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CHAPITRE IX

Etude physiologique sur la fumée d'Opium

Avant de présenter l'exposé des études que nous avons entreprises sur l'action physiologique de la fumée d'opium, nous rappellerons sommairement les propriétés que recherchent les mangeurs et les fumeurs de cette substance lorsqu'ils ne s'en servent que pour un but utilitaire.

L'extrait d'opium est un stimulant et un tonique, mais il est nécessaire de préciser le sens qui s'attache à ces qualifications.

Il y a deux classes de toniques : la première comprend toutes les substances qui favorisent la nutrition en lui apportant des matériaux réparateurs : tels sont le fer, le manganèse, le phosphore, etc. : la deuxième renfei mêles agents qui diminuent l'activité des déperditions organiques, comme le café, la coca, le bétel, l'alcool de bonne nature, etc., etc.

L'opium appartient à ce dernier groupe : c'est un anexosmotique, c'est-à-dire un modérateur puissant des sécrétions et c est à ce pouvoir desséchant qu'il doit de rendre d incontestables services dans les

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régions marécageuses de l'Asie centrale où nous voyons la pratique de l'opiophagie si universellement répandue. Mais s'il est souverain dans les llux intestinaux et la dysenterie, il ne saurait prétendre au rôle de fébrifuge et les antiopiumistes sont fondés à nier cette propriété que leurs contradicteurs invoquent pour sa défense.

A dose modérée, il stimule les forces physiques et cérébrales en vertu de son action sur les centres nerveux, mais comme il n'apporte aucun élément réparateur, il peut, à la suite d'une excitation trop active et trop souvent répétée, entraîner un affaiblissement de l'organisme d'autant plus marqué que l'alimentation sera elle-même plus insuffisante à restaurer les forces dégagées par cette stimulation.

En effet, l'observation vient démontrer qu'il arrive un moment où l'abus frappe la nutrition : les phénomènes de la dyspepsie se manifestent, et la déchéance organique commence et va s'accélérant jusqu'à la consomption, la cachexie morphinique et la mort.

La physiologie peut-elle découvrir le mécanisme de cette altération subie par l'organisme sous l'influence de ces abus ? C'est pour répondre à cette question que nous avons entrepris des recherches dont voici l'exposé.

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Recherches chimiques

A l'aide des échantillons que nous lui avons procurés, M. H. Moissan, membre de l'Institut, a bien voulu entreprendre une étude chimique sur la fumée d'opium : son travail, présenté à l'Académie des Sciences, figure aux comptes rendus de la séance du 5 décembre 1892 : en voici un résumé des parties essentielles.

Ce savant rappelle que 0. Réveil, en 1856, fut le premier chimiste qui entreprit l'étude de la fumée d'opium ; mais il se servit de températures non mesurées et beaucoup trop élevées ; en outre ses essais portèrent sur des opiums de France, trop riches en morphine, et non sur l'opium des fumeurs, qu'il n'avait pas à sa disposition.

Il était arrivé à cette conclusion que la fumée d'opium ne renferme pas de morphine. C'était une erreur tenant à ce que les hautes températures auxquelles étaient soumis ces opiums, arrivaient à la détruire.

Or, M. Moissan a procédé différemment : nous avons pu lui fournir des échantillons de chandoo venant de la Chine et de la manufacture de Saigon et il a pu arriver à donner au problème chimique une solution complète et définitive, en opérant de la manière suivante. Il a commencé par prendre la température de la combustion de l'opium ; il a

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observé qu'en séchant le chandoo, la température prise avec un thermomètre à mercure, ne dépasse pas 240° : au moyen d'une pince thermo-électrique, il a déterminé la température du foyer de la pipe à opium au moment où la famée se produit. Cette température est de 250°, lorsqu'on a soin de fumer dans de bonnes conditions, c'est-à-dire sans faire brûler l'opium.

Possédant ces mesures, il a pu alors installer un appareil dans lequel il a mis une quantité de chandoo sulfisante pour obtenir en une fois des résultats qu'il a soumis à l'analyse chimique.

Le chandoo était versé dans une petite cornue tubulée et puis maintenu dans un bain de nitrates alcalins à une température qu'on pouvait régler à volonté. Un tube de verre coudé, passant dans la tubulure, permettait l'accès de l'air. A la suite de cette cornue, deux longues éprouveltes remplies de fragments de porcelaine mouillés d'eau distillée, servaient à recueillir les liquides condensés par simple refroidissement : deux flacons laveurs à acide chlorhydrique étaient placés à la suite. Enfin une trompe et un flacon de quatre litres, muni d'un robinet de verre, permettaient de faire des aspirations successives.

Dans ces conditions, quand la température atteint 250°, on voit une fumée bleutée se produire abondamment et remplir tout l'appareil, malgré les dillérentes couches de liquide qu'elle doit traverser. La température restant constante, la quantité de

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fumée produite n'est pas très grande et on peut aisément constater que lorsqu'elle cesse, il faut élever la température de 25° à 30° pour en produire une nouvelle. Arrivée à 300°, la fumée revêt une odeur moins agréable, une couleur plus blanche, un aspect plus lourd.

Cette nouvelle portion une fois dégagée, il faut continuer à élever la température pour en produire une certaine quantité. On peut ainsi fractionner l'opération par 23" jusqu'à 400 et 425 degrés. En ayant soin de recueillir les liquides et de laver l'appareil à l'eau distillée, à chaque fractionnement, on n'a plus qu'à faire l'analyse de ces différentes solutions et l'on se rend compte des produits formés entre 250° et 423°.

Lorsque la température n'est qu'à 330", la quantité de matière entraînée par la fumée est très faible ; elle se compose d'un peu de parfums volatils et d'une petite dose de morphine que M. Moissan a parfaitement caractérisée.

La deuxième portion du chandoo, c'est-à-dire les résidus qui incrustent les parois internes du fourneau de la pipe et qui constituent le dross, ne distillent qu'à une température beaucoup plus élevée et si on étudie les corps qui se dégagent, on voit que les composés toxiques apparaissent avec rapidité ; le même fait se produit quand on examine les corps qui se forment entre 300 et 350 degrés, dans la distillation d'un opium de qualité médiocre, comme l'est celui que fument la plupart des Chinois.

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Eu opérant sur 40 grammes de chautloo à une température comprise eutre 250° et 325°, on recueille un liquide ambré donnant des réactions caractéristiques. Ce liquide a été additionné d'acide chlorliydrique et porté ensuite à l'ébullition ; il s'est formé un dépôt rouge de pyrrol.

La moitié en a été distillée et on y a constaté la présence de l'acétone par la réaction de l'iodoforme.

Les eaux acides, restant dans la cornue, ne renferment plus que les bases sous forme de chlorhydrates : on les filtre, on les sature par la potasse et on les distille; le liquide condensé, très ammoniacal, contient tous les alcaloïdes volatils. Il présente nettement l'odeur des bases pyridiques, mais ce sont surtout les bases hydropyridiques qui semblent dominer.

Il est facile de les mettre en évidence en les traitant par une solution de nitrate d'argent en présence d'un mélange d'ammoniaque et de potasse. La réduction est abondante et le tube de verre où s'opère la réaction est nettement argenté.

Il se produit donc, dans cette distillation, du pyrrol, de l'acétone, des bases pyridiques et hydropyridiques.

Dans la première distillation à 250", il passe des parfums et de la morphine, vraisemblablement entraînée par la vapeur d'eau, puis la température qu'exige une nouvelle décomposition, s'élevant, il se produit vers 300% une fumée moins odoriférante,

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plus acre, entraînant toujours une petite quantité de morphine, mais aussi chargée de bases hydropyridiques plus ou moins toxiques.

Les conclusions auxquelles arrive M. Moissan sont qu'on doit considérer chez le fumeur d'opium deux cas bien tranchés.

Le premier est celui où il se sert de chandoo de bonne qualité et où la fumée n'apporte aux poumons qu'une minime quantité de morphine et de parfums agréables.

Le second cas est celui du fumeur qui emploie un dross ou un chandoo falsifié dont la décomposition ne s'effectue qu'à une température de 300 degrés en produisant des composés toxiques tels que le pyrrol, l'acétone et les bases hydropyridiques.

M. Moissan, en terminant sa communication, compare cette double action à l'alcoolisme produit, dans un cas, par l'ingestion répétée d'une petite quantité d'alcool de bonne qualité et, dans l'autre, à l'état misérable dans lequel succombe l'homme adonné à l'absinthe.

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Recherches physiologiques sur la fumée d'Opium

Dans la même séance de l'Académie des Sciences, nous avons présenté un mémoire ayant pour titre : recherches expérimentales sur la fumée d'opium, faites au laboratoire de physiologie du Muséum (1).

En voici la reproduction.

Dans unpreuiier travail que nous avons communiqué à la Société de Biologie, le 30 juillet 1892, nous avons résumé les expériences faites avec l'extrait d'opium officinal et ensuite avec le chandoo reçu de Saigon. Nous avons imité le procédé des fumeurs en nous servant de la pipe adaptée à un instrument à deux soupapes métalliques, l'une pour l'inspiration^ l'autre pour l'expiration. La première communiquait avec le tuyau de la pipe, de sorte que l'animal, relié à cette soupape par une muselière, était forcé d'inhaler la fumée qu'il rejetait ensuite au moyen de la soupape d'expiration.

Vingt-cinq doses ou pipes, faisant 3 grammes de chandoo, ont été consommées en une heure et quart : l'animal, une fois détaché, n'a rien manifesté d'anormal, au moins en ce qui concerne les phénomènes

, (1) Comptes rendus des séances de l'Académie des Sciences, — Séance du lundi 5 décembre 1892 : Recherches sur la fumée d'opium, par MM. N. Gréhant et Ern. Martin,

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objectifs. Ce résultat négatif nous a conduits à opérer sur de plus grandes quantités de chandoo.

Nous nous sommes alors servis d'un creuset fermé par un couvercle métallique muni de tubes à angles droits et scellé au plâtre; nous y avons introduit tantôt 10 gr. d'extrait d'opium offîcinal, tantôt même

dose de chandoo.

Une soupape hydraulique conduisait l'air inspiré dans le creuset chauffé au bec de Bunsen : cet air passait ensuite par un tube réfrigérant et pénétrait dans les poumons de l'animal qui l'expirait par la soupape.

Après une heure, sa température rectale avait subi un abaissement de six dixièmes. Un échantillon d'air expiré en deux minutes avant l'expérience, contenait viugt-sept centigrammes d'acide carbonique ; un même échantillon d'air expiré et pris aussitôt après l'expérience, en renfermait trente-sept centigrammes.

Cette différence tient à la destruction de l'opium par la chaleur. 11 se produit de l'acide carbonique fixé par le sang et par les tissus.

Nous avons pris la mesure de la pression sanguine dans l'artère carotide, avant et après notre expérience, au moyen du mouomètre métallique de Gréhant ; elle nous a fourni absolument les mêmes courbes; ce résultat nous a conduit à admettre que la fumée ne modifie pas les contractions du cœur chez l'animal ; la seule différence constatée c'est que si l'on produit l'anesthésie avec un mélange d'alcool

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et de chloroforme au 1/4, suivant la formule de M. Quinquaud, la période d'agitation initiale est plus courte chez l'animal soumis à la fumée d'opium que chez celui qui est à l'état normal.

Cependant, nous nous sommes demandé si le chandoo du creuset n'avait pas été porté à une température telle que les alcaloïdes qu'il renferme aient pu être détruits. C'est à ce moment que nous nous sommes adressés à M. Moissan qui, comme nous l'avons vu dans le travail précédent, a bien voulu mesurer avec l'appareil thermo-électrique la température du chandoo au moment où le fumeur aspire la fumée ; il l'a trouvée comprise entre 245° et 250°, et c'est alors que nous avons substitué, au creuset, une cornue de verre, immergée dans un bain de nitrate de soude fondu et soumis à une température allant de 292° à 307° C.

Celle de l'intérieur de la cornue a été prise vers la fin de notre expérience à l'aide d'un thermomètre plongé au milieu du résidu charbonneux du chandoo.

Un chien de 5 kilogrammes a respiré toute la fumée produite pendant une heure jusqu'à épuisement des 32 grammes de chandoo; sa température R., ne s'est abaissée que de 0°5; une fois libre, il a regagné son chenil sans paraître avoir été influencé par la fumée d'opium.

De ces observations, nous croyons pouvoir conclure qu'un mammifère carnassier qui, durant une heure, respire une quantité de fumée d'opium égale à celle qu'un fumeur consomme généralement en

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trois jours, ne présente aucun phénomène appréciable et nous démontrons ainsi, à l'aide de la fumée d'opium employée comme réactif physiologique, qu'il existe une différence sensible entre le système nerveux central de l'homme et celui d'un animal tel que le chien. Nous avons fait une expérience semblable chez un chat, elle a eu le même résultat négatif: l'animal, tenu sous une grande cloche en verre, a respiré 15 grammes de chandoo de Saigon, au moyen d'un tube de caoutchouc aboutissant à un orifice percé au centre d'une table et amenant la fumée d'opium dans la cloche; par un autre orifice ménagé à côté du premier, l'air expiré pouvait s'échapper. Après une heure que l'expérience a duré, l'animal qui, d'ailleurs, n'avait manifesté aucun malaise, a été délivré et n'a pas paru avoir été influencé parla fumée d'opium.

Partant de la démonstration faite par M. Moissan, de l'existence réelle de la morphine dans la fumée d'opium, nous avons recherché s'il nous serait possible d'arriver à en fournir la démonstration physiologique en instituant une expérience comparative; dans ce but, nous avons pris deux chiens de même poids, pesant quatre kilogrammes six cents grammes et nous leur avons injecté sous la peau de la région abdominale une égale dose de chlorhydrate de morphine, soit à chacun quatre centigrammes six dixièmes.

Au bout de vingt minutes, ils ont présenté tous deux les phénomènes connus d'affaiblissement du

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train postérieur. Après trois quarts d'heure, nous avons soumis l'un de ces animaux à notre dispositif habituel et nous lui avons fait respirer la fumée dégagée de vingt grammes d'extrait d'opium officinal. L'expérience a duré une heure, et une fois délivré, nous avons constaté qu'il n'y avait aucune différence entre lui et le chien témoin qui n'avait pas inhalé un atôme de fumée. Il en résulte donc que la quantité de morphine contenue dans la fumée qui se dégage de la combustion d'une dose aussi considérable que vingt grammes d'extrait d'opium, n'a pas été suffisante pour nous faire apercevoir une différence appréciable dans l'état de ces deux animaux et nous sommes conduits à considérer comme définitivement établie la proposition énoncée plus haut, à savoir que le système nerveux central du chien est bien loin de présenter une réaction semblable à celle de l'homme lorsqu'il est soumis à la fumée d'extrait d'opium.

D'ailleurs, afin de mieux mettre en évidence cet écart, l'un de nous, le E. Martin, s'est soumis à la fumée du chandoo et a consommé vingt pipes, correspondant à quatre grammes d'extrait provenant de Chine. L'expérience a duré une heure et a présenté les phénomènes suivants : après la quatrième dose, apparition d'une céphalée frontale qui se généralise après la sixième, mais sans être intense : à la dixième dose, les vertiges commencent et s'accusent dans la station verticale : ils vont en augmentant, sans cependant atteindre aucun degré de gravité, jusqu'à la vingtième qui clôt l'expérience ; d'ailleurs une

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demi-heure après, tous ces symptômes ont complètement disparu.

Des tracés de la respiration et du pouls radial ont été pris, au commencement et à la fin de l'expérience ; le tracé respiratoire terminal donne une amplitude moindre que l'initial ; quant aux battements du cœur, leur fréquence est également moindre, comme l'indiquent les plateaux qui sont un peu plus larges au sommet de chaque pulsation : ce dernier fait prouve que la fumée d'opium exerce une action sédative sur l'organe central de la circulation. M. Moissan ayant bien voulu faire l'analyse du chandoo que nous avons employé dans l'expérience précédente, a constaté que, loin d'être pur, cet extrait est falsifié et renferme vingt pour cent de mélasse. Quel rôle joue cette substance et les nombreuses autres drogues qui sont employées dans le commerce pour falsifier les chandoos et surtout les dross? Les recherches, dans cet ordre de faits, seraient pour ainsi dire interminables et nous pensons qu'il est préférable de s'en tenir à la donnée si précise qui ressort des recherches et des analyses de M. Moissan, suivies de nos études physiologiques.

Aussi croyons nous pouvoir formuler les conclusions ci-après :

1° Soit un chandoo de bonne qualité, exempt de falsification comme celui qui provient directement d'une manufacture d'Etat telle que Saigon, par exemple; si ce chandoo est fumé à une température déterminée et que l'habitude et l'adresse duconsom-

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mateur finissênt par lui enseigner, il ne dégagera que des parfums agréables et une quantité de morphine capable de produire un sommeil sans danger.

Quant aux doses, il est difficile de les déterminer : elles varient suivant la résistance et certaines conditions sur lesquelles nous reviendrons dans un instant.

20 Si des accidents éclatent, ce n'est pas à l'intoxication morphinique qu'il faut les rapporter : on doit les mettre sur le compte des composés toxiques isolés et analysés pour la première fois par M. Moissan. Ces substances sont le pyrrol, l'acétone et les bases hydropyridiques beaucoup plus dangereuses que l'acide prussique et que la nicotine. Ce dernier point a été déjà mis en lumière par M, Arm. Gautier dans ses recherches sur le tabac, faites en collaboration avec le D"" Gustave Le Bon, en 1880.

Aussi, après la communication de M. Moissan, ce savant a-t-il pris la parole pour dire qu'il jugeait digne d'intérêt de rapprocher l'étude de la fumée de tabac de celle de la fumée d'opium. Dans les deux cas ce n'est ni la nicotine ni la morphine qui sont les agents toxiques, mais les composés hydropyridiques.

Ne serait-ce pas à eux qu'il serait rationnel de rapporter les accidents comateux dont a failli être victime cette jeune lady dont nous avons précédemment reproduit l'observation, d'après le dramatique récit du Pacific médical Journal?

Il est en outre indispensable, dans l'appréciation des phénomènes complexes auxquels donne lieu le

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mode fumigatoire, de ne pas négliger l'examen des conditions extrinsèques et spéciales à la grande majorité des fumeurs d'opium. Sous ce rapport, nous les rangerons en trois catégories.

Les uns, riches, jouissant d'une bonne hygiène, se nourrissant bien et capables de réparer les désordres gastriques qui marquent parfois les débuts de la pratique, peuvent n'être eu aucune façon affectés, s'ils procèdent graduellement et savent suspendre leur passion au moment où leur résistance faiblit ; or, cette catégorie comprend là minorité des fumeurs.

Vient ensuite la catégorie intermédiaire qui comprend la pluralité des fumeurs : ce sont les modérés, ils justifient l'opinion des opiumjstes.

En dernier lieu, se placent les gens qui appartiennent aux derniers étages de la société. Dénués de ressources, ils s'accommodent de dross détestables, achetés à vil prix et qu'ils consomment dans les opiagies, c'est-à-dire dans des bouges infects, au sein d'une atmosphère constamment saturée de fumée et dans laquelle ils séjournent des nuits entières. Leur estomac, déjà débilité par une alimentation insuffisante, arrive à ne plus éprouver la sensation de la faim et on conçoit que l'action nocive de la drogue finisse par acquérir une puissance cumulative qui ouvre la scène des désordres auxquels ils ne tarderont pas à succomber. Mais c'est là plutôt une anémie graduelle qu'une intoxication proprement dite, sans que nous nous refusions

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toutefois à admettre que celle-ci ne se produise dans certains cas. Ceux qui ont pu visiter ces opiagies ont été frappés par le spectacle attristant de ces êtres décharnés et plongés dans la torpeur. Sont-ce des rêves charmants et voluptueux qu'ils font dans cet état?

On l'a dit, mais sur ce point nous sommes sceptiques.

Le sommeil opiumique peut sans doute être peuplé de visions délicieuses, mais elles sont rares et l'histoire de l'opiophagie n'en fournit que peu d'exemples. Le plus célèbre est celui de Thomas de Quincey, dont il a été déjà question dans un passage de notre livre.

D'après lui, le mangeur d'opium ne perd rien de sa sensibilité morale : ses forces seules le trahissent ; il reste cloué à son existence toute faite d'hallucination; tout grandit pour lui, l'espace, la durée, la nature ; les montagnes s'élèvent jusqu'au ciel, les édifices jusqu'aux nues; les instants se transforment en cycles incommensurables, la goutte d'eau en océan, l'étincelle en météore, la lueur en astre éblouissant !

De tels rêves peuvent éclore dans des cerveaux constitués comme celui de l'homme qui a fait l'admiration d'A. de Musset. Quant à la grande masse des opiophages et des fumeurs d'opium, leur imagination allanguie par les vapeurs d'opium, ne leur enfante rien de pareil.

D'ailleurs ils se contentent de beaucoup moins :

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les jouissances matérielles que leur procurent leurs opiums, leur suffisent ; s'ils sont frelatés, acres, irritants, les gosiers blasés ne s'en trouvent pas plus désagréablement impressionnés que ne le sont ceux des alcooliques endurcis, quelque détestables que soient les spiritueux dont ils s'abreuvent.

S'ils sont de bonne qualité, ils en obtiennent les effets qu'ils recherchent. Car les sensations que procure la pipe sont certainement très agréables (1).

A ces sensations, la plupart des fumeurs, en Chine surtout, savent s'arrêter : tout au plus ne les transgressent-ils que pour s'abandonner à une molle et douce langueur au sortir de laquelle ils se sentent plus alertes, plus dispos de corps et d'esprit.

Nous signalerons ici une particularité qui sépare la pratique du fumage de l'opium, non pas seulement de l'opiophagie, mais encore de tous les autres excitants. La pratique de ces derniers n'exclut pas l'exercice simultané du travail : on peut fumer, prendre des spiritueux sans pour cela l'interrompre. Il en est autrement avec la pipe à opium : elle exige une préparation complexe, un outillage spécial, et si l'on veut atteindre la production du sommeil, une attitude couchée à laquelle on consacre des journées

Un dégustateur de vins peut, par l'habitude et surtout en vertu d'une aptitude innée, arriver à la détermination précise de leur richesse alcoolique : mais un fumeur d'opium, quelqu'expérimenté qu'il soit, n'arrivera jamais à apprécier la teneur en morphine d'un chandoo: c'est seulement par la rapidité et la durée du sommeil que cette donnée lui sera fournie.

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et des nuits entières. Il est peu de Chinois qui puissent se donner ce luxe de dépenses et de temps.

Mais si on jette les yeux sur ce qui se passe chez les Européens adonnés à la pratique du fumage opiumique, soit par l'imitation née du contact, soit parce besoin d'excitation auquel les conditions d'une existence toute nouvelle Unissent par les porter, on ne peut manquer de faire cette triste constatation, c'est que les accidents sont infiniment plus fréquents et plus i>i*aves.

Ils tombent bien vite dans l'intempérance. Bien que leur régime alimentaire soit supérieur à celui des indigènes, il est soumis à des excès et surtout à des abus alcooliques qui sont nuls chez les peuples de l'extrême Orient. Ces infractions ontnne influence néfaste sur la pratique du fumage, pour peu qu'elle s'écarte de la modération.

Quant à ceux de nos compatriotes qui sont assez forts pour s'affranchir de ces excès et qui ne demandent à l'opium qu'une simple excitation physique et psychique, peut-être commandée par le climat, ils n'en retirent que des avantages : mais ceux-là iorment l'exception.

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