs réflexions propres, sans nulle influence réciproque, et allant voler. . . Mais ils ne pourraient pas voter! En fait, ils n'auraient, la plupartd'entreeuxdu moins, aucune préférence pour Pierre ou pour Paul, pour tel programme ou pour tel autre. Ou bien, s'ils avaient chacun son idée propre, ce serait un beau gâchis électoral.

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Certes, si un homme d'Etat, un Mirabeau, un Napoléon, pouvait être personnellement connu de tous les Français, il n'aurait pas besoin de la conversation pour fonder son autorité, et les Français auraient beau être muets, ils n'en seraient pas moins, en grande majorité, fascinés par lui. Mais, comme cela ne se peut, il est nécessaire, dès que l'étendue de l'Etat a dépassé les limites d'une petite ville, que les hommes causent entre eux pour créer sur eux le prestige qui doit les régir. — Au fond, les trois quarts du temps, on obéit à un homme parce qu'on le voit obéi par d'autres. Les premiers qui ont obéi à cet homme ont eu ou ont cru avoir leurs raisons : ils ont eu foi, à cause de son âge avancé, ou de sa naissance illustre, ou de sa force corporelle, ou de son éloquence, ou de son génie, en sa vertu protectrice et directrice. Mais cette foi, qui est née chez eux spontanément, ils l'ont communiquée par leurs propos à ceux qui, après eux, ont eu foi à leur tour. C'est en causant des actes d'un homme qu'on le rend notoire, célèbre, illustre, glorieux; et, une fois parvenu au pouvoir par la gloire, c'est par des entretiens sur ses plans de campagne ou ses décrets, sur ses batailles ou ses actions gouvernementales, qu'on fait grandir ou décroître sa puissance.

Dans la' vie économique surtout, la conversation a une importance fondamentale, que les économistes ne semblent pas avoir remarquée. La conversation, échange d'idées — ou plutôt don réciproque ou unilatéral d'idées — n'est-elle pas le préambule de l'échange des services? C'est par la parole d'abord, en causant, que les

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hommes d'une même sociélé se communiquent les uns aux autres leurs besoins, leurs désirs de consommation ou, aussi bien, de production. Il est extrêmement rare que le désir d'acheter un objet nouveau prenne naissance à sa vue sans que des conversations l'aient suggéré. Ce cas se produit quand, par exemple, un navigateur, abordant une lie inconnue, se voit entouré de sauvages qui, sans lui parler, puisqu'ils ne connaissent pas plus sa langue qu'il ne connaît la leur, sont éblouis par les verroteries exhibées par lui et les acquièrent en donnant des aliments ou des fourrures. Aces exceptions près, l'influence de la conversation est capitale pour la naissance, encore plus pour la propagation des besoins, et sans elle, il n'y aurait jamais de prix fixe et uniforme, condition première de tout commerce un peu développé, de toute industrie un peu prospère.

Les rapports de la conversation avec la psychologie sociale et morale sont évidents au xvii^ siècle français, mais ce n'est pas seulement là qu'ils sont apparents. Horace, dans l'une de ses satires, vante la vie qu'il mène à sa maison des champs. Là il reçoit souvent à sa table ses amis. « Chaque convive, afl'ranchi des lois de l'étiquette, vide à son choix des coupes grandes ou petites. Là s'engage une conversation non sur des voisins pour en médire, ni sur leurs propriétés pour les envier, ni sur le talent de Lépos dans l'art de la danse; mais nous nous entretenons de sujets qui nous intéressent davantage et qu'il est honteux d'ignorer: Est-ce la vertu, sont-ce les richesses qui rendent l'homme heureux? P'aut-il, dans ses liaisons, se régler

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sur ce qui est utile ou ce qui est honnête? Quelle est la nature du bien? En quoi consiste le souverain bien? Cependant, avec à-propos, Cervius mêle à ces graves entretiens quelque conte de bonne femme. » Par là nous voyons que les conversations à la mode parmi les gens distingués du siècle d'Auguste ressemblaient par un trait important à celles des « honnêtes gens » de notre xvii^ siècle : elles roulaient aussi sur des généralités morales, quand ce n'était pas sur des jugements littéraires. Seulement, la morale agitée par les contemporains d'Horace, épicuriens teintés de stoïcisme, est une morale individuelle plus que sociale, car c'est à fortifier, à assainir l'individu pris à part, détaché de son groupe, que se sont attachés les sectateurs de Zenon aussi bien que d'Epicure. Au contraire, les questions soulevées par les chrétiens mondains et moralistes du temps de Louis XIV ont trait à la morale sociale avant tout.

M™* de Lafayette écrit à M""* de Sévigné ,que, pendant un après-dîner, toute sa conversation avec M""^ Scarron et l'abbé Testu, et d'autres interlocuteurs, a roulé « sur les personnes qui ont le goût au-dessus et au-dessous de leur esprit ». « Nous nous jetâmes, dit-elle, dans des subtilités où nous n'entendions plus' rien. » Quel intérêt, demandera-t-on de nos jours, peut-on trouver à traiter des sujets si vagues? Mais c'est oublier que, à cette époque, dans les milieux aristocratiques où la sociabilité atteignait son plus haut point d'éclat, rien n'était plus à propos que d'éclaircir, de préciser, de débrouiller dans la mesure

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du possible la psychologie sociale, encore innomée* Le xvir siècle, dans ses conversations entre honnêtes gens, n'a jamais paru se soucier beaucoup de psychologie individuelle. Un roman de Bourgct eût fait bâiller M"*' de Lafayette et Larochefoucault. Ce qui les intéressait et devait les intéresser bien davantage, c'était l'élude des rapports mter-spiritiiels, et ils faisaient beaucoup à' inler-psijchologie sans le savoir. Lisez La Bruyère, lisez les portraits que nous trace des personnages de son temps Bussy-Rabutin, ou tout autre écrivain : il ne s'airit jamais de caractériser un homme par ses rapports avec la nature ou avec soimême, mais uniquement par ses relations sociales avec d'autres hommes, par l'accord ou le désaccord de ses jugements sur le beau avec les leurs {goût}, par son aptitude à leur plaire en disant une anecdote piquante ou écrivant une lettre bien tournée (es/?r//), etc.

11 est naturel que les hommes en commençant à psychologiser aient fait de la psychologie sociale, et il se comprend aussi qu'ils en aient fait sans le savoir, puisqu'ils ne pouvaient s'en faire une idée précise que par opposition avec la psychologie individuelle.

Celle-ci ne s'est développée au xvii'' siècle que par un côté, original du reste et important, le mysticisme. Encore faut-il observer que les états délicieux ou languissants de l'âme, peints de touches si vives dans les lettres spirituelles de Fénelon et de bien d'autres mystiques du temps, sont sentis par eux comme une sourde et interne conversation avec Tinterlocuteur divin, avec l'inelTablc consolateur caché dans l'ûme.

l'opinion et la conversation. 141

A vrai dire, la vie mystique, sous l'ancien régime, est quelque peu faite à l'image du « monde ». Dieu y lait des visites à l'àme, il lui parle, elle lui répond. La grâce, n'est-ce pas la joie et la force que donne une voix aimée qui vous parle en dedans et vous réconforte? Les périodes de sécheresse et de langueur, dont se plaignent les « spirituels », sont les intervalles, parfois très longs, des visites et des conversations de l'hôte ineffable.

Une autre branche tout à fait à part de la psychologie sociale, et qui se rattache aussi intimement à l'individuelle, c'est la psychologie sexuelle, à laquelle les auteurs dramatiques et les romanciers se sont consacrés spécialement, et qui joue un rôle d'autant plus envahissant dans les conversations qu'elles sont plus civilisées. Elle n'est pas sans quelque lien avec la psychologie mystique.

La conversation est mère de la politesse. Il en est ainsi même quand la politesse consiste à ne pas causer. Rien ne paraît plus singulier^ plus contre nature à un provincial débarqué à Paris, que d'y voir les omnibus pleins de gens qui s'abstiennent avec soin de se parler. Le silence entre inconnus qui se rencontrent paraît naturellement une inconvenance comme le silence entre personnes qui se connaissent est un signe de mésintelligence. Tout paysan bien élevé se fait un devoir de « tenir compagnie » à ceux avec qui il chemine. En réalité, ce n'est pas que le besoin de conversation soit |,lus fort dans les petites villes ou aux champs que dans les grandes. Au contraire, il semble croître en

14? l'opi>'iox et l-\ foule.

rdisoa direoie ue ia aensilé de populalijn et du degr6 de civilisation. Mais c'est précisément à cause de son intensité dans les grandes villes qu'on a dû y établir des digues contre le danger d'y être submergé sous le flot des paroles indiscrètes.

Il faut être arrivé à un hautdegré d intimité affectueuse pour pouvoir se permettre, quand on est deux amis ensemble, de garder longtemps le silence. Entre amis qui ne sont pas très intimes, entre indifférents qui se rencontrent dans un salon, la parole étant le seul lien social, dès que cet unique lien vient à se rompre^ un grand danger apparaît, le danger de voir se révéler le mensonge des politesses, labsence totale d'un attachement profond en dépit des marques extérieures d'amitié. Ce silence glacial, quand il apparaît, consterne comme un déchirement de voiles pudiques, et on fait tout pour l'éviter. On jette, dans le feu de la conversation qui va s'éteindre, tout ce qui vous ^ient à l'esprit, ses secrets les plus chers, ce qu'on aurait le plus intérêt à ne pas dire, comme, au moment d'un naufrage, on jette à la mer ses colis les plus précieux pour retarder la submersion. Le silence, au milieu d'une conversation de salon, c'est l'engouffrement du na\'ire au milieu de l'Océan.

De la conversation sont nés les compliments aussi bien que les injures. En causant, les hommes se sont aperçus que leur bonne opinion d'eux-mêmes n'était point partagée par autrui et réciproquement.

L'illusion vaniteuse d'autrui, lorsqu'il s'agissait d'an égal, on pouvait la railler, la combattre durement ea

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injuriant l'adversaire ; encore l'expérience apprenaitelle à éviter les conflits provoqués par ces accès de franchise. Mais quand il s'agissait d'un supérieur, d'un maître, il était prudent de flatter cette chimère. De là les compliments qui, peu à peu, s'atténuant à la fois et se mutualisant, et se généralisant sous cette forme réciproque, sont devenus le fond de l'urbanité. Ils commencent toujours par être intéressés et ne deviennent désintéressés qu'à la longue. Je me demande si ce que les Hindous ont dit sur la toute-puissance de la Prière ne s'explique pas par le pouvoir enivrant de l'éloge sur des âmes naïves. La Prière, avant tout, c'est l'éloge hyperbolique. — La nature des compliments va changeant. En Chine, pour complimenter quelqu'un, on lui dit qu'il a l'air vieux ; chez nous, qu'il a rajeuni. Au moyen âge, c'était faire à un jeune religieux, posant pour les mortifications sanctifiantes, l'éloge le plus délicat, que de lui dire qu'il était maigre et décharné. — Y a-t-il un sens perceptible à l'évolution des compliments comme à celle des insultes? En comparant les invectives des héros d'Homère à celles des journaux diffamateurs, on dirait que le vocabulaire des insulteurs s'est plutôt enrichi que transformé. A tous les défauts physiques, maladies, difformités, qu'on imputait jadis à ses ennemis, sont venus s'ajouter simplement les vices de la civilisation, les dépravations raffinées, les anomalies intellectuelles qu'on leur prête aussi, qu'on leur prodigue. Mais ces injures publiques de la presse comme ses éloges sont chose à part, bien différente des injures et des éloges enr

usage dans les relations privées, et ont dû garder quelque chose de leur hyperbolisme primitif. Tout ce qui s'adresse à ce personnage grossier, le j^ublic, exige des couleurs criardes et grossières aussi : affiches murales, programmes électoraux, polémiques de presse. Il n'en est pas moins vrai que, comparées aux polémiques entre savants du xvi^ siècle, celles de nos journaux les plus violents, conservatoires de l'injure, sont bien édulcorées. Quant aux insultes privées, leur adoucissement a été bien plus rapide encore, elles ont passé de la brutalité homérique à la plus discrète ironie, et, au lieu déporter surtout sur des défauts physiques, elles mettent l'accent de plus en plus sur des insuffisances intellectuelles ou des indélicatesses morales. Ce double progrès est certainement irréversible.

Ces deux mêmes caractères se remarquent dans l'évolution de l'éloge, et avec une égale apparence d'irréversibilité. A coup sûr, aucun monarque, aucun grand homme de nos jours, ne supporterait les éloges extravagants que les Pharaons se faisaient adresser par leurs prêtres, ou que Pindare déversait à flots sur la tête couronnée des athlètes. Le ton des épîtres dédicatoires dans les livres d'il y a deux siècles encore nous fait sourire. Si l'on compare les conversations et les discussions privées à celles du passé, du xviii% duxvu^ et du xvi° siècles, dont il nous reste des échantillons, on constate sans peine que la part du compliment direct, comme de l'injure franche, a été en déclinant; ces lourdes pièces se sont divisées et subdivisées en menue monnaie très fine. D'autre part, la nature de ces com-

l'opinion et la conversation. 145

pliments plus voilés n'a pas moins changé que celle de ces aménités déguisées. On a commencé à louer surtout la force physique de la divinité (voir le livre de Job), puis sa sagesse et son intelligence, enfin sa bonté. On ne reviendra pas en arrière. De même, on a commencé à louer surtout la puissance des rois, puis leur habileté, leur génie d'organisation, enfin leur sollicitude pour les peuples. Toutle lyrismedes poètes complimenteurs, à qui s'adressait-il dans les plus hauts temps de la Grèce? Aux athlètes encore plus qu'aux artistes. De nos jours, c'est l'inverse, et, malgré l'engouement pour les triomphateurs de vélodromes ou defoot-ball, il n'y a pas à redouter que cet ordre soit interverti. On peut noter cependant que les compliments à l'adresse des femmes ont évolué presque à l'inverse des précédents. On a loué d'abord les vertus des femmes, leur esprit d'ordre et d'économie, leurs talents comme tisserandes, puis comme musiciennes, avant de louer, au moins publiquement, teur beauté physique; maintenant, quand on les loue, c'est encore plus d'être belles que d'être vertueuses ou même d'avoir de l'esprit, mais l'éloge qu'on fait de leur beauté a eu sa petite évolution spéciale qui se ramène à la tendance générale; après avoir vanté leurs formes plus que leur grâce on vante leur grâce plus que leurs formes. Considérez deux personnes, hommes ou femmes, qui se font une visite de politesse et qui causent ensemble. Elles évitent avec soin les sujets où elles risqueraient d'être divisées d'opinion ; ou, si elles ne peuvent échapper à la nécessité d'y toucher, elles dissimulent le plus possible leur contradiction; elles vont même parfois, le

Tarde. — L'opinion cl la foule. 10

146 l'otimon et la foule.

plus souvent, jusqu'à l'aire le sacrifice partiel de leurs idées pour avoir Tair dYHre d'accord. La conversation polie peut donc être regardée comme un exercice continu et universel de sociabilité, comme un efl'ort unanime et contagieux pour accorder les esprits et les cœurs, pour effacer ou pallier leurs désharmonies. Les causeurs sont animés d'une bonne volonté évidente de s'harmoniser en tout, et, de fait, ils se suggèrent lun à l'autre inconsciemment, avec une grande force, des sentiments etdesidées consonnants. Le caractère réciproque de cette suggestion n'est cependant jamais parfait ; d'ordinaire l'action exercée par l'un des interlocuteurs sur l'autre ou sur les autres est prédominante et réduit à peu de chose celle de ceux-ci. Quoiqu'il en soit, il est certain que les usages de la politesse entretenus par les causeries de visites labourent assez profondément le sol où l'unanimité sociale doit fleurir et en sont la préparation indispensable.

La conversation a été le berceau de la critique littéraire (1). Au xvir siècle, comme on peut le voir par la correspondance de Bussy-Rabutin avec son aimable cousine, longue conversation écrite, les causeries de la société polie avaient trait en grande partie au mérite comparé des livres et des auteurs. On échangeait et on discutait des jugements sur les dernières tragédies de Racine, un conte de Lafontaine,

(1) Effet notable, si l'on songe surtout à l'importance conquise par la critique littéraire à notre époque contemporaine où elle juge tout dans le domaine même de la critique pliiIoso[)hique, de la politique, des idées sociales.

l'opinion et la conversation. 147

une épître de Boileaii, un ouvrage janséniste; et, si Ton regarde de près à tous ces entretiens, on voit qu'ils tendaient toujours à s'accorder, après discussion, en une même manière de voir. II en a été de môme en tout temps et quel que fût le sujet dominant des conversations. Spécialement, partout où, dans un certain milieu, on a beaucoup causé littérature, on a travaillé, sans le savoir, à l'élaboration collective d'un art poétique, d'un code littéraire accepté de tous et propre à fournir des jugements tout prêts, toujours d'accord entre eux, sur toutes sortes de productions de l'esprit. Aussi, quand on voit quelque part un auteur formuler une législation esthétique de ce genre, soit Aristote, soit Horace, soit Boileau, on peut être assuré qu'il a été précédé par une longue période de conversation, par une vie de société intense. Soyons donc certains qu'on a beaucoup causé littérairement, avant Aristote et de son temps, dans Athènes et le reste de la Grèce, depuis les sophistes ; qu'on a beaucoup causé de même à Rome depuis les Scipions, età Paris depuis les Précieuses et avant les Précieuses. L'époque de la Restauration a fini aussi par avoir sa poétique romantique, non moins despotique pour être anonyme. De nos jours, il n'y en a pas encore une qui s'impose, mais les éléments s'en préparent, et l'on doit remarquer que, le domaine de la conversation, même littéraire, non pas seulement politique et sociale, s'étant beaucoup étendu par le nombre accru des causeurs, l'élaboration du code en voie de gestation sera plus longue qu'aux époques antérieures, par la raison que, plus la cuve est grande, plus la fermentation est prolongée.

Parla discussion comme par réchange des idées, par la (concurrence et la guerre comme par le travail, nous collaborons tous et toujours à une harmonie supérieure de pensées, de paroles et d'actes, h un équilibre stable de jugements formulés en dogmes littéraires, artisli- (]ues, scientifiques, philosophiques, religieux, ou à un équilibre stable d'actions sous forme de lois et de principes moraux. La logique sociale opère, en effet, dans tous les discours et tous les actes des hommes et aboutit nécessairement à ses fins.

Bien loin après la conversation, et bien au-dessous, se place la correspondance épistolaire, comme facteur <le l'opinion. Mais ce second sujet, lié par le lien le plus étroit à celui qui précède, ne nous retiendra pas longtemps. L'échange des lettres est une causerie à distance, une causerie continuée malgré l'absence. Par suite, les causes qui favorisent la conversation, — accroissement des loisirs, unification du langage, diffusion des connaissances communes, égalisation des rangs, etc., — contribuent aussi à rendre plus active la correspondance, mais à la condition qu'elles se rencontrent avec des causes plus spéciales d'où celleci dépend. Ce sont: la facilité des voyages qui rendent plus fréquents les cas d'absence, la vulgarisation de l'art d'écrire, et le Ijon fonctionnement du service des jiostcs.

l'opinion et la conversation. 149

On pourrait croire à première vue, que les voyages, en multipliant les lettres, devraient raréfier les entretiens. Mais la vérité manifeste est que les pays où l'on voyage le plus sont ceux à la fois où Ton cause le plus et où l'on s'écrit le plus. C'est ainsi que le développement des chemins de fer, au lieu d'entraver les progrès de la carrosserie, l'a stimulée. Si les habitudes nomades de nos contemporains interrompent trop souvent, entre vieux amis, entre compahioles d'une même ville « ces doux babils du crépuscule » lenes siib nocîem susiirri, qui, comme dit Horace, « se répétaient à l'heure accoutumée )>, elles permettent à un nombre toujours croissant d étrangers de se voir et de se parler en des entrevues plus instructives, sinon aussi délicieuses. La curiosité a gagné encore plus que rintimité n'a perdu, et, si sensible que je sois à cette perte, je m'y résigne en pensant qu'elle ne saurait être que transitoire. Ne peut-on pas poser en principe, — très propre à éclairer notre sujet — que les correspon- (.'ances écrites, les conversations et les voyages, sont en rapport de liaison étroite, de telle sorte que, si l'on vient à découvrir chez un peuple, à un certain moment, la progression de l'un de ces trois termes, par exemple des voyages, on soit en droit de conclure à la progres7 sion des deux autres, et inversement? Les temps où l'on a été le plus épistolier (j'entends avant l'avènement récent du journalisme, qui a un peu changé les choses à cet égard, comme nous le verrons) sont aussi ceux où l'on a le plus voyagé et le plus causé. Telle a été l'époque de Pline le Jeune. Tel a été aussi notre xvi' siècle.

lôO l'opinion kt la foule.

« Le XVI* siècle, (lit iiQ liislorien, esl avant loul un siècle d'épisloliers. Le nombre des lellres politiques, de rois, minisires, capitaines et ambassadeurs, conservées dans les manuscrits de la Bibliothèque nationale, est incalculable. Il y figure aussi bien des correspondances religieuses et intimes 1) ». En Espagne, si l'on compare ce pays aux autres nations occidentales de l'Europe, on écrit peu. C'est partout et toujours dans les couches de la nation les plus voyageuses que le feu de la conversation s'est allumé et que l'on a éprouvé le besoin de s'écrire: en Grèce, parmi les rhéteurs, les sophistes, marchands ambulants de sagesse, au sein d'un peuple maritime d'ailleurs et instable; h Rome, dans l'aristocratie si volontiers nomade et touriste ; au moyen âge, dans les rangs de l'Université et de l'Eglise, où moines prêcheurs, évéques, légats, abbés et abbesses même (abbesses surtout) se déplaçaient si facilement et voyageaient si loin, eu égard au reste de la population. Les premières postes ont commencé par être un privilège universitaire et ecclésiastique, ou plutôt, pour remonter plus haut, royal d'abord.

De cette institution importante, je ne dirai qu'un mot

(1 Alors apparaît toute la hiérarchie des formules de politesse et le cérémonial épistolaire. A un supérieur on dit Monseic/neur, à un égal, Monsieur. On débute par : « à votre bonne grâce je me recommande » en écrivant à un grand personnage. On finit par : « suppliant Notre-Seigneur vous donner en parfaite santé et longue vie ». Les degrés sont marqués par les mots précédant la signature : « Votre bon serviteur, voti"e obéissant serviteur, votre humble serviteur » (Décrue de Stoutz). Ajoutons que les lettres, au xvi« siècle, sont, comme les conversations dont elles nous donnent une image exacte, dépourvues de réseivc et de goût, indiscrètes, indécentes et indéh'cates au dernier point. Le siècle suivant répandra le sentiment des nuances.

l'opinion et la conversation. 151

pour fn i le remarquer que son développement se conforme à la loi de la propagation des exemples de haut en bas. Les rois d'abord et les papes, les princes ensuite et les prélats, ont eu leurs courriers particuliers avant que les simples seigneurs, puis leurs vassaux, puis, successivement, toutes les couches de la nation jusqu'à la dernière, aient cédé à la tentation de s'écrire aussi. Quand, par son édit du 19 juin 1494, Louis XI organisa les Postes, les courriers ne portaient que des lettres du monarque, mais « de spécialement royal qu'il était, dit M. du Camp, ce service ne tarde pas à devenir administratif, sous l'expresse réserve que les lettres avaient été lues et ne contenaient rien qui pût porter préjudice à l'autorité royale ». Louis XI sentait très bien l'action puissante que la correspondance des particuliers allait exercer sur l'opinion naissante. Pour la première fois sous Richelieu, ce qui montre bien leur progression numérique, les lettres sont soumises à un tarif régulier (1627) (1). « On peut facilement se rendre compte de l'accroissement extraordinaire que prit ce service en France pendant le xviii^ siècle, en comparant le prix des baux successifs de la ferme. » Il a augmenté de deux millions et demi en 1700 à dix millions en 1777, il a quadruplé. De nos jours, la statistique des postes permet de

(1) Cependant les lettres privées — car, plus haut, à propos du xvi« siècle, il s'agissait de correspondances d'un in téi-êt politique — ont dû rester fort peu nombreuses jusqu'au milieu du xvn® siècle, si l'on en juge par un passage des Mémoires de Mi^^ de Montpensier, cité par Piœdei^er. Elle dit de la princesse de Partliénie ;Mme de Sablé) : « C'est de son temps que l'écriture a été mise en usage. On n'écrivait que les contrats de mariage; de lettres, on nen entendait pas parler... »

Iô2 l'opinion et la 1 01 le.

chilïrer raugmcnlalion rnpidc cl conlinuc du nombre (les lellros dans les divers Klals (1), cl de mesurer ainsi la hausse inégale, mais partout régulière, du besoin général auquel elles répondent. Elle est bien propre à nous instruire ainsi sur les degrés inégaux et les progrès de la sociabilité.

Mais celle même stnlisliquc est aussi un bon spécimen de ce qu'il y a toujours de qiialilcs cachées sous les quantités sociales dont la statistique en général est la mesure approximative (2). En effet, rien de plus semblable extérieurement que les lettres, dans un même temps et un même pays, et il semble que la condition (Funités homogènes pour les calculs du statisticien ne saurait être mieux remplie. Les lettres ont à peu près même format, même mode d'enveloppe et de clôture, même espèce de suscription. Elles sont maintenant couvertes de timbres-postes identiques. La statistique criminelle et civile est bien loin, certes, de nombrer des unités à ce point similaires. Mais décachetez les lettres, que de différences caractéristiques, profondes et substantielles, malgré la constance des formules sacramentelles du commencement et de la fin ! Additionner ces choses si hétérogènes, c'est donc peu de chose. On sait leur nombre, on ne sait pas même leur

1) En France, par exemple, de 1S30 à 1892, le nombre de lettres a grandi d'année en année, régulièremenl (sauf en 1848 et LS70), de 63 millions de lettres à 773 millions. De 1858 à 1892, le nombre des dépêches télégraphiques s'est élevé de 32 à 463 millions, en chiffres ronds.

(2) Si c'était le lieu, je montrerais qu'il n'y a pas moins de qualitatif dissimulé sous les quantités physiques mesurées par des procédés scientifiques, analogues au fond à la statistique et non moins spécieux qu'elle, quoique d'apparence plus solide.

l'opinion et la conversation. 1[)3

longueur. Il serait curieux cependant de savoir, au moins, si, à mesure qu'elles deviennent plus nombreuses, elles ne deviendraient pas plus courtes, ce qui semble probable, et plus sèches aussi. Et, s'il existait une statistique des conversations (1), qui serait toutaussi légitime, on aimerait à être informé pareillement de leur durée, qui pourrait bien être, dans notre siècle affairé, en raison inverse de leur fréquence. Les villes où il pleut le plus, où il tombe le plus d'eau du ciel, — qu'on me pardonne ce rapprochement — sont assez souvent celles où il pleut le moins souvent. Il serait surtout intéressant de connaître les transformations intimes de la substance des lettres aussi bien que des conversations, et la statistique ne nous offre ici aucune induction.

A cet égard, il n'est pas douteux que l'avènement du journalisme a imprimé aux transformations épistolaires une impulsion décisive. La Presse, qui a activé et nourri la conversation de tant de stimulants et d'aliments nouveaux, a au contraire tari beaucoup de sources de la correspondance détournées à son profit. Il est évident que si, en mars 1658, il y avait eu en France des gazettes quotidiennes aussi informées, aussi régulièrement expédiées en province, que le sont nos journaux, Olivier Patru n'aurait pas pris la peine, lui si occupé, d'écrire à son ami d'Ablaincourt une longue lettre où il lui donne tant de détails — qu'on

(1) Elle serait possible si chacun de nous tenait régulièrement un journal intime analogue à celui des Concourt. Jusqu'ici on n'enregistre, en fait de conversations, que le nombre des séances de Congrès ou de Sociétés savantes, et la statistique, de ce chef, atteste une progression constante.

151 l'oi'imon et la folle.

trouverait à présent dans la première feuille venue — sur la visite de Christine de Suède à l'Académie française. Un grand service inaperçu que nous rendent les journaux est de nous dispenser d'écrire à nos amis une foule de nouvelles intéressantes (1) sur les événements du jour, qui remplissaient les lettres des siècles passés.

Dira-t-on que la presse, en délivrant et débarrassant les correspondances privées de cet encombrement de chroniques, a rendu à la littérature épistolaire le service de la pousser dans sa vraie voie, étroile mais profonde, toute psychologique et cordiale? Je crains que ce ne fût une illusion de le penser. Le caractère de plus en plus urbain de notre civilisation a cet effet que le nombre de nos amis et connaissances ne cessant de s'accroître pendant que leur degré d'intimité diminue, ce que nous avons à dire ou à écrire s'adresse de moins en moins à des individus isolés, et de plus en plus à des groupes et toujours plus nombreux, rsotre véritable interlocuteur, notre véritable correspondant, c'est, chaque jour davantage, le Public (2).

(1) Les journalistes ont eu de très bonne heure conscience de ce genre dutilité. Renaudot, en tête du recueil de sa Gazette en 1631, parle du « soulagement qu'elles 'les gazettes] apportent à ceux qui écrivent à leui« amis, auxquels ils étaient auparavant obligés, pour contenter leur curiosité, de décrire laborieusement des nouvelles le plus souvent inventées â plaisir et fondées sur l'incertitude d'un simple ouy-dire. » Ce soulagement n'était encore que bien partiel à cette époque comme nous le voyons par la lettre de Patru que nous venons de citer.

(2'i Le besoin de s'adresser au public est assez récent. Même les rois d'ancien régime ne s'adressaient jamais au public: ils s'adressaient à des corps, le Parlement, le clergé, jamais à la nation prise en masse; à plus forte raison, les particuliers.

l'opinion et la conversation. 155

11 n'est donc pas surprenant que les lettres de faire part imprimées (1), les annonces et réclames par la voie des journaux, aillent en progressant beaucoup plus vite que nos lettres privées. Peut-être même avonsnous le droit de regarder comme probable que, parmi celles-ci, les lettres familières, les lettres-causeries, qu'il faut naturellement mettre à part des lettres d'affaires, vont en diminuant de nombre, et encore plus de longueur, si l'on en juge par l'extraordinaire degré de simplification et d'abréviation auquel les lettres d'amour elles-mêmes sont parvenues dans la <( correspondance personnelle » de certains journaux (2). Le laconisme utilitaire des télégrammes et des conversations téléphoniques, qui vont empiétant sur le domaine de la correspondance, déteint sur le style des lettres les plus intimes. Envahie par la presse d'un côté, par le télégraphe et le téléphone de l'autre, rongée par ses deux bouts à la fois, si la correspondance vit encore et même, d'après la statistique des Postes, donne des signes illusoires de prospérité, cela ne peut tenir qu'à la multiplication des lettres d'affaires.

(1) Les lettres de faire part de naissance, de mariage, de mort ont déchargé la correspondance privée d'un de ses sujets les plus abondants d'autrefois. On voit, par exemple, dans un volume de la correspondance de Voltaire, une enfilade de lettres consacrées à annoncer aux amis de M™e du Ghâtelet, avec d'ingénieuses et laborieuses variantes de style, la naissance de l'enfant dont elle venait d'accoucher.

(2) Ce qui va s'abrégeant et se simplifiant incontestablement dans les lettres de tout genre, c'est leur cérémonial. Que l'on compare le « votre dévoué » d'à présent aux formules finales du xvi^ et du xvn^ siècles. La transformation des formes sacramentelles de la conversation dans ce même sens n'est pas douteuse, mais, comme elles n'ont guère laissé de trace durable, il est plus facile d'étudier ce progrès ou cette régression dans la coi-respondance du passé et du présent.

156 l'opinion et la foull.

La IcUrc ramiliôre, personnelle, développée, a été tuée par le journal, et cela se comprend, puisqu'il en est l'équivalent supérieur, ou plutôt le prolongement et raniplilicaiion, l'universel rayonnement. Le journal, en etlel, n"a pas les mômes origines que le livre. Le livre procède du discours, du monologue et, avant tout, du poème, du chant. Le livre de poésie a précédé le livre de prose; le livre sacré, le livre profane. L'origine du livre est lyrique et religieuse. Mais l'origine du journal est laïque et familière. Il procède de la lettre privée, qui procède elle-même de la causerie. Aussi les journaux ont-ils commencé par être des lettres privées adressées à des personnages et copiées à un certain nombre d'exemplaires. « Avant le journalisme imprimé, public (1), plus ou moins toléré ou même plus ou moins utilisé par les gouvernements, il y eut longtemps en Europe un journalisme manuscrit souvent clandestin », qui persista ou se survécut jusqu'au xviiF siècle par les lettres de Grimm ou les mémoires de Bachaumont.

Les épîtres de saint Paul, les lettres des missionnaires, sont de vrais journaux. Si saint Paul avait eu à sa disposition une Semaine religieuse quelconque, ce sont des articles qu'il eût écrits.

En somme, le journal est une lettre publique, une conversation publique, qui, procédant de la lettre privée, de la conversation privée, devient leur grande régulatrice et Ir-ur nourriture la plus abondante, uni-

(Ij Le Journalisme, par Eugène Dubief. Hachette, 1892.

l'opinion et la conversation. 157

forme pour tous dans le monde entier, changeant pour tous profondément d'un jour à l'autre. Il a commencé par n'être qu'un écho prolongé des causeries et des correspondance*s, il a fini par en être la source presque unique. Les Correspondances, il en vit encore, il en vit plus que jamais, et surtout sous la forme la plus concentrée et la plus moderne qu'elles affectent, la dépêche télégraphique. D'un télégramme privé adressé à son directeur, il fait une nouvelle à sensation d'une actualité intense, qui va instantanément, dans toutes les grandes villes d'un continent, soulever des foules; et de ces foules dispersées, se touchant à distance intimement, par la conscience qu'il leur donne de leur simultanéité, de leur mutuelle action née de la sienne, il va faire une seule foule immense, abstraite et souveraine, qu'il baptisera l'Opinion. Il a achevé de la sorte le long travail séculaire que la conversation avait commencé, que la correspondance avait prolongé, mais qui restait toujours à l'état d'ébauche éparse et disjointe, le travail de fusion des opinions personnelles en opinions locales, de celles-ci en opinion nationale et en opinion mondiale, l'uniflcation grandiose de l'Esprit public. — Je dis de l'Esprit oublie, je ne dis pas, il est vrai, des Esprits nationaux, traditionnels, qui restent distincts en leur fond sous la double invasion de cet internationalisme rationnel, plus sérieux, dont le premier n'est souvent que le retentissem,ent et le résonnateur populaire. — Pourvoir énorme, malgré tout et qui ne saurait aller qu'en grandissant. Car le besoin de s'accorder avec le public

dont on fait partie, de penser et d'agir dans le sens de l'opinion, devient d'autant plus fort et plus irrésistible que le public est plus nombreux, que Topinion est plus imposante, et que ce besoin lui-même a été plus souvent satisfait. Il ne faut donc pas s'étonner de voir nos contemporains si fléchissants sous le vent de l'opinion qui passe, ni conclure de là, nécessairement, que les caractères se sont affaiblis. Quand les peupliers et les chônes sont abattus par l'orage, ce n'est pas qu'ils soient devenus plus faibles, mais c'ci ' que le vent est devenu j)lus fort.

Jusqu'à nos jours, pendant toute la durée de cette crise d'individualisme qui, depuis le dernier siècle, a sévi partout, en politique et en économie politique comme en morale et en droit, comme en religion même, le délit passait pour ce qu'il y avait de plus essentiellement individuel au monde ; et, parmi les criminalistes, la notion du délit indivis, pour ainsi dire, s'était perdue, comme aussi bien, parmi les théologiens euxmêmes, l'idée du péché collectif, sinon tout à fait celle du péché héréditaire. Quand les attentats de conspirateurs, quand les exploits d'une bande de brigands forçaient à reconnaître l'existence de crimes commis collectivement, on se hâtait de résoudre cette nébuleuse

(1) Je crois devoir réimprimer ici, comme utile complément des études précédentes, cette étude qui a déjà paru (en décembre 1893) dans la Revue des Deux-Mondes, puis dans mes Essais et Mélanges Storck et Masson, 1895). Dès avant ces dernières dates je m'étais occupé de la psychologie des foules. Je me permets de renvoyer le lecteur curieux de ce genre de littérature à ma Philosophie pénale (Storck et Masson, 1890), chapitre intitulé Le crime, p. 323 et s., et à mon rapport sur les crimes des foules, présenté et discuté au Congrès d'anthropologie criminelle de Bruxelles en août 1892, repi^oduits ensuite dans Essais et Mélanges.

IGO I/OPIMON ET LA FOULU:.

criminelle en délits individuels distincts dont elle était réputée n'être que la somme. Mais à présent la réaction socioloi^iquc ou socialiste contre cette grande illusion ègocentriqiie doit naturellement ramener l'attention sur le côté social des actes que l'individu s'attribue à tort. Aussi s'est-on occupé avec curiosité de la criminalité des sectes — au sujet de laquelle rien n'égale en protondeur ou en intensité les travaux de Taine sur la psychologie des Jacobins — et, plus récemment, de la criminalité des foules. Ce sont là deux espèces, très diflerentes d'un même genre, le délit de groupe; et il ne sera pas inutile ni inopportun de les étudier ensemble.

La diiTiculté n'est pas de trouver des crimes collectifs, mais de découvrir des crimes qui ne le soient pas, qui n'impliquentà aucun degré la complicité du milieu. C'est au point qu'on pourrait se demander s'il y a des crimes vraiment individuels, de même qu'on s'est demandé s'il y a des œuvres de génie qui ne soient pas une œuvre collective. Analysez l'état du malfaiteur le plus farouche et le plus solitaire, au moment de son action ; ou aussi bien l'état d'âme de l'inventeur le plus sauvage, à l'heure de sa découverte; et retranchez-en tout ce qui, dans la formation de cet état Ilévreux, revient à des influences d'éducation, de camaraderie, d'apprentissage, d'accidents biographiques; qu'en restera-t-il ? Bien peu de chose; quelque chose pourtant, et quelque

chose d'essentiel, qui n'a nul besoin de s'isoler pour être soi. Au contraire, ce je ne sais quoi, qui est tout le je individuel, a besoin de se mêler au dehors pour prendre conscience de lui-même et se fortifier ; il se nourrit de ce qui l'altère. C'est par de multiples actions de contact avec les personnes étrangères qu'il se déploie en se les appropriant, dans la mesure très variable où il lui est donné de se les approprier plutôt que de s'assimiler à quelqu'une d'entre elles. Du reste, même en s'asservissant il demeure soi le plus souvent et sa servitude est sienne. Par où l'on voit que Rousseau tournait le dos à la réalité quand, pour réaliser le plus haut point possible d'autonomie individuelle, il jugeait nécessaire un régime de solitude prolongée depuis la première enfance, — de solitude incomplète d'ailleurs, de solitude à deux, du Maître et du Disciple, tout à fait hypnotisante pour ce dernier. Son Emile est la personnification même et la réfutation par l'absurde de l'individualisme propre à son temps. Si la solitude est féconde et même seule vraiment féconde, c'est qu'elle alterne avec une vie intense de relations, d'expériences et de lectures, dont elle est la méditation.

Malgré tout, il est permis d'appeler individuels les crimes, comme en général les actes quelconques, exécutés par, une seule personne en vertu d'influences vagues, lointaines et confuses d'autrui, d'un autrui indéfini et indéterminé ; et on peut réserver l'épithète de collectifs aux actes produits par la collaboration mmédiate et directe d'un nombre limité et précis de co-exécutanls.

Tarde. — L'opinion et la foule. il

Certainement, il y a, en ce sens, des œuvres de génie individuelles; ou plutôt en ce sens, il n'y a rien que d'individuel en fait de génie. Car, chose remarquable, tandis que, moralement, les collectivités sont susceptibles des deux excès contraires, de l'extrême criminalité ou mênie parfois de l'extrême héroïsme, il n'en est pas de même intellectuellement; et, s'il leur appartient de descendre à des profondeurs de folies ou d'imbécillité inconnues à l'individu pris à part, il leur est interdit de s'élever au déploiement suprême de l'intelligence et de l'imagination créatrice. Elles peuvent,dans l'ordre moral, choir très bas ou monter très haut; dans l'ordre intellectuel, elles ne peuvent que tomber très bas. S'il y a des forfaits collectifs, dont l'individu seul serait incapable, assassinats et pillages par bandes armées, incendies révolutionnaires, septembrisades, Saint-Barthélémy, épidémies de vénalités, etc., il y a aussi des héroïsmcs collectifs où l'individu s'élève au-dessus de lui-même, charges de cuirassiers légendaires, révoltes patrioti- .iques, épidémies de martyres, nuit du 4 août, etc. Mais, aux démences et aux idioties collectives, dont nous citerons des exemples, y a-t-il des actes de génie collectifs qu'on puisse opposer?

Xon. On ne peut répondre oui qu'en adoptant sans preuves l'hypothèse banale et gratuite suivant laquelle les langues et les religions, œuvres géniales à coup sûr, auraient été la création spontanée et inconsciente des masses, et, qui plus est, non des masses organisées, mais des multitudes incohérentes. Ce n'est pas le lieu de discuter cette solution trop commode d'un problème

capital. Laissons de côté ce qui s'est passé dans la préhistoire. Depuis les temps historiques quelle est l'invention, la découverte, l'initiative vraie, qui soit due à cet être impersonnel, la foule? Dira-t-on : les révolutions? Pas môme. Ce que les révolutions ont eu de purement destructeur, la foule peut le revendiquer, en partie du moins, mais qu'est-ce qu'elles ont fondé et réellement trouvé qui n'ait été conçu et prémédité avant et après elles par des hommes supérieurs, tels que Luther, Rousseau, Voltaire, Napoléon? Qu'on me cite une armée, la mieux composée soit-elle, d'où ait jailli spontanément un plan de campagne admirable, voire passable; qu'on me cite même un conseil de guerre, qui pour la conception, je ne dis pas pour la discussion, d'une manœuvre militaire, ait valu le cerveau du plus médiocre général en chef. A-t-on jamais vu un chefd'œuvre de l'art, en peinture, en sculpture, en architecture aussi et en épopée, imaginé et exécuté par l'inspiration collective de dix, de cent poètes ou artistes? On a rêvé cela de VIliade, à une certaine époque de mauvaise métaphysique: on en rit maintenant. Tout ce qui est génial est individuel, même en fait de crime. Ce n'est jamais une foule criminelle, ni une association de malfaiteurs, qui invente un nouveau procédé d'assassinat ou de vol ; c'est une suite d'assassins ou de voleurs de génie qui ont élevé l'art de tuer ou de piller le prochain à son point de perfectionnement actuel.

A quoi tient le contraste signalé ? Pourquoi le grand déploiement de l'intelligence est-il refusé aux groupes sociaux, tandis que le grand et puissant déploiement de

la volonté, de la vertu même, leur est accessible? C'est que l'acte de vertu le plus héroïque est quelque chose de très simple en soi, et ne diffère de l'acte de moralité ordinaire que par le degré; or, précisément, la puissance d'unisson qui est dans les rassemblements humains, où les émotions et les opinions se renforcent rapidement par leur contact multipliant, est, par excellence, outrancière. Mais l'œuvre de génie ou de talent est toujours compliquée, et diffère en nature, non en degré seulement, d'un acle d'intelligence vulgaire. Il ne s'agit plus, comme ici, de percevoir et de se souvenir pôle-mêle, conformément à un type connu, mais de faire avec des perceptions et des images connues des combinaisons nouvelles. Or, à première vue, il semble bien que dix, cent, mille têtes réunies soient plus aptes qu'une seule à embrasser tous les côtés d'une question complexe ; et c'est là une illusion aussi persistante, aussi séduisantequeprofonde. Detoustempslespeuplesnaïvement imbus de ce préjugé ont, dans leurs jours troublés, attendu d'assemblées religieuses ou politiques le soulagement de leurs maux. Au moyen âge les conciles; dans l'ère moderne, les états généraux, les parlements; voilà les panacées réclamées parles multitudes malades. La superstition du jury est née d'une erreur pareille, toujours trompée et toujours renaissante. En réalité, ce ne sont jamais de simples réunions de personnes, ce sont plutôt des corporations, telles que certains grands ordres religieux ou certaines enrégimentations civiles ou militaires, qui ont répondu, parfois, aux besoins des peuples; encore doit-on observer que, sous leur forme

corporative même, les collecli viles se montrent impuissantes à créer du nouveau. Il en est ainsi, quelle que soit l'habileté du mécanisme social où les individus sont engrenés et enrégimentés.

Car est-il possible qu'il égale en complication à la fois et en élasticité de structure l'organisme cérébraU cette incomparable armée de cellules nerveuses que chacun de nous porte dans sa tète?

Aussi longtemps, donc, qu'un cerveau bien fait l'emportera en fonctionnement rapide et sûr, en absorption et élaboration prompte d'éléments multiples, en solidarité intime d'innombrables agents, sur le Parlement le mieux constitué, il sera tout à fait puéril, quoique vraisemblable a priori et excusable, de compter sur des émeutes ou sur des corps délibérants, plutôt que sur un homme, pour tirer un pays d'un pas difficile. En fait, toutes les fois qu'une nation traverse une de ces périodes où ce n'est pas seulement de grands entraînements du cœur, mais de grandes capacités d'esprit qu'elle a un besoin impérieux, la nécessité d'un gouvernement personnel s'impose, sous forme républicaine ou monarchique ou sous couleur parlementaire. On a protesté souvent contre cette nécessité, qui a fait l'effet d'une survivance^ et dont on a vainement cherché la cause; peut-être sa raison cachée est-elle implicitement donnée par les considérations précédentes.

Elles peuvent servir aussi à préciser en quoi consiste la responsabilité des meneurs relativement aux actes commis par les groupes qu'ils dirigent. Une assemblée ou une association, une foule ou une secte, n'a d'autre

idée que celle qu'on lui souflle, et colle idée, celte indication plus ou moins intelligente, d'un but à [)Oursuivre, d'un moyen à employer, a beau se propager du cervonu d'un seul dans le cerveau de tous, elle resle la môme; le souflleur est donc responsable de ses effels directs. Mais l'émotion jointe à cette idée et qui se propage avec elle, ne reste pas la même en se propageant, elle s'intensifie par une sorte de progressicn niathématique, et ce qui était désir modéré ou opinion hésitante chez l'auteur de celte propagation, chez le premier inspirateur d'un soupçon, par exemple, hasardé contre une catégorie de citoyens, devient promptemcnt passion et conviction, haine et fanatisme, dans la masse fermentescible où ce germe est tombé. L'intensité de l'émotion qui meut celle-ci et la porte aux derniers excès en bien ou en mal est donc en grande partie son œuvre propre, l'efTet du mutuel échauffement de ces ûmes rassemblées par leur mutuel reflel; et il seraitaussi injuste d'imputer à son directeur quelconque tous les crimes où cette surexcitation l'entraîne que de lui attribuer l'entier mérite des grandes œuvres de délivrance patriotique, des grands actes de dévouement suscités par la même fièvre. Aux chefs d'une bande ou d'une émeute, donc, on peut demander compte toujours de l'astuceetde l'habileté dontelleafait preuve dans l'exécution de ses massacres, de ses pillages, do ses incendies, mais non toujours de la violence et de l'étendue des maux causés par ses contagions criminelles. Il faut faire honneur au général seul de ses plans de campagne, mais non de la bravoure de ses

soldats. Je ne dis pas que cette distinction sufiise à simplifier tous les problèmes de responsabilité soulevés par notre sujet, mais je dis qu'il convient d'y avoir égard pour chercher à les résoudre.

Au point de vue intellectuel comme à d'autres points de vue, il y a des différences notables à établir entre les différentes formes de groupements sociaux. Ne comptons pas celles qui consistent en un simple rapprochement matériel. Des passants dans une rue populeuse, des voyageurs réunis, entassés même, sur un paquebot, dans un wagon, autour d'une table d'hôte, silencieux ou sans conversation générale entre eux, sont groupés physiquement, non socialement. J'en dirai autant des paysans agglomérés sur un champ de foire, aussi longtemps qu'ils se bornent à conclure des marchés entre eux, à poursuivre séparément leurs buts distincts quoique semblables, sans nulle coopération à une même action commune. Tout ce qu'on peut dire de ces gens-là, c'est qu'ils portent en eux la virtualité d'un groupement social, dans la mesure où des ressemblances de langue, de nationalité, de culte, de classe, d'éducation, toutes d'origine sociale, c'est-à-dire toutes causées par une diffusion imitative à partir d'un premier inventeur anonyme ou connu, les prédisposent à s'associer plus ou moins étroitement, si l'occasion l'exige. Qu'une explosion de dynamite ait lieu dans la

168 l'opinion et la ioule.

rue, que le vnissoau menace de sombrer, le train dedérailler, tjiriin incendie éclate dans l'hôtel, qu'une calomnie coidre un prétendu accapareur se répande sur le champ de foire, aussitôt ces individus associables deviendront associés dans la poursuite d'un même fin, sous l'empire d'une même émotion.

Alors naîtra spontanément ce premier degré de l'association que nous appelons la foule. Par une série de degrés intermédiaires, on s'élève de cet agrégat rudimenlaire, fugace et amorphe, à cette foule organisée, hiérarchisée, durable et régulière, qu'on peut appeler la corporation, au sens le plus large du mot. L'expression la plus intense de la corporation religieuse, c'est le monastère ; de la corporation laïque, c'est le régiment ou l'atelier. L'expression la plus vaste des deux, c'est l'Église ou l'Etat. Ou plutôt faisons remarquer que les Eglises et les Etats, les religions et les nations, tendent toujours, dans leur période de croissance robuste, à réaliser le type corporatif, monastique ou régimentaire, sans jamais y parvenir tout à fait, fort heureusement; leur vie historique se passe à osciller d'un type à l'autre, à donner l'idée tour à tour d'une grande foule, comme les Etats barbares, ou d'une grande corporation, comme la France de saint Louis. Il en était de même de ce qu'on appelait les corporations sous l'ancien régime; elles étaient bien moins des corporations en temps ordinaire que des fédérations d'ateliers, petites corporations bien réelles celles-là, et, chacune à part, autoritairement régies par un patron. Mais quand un danger commun faisait converger vers

un même but, tel que le gain d'un procès, tous les ouvriers d'une même branche d'industrie, de même qu'en temps de guerre tous les citoyens d'une nation, le lien fédératif aussitôt se resserrait, et une personnalité gouvernante s'y faisait jour. Dans l'intervalle de ces collaborations unanimes, l'association se réduisait, entre les ateliers fédérés, à la poursuite d'un certain idéal esthétique ou économique, de même que, dans l'intervalle des guerres, la préoccupation d'un certain idéal patriotique est toute la vie nationale des citoyens. — Une nation moderne, sous l'action prolongée des idées égalitaires, tend à redevenir une grande foule complexe, plus ou moins dirigée par des meneurs nationaux ou locaux.

Mais le besoin d'ordre hiérarchique est tellement impérieux dans ces sociétés agrandies que, chose remarquable, à mesure qu'elles se démocratisent, elles sont forcées parfois de se militariser de plus en plus, de fortifier, de perfectionner, d'étendre cette corporation essentiellement hiérarchique et aristocratique, l'armée, — sans parler de l'administration, cette autre armée immense ; et, par là, peut-être, elle se prépare, quand la période belliqueuse sera close, à revêtir sous forme pacifique, industrielle, scientifique, artistique, la forme corporative, à devenir un immense atelier.

Entre les deux pôles extrêmes que je viens d'indiquer, peuvent se placer certains groupes temporaires, mais recrutés suivant une rèele fixe ou soumis à un règlement sommaire tels que le jury, ou même certaines réunions habituelles de plaisir, un salon litté-

170 l'opinion et la folle.

raire du xviii^ siècle, la cour de N'ersailles, un auditoire de théâtre, qui, malgré la légèreté de leur but ou de leur intérêt commun, acceptent une étiquette rigoureuse, une hiérarchie fixe de places difïérentes, ou enfin certaines réunions scientifiques ou littéraires, les académies, qui sont plutôt des collections de talents co-échangistes que des faisceaux de collaborateurs. Parmi les variétés de Tespèce-corporation. citons les conspirations et les sectes, si souvent criminelles. Les assemblées parlementaires méritent une place à part : ce sont bien plutôt des foules complexes et contradictoires, des foules doubles pour ainsi dire, — comme on dit des monstres doubles, — où une majorité tumultueuse est combattue par une ou plusieurs minorités coalisées et où, par suite et par bonheur, le mal de l'unanimité, ce grand danger des foules, est en partie neutralisé.

Mais, foule ou corporation, toutes les espèces d'association véritable ont ce caractère identique et permanent d'être produites, d'être conduites plus ou moins par un chef apparent ou caché ; caché assez souvent quand il s'agit des foules, toujours apparent et frappant les yeux dans le cas des corporations. Dès le moment où un amas d'hommes se met à vibrer d'un même frisson, s'anime et marche à son but, on peut affirmer qu'un inspirateur ou un meneur quelconque, ou un groupe de meneurs ou d'inspirateurs parmi lesquels un seul est le ferment actif, lui a insufflé son àme, soudainement grandissante, déformée, monstrueuse, et dont lui-même est parfois le premier surpris, le premier

•épouvanté. De même que tout atelier a son directeur, tout couvent son supérieur, tout régiment son général, toute assemblée son président ou plutôt toute fraction d'assemblée son leader^ pareillement tout salon animé a son coryphée de conversation, toute émeute son chef, toute cour son roi ou son prince ou son principicule, toute claque son chef de claque. Si un auditoire de théâtre mérite jusqu'à un certain point d'être regarde comme formant une sorte d'association, c'est quand il applaudit, parce qu'il suit, en le répercutant, l'impulsion d'un applaudissement initial, et, quand il écoute, parce qu'il subit la suggestion de l'auteur, exprimée parla bouche de l'acteur qui parle. Partout, donc, visible ou non. rè^ne ici la distinction du meneur et des menés, si importante en matière de responsabilité. Ce n'est pas à dire que les volontés de tous se soient annihilées devant celle d'un seul : celle-ci, — suggérée d'ailleurs, elle aussi, écho de voix extérieures ou intérieures dont elle n'est que la condensation originale, — a dû, pour s'imposer aux autres, leur faire des concessions et les llatter pour les conduire. C'est le cas de l'orateur qui n'a garde de négliger les précautions oratoires, de l'auteur dramatique qui doit toujours se plier aux préjugés et aux goûts changeants de ses auditeurs, du leader qui doit ménager son parti, d'un Louis XIV même qui a des égards forcés pour ses courtisans.

Seulement, cela doit être entendu diversement, suivant qu'il s'agit des réunions spontanées ou des réunions organisées. Dans celles-ci, une volonté, pour être

doiiiiiianio, doit naître conforme, dans une certaine mesure, aux tendances, aux traditions des volontés dominées; mais, une fois née, elle s'exécute avec une fidélité d'autant j)lus parfaite que l'organisation du corps est plus savante. Dans les foules, une volonté impérative n'a pas à se conformer à des traditions qui n'y existent pas, elle peut même être obéie malgré son faible accord avec les tendances de la majorité; mais, conforme ou non, elle est toujours mal exécutée et s'altère en s'imposant. On peut affirmer que toutes les formes de l'association humaine se distinguent : 1° par la manière dont une pensée ou une volonté entre mille y devient dirigeante, par les conditions du concours de pensées et de volontés d'où elle sort victorieuse; 2° par la plus ou moins grande facilité qui y est offerte à la propagation de la pensée, de la volonté dirigeante. Ce qu on appelle l'émancipation démocratique tend à rendre accessible à tous le concours dont il s'agit, limité d'abord à certaines catégories de personnes, graduellement étendues; mais tous les perfectionnements de l'organisation sociale, sous forme démocratique ou aristocratique, ont pour effet de permettre à un dessein réfléchi, cohérent, individuel, d'entrer plus pur, moins altéré et plus profondément, par des voies plus sûres et plus courtes, dans le cerveau de tous les associés. Un chef d'émeute ne dispose jamais complètement de ses hommes, un général presque toujours ; la direction du premier, lente et tortueuse, se réfracte en mille déviations, celle du second va vite cl tout droit.

On a cependant contesté et avec force (1) que, pour les foules au moins, le rôle des meneurs eût l'universalité et l'importance que nous lui prêtons. Il y a, en effet, des foules sans conducteur apparent. La famine sévit dans une région, de tous côtés des masses affamées s'y soulèvent, demandant du pain ; point de chef ici, cesemble, l'unanimité spontanéeentientlieu. Regardez-y de près pourtant. Tous ces soulèvements n'ont pas éclaté ensemble ; ils se sont suivis comme une traînée de poudre, à partir d'une première étincelle. Une première émeute a eu lieu quelque part, dans une localité plus souffrante ou plus effervescente que les autres, plus travaillée par des agitateurs connus ou occultes, qui ont donné le signal de la révolte. Puis, dans des localités voisines, l'élan a été suivi, et les nouveaux agitateurs ont eu moins à faire, grâce à leurs prédécesseurs; et ainsi, de proche en proche, s'est prolongée l'action de ceux-ci, par imitation de foule à foule, avec une force croissante qui affaiblit d'autant l'utilité desdirecteurs locaux, jusqu'à ce qu'enfin, surtout quand le cyclone populaire s'est élargi bien au delà des limites

(1) Au Congrès d'Anthropologie criminelle de Bruxelles, en août 1892, un savant russe nous a fait cette objection, en Invoquant des révoltes agraires de son pays, causées par la famine; plus tard, un savant italien, le D'' Blanchi, que nous allons citer, nous a objecté des faits analogues. — En revanche, j'apprends que la thèse ici développée l'avait été bien antérieurement, en 1882 déjà, par un écrivain russe distingué, ^L Mikhailowsky, dans un recueil intitulé Oelcheslwennia Zapiski.

174 l'opimon et la foule.

où il a eu sa raison d'èlrc, delà région où le pain a manqué, nulle direction ne s'aperçoive. Chose étrange^ — étrange du moins pour qui méconnaît la puissance de l'entraînement imitalif. — la spontanéité des soulèments alors devient d'autant plus complète qu'elle est moins motivée. C'est ce qu'oublie d'observer un écrivain italien qui nous oppose à tort l'agitation du haut Milanais en 1889. Au cours de cette série de petites émeutes rurales, il a vu s'en produire plusieurs presque spontanément, ce qui l'étonné d'ailleurs, car il convient que la cause affichée de cette agitation ne suffisait point à la justifier: les griefs invoqués contre les propriétaires à propos des baux n'avaient rien de bien sérieux, et, si l'année avait été mauvaise, l'importation d'une nouvelle industrie avait compensé en partie le déficit des récoltes. Comment croire, dans ces conditions, que ces paysans italiens se soient soulevés d'eux-mêmes, sans nulle excitation du dehors ou du dedans, ou plutôt du dehors et du dedans à la fois ? C'est au premier de ces mouvements qu'il eût fallu remonter pour se convaincre que le mécontentement populaire, local et partiel avant de s'être répandu et généralisé, n'est pas né tout seul,, qu'il y a eu là, comme partout en cas d'incendie, des incendiaires, colportant de ferme en ferme, d'auberge en auberge, la calomnie, la colère, la haine. Ce sont eux qui ont donné à l'irritation sourde fomentée par eux celte formule précise : « Les propriétaires refusent de diminuer leurs baux; pour les contraindre, il faut leur faire peur. » Le moyen est tout indiqué: s'attrouper, crier, chanter des refrains menaçants, casser des vitres

• piller et incendier. Un agent de désordre n'a pas grand effort à faire, une fois la contagion en marche, pour décider deux ou trois cents paysans ou paysannes^ en sortant des vêpres ou de la messe, par exemple, à ce genre de manifestation. 11 n'a qu'à lancer une pierre, jeter un cri, entonner le début d'un chant ; aussitôt tout le monde suivra, et on dira ensuite que ce désordre a été tout spontané. Mais il a fallu nécessairement Tinitiative de cet homme.

Envisagés d'un même coup d'œil, tous les rassemblements tumultueux qui procèdent d'une émeute initiale, et s'enchaînent intimement les uns aux autres, phénomène habituel des crises révolutionnaires, peuvent être considérés comme une seule et même foule. Il y a de la sorte des foules complexes, comme en physique des ondes complexes, enchaînement de groupes d'ondes. Si l'on se place à ce point de vue, on voit qu'il n'est point de foules sans meneurs, et l'on s'aperçoit, en outre, que si de la première de ces foules composantes à la dernière, le rôle des meneurs secondaires va s'affaiblissant, celui des meneurs primaires va toujours croissant, agrandi à chaque nouveau tumulte né d'un tumulte précédent par contagion à distance. Les épidémies de grève en sont la preuve : la première qui éclate, celle pourtant où les griefs invoqués sont le plus sérieux et qui, par suite, devrait être la plus spontanée de toutes, laisse toujours voir se dessiner la personnalité des agitateurs; les suivantes, quoique parfois sans rime ni raison — comme j'en ai vu s'ébaucher parmi des ouvriers meuliers du Périgord qui, voulaient simple-

176 I/OPIMON I:T L.V lOtJLE.

nient se niellie à la mode, — ont l'air d'explosions sans mèche : on dirait qu'elles parlent toutes seules comme les mauvais fusils. Je reconnais d'ailleurs qu'ici le nom de ?)icneu?\<! appliqué à de simples brouillons, qui ont sans le vouloir expressément, avec une demi-inconscience, pressé la gâchette du fusil, est assez impropre. J'emprunte un nouvel exemple au D"" Blanchi : dans un village, à la sortie du mois de Marie, la population — déjà surexcitée, nous le savons, — aperçoit des agents de police, venus pour la surveiller; leur vue l'exaspère; des sifflements se font entendre, puis des cris, puis des chants séditieux, et voilà ces pauvres gens, enfants, vieillards, qui mutuellement s'exaltent. La foule est lancée et, se met, naturellement, à casser des vitres, à détruire tout ce qu'elle peut. On remarque en passant ce singulier goût des foules pour les vitres cassées, pour le bruit, pour la destruction puérile : c'est une de leurs ressemblances nombreuses avec les ivrognes, dont le plus grand plaisir, après celui de vider les bouteilles, est de les briser. — Dans cet exemple, le premier qui a sifflé, qui a crié, ne s'est probablement pas rendu compte des excès qu'il allait provoquer. Mais n'oujjlions pas qu'il s'agit là d'une agitation précédée de beaucoup d'autres qui ont eu leurs agitateurs plus conscients et plus volontaires.

Il arrive aussi, souvent, qu'une foule mise en mouvement par un noyau d'exaltés, les dépasse et les résorbe, et, devenue acéphale, semble n'avoir pas de conducteur. La vérité est qu'elle n'en a plus, comme la piUe levée n'a j)lus de levain.

Enfin, — remarque essentielle, — le rôle de ces conducteurs est d'autant plus grand et distinct que la foule fonctionne avec plus d'ensemble, de suite et d'intelligence, qu'elle est plus près d'être une personne morale, une association organisée.

On voit donc que, dans tous les cas, malgré l'importance attachée à la nature de ses membres, l'association en définitive vaudra ce que vaudra son chef. Ce qui importe avant tout, c'est la nature de celuici ; un peu moins peut-être, il est vrai, pour les foules ; mais ici, en revanche, si un mauvais choix du chef peut ne pas produire des conséquences aussi désastreuses que dans une association corporative, les chances d'un bon choix sont beaucoup moins grandes. Les multitudes, et aussi bien les assemblées, même parlementaires, sont promptes à s'engouer d'un beau parleur, du premier venu qui leur est inconnu; mais les corps de marchands, les collegia de l'antique Rome, les églises des premiers chrétiens, toutes les corporations quelconques, quand elles élisent \q\iv prieur, leur éuêqae, leur syndic, ont depuis longtemps mis son caractère à l'épreuve ; ou, si elles le reçoivent tout fait, comme l'armée, c'est des mains d'une autorité intelligente et bien informée. Elles sont moins exposées aux « emballements », car elles ne vivent pas toujours à Yétat rassemblé, mais le plus souvent à Yéiat dispersé, qui laisse à leurs membres, délivrés de la contrainte des contacts, la disposition de leur raison propre — En outre, quand le chef d'un corps a été reconnu excellent, il a beau mourir, son

Tarde. — L'opinion et la foule. 12

action lui survit [\): le foiulaleur d'un ordre religieux, canonisé après sa mort, vit et auiltoujours danslecœur de ses disciples, et à son impulsion s'ajoute celle de tous les abbés et réformateurs ([ui lui succèdent, et dont le prestige, comme le sien, grandit et s'épure par Téloignementdansle temps; tandis quêtes bons meneurs de foules (2) — car il y en a de tels, — cessent d'agir dès qu'ils ont disparu, plus promptement oubliés que remplacés. Les foules n'obéissent qu'à des conducteurs vivants et présents, prestigieux corporellement, physiquement, jamais à des fantômes d'idéale perfection, à des mémoires immortalisées. — Gomme je viens de l'indiquer en passant, les corporations, dans leur longue existence, souvent plusieurs fois séculaire, présentent une série de meneurs perpétuels, grelTés en quelque sorte les uns sur les autres et se rectifiant les uns les autres; encore une différence avec les foules, où il y a tout au plus un groupe de meneurs temporaires et simultanés, qui se reflètent en s'exagérant. Autant de différences, autant de causes d'infériorité pour les foules.

(i) Malheureusement, cela arrive aussi, quelquefois, quand le chci mérite moins cette survivance : les partis politiques le prouvent. En France, les boulang-istes ont survécu à Boulanger; au Chili, les balmacédistes à Baîmacéda.

(2; Dans une conférence sur la Concilialion industrielle et le rôle des meneurs Bruxelles, 1892}, un ingénieur belge très compétent, M. Weiler, montre le rôle utile que les bons meneurs, à savoir, d'après lui, les « meneurs de lu profession » et non les meneurs de profession, peuvent exercer dans les dillerends entre patrons et ouvriers. Il y fait voir aussi le faible désir qu'éprouvent les ouvriers, dans ces moments critiques, de voir survenir le» « messieurs » politiciens. Pourquoi ? Parce qu'ils savent bien que, une fois ariivc?, ceux-ci les subjugueront bon gi-é mal gré. C'est une fascination qu'ils redoutent, mais qu'ils ne subissent pas moins.

Il y en a d'autres. Ce ne sont pas seulement les pires meneurs qui risquent d'être choisis ou subis par les multitudes, ce sont encore les pires suggestions, parmi toutes celles qui émanent deux. Pourquoi ? Parce que, d'une part, les émotions ou les idées les plus contagieuses sont naturellement les plus intenses, comme ce sont les plus grosses cloches, non les mieux timbrées ni les plus justes, dont le son va le plus loin; et que, d'autre part, les idées les plus intenses sont les plus étroites ou le.s plus fausses, celles qui frappent les sens, non l'esprit, et les émotions les plus intenses sont les plus égoïstes. Voilà pourquoi, dans une foule, il est plus facile de propager une image puérile qu'une abstraction vraie, une comparaison qu'une raison, la foi en un homme que la renonciation à un préjugé; et pourquoi, le plaisir de dénigrer étant plus vif que le plaisir d'admirer, et le sentiment de la conservation plus fort que le sentiment du devoir, les huées s'y répandent plus facilement encore que les bravos, et les accès de panique y sont plus fréquents que les élans de bravoure.

Aussi a-t-on eu raison de remarquer, à propos des foules (1), qu'en général elles sont inférieures en intelligence et en moralité à la moyenne de leurs membres. Ici, non seulement le composé social, comme toujours,

^1) Voy. notamment à ce sujet le très intéressant écrit de M. Sighele, ?urla folla delinquenie.

180 l'opinion et la folle.

est dis^cmMahle à ses éléments dont il est le produit ou la combinaison plus que la somme, mais encore, d'hahilude, il vaut moins. Mais cela n'est vrai que des foules ou des rassemblements qui s'en rapprochent. Au contraire, là où règne ï esprit Je cor/)s plutôt que V esprit de foule, il arrive souvent que le composé, où se perpétue le génie d'un grand organisateur, est supérieur à ses éléments actuels. Suivant qu'une troupe d'acteurs est une corporation ou une foule, c'est-à-dire qu'elle est plus ou moins exercée et organisée, ils jouent tous ensemble mieux ou moins bien que séparément quand ils disentdes monologues. Dans un corps très discipliné, comme la gendarmerie, d'excellentes règles pour la recherche des malfaiteurs, pour l'audition des témoins, pour la rédaction des procès-verbaux, — toujours très bien faits, au style près, — se transmettent traditionnellement et soutiennent l'esprit de l'individu appuyé sur une raison supérieure. Si l'on a pu dire avec vérité, d'après un proverbe latin, que les sénateurs sont de bonnes gens, et le Sénat une mauvaise bête, j'ai eu cent fois l'occasion de remarquer que les gendarmes, quoiqu'ils soient le plus souvent intelligents, le sont moins que la gendarmerie. Un général me dit avoir fait la môme remarque en inspectant ses jeunes soldats. Questionnés séparément sur la manœuvre militaire, il les trouvait tous assez faibles ; mais une fois rassemblés, il était surpris de les voir manœuvrer avec ensemble et entrain, avec un air d'intelligence collective très supérieure à celle dont ils avaient fait preuve individuellement. De même, le régiment est souvent

plus brave, plus généreux, plus moral que le soldat Sans doute, les corporations, — régiments, ordres religieux, sectes, — vont plus loin que les foules, soit dans le mal, soit dans le bien: des foules les plus bienfaisantes aux foules les plus criminelles il y a moins loin que des plus grands exploits de noî^ armées aux pires excès du jacobinisme, ou des sœurs de Saint-Vincent de Paul aux camorristes et aux anarchistes; et Taine, qui nous a peint avec tant de vigueur à la fois les foules criminelles et Ici sectes criminelles, les jacqueries et les exactions jacobines pendant la Révolution, a montré combien celles-ci ont été plus funestes que celles-là. Mais, tandis que les foules font plus souvent du mal que du bien, les corporations font plus souvent du bien que du mal. Ce n'est pas que, parmi ces dernières aussi, la contagiosité des sensations et des sentiments ne tende à être en rapport avec leur intensité, et que les plus égoïstes ne tendent à y être les plus intenses; mais cette tendance y est le plus souvent entravée par une sélection et une éducation spéciales, par un noviciat qui se prolonge pendant plusieurs années.

Quand, par hasard, une multitude en action paraît être meilleure, elle aussi, plus héroïque, plus magnanime, que la moyenne de ceux qui la composent, ou bien cela tient à des circonstances extraordinaires, — par exemple, l'enthousiasme généreux de l'Assemblée nationale pendant la Nuit du 4 août, — ou bien (comme dans le même exemple peut-être ?) cette magnanimité n'est qu'apparente et dissimule, aux yeux même des

]S? l/01MM0\ ET LA lOlI-E.

iiilôressés, l'empire profoiul d'une terreur cnchco. II y a souvenl, chez les foules, l'héroïsme de la peur. Dauli'es lois, l'aclion bienfaisante d'une foule n'est que le dernier vestige d'une ancienne corporation. N'est-ce pas le cas des dévoùments spontanés qui se produisent parfois dans les foules de petites villes accourues pour éteindre un crand incendie? Je dis/ja/'/b/.s'pourelles, non pourlecoi"})s des pompiers, où ces traits admirables sont habituels et journaliers. La multitude qui les entoure, à leur exemple peut-être, piquée d'émulation, se dévoue aussi, rarement, affionte un danger pour sauver une vie. Mais, si Ion observe que ces rassemblements sont chose traditionnelle, qu'ils ont leur règle et leur usage, qu'on s'y divise les tâches, qu'à droite on fait circuler les seaux pleins, à gauche les seaux vides, que les actions s'y combinent avec un art couliimier bien plutôt que spontané, on sera porté à voir dans ces manifestations de pitié et d'assistance fraternelle un reste survivant de la vie corporative propre aux « communes » du moyen âge.

Est-il nécessaire maintenant d'insister pour démontrer que les hommes en gros, dans les foules, valent moins que les hommes en dèlail? Oui, puisqu'on l'a contesté. Nous serons bref d'ailleurs. A coup sûr, aucun des paysans d'Iïautefaye qui ont tué à petit feu M. do Moneys, aucun des émeutiers parisiens qui ont fait noyer l'agent Vicenzini, n'eût été capable isolément, je ne dis pas d'accomplir, mais de vouloir cet abominable assassinat. La plupart des septembriseurs étaient loin d'être de malhonnêles gens. Une multitude lancée, même composée on majoritéde personnes intelligentes,

a toujours quelque chose de puéril et de bcslial à la fois : de puéril par sa mobilité d'humeur, par son brusque passage de la colère à l'éclat de rire, de bestial par sa brutalité. Elle est lâche aussi, même composée d'individus de moyen courage. Si l'adversaire qui lui tient tête, un ingénieur, par exemple, vient à être renverse par un croc-en-jambc, son affaire est faite. Piétiner son ennemi à terre est un plaisir qu'elle ne se refuse jamais. — Un exemple de ses caprices. Taine nous a cité une bande révolutionnaire qui, prête à massacrer un prétendu accapareur, s'attendrit tout à coup, s'enthousiasme pour lui « et le force à boire et à danser avec elle autour de l'arbre de la Liberté oîi, un moment auparavant, ils allaient le pendre ». Des traits pareils ont été observés à l'époque de la Commune. Dans la dernière semaine, des prisonniers sont conduits à Versailles où la foule les entoure. Parmi eux se trouve, dit M. Ludovic Halévy, « une femme jeune, assez belle, les mains liées derrière le dos, enveloppée dans un caban d'ofiîcier doublé de drap rouge, les cheveux épars. La foule crie : « La colonelle ! la colonelle ! » Tête haute, la femme répond à ces clameurs par un sourire de défi. Alors de toutes parts, c'est un grand cri : « A a mort î . . . à mort ! . . . Un vieux monsieur s'écrie : « Pas de c( cruauté, c'est une femme après tout ! » La colère de la foule, en une seconde, se retourne contre le vieux monsieur. On l'entoure : c'est un communard ! c'est un incendiaire I II est très menacé, mais une voix perçante s'élève, une voix drôlette et gaie de gamin de Paris : « Faut pas lui faire de mal, c'est sa demoiselle à ce

« iiionsiour! « Alors, brusquement, grand éclat de rire autour du vieux monsieur. Il est sauve... La foule avait passé, presque dans le même instant, de la plus sérieuse colère à la plus franche gaîté. »

Tout est à noter dans celte observation, autant le début que la fin. On peut être certain, puisqu'il s'agit de Français, que, à la vue de cette jolie amazone bravant ses meutriers, chacun d'eux, pris à part, n'eût exprimé que de l'admiration pour elle. Rassemblés, ils n'ont éprouvé que de la fureur contre elle ; ils n'ont paru sensibles qu'au froissement de leur amour-propre collectif^ exagération de leurs amours-propres particuliers élevés à une très haute puissance, par ce défi courageux. « L'amour-propre irrité chez le peuple, dit M'"^ de Staël dans ses Considéralions sur la Révoliilion française, ne ressemble point à nos nuances fugitives : c'est le besoin de donner la mort. » Très juste; mais en réalité, ce n'est pas chez les hommes du peuple isolés que les blessures de l'amour-propre ou ses égratignures s'élèvent à cette acuité d'exaspération homicide ; c'est dans les masses populaires. Et ce n'est pas seulement dans cellesci, c'est dans tout rassemblement d'hommes instruits et bien élevés. Une assemblée, même la plus parlementaire du monde, insultée par un orateur, donne parfois ce spectacle d'une meurtrière fureur de susceptibilité.

A quel point les foules, et, en général, les collectivités non organisées, non disciplinées, sont plus mobiles, plus oublieuses, plus crédules, plus cruelles que !a plupart de leurs éléments, on a toujours de la peine à se l'jmaginer, mais les preuves pullulent. A-t-on seu-

lement songé à remarquer celle-ci ? En octobre 189?, les explosions de dynamite terrorisent Paris ; il semblait qu'il n'y eût rien de plus urgent que de se défendre contre cette menace perpétuelle, et, en effet, quel danger! Mais, après qu'on a eu culbuté un ministère à cette occasion et voté une nouvelle loi sur la presse, spécifique dérisoire contre ce fléau, l'affaire du Panama éclate. Dès lors, je veux dire dès le premier jour, quand nul ne pouvait prévoir encore la gravité des révélations prochaines, l'alarme de la veille est oubliée, quoique le péril reste le même, et la curiosité, la malignité publiques, surexcitées, bien avant l'indignation publique, ont complètement dissipé la terreur. Ainsi est fait Vesprit collectif: les images s'y succèdent incohérentes, superposées ou juxtaposées sans lien, comme dans le cerveau de l'homme endormi ou hypnotisé, et chacune à son tour y envahit le champ total de l'attention. Cependant la plupart des esprits individuels qui le composent, qui concourent à former cette grande foule appelée l'Opinion, sont capables de suite et d'ordre dans l'agencement de leurs idées.

Autre exemple : « En mai 1892 (1), dit M. Delbœut, un malheureux Allemand, tout fraîchement débarqué à Liège, se laisse guider parla foule sur le théâtre d'une explosion de dynamite. A un certain moment, quelqu'un dans cette foule, en le voyant counr plus vite que les autres, le prend pour le coupable, le dit à ses

(1) Journal de Liège, du 12 octobre 1892. Article de M. Delbœuf, sur notre rapport au Congrès d'anthropologie criminelle de Bruxelles relatif aux Crimes des foules.

186 l/oiMMON ET LA FOULE.

voisins, et cette niL^ine foule se met en devoir de l'écharper. Cependant comment était-elle composée? En somme, de l'élile de la société réunie autour d'un concert. Et l'on a pu entendre des voix de messieurs réclamant un revolver pour tuer à tout hasard un malheureux dont ils ignoraient la nationalité, le nom et le ciimeî Dans TalTairc de Courtray, où un futur député s'exerçait à jouer un rôle analogue à celui de Basly et consorts dans les grèves, voyez la hètise de la foule : elle cherche à écharper les experts. » — Dans un ordre d'idées moins tragique, voici un auditoire de café-concert ; des Parisiens et des Parisiennes de goût raffiné s'y rassemblent. Pris séparément, ils sont dégustateurs de fine musique, de littérature pimentée, mais savoureuse. Réunis, ils ne font leurs délices que de stupides chansons. M"^ Yvette Guilbert a essayé de leur faire accepter des compositions dignes de son talent spécial; elle y a échoué. Puisqu'il vient d'être question du Panama, on a pu constater dans cette affaire comme dans tant d'autres avec quelle lenteur et quelle faible habileté cette sorte déjuge d'instruction collectif appelé une Commission d'enquête accomplit ses opérations, malgré la réelle capacité de ses membres ; il est vraisemblable que chacun d'eux, investi seul des mêmes pouvoirs, et agissant isolément, ferait de meilleure besogne. En tout cas, il est manifeste que le jury est, encore moins intelligent que les jurés (1).

1 M. de Vogue disait un jour, à propos de l'un de nos ministères « Ces n)i^i^^^es, dont je me plaisais à con^tdtL•r plus haut la valeur individuelle, ces liommes qui, pour la plupart montrent dans leurs dépar-

Encore un exemple, que j'emprunte aux mémoires de Gisquet, préfet de police, sous Louis-Philippe. En avril 1892, à Paris, au paroxysme de l'épidémie cholérique, « des bruits répandus et propagés dans toiil Paris avec la rapidilé de réclair, aUribuèrent au poison les effets de l'épidémie, el firent croire aux masses, toiijoui's impressionnables dans de pareils moments, que des hommes empoisonnaient les aliments, l'eau des fontaines, le vin et aulres boissons... En peu d'inslunts, des rassemblements immenses se formèrent sur \(i> quais, sur la place de Grève, etc., et jamais peutelre on ne vit à Paris une si effroyable réunion d'individus, exaspérés par celle idée d' empoisonnement et recherchant les auteurs de ces crimes imaginaires. » C'était tout simplement un délire collectif de la persécution. « Toute personne munie de bouteilles, de fioles, de paquets de petit volume, leur paraissait suspecte; un simple flacon pouvait devenir une pièce à conviction aux yeux de cette multitude en délire. » Gisquet a parcouru lui-même « ces masses profondes, couvertes de baillons » et, dit-il, « rien ne peut rendre tout ce que leur aspect avait de hideux, l'impression de terreur que causaient les murmures sourds qui se faisaient enfcndre». Ces affolés sont devenus facilement des massacreurs.-(( Un jeune homme, employé au ministère de l'intérieur, fut massacré, rue Saint-Denis, sur le seul

• (emenLsi'cspectifs d'éminen tes qualités d'administrateurs, il semble qu'une ])aralysie l'oudroyante les IVappo quand ils se trouvent réunis autour de la table du Conseil ou au pied de la tribur.e, de\anL une résolution collective à prendre ». A combien de ministères, et de parlements, et de -Coutures, cetLe remarque est applicable :

soupçon d'avoir voulu jelcr du poison dans les brocs d'un marchand devin... » (Juatre massacres eurent lieu dans ces conditions... Scènes analogues à Vaugirard et au faubourg Saint-Anloine. Ici « deux imprudents fuyaient, poursuivis par des milliers de forcenés qui les acciisaienl d avoir donne à des enfants une tartine empoisonnée ». Les deux hommes se cachent à la hftlc dans un corps de garde ; mais le poste est dans un instant cerné, menacé, et rien n'aurait pu empêcher en ce moment le massacre de ces individus, si le commissaire de police et un ancien officier de paix n'avaient eu l'heureuse idée de se paitager la tartine aux yeux de la foule. « Cette présence d'esprit fit aussitôt succéder l hilarité à la fureur. » Ces affolements sont de tous les temps : foules de toute race et de tout climat, foules romaines accusant les chrétiens de Tincendie de Rome ou d'une défaite de légion et les jetant aux bètes, foules du moyen âge accueillant contre les Albigeois, contre les juifs, contre un hérétique quelconque les soupçons les plus absurdes, auxquels leur propagation tient lieu de démonstration, foules allemandes de Munzer sous la Reforme, foules françaises de Jourdan sous la Terreur, c'est toujours le même spectacle. Toutes^ tt terroristes par peur », comme M""' Roland disait de Robespierre.

Sur l'inconséquence des foules, on me signale ce qui se passe en Orient, dans certains pays infectés par la lèpre. Là, dit le docteur ZambacoPacha, « dans la plupart des villages, dès qu'on a soupçonné la lèpre^ ou qu'on a accusé à tort quelqu'un de l'avoir, le peuple.

sans s'adressera l'autorité ou tout au moins à un médecin, se constitue illico en jury, et lynche celui qu'il déclare léjDieux en le pendant à l'arbre le plus proche ou en le pourchassant à coups de pierres (1) ». Mais cette môme populace fréquente les chapelles des léproseries, « baise les images aux endroits mêmes où les lépreux ont posé leurs lèvres et communie dans les mêmes calices ».

Si mobiles, si inconséquentes, si dépourvues de traditions proprement dites que soient les foules, elles n'en sont pas moins routinières, et en cela aussi elles s'opposent aux corporations qui, dans toute leurpériode ascendante, sont à lafois traditionnalistes et progressistes, progressistes parce que Iraditionnalistes. Il y a quelques années, j'ai eu un spécimen assez singulier de cette routine caractéristique des hommes rassemblés au hasard. C'était dans les salles d'inhalation du Mont- Dore, dans l'ancien établissement. Là, trois ou quatie cents hommes sont entassés dans un espace étroit, au milieu des vapeurs d'eau à 40° qui s'échappent du centre de la pièce. On s'ennuie, et, pour se distraire, au lieu de causer comme dans la salie des dames, on cherche à s'agiter; et l'on se met à tourner processionnellement, en gilet de flanelle, autour de la chaudière centrale. Mais, chose remarquable, tout le monde tourne toujours du même côté, — dans le sens des aiguilles d'une montre, si j'ai bonne mémoire, jamais en sens inverse. Du moins, cela s'est passé ainsi pendant tout le

'1: Voyage cJiez les lépreux, par le D^' Zambaco-Pacha (Paris, Masson,

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mois OÙ j'ai subi celte insipide médication. Ouelque- Tois j'ai essayé, au début de la séance, d'opérer un lemous. un renverseiuent de cette giration monotone; je n'ai pu y parvenir. Tous les tourneurs, ou la plupart d'entre eux, se souvenaient d'avoir tourné la veille d'une manière, et, inconsciemment, en vertu de cet instinct d'imitation qui nous suit partout, qui est avec l'instinct de sympathie et de sociabililé en rapport réciproque de cause et d'effet, chacun tendait à suivre fidèlement l'impulsion reçue. Parce trait, entre parenthèses, on peut mesurer la force sociale du besoin d'imiter. Car, si un acte insignifiant, aussi peu propre à émouvoir l'esprit ou le cœur, que celui du premier baigneur qui a eu l'idée de tourner dans ce sens, a été suggestif à ce point et a développé une tendance collective aussi enracinée, quelle doit être la puissance contagieuse de passions soulevées dans les masses par un chef qui leur souffle des idées de meurtre, de pillage et d'incendie, ou leur promet monts et merveilles î Le docteur Aubry, qui, dans son intéressant ouvrage sur la Contagion du meurtre, a fort bien étudié les phénomènes de ce dernier ordre, m'a cité une petite observation faite par lui pendant ses études et qui vient à l'appui de la réflexion précédente. « Dans les amphithéâtres de dissection, m'écrivait-il, on travaille beaucoup, mais le travail est de telle nature qu'il n'empêche pas de causer ni de chanter Un jour, mes camarades et moi, nous fûmes frappés d'un fait psychologique f{ue nous baptisâmes le réflexe musical. Voici en quoi il consistait. Au moment où le silence était aussi complet

que possible, si l'un de nous chantait quelques mesures d'un air connu, puis s'arrêtait brusquement, presque aussitôt après, dans un autre coin quelconque de la salle, un étudiant continuait, en travaillant, l'air commencé. Nous avons fréquemment reproduit cette expérience et toujours avec succès. Souvent nous avons questionné notre continuateur, qui était tantôt l'un, tantôt l'autre de nos camarades, et nous avons compris par ses réponses qu'il ne s'était pas aperçu d'avoir suivi une impulsion, continué une chose commencée. N'y a-t-il pas dans cette suggestion, quelquefois inconsciente, quelque chose qui jette un peu de lumière sur ces idées apparues, on ne sait ni pourquoi ni comment dans les foules, venues on ne sait d'où et répandues avec une rapidité vertigineuse? » (1)

Revenons. Le public de théâtre donne lieu à des remarques analogues. S'il est le plus capricieux des publics, il en est aussi le plus moutonnier, il est aussi difficile de prévoir ses caprices que de réformer ses habitudes. D'abord, ses manières d'exprimer l'approbation ou le blâme sont toujours les mêmes dans un même pays : applaudissements et sifflets, chez nous. Puis, ce qu'il est habitué à voir sur la scène, il faut qu'on le lui montre toujours, quelque artificiel que

(1) Le D^ 'Bajenow, aliéniste russe, rapporte un trait qui confirme et amplifie singulièrement robservation du D"" Aubry. Il y a une quinzaine d'années, sur une scène de Moscou, Sarah Bernhardt jouait la Dame aux camélias. Au 5^ acte, au moment le plus di^amatique, quand tout le public était suspendu à ses lèvres et qu'on eût entendu une mouche voler, Marguerite Gauthier, se mourant de phtisie, s'est mise à tousser. Aussitôt une épidémie de toux a gagj^é l'audiioire, et, pendant quelques minutes, on n'a pu entendre les paroles de la grande actrice.

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cela puisse être ; et ce qu'il est habitué à n'y pas voir, il est dangereux de le lui montrer. Encore est-il à noter qu'un auditoire de thcAtre est une foule assise, c'est-àdire n'est foule qu'à demi. La vraie foule, celle où Télectrisation par le contact atteint son plus haut point de rapidité et d'énergie, est composée de gens debout et, ajoutons, en marche. Mais celte différence n'a pas toujours existé. En 1780 encore, — j'en trouve la preuve dans un article du Mercure de France du 10 juin 1780, — le parterre se tenait debout dans les principaux théâtres, et l'on commençait à peine à parler de le faire asseoir. 11 y a lieu de penser que le parterre, en s'asseyant, s'est assagi ; et il en a été de même de l'auditoire politique et judiciaire chez les peuples qui, après avoir eu d'abord des parlements forains composés de guerriers ou de vieillards debout sous les armes, ont fini par avoir des assemblées closes dans des palais et assises sur des fauteuils ou des chaises curules. Il est probable aussi que ce changement d'attitude a donné à chaque auditeur un peu plus de force pour résister à l'entraînement de ses voisins, un peu plus d'indépendance individuelle. S'asseoir, c'est commencer à s'isoler en soi. Le parterre est devenu, ce semble, moins misonéisle depuis qu'il s'est assis ; c'est seulement à partir de cette époque que la scène française a commencé à s'émanciper. Pourtant, môme parmi des spectateurs assis, subsistent les agents de suggestion mutuelle les plus efficaces, surtout la vue. Si les spectateurs ne se voyaient pas entre eux, s'ils assistaient à une représentation, comme les détenus des prisons cellu-

laires entendent la messe, dans de petites boîtes grillées d'où il leur serait impossible de se voir les uns les autres, il n'est point douteux que chacun d'eux, subissant Faction de la pièce et des acteurs pure de tout mélange avec l'action du public, jouirait bien plus pleinement de la libre disposition de son goût propre, et que, dans ces salles étranges, on serait beaucoup moins unanime soit à applaudir, soit à siffler. Dans un théâtre, dans un banquet, dans une manifestation populaire quelconque, il est rare que, même en désapprouvant in petto les applaudissements, les toasts, les vivats, on ose ne pas applaudir aussi, ne pas lever son verre, garder un silence obstiné au milieu des cris enthousiastes. A Lourdes, dans la foule processionnelle et orante des croyants, il y a des sceptiques qui, demain, au souvenir de tout ce qu'ils voient aujourd'hui, de ces bras en croix, de ces cris de foi poussés par une voix quelconque et aussitôt répétés par toutes les bouches, de ces baisements de terre et de ces prosternations en masse sur l'ordre d'un moine, feront des plaisanteries sur tout cela. Mais aujourd'hui ils ne rient point, ils ne protestent point, et, eux aussi, ils baisent la terre ou font semblant et, s'ils ne tiennent pas les bras en croix, en ébauchent le geste... Est-ce peur? Non : ces foules pieuses n'ont rien de féroce. Mais on ne veut pas scandaliser. Et cette crainte du scandale, qu'est-ce, au fond si ce n'est l'importance extraordinaire attribuée par le plus dissident et le plus indépendant des hommes au blâme collectif d'un public composé d'individus dont chaque jugement particulier ne compte pour rien à ses

Tarde. — L'opinion et la foule. 13

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veux? D'ailleurs, cela ne suriil pas à expliquer toujours la condescendance habituelle et remarquable de l'incrédule ù l'égard des multitudes ferventes où il est noyé. Il faut, je crois, admettre aussi qu'au moment où un frisson d'enthousiasme mystique passe sur elles, il en prend sa petite part et se trouve avoir le cœur traversé d'une foi fugitive. Et, cela admis et démontré pour les foules pieuses, nous devons faire usage de cette remarque pour expliquer ce qui se passe dans les foules criminelles, où souvent un courant de férocité momentanée traverse et dénature un cœur normal.

C'est une banalité, et aussi une exagération, de vanter le « courage civil » aux dépens du courage militaire, qui passe pour être moins rare. Mais ce qu'il y a devrai dans cette idée banale s'explique par la considération qui précède. Car le courage civil consiste à lutter contre un entraînement populaire, à refouler un courant, à émettre devant une assemblée, dans un conseil, une opinion dissidente, isolée, en opposition avec celle de la majorité, tandis que le courage militaire consiste, en général, à se distinguer dans un combat en subissant au plus haut degré l'impulsion ambiante, en allant plus loin que les autres dans le sens même où l'on est poussé par eux. Quand, par exception, le courage militaire exige lui-même qu'on résiste à un entraînement, quand il s'agit, pour un colonel, de s'opposer à une panique, ou, h l'inverse, de retenir l'élan inconsidéré des troupes, une telle audace est chose plus rare encore, et, avouons-le, plus admirable qu'un discours d'opposition dans une Chambre de députés.

En somme, par son caprice routinier, sa docililc révoltée, sa crédulité, son nervosisme, ses brusques sautes de vent psychologiques de la fureur à la tendresse, de l'exaspération à l'éclat de rire, la foule est femme, même quand elle est composée, comme il arrive presque toujours, d'éléments masculins. Fort heureusement pour les femmes, leur genre de vie, qui les renferme dans leur maison, les condamne à un isolement relatif. En tout pays, à toute époque, les réunions d'hommes sont plus fréquentes, plus habituelles, plus nombreuses que les réunions de femmes. A cela tient peut-être en partie l'écart si grand entre la criminalité des deux sexes, au profit du plus faible. La moindre criminalité des campagnes comparées aux villes est un fait qui peut se rattacher à la même cause. Le campagnard vit à létat de dispersion habituelle. Quand, par hasard, les femmes pratiquent la vie de rassemblement quotidien, — je ne dis pas la vie corporative, sous forme monas-tique ou autre, — leur dépravation atteint ou dépasse celle de l'homme. Et, pareillement, quand le paysan, les années où la vie est à très bon marché, cultive l'auberge autant que l'ouvrier le café, il devient facilement plus immoral que l'ouvrier et plus redoutable. Karl Marx, dans le Capital (chap. xxv), fait un tableau pittoresque des bandes d'ouvriers agricoles qui, recrutées par un chef « vagabond, noceur, ivrogne, mais entreprenant et doué de savoir-faire », promènent leurs bras dans divers comtés d'Angleterre. « Les vices de ce système, dit-il, sont l'excès de travail imposé aux enfants et aux jeunes

gens.., et la clénioralisalion de la troupe ambulante. La paye se fait à l'auberge au milieu de libations copieuses. Titubant, s'appuyant de droite et de gaucbc sur le bras robuste de quelque virago, le digne chef marche en tète de la colonne, tandis qu'à la queue la jeune troupe folâtre et entonne des chansons moqueuses ou obscènes. Les villages ouverts, souche et réservoir de ces bandes, deviennent des Sodomes et des Gomorrhes... »

Jusqu'ici nous nous sommes plus spécialement occupés des foules ; attachons-nous maintenant davantage aux corporations. Mais d'abord indiquons le rapport que celles-ci ont avec celles-là, et la raison que nous avons eue de les réunir en une même élude. Cette raison est bien simple : d'une part, une foule tend à se reproduire à la première occasion, à se reproduire à intervalles de moins en moins irréguliers, et, en s'épurant chaque fois, à s'organiser corporativement en une sorte de secte ou départi; un club commence par être ouvert et public; puis, peu à peu, il se clôt et se resserre ; d'autre part, les meneurs d'une foule sont le plus souvent non des individus isolés, mais des sectaires. Les sectes sont les ferments des foules. Tout ce qu'une foule accomplit de sérieux, de grave, en bien comme en mal, lui est inspiré par une corporation. Quand une multitude accourue pour éteindre un incendie déploie une intelligente activité, c'est qu'elle est dirigée par un

détachement de la corporation des pompiers. Quand un attroupement de grévistes frappe précisément où il faut frapper, détruit ce qu'il faut détruire, — par exemple les outils des ouvriers restés à l'usine, — pour atteindre son but, c'est qu'il y a derrière elle, sous elle, un syndicat, une union, une association quelconque (1). Les foules manifestantes, processions^ enterrements à allure triomphale, sont soulevées par des confréries ou des cercles politiques. Les Croisades^ ces immenses foules guerrières, ont jailli des ordres monastiques, à la voix d'un Pierre l'Ermite ou d'un saint Bernard. Les levées en masse de 1792 ont été suscitées par des clubs, encadrées et disciplinées par les débris des anciens corps militaires. Les septembrisades, les jacqueries de la Révolution, ces bandes incendiaires ou féroces, sont des éruptions du jacobinisme; partout, à leur tète, on voit un délégué de la section voisine. Là est le danger des sectes : réduites

(1) Parfois on le conteste, mais à tort, parce que le fait ne peut toujours être judiciairement démontré. Dans son ouvrage, très documenlé d'ailleurs et très intéressant, sur les Associations professionnelles en Bt'lçiiqiie (Bruxelles, 1891), M.Vanderwelde, le grand tribun du socialisme belge, blâme un arrêt de la Cour d'assises du Hainault de juillet 1886, qui a condamné plusieurs membres de TUnion verrière de Charlcroi pour provocation aux troubles causés par la grève des ouvriers verriers, en mars de cette même année. 11 n'y avait contre eux, nous dit-il, que « d'insuffisantes présomptions». Mais, quelques lignes plus haut, il vient de nous dire que, longtemps avant la grève, « TUnion verrière se préparait à la lutte : une lutte terrible, une lutte à mort, écrivait son président aux sociétés d'Angleterre et des États-Unis ». Or, sur ces entrefaites éclatent les émeutes de mars 1886; le 25, des milliers de mineurs remontent leurs outils; le lendemain, cette masse énorme se répand sur le pays, arrête les machines, pille les verreries... anéantit l'établissement Baudoux » ; en un mot, exécute tout le programme de l'Union. Ce sont là des présomptions graves, sinon suffisantes.

à leurs propres forces, elles ne seraient presque janinis très malfaisantes; mais il suffit d'un faible levain de méchanceté pour faire lever une pûle énorme de sottise. Il arrive fréquemment qu'une secte et une foule, séparées l'une de l'autre, seraient incapables de tout crime, mais que leur combinaison devient facilement criminelle.

Les sectes, d'ailleurs, peuvent se passer des foules pour agir; c'est le cas de celles qui ont le crime pour but principal ou pour moyen habituel, telles que la maffia sicilienne, la camorra napolitaine. Comme il a été dit plus haut, les corporations vont plus loin que les foules dans le mal comme dans le bien. Rien de plus bienfaisant que la Hanse au moyen âge; rien dephis malfaisant, de nos jours, que la secte anarchique (l). Ici et là, même force d'expansion, salutaire ou terrible. Née en 1241, la Hanse était devenue, en peu d'années, avec une rapidité de propagation inouïe à cette époque « la suprême expression de la vie collective, la concentration de toutes les gildes marchandes de l'Europe >•> (2). Au xiv® siècle, elle forme une fédération qui comprend plus de quatre-vingts villes et étend ses factoreries de Londres à Novgorod. Elle n'est cependant « fondée que sur le libre consentement des gildes et des villes;

(Ij J'entends lanarchisme qui pratique, ou plutôt qui pratiquait la propagande par le fail. Quant aux purs libertaires, ils jouent un rôle utile, comme contrepoids à lenréginientation sociale.

i2, J'emprunte ces li^ines à ^L Prins, le ci-iminaliste belj,^c bien connu, qui, dans son livre très instructif, sur la Dèrnncralie et le Régime j.ar'.ernenlaire (2" édition), s'étend lonj;uemcnt sur le régime cor()oralif, i florissant jadis, et su!>sibtant encore dans certaines provinces de son |)a}S.

elle ne connaît d'autre moyen de discipline que l'exclusion, et si grande est la force corporative que la Hanse exerce néanmoins un ascendant sur toute l'Europe », dans l'intérêt majeur du commerce européen. L'anarchisme s'est propagé aussi rapidement. Vers 1880, le prince Kropotkine, son inventeur, fondait à Genève le Révolté; puis, en 1881,, à Lyon, le Droit social, feuilles presque sans lecteurs. « En 1882, dit M. l'avocat général Bérard (1), quelques adeptes à Lausanne ou à Genève, deux ou trois individus isolés à Paris, un ou deux groupes à Lyon avec ramification à Saint-Étienne, à Villefranche-sur-Saône et à Vienne, en tout une soixantaine, une centaine, si vous voulez, de personnes; c'était alors toute la légion anarchiste. » Dix ans plus tard, le 28 mars 1892, une réunion purement anarchiste a lieu à Paris, approuvant expressément Ravachol et ses complices. Il y avait 3,000 personnes, et de nombreux télégrammes avaient été envoyés de la France et de l'étranger pour s'unir de cœur à l'assemblée. « Les anarchistes sont nombreux, très nombreux, dans la classe ouvrière », dit le chimiste M. Girard, qui a souvent affaire à eux. D'après M. Jehan Préval (2), l'anarchisme n'est pas un simple ramassis de brigands, mais « un parti en voie de s'organiser, avec un but bien défini et avec l'espoir, assurément fondé, d'entraîner, à sa suite, au fur et à mesure des succès obtenus, la plus grande masse du prolétariat urbain ». Les anarchistes

(1) Les Hommes et les Théories de Vanarchie, par Bérard {Archives de l'anthropologie criminelle, no 42).

(2) Anarchie et Nihilisme, par Jehan Préval (2^ édition, 1892), Savine, éditeur.

sont appelés par le mt^mc écrivain « les chevaux-légers du socialisme >^. La propagation du nihilisme en Russie n'a pas été moins rapide. Les grands procès qui Tonl frappé en 1876 et 1877 en sont une preuve (1). Entre les meilleures corporations et les plus criminelles, il y a une autre similitude: les unes comme les autres sont des formes de cette fameuse « lutte pour la vie « dont on a tant abusé; formule commode qui doit les trois quarts de son succès, comme bien des gens, à sa souplesse seule. En effet, considérons les plus fécondes corporations du moyen âge : « Que Ton prenne, dit M. Prins, les plus anciennes et lesplus simples, les gildes d'Abbotsburg, d'Exter ou de Cambridge, fondées au xi*= siècle en Angleterre; celles du Mans ou de Cambrai, fondées en 1070 et 1076 ; celle d'Amicitia dans la ville d'Aire, en Flandre, dont le comte Philippe confirma les statuts, en 1188; ou que Ton étudie les plus puissantes corporations au temps de leur splendeur : les foulons de Gand, les épiciers de Londres, les pelletiers d'Augsbourg au xiv* siècle ; c'est toujours l'application d'un môme principe : des hommes, incertains del'avenir et menacés dans leurs intérêts, cherchent le remède dans la solidarité. Leur histoire est d'ailleurs très simple : c'est la lutte des petits contre les grands. » On en dirait autant des universités de jadis, grandes corporations intellectuelles, et môme des corporations artistiques de la môme époque, par exemple de celle des peintres constituée à Gand, en 1337, sous le patronage de saint

(1; Le Socialisme allemand et le Aihilisme russe^ par Bourcicau (1892).

Luc. Mais une bande de brigands, elle aussi, n'est que cela : une lutte contre la Société supérieure. Seulement, il faut convenir que sa manière de lutter est toute différente. Pourquoi l'est-elle? Pourquoi cette même cause, l'ardent désir d'un sort meilleur, a-t-elle poussé les uns à se solidariser dans le travail, les autres à se concerter pour le meurtre?

Cette question, c'est le problème même des « facteurs du crime » si agité parmi les criminalistes contemporains; mais c'est ce problème transporté des individus aux groupes, et posé pour les délits collectifs. En se déplaçant de la sorte, il s'éclaire et s'élargit, et offre un moyen de contrôler certaines solutions hâtives auxquelles les délits individuels ont donné lieu. Ce n'est pas le moment de nous étendre sur ce contrôle. Par cette comparaison on s'apercevrait aisément que l'influence du climat, de la saison, de la race, des causes physiologiques, est ici certaine, mais qu'elle a été fort exagérée. On verrait que la part des causes physiques va décroissant dans les groupes, à mesure qu'en s'organisant ils vont ressemblant davantage à une personne individuelle; que, par suite, elle est plus grande dans la formation, dans l'orientation honnête ou délictueuse des foules que dans celle des associations disciplinées. L'été, dans le Midi, pendant le jour, quand il fait beau, il est infiniment plus facile de provoquer des désordres dans la rue que l'hiver, au Nord, la nuit, et sous une pluie battante; tandis que, dans les périodes de crise politique, il est presque aussi facile d'ourdir une conspiration l'hiver que rélé, au Nord qu'au Midi,

la nuit que le jour ou le jour que la nuit, par un temps pluvieux que par un soleil splendide. On verrait au contraire que le « facteur anthropologique » ou, pour parler plus simplement, la composition du groupe, a une importance plus grande dans les associations que dans les rassemblements formés sous l'empire d'un sentiment vif et passager. Une foule, même composée d'une majorité d'honnêtes gens, peut se laisser facilement entraîner à des sortes de crimes passionnels, à des accès d'aliénation homicide momentanée, pendant qu'une secte, animée d'un sentiment fort et tenace, ne commet que des crimes réfléchis et calculés, toujours conformes à §on caractère collectif et fortement empreints du cachet de sa race.

Mais ce ne sont là que des conditions secondaires. La question est de savoir quelles sont les causes qui les mettent en œuvre et à profit. Non seulement il n'y a pas de climat ni de saison qui prédestinent au vice ou bien à la vertu, puisque, sous la même latitude et au même mois, on voit éclore toutes sortes de forfaits à côté de toutes sortes de sublimités ou de délicatesses morales, mais il n'y a pas même de race qui soit vicieuse ou vertueuse par nature. Chaque race produit à la fois des individus qui semblent voués par une espèce de prédestination organique, les uns aux divers genres de crimes, les autres aux divers genres de courage et de bonté. Seulement, la proportion des uns et des autres, à un moment donné, dift'èi'e d'une race à une autre race, ou, bleu plutôt, d'un peuple à un autre peuple. Mais cette différence n'est pas constante :

elle varie jusqu'à se renverser quand les vicissitudes de rhistoire font changer la religion, les lois, les institutions nationales, et baisser ou monter le niveau de la richesse et de la civilisation. L'Ecosse, après avoir été pendant des siècles le pays de l'Europe le plus fertile en meurtres, d'après la statistique, est aujourd'hui le pays de l'Europe le moins meurtrier à population égale. Le nombre proportionnel des Écossais qu'on aurait cru pouvoir qualifier d'homicides-nés a diminué des neuf dixièmes environ en moins d'un siècle. Et si telle est la variabilité numérique dite innée, combien plus variable encore doit être la criminalité acquise? Comment s'expliquent ces variations ? Pourquoi un plus ou moins grand nom.bre de criminels naissent-ils ou deviennent-ils ie\s, et dans tel ou tel genre? C'est là le nœud du problème.

Parmi les associations criminelles, nous pouvons distinguer aussi, si bon nous semble, celles qui sont des criminelles nées, et même cette expression à ce sujet rencontrera sans nul doute bien moins de contradicteurs que dans son acception habituelle ; car assurément on voit des sectes naître tout exprès pour le brigandage, la rapine, l'assassinat, très différentes en cela de beaucoup d'autres qui, après avoir eu des fins plus nobles, se sont perverties ; la maffia et la camorra, par exemple, ont commencé par être des conspirations patriotiques contre un gouvernement

étranger. — Mais cette distinction, qui a paru si capitale et a suscité tant de polémiques à propos de la criminalité individuelle, n'a pas la moindre portée dans son application à la criminalité collective. Criminelle de naissance ou criminelle de croissance, une secte qui l'ait le mal est pareillement haïssable, et les plus dangereuses sont souvent celles qui en grandissant ont dévié de leur principe initial. Si nous cherchons à remonter aux causes qui y font naître pour le crime les unes ou qui ont fait tomber les autres, nous trouverons que ce sont les mêmes, à savoir des causes d'ordre psychologique et social. Elles agissent dans les deux cas, de deux manières différentes et complémentaires : 1° en suggérant à quelqu'un l'idée du crime à commettre; 2° en propageant cette idée, ainsi que le dessein et la force de l'exécuter. Quand il s'agit d'un crime individuel, la conception et la résolution, ridée et l'exécution, sont toujours distinctes et successives, mais se produisent dans un seul et même individu ; c'est la principale différence avec le crime collectif, où divers individus se partagent les tâches, où les meneurs et les inspirateurs vrais ne sont jamais les exécuteurs. DifTérence analogue h celle qui sépare la petite industrie de la grande : dans la première, le même artisan est, en même temps, entrepreneur et ouvrier, il est son propre patron ; dans la seconde, patrons et ouvriers font deux, comme on ne le sait que trop. Or, qu'est-ce qui suggère l'idée du crime? et je pourrais aussi bien dire l'idée de génie ? Les principes, et les besoins, les maximes avouées ou inavouées et

les passions cultivées plus ou moins ouvertement qui régnent dans la société ambiante, je ne dis pas toujours dans la grande société, mais dans la société étroite, et d'autantplus dense, où l'on estjeté parle sort. Uneidéede <îrime, pas plus qu'une invention géniale, nejaillitdusol, par génération spontanée. Un crime, — et cela est surtout vrai des crimes collectifs, — se présente toujours comme une déduction hardie, mais guère moinsconséquenteque hardie, leplus souvent, de prémisses posées par les vices traditionnels ou l'immoralité nouvelle, parles préjugés ou le scepticisme d'alentour, comme une excroissance logique en quelque sorte, — et non pas seulement psychologique, — sortie de certains relâchements de conduite, de certains écarts habituels de parole ou de plume, de certaines lâches complaisances pour le succès, l'or, le pouvoir, de certaines négations sceptiques et inconsidérées, par système ou par genre, qui ont cours même parmi les plus honnêtes gens d'une époque et d'un pays. Dans un milieu féodal régi par le point d'honneur, l'assassinat par vengeance ; dans un milieu modernisé, envahi par la cupidité voluptueuse, le vol, l'escroquerie, l'homicide cupide, sont les délits dominants. Ajoutons que la forme et les caractères propres du délit sont spécifiés par l'état des connaissances théoriques ou techniques répandues dans ce milieu. Tel qui eût conçu, avant les derniers progrès de la chimie, un empoisonnement par un poison minéral, songera maintenant à empoisonner à l'aide d'un toxique végétal; tel qui, hier, eût imaginé laborieusement une machine infernale dans le genre de

Fiesclîi, étudiera aujourd'hui une nouvelle cartouche de d^'namite à fabriquer, plus maniable et plus pratique, une cartouche de poche. Et cette spécification de procédés est loin d'être indifïérente ; car, en enrichissant l'outillage du crime comme celui de l'industrie, le développement des sciences prête au crime une puissance monstrueusement croissante de destruction et rend l'idée et le dessein du crime accessibles à des cœurs plush\ches, plus nombreux, à un cercle toujours agrandi de consciences molles que le maniement, très dangereux, de la machine infernale de Fieschi ou de Gadoudal ou du couteau de Ravaillac eût épouvantés, et qui ne tremblent pas à la pensée de déposer dans un escalier une marmite à renversement.

Une invention, en général, — car l'idée première d'un crime n'est qu'une espèce relativement très facile d'invention, — est une œuvre logique au premier chef; et voilà pourquoi on a souvent dit avec exagération, mais non sans une part de vérité, que le mérite de l'inventeur se bornait à cueillir un fruit prêt à tomber. La formule newtonienne est déduite logiquement des trois lois de Kepler, elles-mêmes implicitement contenues dans le résultat d'observations astronomiques accumu-^ lées depuis Tycho-Brahé et les astronomes chaldéens. La locomotive découlait de la machine à vapeur de Watt et du char antique et de nos besoins accrus de locomotion; le télégraphe électrique découlait d'une découverte d'Ampère et de nos besoins multipliés de communication. L'inventeur scientifique, militaire, industrie), criminel, est un logicien à outrance. Ce n'est pas à

dire, qu'il soit donné à tout le monde de déduire ainsi etquelesprémissesélaboréespartous se soientconcentrées d'elles-mêmes dans un cerveau sans nulle participation efficace de celui-ci ; il a été leur carrefour, à raison de sa passion caractéristique, cupidité ou curiosité, égoïsmeou dévouement à la vérité, quia cherché et trouvé les moyens propres à atteindre ses fins. Et pour opérer cette convergence, pour formuler cette conséquence, audacieusement, en bondissant par-dessus les timidités d'esprit ou les répugnances morales qui retiennent dans un état habituel d'inconséquence inconsciente, soit fâcheuse, soit salutaire, les autres hommes, il a fallu une organisation exceptionnelle, un corps formé par une monade dirigeante des plus fortement trempées, des plus closes en soi et persévérantes en leur être. N'importe, sans l'ensemencement social, il est certain que cette terre féconde du caractère individuel n'eût rien fait germer.

Donc, les hommes de génie d'une société lui appartiennent, mais ses criminels aussi ; si elle s'honore à juste titre des uns, elle doit s'imputer à elle-même ceuxci, quoiqu'elle ait le droit de leur imputer à eux-mêmes leurs actes. Cet assassin tue pour voler parce qu"il entend célébrer partout et par-dessus tout les mérites de l'argent; ce satyre a entendu dire que le plaisir est le but de la vie; ce dynamiteur ne fait qu'accomplir ce que conseillent tous les jours des feuilles anarchistes, et celles-ci, qu'ont-elles fait, si ce n'est de tirer les corollaires rigoureux de ces axiomes : la propriété, c'est le vol; le capital, c'est l'ennemi? Tous entendent rire

de la morale, ils sont immoraux pour n'ôtre pas inconséquents. Les classes supérieures, que le crime atteint, ne s'aperçoivent pas que ce sont elles qui en ont émis le principe, quand elles n'en ont pas donné l'exemple. Jusqu'à des dates assez récentes, on a pu à la rigueur soutenir ce paradoxe que, si la marée montante du délit attestée depuis trois quarts de siècle par nos statistiques était en elle-même un mal réel, elle n'avait nullement la valeur d'un symptôme; que la perversité des coquins pouvait monteretmême s'étendreconstamment, sans qu'il fut le moins du monde prouvé par là que riionnêteté des honnêtes gens allât s'abaissant. Loin de là, il se pouvait fort bien que la moralisation des masses cultivées ou incultes fît de réels progrès pendant que le crime en faisait de son côté. Ces choses ont été dites, et imprimées, par des optimistes on ne peut plus sincères, particulièrement imprégnés de cette infatuation collective qui est propre à notre temps. Mais, depuis les explosions de dynamite et l'affaire du Panama, je ne pense pas que ce langage soit encore de mise. 11 y a quelque chose de trop significatif dans la coïncidence de cette épouvante et de ce scandale, l'une révélant les désespérances et les haines d'en bas, l'autre la démoralisation etles égoïsmes d'en haut. Et le tout coïncide trop bien avec les courbes ascendantes de la statistique criminelle (1). Devant ce spectacle, on serait tenté de comparer notre état social à un vaisseau de guerre avarié dont va sauter la poudrière si l'on ne son-

(1) I)epuis que ces lignes ont clé écrites, une légère amélioration s'est produite au point de vue ciiniincl.

geait à cette portion restée forte et saine malgré tout, de nos nations européennes, leurs armées. Et l'on se consolerait presque, alors, de la nécessité de l'universel armement si elle ne recelait de si gros dangers, dont le moindre assurément est qu'elle a sa petite part dans les conditions sociales, d'où est née, ou plutôt ressuscitée, « ridée » anarchique. On ne tourne pas impunément l'esprit d'invention, comme nous l'avons fait depuis plus de trente ans, vers la découverte de nouveaux explosifs militaires, d'engins formidables tels que les torpilles et les obus de mélinite. A force d'exalter comme de vrais bienfaiteurs de l'humanité les inventeurs de ces monstruosités, on a habitué l'imagination humaine aux horreurs de leurs effets; et après avoir inventé ces choses contre l'ennemi du dehors, rien n'a paru plus naturel que de s'en servir contre l'ennemi ou le rival du dedans, contre l'étranger intérieur...

Passons à notre seconde question : l'idée criminelle une fois conçue, pourquoi et comment se répand-elle et s'exécute-t-elle? Pourquoi et comment a-t-elle trouvé à s'incarner aujourd'hui en une secte plus ou moins vaste, plus ou moins forte et redoutable, qui la réalise, tandis qu'en d'autres temps elle n'aurait pas recruté dix adhérents? Ici surtout les influences toutes sociales l'emportent sur les prédispositions naturelles. Sans doute, celles-ci sont requises dans une certaine mesure vague, par exemple un penchant prononcé au délire

Tarde. — L'opinion et la foule 14

haineux, à la crédulité soupçonneuse; mais ces aptitudes avortent s'il ne s'y joint, ce qui est essentiel, une préparation des âmes par des conversations ou des lectures, par la fréquentation de clubs, de cafés, qui ont jeté sur elles, en une longue contagion d'imitation lente, la semence d'idées antérieures propres à faire bien accueillir la nouvelle venue. Une idée se choisit ainsi ses hommes parmi ceux que d'autres idées lui ont faits. Car une idée ne se choisit pas seulement, mais se fait toujours ses hommes, comme une âme, — ou, si vous aimez mieux, comme un ovule fécondé, — se fait son corps. Et c'est ce que va faire aussi celle-ci : elle enfonce, elle étend peu à peu ses racines dans le terrain qui lui a été préparé. Du premier qui l'a conçue, elle passe, par impressionnabilité imitative encore, dans un seul catéchumène d'abord, puis dans deux, dans trois, dans dix, dans cent, dans mille.

La première phase de cette embryogénie est l'association à deux ; c'est là le fait élémentaire qu'il convient de bien étudier, car toutes les phases suivantes n'en sont que la répétition. Un savant italien, M. Sighele, a consacré un volume à démontrer que, dans toute association à deux, conjugale, amoureuse, amicale, criminelle, il y a toujours un associé qui suggestionne l'autre et le frappe à son empreinte. Et il est bon que cette démonstration ait été faite, si superflue qu'elle puisse paraître. Gela est très certain ; gare au ménage où il n'y a ni meneur ni mené : le divorce n'y est pas loin. Dans tous les couples, quels qu'ils soient, se retrouve, plus ou moins apparente ou effacée, la

distinction du siiggeslionneur et du suggestionné, dont on a tant abusé du reste. Mais, à mesure que l'association s'accroît par l'adjonction de néophytes successifs, cette distinction ne cesse pas de se produire : ce pluriel, au fond, n'est jamais qu'un grand duel, et, si nombreuse que soit une corporation ou une foule, elle est une sorte de couple aussi, où tantôt chacun est suggestionné par l'ensemble de tous les autres, suggestionneur collectif, y compris le meneur dominant, tantôt le groupe entier par celui-ci. Dans ce dernier cas, la suggestion est restée unilatérale ; dans le premier, elle est devenue en grande partie réciproque ; mais le fait en lui-même n'a pas changé. Il est remarquable que l'un des plus frappants exemples de cette vertu autoritaire inhérente à certains hommes qui s'imposent pour modèle, nous soit fourni par la secte anarchique, fondée cependant, en théorie, sur la suppression radicale du principe d'autorité. S'il y a une société qui dût se passer de chef et de meneur, c'est bien celle-là. Mais il se trouve que, nulle part, ce rôle n'a été joué d'une manière plus brillante ni plus inexplicable que par le prince Kropotkine d'abord à Genève, puis par ses lieutenants ou souslieutenants Gyvoct à Lyon, Ravacholà Paris, et autres ailleurs. Et qu'est-ce, en somme, que la propagande par le fait, préconisée par elle avec trop de succès, si ce n'est la fascination par l'exemple?

Il y a plusieurs manières d'être meneur, d'être suggestir, impressionnant. En premier lieu, on peut l'être autour de soi ou à distance, distinction importante. Car tel modèle agit à distance qui, de près, serait sans

nulle action ou agirait autrement, ce qui n'a jamais eu lieu en fait d'hypnoti.îalion véritable... par où l'on voit, entre parenthèses, que l'assimilation du phénomène qui nous occupe aux pliénomènes hypnotiques ne doit pas être exagérée. Rousseau, par exemple, lu et relu, a fasciné Robespierre. Rousseau, dirait volonliers M. Sighele, a été ï incube et Robespierre le succube. Mais il est infiniment probable que, s'ils s'étaient personnellement connus, le charme entre eux n'eût pas été long à se rompre. l\ en est de même du rapport qui s'établit entre les journalistes et leurs lecteurs, entre un poète, un artiste, et ses admirateurs qui ne le connaissent pas, entre un Karl Marx, sibyllin, et des milliers de socialistes ou d'anarchistes qui l'ont épelé. L'œuvre est souvent bien plus fascinatrice que l'ouvrier. — En second lieu, de loin ou de près, c'est le degré exceptionnel tantôt de la volonté, l'intelligence restant médiocre, tantôt de l'intelligence ou seulement et surtout de la conviction, malgré la faiblesse relative du caractère, tantôt d'un robuste orgueil ou d'une vigoureuse foi en soi-même, dont on s'est fait l'apôtre, tantôt d'une imagination créatrice, qui donne à un homme de l'ascendant sur d'autres hommes. Il ne faut pas confondre ces diverses manières de mener ; et, suivant celle d'entre elles qui prédomine, l'action exercée par le même homme peut être excellente ou funeste. Ces quatre sortes principales d'influences, une volonté de fer, un coup d'œil d'aigle et une foi forte, une imagination puissante, un intraitable orgueil, sont souvent unies chez les primitifs; et de là sans doute la

LES FOULES ET LES SECTES CRlMIiNELLES. 213

profondeur de leur idolâtrie pour certains chefs. Mais, au cours de la civilisation, elles se séparent et, sauf certaines exceptions remarquables, — par exemple Napoléon, — divergent de plus en plus, l'intelligence notamment s'affinant aux dépens du caractère qui llcchitou de la force de croire qui s'émousse. L'avantage est de tendre à mutualiser l'action suggestive, primitivement unilatérale. — En outre, ce n'est pas aux mêmes supériorités que l'efficacité dominante appartient dans l'action de près et dans l'action à distance. Dans celle-ci, c'est la supériorité intellectuelle ou Imaginative qui est surtout opérante : dans celle-là, c'est surtout la force de la décision, même brutale, de la conviction, même fanatique, de l'orgueil, même fou, qui est contagieuse. La civilisation a pour effet, heureusement, d'accroître sans cesse la proportion des actions a distance sur les autres, par l'extension incessante du champ territorial et du nombre des renommées, due à la diffusion du livre et du journal; et ce n'est pas le moindre service qu'elle nous rend, et qu'elle nous doit en compensation de tant de maux. Mais dans le cas des foules, c'est l'action de près qui se déploie avec toute son intensité, trouble et impure; dans le cas des corporations, beaucoup moins et beaucoup mieux, si ce n'est quand il s'agit de ces associations criminelles sans passé et sans avenir que l'empire malfaisant d'un homme suscite et qui meurent après lui.

'Jll LOl'lMON ET LA lOULE.

Pour revenir à la secte anarebique pralicjuanie, si elle est toute récente et sans passé, ce n'est que sous sa forme actuelle, car, d'un simple coup d'œil jeté sur ses formes antérieures, on aperçoit qu'elle est très antique. Le rêve apocalyptique de l'universelle destruction pour le plus grand bien de l'univers n'est point nouveau sous le soleil. Tous les propbètes bébreux ont vécu de cette vision. Après la prise de Jérusalem et la démolition du temple, l'an 70 de notre ère, lEmpire romain vit éclore nombre d'apocalypses variées, juives ou chrétiennes, toutes semblables en ceci, qu'elles prédisaient la ruine complète et soudaine de l'ordre établi, dans le ciel et sur la terre, comme nécessaire prélude à une triomphante résurrection. Rien de plus ordinaire, aux époques de cataclysmes, — une éruption du Vésuve ou un grand tremblement de terre, — que cette conception de la fin du monde et du jugement dernier, quelque démenti qu'elle oppose au prétendu misonéisme des peuples anciens. Ainsi, les dynamiteurs actuels ne font que reprendre à leur compte le cauchemar des millénaires. Seulement c'est à raison des péchés du monde, de la non-observation de la Loi, que les fanatiques de Jérusalem voulaient l'extermination générale, et ils étaient convaincus, d'après les Livres infaillibles, qu'elle serait suivie d'une ère de prospérité f)romise par Dieu même. Ils

LES FOULES ET LES SECTES CRIMINELLES. 21iir

précisaient les détails de ce règne du Messie. Mais nos anarchistes, quand on leur demande ce qu'ils mettront à la place de la société démolie et rasée, ou ne répondent rien, ou, poussés à bout, parlent vaguement de la « bonne loi naturelle » à restaurer (1). Ils ne nous montrent point les Livres saints où se lirait l'annonce certaine de leur Messie à eux et de son règne ineffable. Puis, ce n'est pointa cause du mal moral, mais uniquement du mal économique et matériel dont souffre le monde, qu'ils ont résolu son épouvantable anéantissement.

Par une parenté plus directe, les anarchistes se rattachent aussi aux régicides de ce siècle et des siècles antérieurs, malgré la différence apparente des mobiles, d'ordre politique ici, d'ordre social là. A coup sûr, si les auteurs des machines infernales dirigées contre le Premier Consul, Louis-Philippe, Napoléon III, avaient connu la dynamite, c'est cette substance qu'ils auraient choisie pour leurs attentats, comme l'ont fait les adversaires politiques du président de Venezuela, qui, le 2 avril 1872, pendant la guerre civile de cet Etat, ont

(Il Voy. dans le journal Le Matin des 11, 12 et 13 novembre 1892, divers articles, et notamment un article de M. Hugues Le Roux, intitulé : Un déjeuner chez les dynamiteurs. L'interlocuteur de M. Le Roux lui a exposé son programme : ils veulent forcer la bourgeoisie, par la dynamite, à « faire son examen de conscience » et terroriser pour régner. « Croyez-le, la crainte du jugement dernier a engendre plus de saints que le pur amour. » M. Le Roux lui ayant demandé ce qu'ils construiront après avoir fait table rase de tout, ranarchisle a balbutié qu'ils obéiraient à la bonne loi naturelle. Tel est Vidéal pour lequel Emile Henry et Vaillant ont lancé leurs bombes et Caserio frappé son coup de couteau. Et l'origine première de ce délire sanguinaire, c'est l'idyllique chimère de Rousseau sur Vétat de nature : de Rousseau, l'inspirateur de Robespierre.

216 1/ on MON KT LA TOILE.

(.lynaniilr son jtnlnis. cl. par miracle, nelontpas allcint. Du rcslo, grAce au sulTragc universel, le régicide n'est |>lus qu'une survivance. Depuis que la souveraineté, jadisconcentrée sur une seule tète, s'est morcelée entre des millions de petits souverains, de grands ou petits a bourgeois », ce n'est plus un seul homme ou une seule famille, ce sont des millions d'hommes qu'il (aut frapper ou épouvanter, pour supprimer robstaclc ma^ jeur à la félicité future.

Le régicide a dO, par suite, se transformer en plèhicide (1), et les Fieschi ou les Orsini en Ravachol (2).

Ce sont là des crimes de sectes. Il y a aussi des crimes de foules qui ont avec eux plus d'un trait commun. Tels sont les incendies épidémiques de monastères pendant la Réforme, de châteaux pendant la Révolution. Par ces bandes incendiaires déchaînéesau grand jour, comme par nos dynamiteurs dispersés dans lombre, éclatait une haine féroce contre les classes encore régnantes, puis, Ihabitude prise, une rage maniaque et vaniteuse de destruction. Ces bandes aussi avaient derrière elles des sophistes pour dogmatiser leurs forfaits, comme derrière tout despote, d'après

(1) Ceci était écrit avant l'assassinat du Président Carnot, crime exceptionnel et en quelque sorte atavistique, par ses procédés autant que par sa nature.

(2; En 1831, le préfet de police Gisquet (voir ses Mémoires) est instruit " qu'une bande d'individus se proposait d'incendier les tours de Notre- I)ame et de faire de cet événement le signal d'un soulèvement de Paris ». A coup sûr, c'étaient là des précurseurs directs de nos pan-cleslrucieurs. Le complot fut près de roussir: on arrêta les conjurés au moment où déjà une tour commençait à brûler.

Jliclielet, il y a un juriste pour justifier ses exactions. Et ces incendies, comme ces explosions, étaient un crime propre, ne salissant point les doigts, épargnant à l'assassin la vue du sang de ses victimes, Taudilion de leurs cris déchirants. Il n'y en a pas qui concilie mieux avec la cruauté la plus sauvage la sensibilité nerveuse la plus raffinée.

Cette comparaison montre à quel point une secte criminelle peut être même plus redoutable qu'une foule criminelle. En revanche, il est visible aussi que la répression a bien plus de prise sur la première que sur la seconde. Ce qui fait le danger d'une secte, c'est ce qui fait sa force, c'est-à-dire la continuité du progrès dans sa voie. Les systèmes de mèches et d'allumage ont commencé par être défectueux, ils n'ont pas lardé à être remplacés par d'autres plus parfaits, par la bombe à renversement, qui a été un infernal trait de génie.

Un autre danger des sectes, c'est qu'elles ne se recrutent pas seulement, comme font les foules, parmi des gens plus ou moins semblables entre eux par les instincts naturels ou l'éducation, mais qu'elles appellent et emploient diverses catégories de personnes très différentes entre elles. Qui se rassemble s'assemble, mais qui se complète s'associe, et pour se compléter il faut différer. Qui se rassemble s'assemble est surtout vrai des sectes. Il y a non pas un seul type, mais plusieurs types jacobins, nihilistes^ anarchistes. A propos des anarchistes lyonnais de 1882, M. Bérard a été frappé de leur composition des plus variées : « Des mystiques

rêveurs, des naïfs ignorants, des malfaiteurs de droit commun... sur le même banc, des ouvriers qui avaient lu beaucoup sans bien comprendre c^ qu'ils lisaient, faisant le plus étrange amalgame de toutes les doctrines : de véritables botes fauves, dont Ravachol a élé le plus bel échantillon ; enfin, les dominant tous, le fils de la plus autocratique des aristocraties, Kropolkine, lequel, de très bonne foi, croyait que la condition des paysans de France pouvait être assimilée à celle des serfs de Russie... » Sans parler de véritables fous qui se mêlaient au groupe. — Voilà pour les praticiens du crime sectaire ; quant à ses théoriciens qui s'en distinguent très nettement et, parfois très sincèrement, les répudient, ils ne sont pas moins multiples et divers ; il y a loin du génie hargneux et hautain qui forge contre le capital de spécieux théorèmes, au tribun, comme Lassalle, qui les lance en brûlots, au journaliste qui les vulgarise et les applique et les frappe en menuti monnaie fausse. Pourtant le concours de tous ces talents dissemblables et leur rencontre avec les mystiques, les naïfs et les malfaiteurs, dont il vient d'être parlé, et qui ont eux-mêmes concouru ensemble, ce double concours et cette rencontre ont été nécessaires pour qu'une bombe de dynamite ait éclaté (1).

(1 Le rapport entre les inspirateurs de la presse et les exécuteurs s'est montré avec évidence à Lyon. En octobre 1882, deux attentats ont en lieu à Lyon; lun, dans un café qui, quelques jours auparavant, avait été désigné dans un journal anarchique : il y a eu un mort et plusieurs blessés; l'autre, près du bureau de recrutement, qui venait d'être pareillement désigné par cette même feuille.

Physiquement, ils sont aussi hétérofcènes que moralement. Quelques-uns sont des déclassés physiologiques et anatomiques, pour ainsi dire; nombre d'anarchistes de Lyon paraissent avoir été dans ce cas. En cela ils ne ressemblaient guère à leurs confrères de Liège. Mais aussi faut-il observer que les nombreux attentats commis par ces derniers, dans cette ville, du mois de mars au 1" mai 1892, n'ont eu d'autres suites que des destructions matérielles (notamment, dans l'église Saint-Martin, celle de merveilleux vitraux) ; on a eu même des raisons de croire qu'ils n'avaient jamais cherché à tuer ou blesser personne. Quoi qu'il en soit, deux criminalistes distingués, qui ont vu et examiné longtemps en prison ces seize arnarchistes liégeois, M. Thiry, professeur de droit pénal à Liège, et M. Prins, inspecteur général des prisons de Belgique, m'ont affirmé, avec un parfait accord, n'avoir point noté chez eux la moindre anomalie physique. L'un et l'autre ont été frappés par « leur air de grande honnêteté ». Tous ces hommes ont paru à M. Thiry irréprochables « au point de vue du travail, de la famille et des mœurs ». L'un d'eux est d'un mysticisme extraordinaire. Plusieurs, la plupart même, sont fort intelligents ». Ce qui ne les empêche pas d'être d'une grande naïveté, d'après M. Prins. « Ils voulaient, lui ont-ils dit, attirer l'attention du public sur le sort malheureux du peuple en frappant un grand coup. La Commune de Paris avait attiré l'attention sur le sort des ouvriers ; il fallait continuer. » Tous, sauf leur chef, Moineaux, se sont, en captivité, repentis de leurs égarements : ce seul fait

dénote l'empire que celui-ci avait sur eux. D ailleurs^ « il est évident, m'écrit encore M. Prins, qu'ils se sont exaltés mutuellement en causant ensemble », ce qui explique leur conversion après leur isolement cellulaire, rf J'ai été frappé, ajoute le même observateur^ de la physionomie avenante, ouverte, intelligente et sympathique d'un jeune homme, ouvrier armurier. Il m'a raconté qu'il passait, en dehors des heures de travail, tout son temps à lire. 11 avait lu, m'a-t-il dit, Montesquieu, Proudhon, Kropotkine, etc. Dans Montesquieu, il avait trouvé la justiOcation du droit à l'insurrection ; dans Proudhon, il avait lu que la propriété c'est le vol. La conquête de Paris, du prince Kropotkine, l'avait ému. « Vous ne pouvez vous imaginer, monsieur, m'a-t-il dit, comme c'est beau î » Combien des cerveaux pareils doivent être suggestibles !

Le portrait que fait M. Hugues Le Roux, dans le Matin, des anarchistes parisiens chez lesquels il a déjeuné s'accorde parfaitement avec les observations de MM. Prins et Thiry. « Je regardais, dit-il, mes hôtes avec curiosité. Ils n'avaient point sur la figure ces terribles asymétries, ces férocités d'alcoolisme qui font si attristantes les photographies de M. Bertillon. C'étaient des gens du peuple d'une culture au-dessous de la moyenne, tous des travailleurs. » Ils exposent leurs théories très semblables à celles que deux autres « compagnons » qui se sont rendus aux bureaux du Matin (11 novembre 1892) y ont développées. Ces derniers venaient recueillir des souscriptions pour des soupes-

-conférences. Le pain du corps et le pain de l'esprit à la fois. Le paneni et circenses était peut-être moins dangereux.

Toutes ces idées qu'il s'agit de réi)andre par ces « conférences », nous les connaissons, nous savons leur origine. C'est avec de fausses idées, des déclamations, des théories souvent abstruses, qu'on crée des sectes; c'est avec des sensations, de fausses sensations parfois, des mensonges pour les yeux, et non pour l'esprit, qu'on soulève les foules. Quand, aux funérailles de César, Antoine veut soulever le peuple de Rome, que fait-il (1) ? Après un pathétique discours, il fait tout à coup dresser et découvrir le cadavre qui jusquelà était resté étendu et voilé ; le cadavre nu et couvert de vingt-trois blessures. « Le peuple croit que César lui-même se lève de sa couche funèbre pour lui demander vengeance. Ils courent à la cuiie oii il a été frappé, ils l'incendient; ils cherchent les meurtriers, et, trompés par le nom, ils mettent en pièces un tribun du nom de Cinna qu'ils prennent pour Cinna le préteur (2)... » Au lieu de ces sensations hallucinatoires, mettez des sophismes théologiques, métaphysiques, économiques, suivant les temps et les lieux, une secte va naître, — hussites, anabaptistes, jacobins, nihilistes, anarchistes, — plus incendiaire, plus homicide, plus terrible, et beaucoup plus du-

(1) Voy. Duruy, llisloire des Romains, t. III, p. 430 et suiv.

(2) Au début de la Révolution de 1818, le cada\ re d'un insurge promené la nuit à travers les rues de Paris, a été l'un de principaux agents ■du ijoulèvcment populaire.

rable que l'émeute romaine obéissant au cadavre de César.

De Karl Marx à Kropotkine, de Kropotkine à Ravachol, la distance estgrande : mais les trois s'enchaînent, — j'en ai regret pour le premier, qui est un économiste hors ligne. — De l'indignation, trop souvent justifiée, contre un ordre social jugé injuste et mauvais, on passe fatalement à la colère qui maudit les bénéficiaires de cette injustice, et à la haine qui les tue; n'y a-t-il pas des gens qui naissent avec le besoin irrésistible de haïr quelque chose ou quelqu'un? Leur haine un jour ou l'autre se fait son objet, qu'elle incarne vite en une tête à frapper par la plume ou par le fer, par la diffamation ou par l'assassinat. Les violents de la presse la désignent aux meurtriers de la rue. Ravachol est le type de l'anarchiste pratiquant, du sicaire désintéressé. Il appartient à la catégorie de ces récidivistes de droit commun que toute secte criminelle compte dans ses rangs. « Beaucoup d'anarchistes, dit Bérard, ont été condamnés pour vol; Bordât, Ravachol, François, l'auteur de l'explosion Véry. » Encore est-il juste d'observer que, même dans les vols et les homicides ordinaires commis par eux, se révèle une trempe rare de volonté ou un mobile à part. Quelle lugubre énergie dans la violation de sépulture avouée par Ravachol ! Si dans l'assassinat de l'ermite, il a tué pour voler, peut-être est-il plus vrai de dire qu'il a volé pour tuer, pour fournir aux bons compagnons l'argent nécessaire à l'exécution de leurs sanglants desseins. Ravachol a été en ce sens un logicien sinistre : ce vieil ermite est un capitaliste, tout capitaliste est un

voleur qui affame et tue l'ouvrier, tuons-le, reprenons notre bien (1) en prenant son or, employons cet or à exterminer les bourreaux du peuple et à détruire tout ce qu'ils ont construit : cathédrales, musées, bibliothèques, mines, usines, chemins de fer, incarnations ou déguisements multiformes du hideux Capital.

Ce caractère de monstrueuse logique est bien plus marqué encore en Ravachol qu'en Fieschi, à qui il ressemble d'ailleurs par plus d'un trait : il y a eu progrès de l'un à l'autre, à cet égard comme au point de vue des engins mis en œuvre. Même orgueil théâtral, insensé chez les deux (2) ; même force d'âme. Fieschi, lui aussi, était récidiviste : jadis il avait volé des bestiaux en Corse, sa patrie, et contrefaitlesceaudela mairie: peccadilles, au demeurant, paraît-il, chez ces insulaires. Mais, dans ce tisserand corse, si la logique est moindre, si, dans cette nature abrupte, tout est moins terriblement cohérent et convergent au but, il y a, en revanche, plus de cette sombre et atroce beauté qui est le rayon à la Rembrandt de ces grands coupables. Il a tout avoué, « afin de ne pas passer pour un menteur » (3). Il rougirait de mentir, cet ancien faussaire ! Courage et cruauté sont la face et le revers habituels d'une même médaille antique ; comme tant de vieux Romains, il était brave et cruel par bravoure. Ce mépris delà vie

(1) C'est le mot de l'anarchiste Zévaco, devant la Cour d'assises de Paris, en octobre 1892 : « Les bourgeois nous tuent par la faim ; volons, tuons, dynamitons: tous les moyens sont bons pour nous débarrasser de cette pourriture. »

(2) « Si je racontais ce que j'ai fait, disait Ravachol à Caumartin, on verrait mon portrait dans tous les journaux. »

(3) Voy. les Mémoires de Gisquet, t. IV.

d'autriii, qui fait sacrifier sans sourciller une vingtaine dindilTérents pour atteindre un seul homme, se comprend un peu mieux, s'il ne s'excuse pas, quand il est lié au mépris de la mort. Cet assassin n'était point lâche.

Il nous a laissé de son état d'âme au moment de son attentat une peinture trop vivante pour n'être pas vraie; du reste, il avait, par orgueil, le culte de la véracité aussi bien que le culte de la gratitude. Il est là, dans une chambre, derrière ses vingt-quatre canons ajustés, à l'instant où le roi va passer. II s'est juré d'accomplir sa fatale résolution, il Ta promis à Pépin et à Morey, il l'accomplira coûte que coûte... Cependant, il aperçoit dans la foule M. Ladvocat, « son bienfaiteur ». A cette vue, il change l'ajustement de ses fusils, car il lui est impossible d'attenter à cette vie, sacrée pour lui. Mais, M. Ladvocat disparaît, le roi apparaît escorté d'un régiment. Nouvelles hésitations : tuer tant de généraux, d'officiers « qui ontgagnéleurs grades sur lechampdebalaille, en combattant pour le pays, sous les ordres du grand Napoléon, « le grand Corse » ! Le cœur va lui manquer, quand il lui vient à l'esprit, dit-il, qu'il a donné sa parole à Pépin et à Morey, et il se dit : « Il vaut mieux mourir — et môme tuer — que de survivre à la honte d'avoir promis, puis de passer pour lâche (1)... » Et il presse la détente. Peut-on dire que de tels hommes, Fieschi et Piavachol même, étaient inévitablement pré-

(1) II se préoccupait beaucoup de ce qu'on dirait de lui en Corse. Cette préoccupation dominante de la petite société et cet oubli de la grande sont caractéristiques. Ravachol, non plus, ne sinquiétait que de l'impression produite par ses crimes dans le groupe de ses « compagnons ».

destinés au crime? L'altenlal du premiep n'a pas été, non plus, une chose simple. Il a fallu, pour le produire, que l'astuce froide et taciturne de Morey, les ressources financières et intellectuelles un peu supérieures de Pépin, se soient combinées avec l'opiniûtre énergie de Fieschi ; et il a fallu aussi que le fanatisme des trois fût excité, chauffé chaque jour par les violences de quelques journalistes, encouragés eux-mêmes par la malignité ou la badauderie de milliers de lecteurs. Supprimez l'un de ces cinq « facteurs » — le public, les journaux, la conception, l'argent, l'audace, — • l'épouvantable explosion n'eût pas eu lieu. A chaque bombe qui éclate donc, — et à chaque scandale financier, parlementaire ou autre, qui émeut l'opinion, -^ nous pouvons tous faire, plus ou moins, notre f7ieaciilpa ; nous avons tous notre petite part dans les causes mêmes de notre alarme. C'est un peu notre faute à tous si ces organisations puissantes ont, comme on dit, mal tourné. îSans doute, il ne s'ensuit pas qu'on doive acquitter ces malfaiteurs. Les contagions que nous subissons nous révèlent à autrui, et à nousmêmes parfois, encore plus qu'elles ne nous entraînent ; elles ne nous absolvent pas. Quand la foule féroce s'acharne au martyr, quelques spectateurs sont fascinés et entraînés par elle, mais d'autres le sont par lui. Dirons-nous que ces derniers, héros par imitation, ne méritent, à raison de cet entraînement, aucune louange? Ce serait précisément aussi juste que d'épargner toute flétrissure aux premiers, parce qu'ils n'ont eu qu'une férocité de reilet. — Mais Unissons, pour le moment,

Tai'.oi:. — L'opiniun ci la. foule. lo

ces délicats problèmes de responsabilité. Par les considérations et les documents qui précèdent, nous nous sommes seulement proposé d'étudier un peu la psychologie, la pathologie comparées des foules et des aj.sociations criminelles, mais non leur thérapculique pénale.

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