DER DE LA SOCIÉTÉ DU CORECUEIL SIRET
22, rue Soufflol, PARIS-5* À LAROSE & L. TENIN, Directeurs —
110 ee
. C’est un fait universellement constaté que dans toutes les contrées de la terreet depuis les époques les plus reculées, les hommes ont tous ressenti le besoin impérieux d’un excitant physique et surtout cérébral. L'espèce humaine a toujours cherché avec la même avidité les produits susceptibles de satisfaire ce besoin, même lorsqu'elle s’est trouvée isolée au milieu des régions les plus désertiques. À tort, on l’a considéré comme un goût factice des races dégénérées, alors que, tout au contraire, c’est un besoin « naturel » qu’on retrouve aussi caractéristique chez les peuplades encore sauvages que dans les foyers les plus intenses de la civilisation ; seulement, à mesure que ce degré de civilisation est plus avancé, il faut trouver un stimulant plus actif et par suite plus dangereux pour réveiller des
sensations vives sur les sens blasés, pour faire vi-
brer par des impressions rares les cerveaux devenus trop compliqués.
Mais, sauf cette question de degré, c’est le même besoin que nous retrouvons chez toutes les races: chez les nègres primitifs de l’Afrique centrale friands de kola ; chez les Maltais qui mâchent sans cesse des feuilles de bétel ; chez le musulman fumant le kief sous sa tente vagabonde ou stimulant ses forces avec le haschich durant ses courses à travers les horizons immenses du désert, sous ce ciel immuable où vibre une éternelle lumière ; chez le fumeur chinois couché sur sa natte près de la lampe qui veille sur ses longues rêveries d’opiomane ; chez nos races occidentales quis’adonnent au tabac, au café et surtout à l’alcool, sous tant de déguisements multiples, et jusque chez ces dépravés qui vont chercher dans l’étheret la morphine les dernières jouissances possibles à leur organisme usé.
Si ce besoin est aussi instinctif chez tous les peuples c’est parce qu’il n’est que la contre-partie du sentiment le plus ancien et le plus tragique de l’humanité : celui de la crainte de la mort. Les hommes ne pouvant prolonger la durée de la vie
ont cherché du moins à en augmenter l'intensité.
nr sie,
Telle est en effet la loi psychologique commune
à toutes les races et que plusieurs fois l’histoire est
venu confirmer par des exemples remarquables ;
telle est l’explication de cette fureur qui pousse un jour les foules, sous la menace d’une catastrophe imminente, à se ruer vers tous les excès : Mieux profiter de l’heure présente, tel est au fond sous ses innombrables formes l'instinct auquel obéit inconsciemment aussi bien l’ouvrier qui, le corps las et l’esprit irrité, s’enivre au cabaret que le morphinomane qui d’une piqûre de sa seringue de Pravaz augmente l’intensité de ses sensations ou que le fumeur céleste aspirant la fumée de l’opium — tous cherchent également à se procurer artificiellement une plus intense joie de vivre ou du moins l’oubli momentané de tout ce qui peut la gèner et l’étouffer. 3
Mais de tous ces excitants il en est deux qui présentent un très grand intérêt car ils se partagent à peu près exactement le monde: c’est l’alcool et l'opium. Au premier, l’Europe et l’Amérique, au second la vaste Asie. Ces deux grands empires, qui divisent l’humanité en deux puissances presque égales comme étendue de territoire et comme
nombre de sujets, après avoir grandi séparément
en Orient et en Occident, viennent de se heurter et de se pénétrer réciproquement faute d’assez de place sur notre globe. Nous assistons depuis quelques années à cette lutte entre ces deux fléaux impitoyables. Lequel l’emportera ? Se détruirontils mutuellement ou, solution plus vraisemblable, tous les deux règneront-ils ensemble ? ainsi s’achèverait plus vite leur œuvre dévastatrice..… Pour l’un du moins, nous ne connaissons déjà que trop l'étendue de ses ravages, malgré tant de généreux efforts de tous côtés où l’on lutte sans trêve pour arrêter ses rapides progrès et, en ce qui concerne l’alcool, tout a été dit et écrit. Mais sur l’opium, que sait-on ? rien, ou bien peu de chose, malgré que cette question commence depuis quelque temps à captiver l'opinion publique ; si tout le monde en parle, très rares sont les personnes possédant sur ce sujet des notions précises et complètes. Nous verrons cependant que l’opium n’est pas moins digne d'attention que l'alcool, non seulement par ce caractère mystérieux qui a séduit tant d'esprits curieux, par la violence et la tyrannie qu’il exerce sur ses ferventes victimes, mais surtout par la somme colossale des intérêts éco-
nomiques et sociaux qu’il meten jeu en ce moment,
Il est même extraordinaire que, pendant si longtemps, nous ayons ainsi ignoré la marche envahissante de ce poison en train de conquérir les régions les plus populeuses de la terre ; ce n'est que lorsqu'il a débarqué dans nos ports, lorsqu'on a vu briller les premières lampes des fumeurs dans nos capitales que soudain l'intérêt de cette question est apparu.
D'où est venue cette étrange fleur du pavot et à quel moment les hommes ont-ils découvert ses mystérieuses propriétés ? Dans quelles lointaines vallées suinte au coucher du soleil ce suc qui s’écoule par les blessures faites à la tête de la plante et la nuit seulement, comme si, consciente de tout le mal qu’il fera, elle avait peur de le distiller au grand jour ; comment, après des préparations compliquées, deviendra-t-il la « divine drogue » ; par quelles routes celle-ci circulera à travers le monde et quelle somme de capitaux et de travail elle mettra en mouvement sur son passage; se rendre compte de son importance économique ; analyser son action intellectuelle si subtile et mesurer jusqu'où vont ses ravages physiologiques au fur et à mesure qu’elle imbibe plus profondé-
ment l’organisme du fumeur ; enfin, examiner
quelle réaction de l'opinion publique, quelle action législative, quels courants internationaux, a faitsurgir ce qu'on appelle «la question de l’opium», — voilà le très vaste programme dont cette étude ne donnera qu'une très pâle esquisse.
Peut-être alors arrivera-t-on à cette conclusion imprévue que si de ces deux fléaux, l’alcool et l’opium, l’un doit absorber l’autre, mieux vaudrait encore dans cette sombre alternative que ce soit ce dernier qui l'emporte et règne sur l'humanité puisque toujours il lui faudra un excitant.
L’opium est moins dégradant pour l'individu, moins dangereux pour autrui, et il y a certes bien loin entre la vision du fumeur au visage affiné, aux gestes mesurés, au regard profond, distant, allongé dans le cadre artistique d’une élégante fumerie et s’abandonnant à cette étrange griserie cérébrale del’opium qui l’emporte dans un voyage immobile vers les rives de quelque lointain mirage où l’on ne peut aborder,mème en songe, que sur les flots légers de la fumée enchanteresse — et le répugnant spectacle de l’ivrogne titubant dans les rues sous les huées des enfants ou vautré dans ses vomissements au fond d’un cabaret hideux.
Le fumeur immobile et muet savoure son vice,
renfermé en lui-même et indifférent aux autres, alors que le buveur d’alcool gesticule grotesquement, pérore en bégayant au milieu de ses camarades et les excite par son exemple. Aussi le fumeur ne fait-il de mal qu’à lui-même tandis que alcoolique en fait encore plus à autrui et l’on sait quelle est l’énorme proportion des crimes dus à l'influence de l'alcool: ce sont les plus ignobles, les plus féroces dont les détails répugnants remplissent ious les jours les journaux.
Ce n'étaient pas des fumeurs d’opium, celte bande de mineurs ivres qui,ces jours-ci, en Pennsylvanie, imaginèrent comme distraction, un soir au sortir du cabaret, de crucifier un de leurs camarades et lui enfoncèrent sur la tête une couronne d’épines pour compléter la parodie sacrilège.
Si ces deux ivresses ont également à la longue des conséquences physiologiques funestes, leur caractère au moment mème diffère profondément : l’alcool est surtout un excitant physique et l’opium un stimulantintellectuel, de là leurs manifestations si différentes |!
L’alcoolique se plaît dans la compagnie grossière qui peuple les cabarets les plus mal famés
et ne goûte que cette gaieté bruyante et vulgaire