‹ L'OpiumChapitre 22 sur 32 · ESA · texte numérisé non relu

ESA

de ces tragiques victimes, hideusement rongées par la drogue, de ces effrayants « squelettes idiots », par contre on est très étonné d'apprendre que tel mandarin, esprit remarquablement cultivé, est luimême un fumeur invétéré. Innombrables sont les hauts dignitaires qui ne sauraient se priver, malgré tous les décrets impériaux, de fumer en cachette et de conserver cependant jusqu’à un âge avancé une action considérable sur leur pays et une valeur unanimement reconnue.

Il ne faut pas oublier que les fumeurs se comptent par millions et que, d’après les rapports officiels chinois eux-mêmes, près du quart des adultes de l’Empire le plus peuplé du monde fument l’opium, que les adeptes de ce vice se recrutent parmi les classes les plus cultivées et que par suite les ravages décrits plus haut, bien que très fréquents, il est vrai, restent quand mème l’exception pour les Orientaux.

Dans certaines régions l’opium est même le meilleur remède pour combattre les fièvres pernicieuses et les mortelles diarrhées de ces climats malsains.

On lui doit d’avoir, depuis la plus haute anti-

quité, calmé inlassablement la souffrance humaine,

Seul, il peut panser les blessures de l’âme en même temps que celles du corps. L’opium, s’il a été le plus vieux remède du monde, est encore denosjoursavec ses innombrables composés pharmaceutiques, l’un des plus grands auxiliaires de la médecine moderne.

Sydenham, l'illustre médecin du xvir siècle, écrivait: « Entre tous les remèdes dont le Tout-Puissant, qui est la source de tous biens, a fait présent aux hommes pour adoucir leurs maux, il n’en est point de plus universel ni de plus efficace que l’opium.. Il est si nécessaire à la médecine qu’elle ne saurait absolument pas s’en passer... »

Si les hommes ont transformé ce « remède divin » en un vice mortel on ne doit pas oublier que c’est eux qui en sont seuls responsables ; et même encore en le condamnant comme vice, il ne faut pas oublier que beaucoup, parmi ses pro-

pres victimes, le défendraient avec acharnement.

Lui seul en effet a su procurer au misérable

coolie en haillons, dans son infâme taudis ou sur sa pauvre jonque vagabonde, l'oubli d’une journée de misère et de fatigues, l’oubli surtout de lendemains semblables,et un bonheur et des jouissances auxquels il ne manquera que la réalité, . . ,

au réveil seulement !

Nous avons vu que c’est seulement depuis ces dernières années que l’opium est devenu, grâce au prodigieux développement des moyens de communication, un danger immédiat pour les peuples d'Occident.

Mais s’il a mis plusieurs siècles pour arriver jusque dans nos ports, c’est subitement, à la suite de quelques scandales retentissants, que l'opinion publique se passionna pour cette question de l’opium encore presque inconnu la veille et s’effraya en constatant tout à coup un jour que ce poison était déjà installé chez nous dans presque tous les grands centres de population.

Dans le monde entier tous les pays menacés

par la contagion rapide de ce mal asiatique, éle-

vèrent à leurs frontières des lois prohibitives pour arrêter la marche envahissante de l’opium et celui qui avait déjà pénétré fut impitoyablement traqué de tous les côtés.Les uns interdirent complètement son importation, sauf pour les usages médicaux, les autres se contentèrent de placer cette importation entre les mains de l'État seul avec une réglementation sévère pour la vente et la con-

sommation.

Mais le seul remède efficace c’était de remonter

à la racine du mal, c’est le cas de le dire, en arrachant les champs de pavots qui couvrent les vallées du Thibet, car à quoi bon recommencer à chaque récolte une nouvelle lutte contre ces milliers de tonnes du poison dangereux ? Aussi les centres de production eux-mêmes ne tardèrent pas à suivre ce mouvement et à attaquer les sources mêmes de ce mal d'Extrème-Orient. Certains ont entrepris la réglementation de ce vice, quelques-uns vont même jusqu’à tenter sa suppression totale, comme nous le verrons.

Il faut renoncer à étudier en détail ce mouvement presque universel contre l’opium car l’examen de toutes les législations qu’il a fait naître

demanderait plusieurs volumes.Nous devrons nous

contenter d’un résumé d’ensemble des premières mesures prohibitives qui propagèrent toute cette réaction dans le monde entier et sont la base de cette guerre législative si générale contre l’opium

celte fois. Puis nous étudierons en particulier cette

question de l’opium dans les pays producteurs et

grands consommateurs où elle a une importance vitale, c’est-à-dire plus spécialement en Chine, en [ndo-Chine, aux Indes Anglaises et Néerlandaises.

Nous verrons les efforts de ces pays pour se dé-. barrasser de la drogue empoisonnée, les résultats déjà obtenus, et ce qu’on peut attendre de la sincérité et surtout de l'efficacité de certaines de ces réformes. Peut-être alors constaterons-nous qu’il faut faire bien des restrictions au sujet des nombreux succès de cetle campagne proclamés avec une telle confiance par tant de personnes mal renseignées ou simplement trop enthousiastes |

En Angleterre le mouvement antiopioumique provoqué par la guerre de l’opium n'a cessé de s’accentuer. De nombreuses ligues se sont formées, dont la plus importante est « la Société pour la suppression du trafic de l’opium » fondée en 1874 par le grand philanthrope lord Shaftesbury : grâce

à leurs efforts persévérants,le gouvernement sous

la pression de l’opinion publique fut obligé d’agir contre ce commerce si fructueux pour sa colonie des Indes ; en 1891 la Chambre des Communes déclara à 30 voix de majorité l’importation de l’opium des Indes en Chine « moralement injustifiable», mais ce vote qui n’eut pas de résultat pratique fut renouvelé en 1906 et cette fois à l’unanimité; aussi en 1908 l’Angleterre acceptera cette réduction graduelle de 10 °/, dont nous parlerons plus loin.

Les colonies anglaises autonomes ne tardèrent pas à entrer dans ce mouvement de réaction : la Nouvelle-Zélande, elle, dès 1901, et l'Australie en 1904 adoptèrent des mesures rigoureuses contre toute importation et vente de l’opium.

Le Canada en 1908 vient de voter une loi prohibitive défendant l'importation et la vente de l’opium sauf pour les usages médicaux. Des commissions d'enquête sont nommées à Ceylan et à Macao pour réglementer l’opium, et en Birmanie la loi dès 1892 l'interdit complètement aux sujets Birmans, sauf à ceux qui fumaient déjà avant cette date et à la condition qu'ils soient enregistrés, les Chinois eux restant libres de fumer.

Les Etats-Unis commencèrent dès l'annexion

LA LUTTE CONTRE L'OPIUM ili

des Philippines cette lutte contre l’opium. Ils envoyèrent une commission d'enquête visiter tout l’Extrème-Orient pour juger des ravages de l’opium et, d’après ses conclusions en 1905, on interdit l’opium aux Philippines et les Chinois seuls eurent un délai de trois ans pour renoncer à cette habitude en leur appliquant pendant cette période une réglementation sévère, enregistrement forcé des fumeurs et dose journalière limitée ; enfin le 1* mars 1908 la drogue fut complètement prohibée. Les Américains furent eux-mêmes bientôt forcés de prendre les mêmes précautions chez eux: avec l’émigration chinoise les ports du Pacifique se trouvèrent très vite contaminés par l’opium, malgré l'interdiction déjà établie pour les sujets Chinois d'importer leur poison. A New-York seul on comptait plus de 5.006 fumeurs de race blanche et les fumeries se multipliaient. Aussi en 1909 le gouvernement vota pour les États-Unis une loi prohibitive absolue contre l’opium, sauf pour les usages pharmaceutiques, sous les peines les plus sévères.

Le Japon, le plus menacé par sa proximité de la Chine et, ayant pu se rendre compte assez tôt

du danger dès 1858, stipula dans un traité avec

Page 1