CHAPITRE X
Médications contre les abus de l'Opium.
Ou a essayé de nombreuses médications contre les abus de l'opium.
Quand il s'agit de la morphinomanie, il n'en existe qu'une seule qui compte à son actif des succès sérieux et durables : c'est l'internement parce qu'il réalise une passivité absolue chez le malade, une complète abdication de ses mouvements et de sa liberté. Dans de telles conditions, le médecin peut supprimer brusquement la morphine et être là tout prêt à intervenir s'il voit éclater des accidents de la plus haute gravité, tels qu'une syncope subite.
Le traitement par la suggestion peut être essayé. Les D^s Van Eeden et Van Renterghem ont réussi quand ils ont pu produire le somnambulisme. Les cas de succès se rapportent vraisemblablement à des morphinomanes entachés d'hystérie.
Quand le mal a jeté de trop profondes racines, les ressources de l'art sont impuissantes. La morphinomanie est entachée de fatalité héréditaire ; une
observatioD, rapportée par le D»" Féré, médecin de la Salpétrière, et consignée dans les comptes-rendus de la Société de Biologie (Juillet 1891), est la suivante : une morphinomane continua ses injections souscutanées pendant tout le cours de sa grossesse, elle mit au monde un enfant qui, dans les trois jours après sa naissance, présenta tous les symptômes du morphinisme aigu, puis les accidents se calmèrent et tout rentra dans l'ordre.
L'opiophagie ne donne pas lieu aux mêmes rigueurs symptomatiques et thérapeutiques. La plupart des mangeurs d'opium parviennent spontanément à tempérer leur passion et même à s'en affranchir. Le procédé le plus répandu en Orient consiste à mélanger à la pilulette d'opium une dose de cire dont la proportion est progressivement élevée jusqu'à disparition de l'opium; d'ailleurs, les musulmans font une très grande consommation de café et l'action de ce breuvage ne peut être qu'un auxiliaire utile pour conjurer les effets toxiques de doses cumulatives.
Quant au fumage, ceux qui sont résolus à renoncer à leur passion, ont recours à des granules de chlorhydrate de morphine de Os^OOS à 0s>004. Ces granules viennent d'Angleterre et sont préparés avec du chandoo additionné de poudre de réglisse: ils ont une coloration rouge due au colcothar ou sesquioxyde de fer ; il en faut environ vingt pour remplacer 40 à 45 pipes; c'est le chiffre du moins qui rend tolérable la tentative de suppression de
l'opium fumé. Ou les prend en nombre décroissant et les exemples de succès qu'ils ont donnés ne sont pas rares.
L'analyse chimique ayant démontré que ce n'est qu'à une température supérieure à 250° C. que les produits, infiniment plus abondants et plus toxiques que la morphine, se dégagent; il eu résulte que, pour s'y soustraire, il suffit de ne pas aller jusqu'à cette température qui, pratiquement, se traduit par une fumée épaisse, lourde, d'une saveur acre.
Tout fumeur soucieux de sa santé et ne recherchant que des effets d'excitation physique et intellectuelle que donne en effet la morphine à dose de fumage modéré, trouvera dans cette observation une précieuse garantie contre les dangers et il se méfiera surtout des chandoo provenant des dross qui sont invariablement mélangés à une variété infinie de substances.
Si, dès le début, le fumeur est éclairé sur tous ces points, il évitera les accidents; la notion n'est donc pas sans importance prophylactique.
Quant à ceux qui ne peuvent opérer cette sélection parce que leurs ressources ne leur permettent pas d'acheter un chandoo de bonne qualité, ils s'habituent peu à peu à un mauvais opium et ressemblent à ces alcooliques endurcis, dont les sens pervertis ne discernent plus le fin alcool d'un détestable spiritueux.
Il n'y a qu'un seul moyen qui puisse atténuer un fléau de cette nature : c'est le monopole par l'Etat de
la fabrication et de la vente avec un contrôle incessant exercé sur les détaillants. Mais de même que Dous avons vu les administrateurs les plus expérimentés de l'Inde déclarer un pareil système impraticable, de même nous convenons que, pour le vaste empire où le fumage est en honneur, si hautes, si serrées, si vigilantes que soient les barrières, la contrebande par terre et la piraterie sauront toujours les franchir.
Répétons-le une dernière fois, ce qui caractérise le fumage de l'opium en Chine, c'est qu'il n'est pas abusif ; sous ce rapport, il se sépare de l'alcoolisme chez les nations les plus civilisées : ce dernier est sans excuses. Le Chinois fume l'opium parce que, son travail quotidien terminé, il n'a plus rien à faire.
Il a supprimé l'amour que chantent ses poètes quelque peu épris d'idéal; il ne connaît pas la sociabilité, la vie extérieure, le travail indépendant, les voyages d'agrément, le confortable intérieur, même la promenade.
Que peut-il faire ? Il fume et ne faut-il pas plutôt s'étonner qu'il abuse si rarement !
D'un autre côté, avec l'extension considérable de la culture indigène de l'opium, qui met de plus en plus cette drogue à la portée des pauvres, il est difficile de prévoir ce qui peut en résulter.
11 est probable qu'avant que les effets de cette prodigieuse extension se fassent sentir, un boule-
versement politique et économique viendra changer la face des choses et déterminer une révolution sociale dont on ne peut prévoir ni la direction, ni les tendances.
Pour le moment, le calme règne et on n'aperçoit aucun nuage à l'horizon.
Pour nous, qui nous sommes placé au point de vue de l'hygiène, nous avons démontré que si le fumage de l'opium progresse en Chine, il ne s'étend pas jusqu'à l'abus.