‹ L'OpiumChapitre 21 sur 32 · TENTE ES · texte numérisé non relu

TENTE ES

LA FUMERIEÉ 93

depuis tant et tant de générations qu’on ignore même leur âge.

Il paraît que l’opium n’est pas le même pour les vrais connaisseurs dans chacune de ces pipes: aussi ils en changent plusieurs fois dans une seule soirée. Mais c'est toujours le type classique sui- vant : un tuyau d'environ 0 m. 50 de long sur 3 c/m de large qui est complètement fermé par une rondelle à l’un de ses bouts ; à l’autre est placée une virole laissant une petite ouverture pour la fumée. Le fourneau en terre cuite est fixé à environ un tiers du tuyau du côté de l'extrémité fermée.

La partie supérieure de ce fourneau, plane ou légèrement convexe, est en général ronde ou hexagonale, d’un diamètre de 6 centimètres et percée au milieu d’un trou large à peine de un millimètre et demi.

Ce fourneau, tantôt cylindrique, hémisphérique, ou conique, mesure à peu près 3 centimètres de hauteur.

Les fumeurs sont couchés sur le côté gauche: de la main gauche ils liennent la pipe, et de la main droite ils puisent avec l’aiguille une goutte d’opium dans un petit pôt d’argent.

Ils présentent cette goutte à la flamme de la

lampe: elle grésille, foisonne,se boursoufle et menace de tomber, mais le fumeur la retient grâce à un mouvement de rotation continu qu’il imprime à l’aiguille en la faisant tourner sur elle-même entre le pouce et l’index.

Lorsque la pâte est ainsi devenue assez dense, on la retrempe dans l’opium pour en prendre une nouvelle dose qui se superpose à la première, et on recommence la même opération cinq ou six fois, jusqu’à ce que la boulette de chandoo au bout de laiguille ait la grosseur d’une très petite noisette; alors on la malaxe soigneusement contre la surface du fourneau, en la présentant souvent à la flamme pour la conserver molle, et on lui donne la forme d’un cône minuscule. Ainsi préparée on la pique sur l’orifice du fourneau et, en retirant brusquement d'un seul coup l’aiguille, on laisse la boulette d’opium transpercée et collée au fourneau.

La pipe est prête; le fumeur l’approche au-dessus de la flamme de la lampe, la boulette grésille, se consume; alors, en une longue, profonde et unique aspiration, il absorbe toute la fumée.

Cette préparation, parfois faite par des serviteurs indigènes, ne demande pas plus d’une minute à

un fumeur exercé.

On gratte le dross resté collé au fourneau, qu’on lave avec l’éponge, et on recommence.

Un fumeur invétéré fume ainsi jusqu’à 100 pipes par jour, mais la moyenne va de 30 à 60, et très rares sont ceux qui atteignent 150 pipes.

Tout cela s'opère dans le silence le plus complet, que trouble seul le grésillement de l’opium. Les fumeurs n'ont pas quitté leur position allongée et, sitôt la pipe fumée, ils retombent dans leur immobilité, la tête appuyée surle traditionnel coussin en cuir dur, de forme rectangulaire, pendant que leur voisin prépare à son tour sa pipe.

Eux s’abandonnent maintenant à la savante ivresse.

Si l’ivresse de l’alcool alourdit la pensée, embarrasse la parole et ramène l'homme vers la brute primitive, l'ivresse de l’opium, elle, au contraire, active les fonctions cérébrales, rend claires les idées les plus complexes, aisés les raisonnements les plus subtils, et pour les exprimer les termes exacts se présentent d'eux-mêmes.

Tout effort cérébral disparaît et la pensée s’élève vers les plus hauts sommets ou erre au gré des

rèveries les plus bizarres avec une facilité et une

lucidité extraordinaires.

Ce qui est remarquable, et cependant logique, c’est que cet effet de l’opium est en proportion directe du degré d’intellectualité du fumeur.

La mème goutte de chandoo procure aux fins lettrés chinois des jouissances intellectuelles qui resteront toujours inconnues aux misérables coolies qui fument à côté ; car l’opium augmente encore les différences de valeurs qui séparent les hommes alors que l’alcool tend à les abaisser tous au même degré inférieur.

Pour obtenir les divers degrés de l'ivresse alcooliqueil n’y a qu’une question de quantité, alors que quelle que soit la dose, les effets intellectuels de l’opium ne seront jamais les mêmes. Comme excitant, il ne peut naturellement agir que sur les sensibilités et les connaissances déjà existantes, et moins il trouvera d’éléments, moins grande sera son action. Dans ces conditions, une analyse des effets de l’opium très délicate et juste pour l’un sera fausse pour la plupart des autres.

Cependant, en général, après les premières pipes, quand on s’est peu à peu habitué à cette atmosphère et à ce cadre étranges, qui d’abord retiennent l’attention, on se renferme en

soi-même en éprouvant un profond désir de

calme, de tranquillité absolue de tout son être.

La sensibilité des sens se trouve considérablement accrue (c’est pourquoi toute lumière vive est sisoigneusement interceptée dans les fumeries), on perçoit avec une merveilleuse précision les bruits les plus légers, les plus lointains même. Si leur intensité augmente, très vite ils deviennent une fatigue, une exaspération, puis une véritable souffrance pour le fumeur, et cela est vrai pour le bourdonnement d’un moustique, pour le battement d’une montre, pour le grésillement de l’opium.

Encore quelques pipes et si la perception des sons devient encore plus aiguë, par contre elle est moins exaspérante maintenant; les nerfs se détendent, la volonté s'en va, la pensée semble se détacher de notre corps encombrant, se séparer à mesure du cerveau qui la produit, on a l'étrange sensation de s’extérioriser, de flotter au-dessus de son « moi » et même l'angoisse curieuse de ne pouvoir peut-être plus jamais y rentrer... alors on comprend qu'il peut exister une âme distinete de la matière et qui n’est pas emprisonnée, elle, par les notions de la pesanteur, du temps et de l’es-

pace, on se rend compte alors de cette immense

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illusion qu'est peut-être en effet le monde extérieur.

On est surpris soi-même de cette lucidité de l’esprit, de ses enchaînements serrés et de ses déductions imprévues, de la façon nouvelle de concevoir les choses et surtout de cette merveilleuse absence d'effort cérébral. On s’étonne, si l’on cause, de sa propre sagesse et de la profondeur des réflexions émises par les autres.

Encore quelques pipes et l’on arrive à cette béatitude heureuse du nirvana hindou; une inexprimable jouissance, un bien-être infini vous envahit peu à peu et tout mouvement devient impossible ; c’est la mort physique avec la survie intellectuelle.

On est indifférent à tout ce qui vous entoure et la nouvelle du plus grand désastre, comme celle du plus imminent danger personnel, ne présente aucun intérêt. L’on cite plusieurs cas de fumeurs assassinés sur leur natte sans avoir fait un mouvement pour se défendre, sans même avoir montré dans leur regard clair la moindre haine contre leur ennemi ou le plus léger regret pour la vie.

Plus tard enfin, l’esprit lui-même a la paresse de toute logique et se laisse parfois emporter dans

des cauchemars fantastiques empruntant leur vie

et leurs éléments aux objets environnants et toujours cette même impossibilité de remuer.

Cette torpeur est délicieuse et interminable, les sensations infinies, on voudrait ces merveilleuses heures toujours, toujours plus longues et pourtant jamais l’on ne s’endort....

Th. Quincey en parlant de cette ivresse s’écrie: « O juste opium, tu bâtis sur le sein des ténèbres, avec les matériaux imaginaires du cerveau, et avec un art plus profond que celui de Phidias et de Praxitèle. Du chaos d'un sommeil plein de songes, tu évoques à la lumière du soleil les visages des beautés depuis longtemps ensevelies et les physionomies familières et bénies nettoyées des outrages de la tombe... »

Et Beaudelaire, toujours à la recherche de sen-

sations rares, écrit :

L'opium agrandit ce qui n’a pas de bornes, Allonge l’illimité, Approfondit le temps, creuse la volupté,

Et des plaisirs noirs et mornes

Remplit l’âme au delà de sa capacité.

Si l’on a souvent exagéré les effets de l’opium, il n’en reste pas moins certain que cette habitude funeste a trouvé de fervents adeptes parmi les esprits les plus distingués, qu'en Chine les plus grands hommes d’État, les plus fins lettrés, les plus hauts dignitaires ont trouvé dans leur fumerie de telles jouissances que les décrets impériaux les plus sévères n'ont pu les faire renoncer à l’opium, eux bien moins encore que les pauvres habitués des fumeries publiques.

Ce goût devient très vite en effet un besoin tyrannique et l’organisme lui-même exige bientôt impérieusement, sa ration journalière d’opium ; si elle subit le moindre retard, des troubles se manifestent, rendant impossible toute occupation physique ou intellectuelle. Cet état spécial qui se traduit par une immense lassitude musculaire et intellectuelle, des sueurs froides, des vertiges, un malaise général, une intolérable angoisse, et qui se transforme bientôt en une pénible souffrance, c'est le « Guien », la maladie du fumeur privé à l'heure habituelle de sa pipe.

Ce qu'il y a de terrible, c’est que le seul remède.…. c'est le mal lui-même. Dès les premières

pipes, toutes les souffrances cessent comme par

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enchantement, à chaque nouvelle aspiration de la drogue mortelle, onsent par une sinistre ironie la vie rentrer avec elle, en même temps que le bienêtre et la lucidité de l'esprit.

Malheureusement ce calme n’est qu’éphémère et le dangereux poison ne pénètre que plus profondément.Sa tyrannie devient tous les jours plus despotique et bientôt sa victime s’abandonne, chaque fois plus incapable de lui opposer la moindre résistance. Des officiers, des fonctionnaires, lui consacrent tout leur temps et lui sacrifient santé, avenir et tous leurs devoirs envers eux-mêmes et la Société, perdent bien vite toute énergie, toute capacité, tout sens moral et mème tout sentiment de devoir et de responsabilité. Aussi pour satisfaire leur vice, ils ne reculeront pas devant le vol, la trahison et le crime, ainsi que de récents exemples sont venus le prouver.

Sans parler des causes célèbres et des scandales retentissants qui, comme celui d'Ulmo, ont ému l’opinion publique et provoqué ce mouvement de réaction contre l’opium dansle monde entier, combien d'histoires tragiques qui sont restées inconnues ou ont été soigneusement étouffées ?..…

La Revue Indigène raconte le fait suivant qui

prouve d’une façon saisissante quelle incapacité totale entraine l’usage de l’opium. Un lieutenant de vaisseau, un des plus jeunes et plus brillants officiers, en qui tous, chefs et subordonnés, recon-

naissaient un des chefs de l’avenir, est de quart,

debout sur la passerelle. Ilrève, le cerveau encore

embrumé par les fumées de l’opium. Tout à coup, à quelques encâblures, un grand navire se révèle qui vient droit sur lui.

« Je le voyais venir, a-t-il raconté, je savais quelle manœuvre je devais commander. Mais parler, remuer, agir. je ne le pouvais !! Heureusement, lui a manœuvré à ma place, il a passé à nous toucher... sans mall»

Le lendemain, cét officier était démissionnaire, il n’avait pas hésité entre son avenir, la gloire et lopium. : |

Les ravages physiques ne tardent pas à suivre la dégradation morale, l’insomnie devient constante, les fonctions digestives sont paralysées et l’opium reste le seul aliment possible. Le visage, ravagé, au teint de cire, porte les marques caractéristiques de ce funeste poison; les yeux s’enfoncent et deviennent rouges, hagards et vitreux ;les dents déchaus-

sées sont hideuses,un amaigrissement extrême rend

les fumeurs de véritables cadavres vivants aux activitésinertes, dont toutes les grandes fonctions vitales sont malades et qui ne pensent plus qu’à fumer, fumer toujours pour endormir leurs souffrances et oublier qu’ils se survivent encore. Ce sont, suivant une expression célèbre, les « squelettes idiots ».

On comprend alors le danger social de ce fléau lorsque des populations entières sont contaminées et que comme en Chine des millions d'hommes se débattent, englués peu à peu par cette drogue sombre, épaisse et odorante, dont la marée sans cesse montante recouvre les régions les plus fertiles et les plus populeuses du monde, paralysant toutes les forces morales et physiques et tarissant ainsi toutes sources dela production économique, pour ne laisser que la ruine, la souffrance et une mort souvent encore trop lente à venir.

Le D: Ernest Martin, médecin-major de la Légation de France à Pékin, écrit à propos de ces ravages de l’opium les lignes suivantes :

« Il devient un besoin incessant, tyrannique, c'est une sorte de physiologie nouvelle, morbide, qui se substitue au fonctionnement normal ; la désuétude progresse et, si on la supprime, la vieelle-

même est menacée. »

La victime a beau invoquer la maxime stoïcienne « vouloir c’est pouvoir »,elle demeure sourde à ses cris, vouée à une désagrégation fatale, elle assiste au naufrage de ses facultés intellectuelles et affectives. Ses ressources viennent-elles à manquer, elle se procurera la drogue par quelque moyen que ce soit, fût-ce au prix de sa dignité et de son honneur. Une fois étreinte par le vice moral, elle ne s'arrêtera mème pas devant le crime et celui-ci aura cela d'effrayant qu’ii pourra trouver grâce devant le dogme de l’irresponsabilité. Les abus de l’opium en font ainsi l’un des plusredoutablesfléaux :

C'est un poison de l'organisme, un poison moral, un poison social. »

S'il est vrai que l’opium est ce terrible poison, peut-être faut-il cependant faire certaines restrictions. Ces ravages sont bien tels pour tousles Européens qui contractent en Extrème-Orient cette dangereuse habitude, s’ils n'arrivent pas à réagir à temps, mais les eflets de l’opium ne sont pas aussi désastreux sur les Orientaux qui semblent plus capables de supporter ce poison presque héréditaire chez eux. L’opium brûle moins vite leurs cerveaux et leurs organismes indolents, et sion ren-

contre en effet en Chine surtout de nombreux cas

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