PARIS E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRIE DE LA SOaÉTÉ DES GENS DE LETTRES
PALAIS-BOTAL, 15, 17, 19, GALRRIR D'ORLiANS
Droits de traduction et de reproducllon réservés.
Cette nouvelle série de notes sur les Cinq forme F la seconde partie des souvenirs que j'ai publiées sous ce titre : Histoire d'un parti.
En réunissant, sous des titres différents, ces fragments qui constituent pourtant un seul et même 1 tout, j'ai voulu indiquer plus nettement la double action exercée par les Cinq., Avant la promulgation des décrets du 24 no- ' ïcmbre 1860, les Cinq, plus particulièrement frappés 1 des entraves qu'apporte, à leur parole et à leur inik liatîve, une réglementation étroite imposée par un f gouvernement jaloux, ne cessent de revendiquer, (Aur le Corps législatif, les droits et les préroga- I tivcs qui sont les apanages naturels d'un pouvoir ^iasu du suffrage universel.
Pendant cette période, leurs réclamations pren-
fcnent toutes les formes; tout leur devient un pré-
; de saper par la base le régime de passiveté et
I silence auquel est condamnée l'assemblée qui,
lurtant, d'après la Constitution, vote les luis et
. On leur refuse le droit d'interpellation; ils
1 emparent de force, en faisant du budget une
ïrpellation permanente, et de la loi du contingent,
I moyen d'amener le gouvernement à s'expliquer
sur les tendances, obscurcies à dessein, de sa politique extérieure. En toute occasion, ils s'attachent à montrer à quelles absurdités conduit le refus, Eût au pouvoir législatif, d'amender les lois soumises à son examen.
Quand l'Empereur Napoléon III se décide enfin à étendre les prérogatives du Corps législatif, il ne fait que confirmer et que régulariser l'état de choses qu'avait créé l'action persistante des Cinq. Le rétablissement de l'adresse est le couronnement de leurs efforts.
A partir des décrets du 24 novembre 1860, l'attitude des Cinq se modifie. Le vote d'une adresse leur impose de nouveaux devoirs. Ils ne peuvent plus se borner à une guerre de ruses et d'escarmouches ; il faut qu'ils prennent corps à corps le régime, qu'ils en signalent les dangers, qu'ils donnent une forme plus nette à leurs revendications et qu'ils exposent leur programme de gouvernement.
A côté de ce petit groupe, d'ailleurs, tend à se former un groupe plus étendu, quoique moins compact, composé de députés indépendants, proclamant leur dévoueinent et leur fidélité à la dynastie, et déclarant que le moment est venu de rentrer dans la vérité du système parlementaire. En désaccord avec les 90, sur la politique à suivre, les Cinq ne pouvaient s'empêcher de les considérer comme des auxiliaires utiles, quand il s'agissait de restituer au Corps législatif une influence légitime sur les actes du gouvernement.
C'est surtout par leurs amendements à l'adresse
que, pendant cette seconde période, se fit sentir Vaction des Cinq, et c'est, par là surtout, qu'ils ont laissé une trace profonde dans l'histoire de notre temps. J'accepte pour leur compte le jugement qu'a porté sur eux le Siècle dans un article consacré, il y a quelques mois, à Ernest Picard :
« Les Cinq parlèrent toujours le langage d'hommes de gouvernement. Au lieu de se laisser entraîner à ces exagérations qui sont des armes de combat, utiles pendant la lutte, mais embarrassantes le lendemain du succès, ils ne soutinrent jamais que des doctrines dont ils étaient prêts à faire l'application le jour où ils prendraient le pouvoir. »
C'est bien là, en effet, ce que recherchèrent avant tout les Cinq, et c'est pour cela que leur opposition a réussi.
Les souvenirs que je publie aujourd'hui embrassent la période qui va du i^ janvier 1861 au i^ juillet 1863.
Les élections de 1863 marquent la fm de l'existence des Cinq. Mais bien que le groupe ait disparu devant une opposition devenue plus puissante, son influence n'a cependant pas péri : c'est leur programme qui finit par être adopté par l'Empire; c'est de leurs idées que s'inspirent encore aujourd'hui les républicains sincèrement libéraux.
Alfred DARIMON.
Paris, le 31 décembre 1885.
1er janvier 1861.
Nefftzer a obtenu la récompense des complaisances qu'il a montrées vis-à-vis des circulaires de M. do Persigny; on lui a accordé l'autorisation qu'il sollicitait de publier un nouveau journal quotidien.
Dans les conditions un peu effacées où se trouve la Presse y depuis que Solar en a prit la direction, ce sera là une concurrence redoutable ; Nefftzer a toutes les qualités requises pour faire réussir un journal. Ce n'est pas un esprit de haute envergure; mais il est très instruit, il a beaucoup de flair, il sait ce qu'il faut au lecteur. Son ambition, il me l'a dit souvent, serait de faire « le Journal des Débats de la Démocratie. » Il y parviendra, car il a le goût de la saine philosophie et de la bonne littérature.
C'est en réalité Nefftzer qui, de 4854 à 1857, a su maintenir la Presse à son rang. M. de Girardin avait en effet abandonné la rédaction bien longtemps avant qu'il eût cédé ses parts de propriété à la Société
l'opposition libérale sous l'empibk
Millaud. Et cependant la situation n'était pas des plus commodes. Millaud avait eu la malencontrease idée de placer le journal sous le patronage du Palais- Royal, et la première garantie que le Prince Napoléon avait exigée, c'était la démission en blanc du rédacteur en chef.
Le départ de Nefftzer, à la suite d'un désaccord entre le Prince et lui, a été pour la Presse un véritable désastre. Après avoir été frappée d'une suspension de deux mois, elle a subi, dans sa rédaction, les fluctuations les plus diverses. Quand, en 1859, Nefftzer a été rappelé au journal par Solar, qui venait d'en expulser Guéroult et sa bande saint-simonienne, les conditions étaient absolument changées; les traditions du journal avaient subi trop d'interruptions pour pouvoir être reprises. Nefftzer a senti bien vite que sa place n'était plus là. J'ai reconnu son tact habituel dans le moment qu'il a choisi et dans les moyens qu'il a employés pour créer un nouvel organe, où il pourra faire ce qu'il lui était impossible de réaliser à la Presse.
Quelles seront les doctrines du nouveau journal? On me raconte que, dans la demande qu'il a adressée au ministre de l'intérieur, Nefftzer s'est déclaré « étranger à toute préoccupation de parti ». Cela ne m'étonne pas de la part de l'habile journaliste qui, à force de finesse et de sous-entendus, a réussi à donner le change sur ses véritables opinions aux lecteurs aussi bien qu'au gouvernement. Dans ses épanchements intimes, Nefftzer ne m'a jamais dissimulé que son idéal était la monarchie constitutionnelle et
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l'opposition libérale sous l'bmpirs
qu*il professait une grande admiration pour M. Guizot. C'est même, parce qu'il a commis Timprudence de laisser entrevoir un jour de quel côté allaient ses sympathies, quMl s'est brouillé avec le Prince Napoléon.
Solar a témoigné à sa manière sa mauvaise humeur de la résolution de Nefftzer ; il a décoché contre le Bulletin du jour un trait qui atteint son collaborateur directement en pleine poitrine. U proclame que le Bulletin était « un pauvre bohème qui s'était glissé « dans les journaux quotidiens à la faveur de l'absence « des grandes polémiques et des hautes discussions. »
Cette définition dédaigneuse a dû blesser profondément Nefiftzer qui doit sa réputation de journaliste en grande partie au talent vraiment remarquable qu'il a déployé dans la rédaction du Bulletin du jour de la Presse.
L'épigramme de Solar est très âne, mais elle est injuste. Nefftzer n'avait pas inventé le Bulletin, Il l'avait reçu des mains de M. Emile de Girardin ; seulement il l'avait tiré de son insignifiance ; il avait élevé un simple exposé des faits à la hauteur d'une page d'histoire quotidienne.
Solar a trop obéi à ses nerfs, qui sont, à ce qu'il parait, très sensibles. Dans le moment même où il jette le Bulletin à la borne, la presse officielle le ramasse. Le Moniteur universel annonce, en effet, qu'il publiera désormais un Bulletin donnant le relevé des nouvelles du jour, à l'instar des journaux quotidiens.
2 janvier 1861.
(Fragment (Tune kitre à P.-J. Proudhon.)
Paris, le 2 janvier 1861.
... Je voulais vous adresser, avec mes compliments de bonne année, mes félicitations au sujet du décret qui lève votre exil; mais je suis en proie à des névralgies intenses qui m'ôtent toute force de parler et d'écrire. Mon mal me laissant quelque répit aujourd'hui, j'en profite pour vous exprimer le plaisir que j'ai éprouvé en. apprenant la mesure dont vous avez été l'objet. Il y a longtemps que Machiavel Ta 'dit, et il en parlait par expérience : l'exil est malsain, l'esprit en souffre comme le corps. Aussi, bien que j'eusse voulu voir cesser votre absence, non point par le bon plaisir impérial, mais par un acte de justice, je ne me réjouis pas moins de ce que les portes de la patrie se soient rouvertes pour vous. Là-bas vous n'étiez qu'un saint dans une niche; ici vous serez un acteur dans le grand drame, et franchement cela vaut mieux pour vous.
Après une petite ébuUition d'esprit public provoquée par le décret du 24 novembre, nous sommes rentrés dans le calme plat. La presse est redevenue ce qu'elle était auparavant, insignifiante et nauséabonde. Si Ton pouvait mettre en doute l'abaissement produit dans le niveau des idées par le régime auquel la France est soumise depuis dix ans, il suffirait, pour faire toucher du doigt la chose, de la polémique à
t'(ffPÛSIT10N LISÉHALS SOUS l'eUPIRE
laquelle a donné lieu le fameux df'icret du 24 novembre. Jamais il ne s'est débité autant d'ineries; jamais les journaux n'ont fait preuve de plus de servilité et de plus de soumission au pouvoir. Ce que le public a vu est bien triste, mais ce qui s'est passé derrière le rideau est ignoble. Quand le moment de raconter certains faits sera venu, on verra ce que vaut aujourd'hui cette presse française, autrefois l'orgueil de notre pajs. maintenant placée entre l'enclume de la police et le marteau de la coulisse.
Savez-vous que Mirés a été sur le point d'avoir entre les mains tous les grands journaux de Paris/ Il a à lui et à une Société dont il est le gérant, le Pays et le Constitutiotmel ; il a des intérêts dans le Siècle; il possède une part de propriété de VOpitiion nationale; il a des amis aux Diibats; il dirige le Journal des Chemins de fer, et il subventionne, ditnDn, le Courrier du Dimanche. Je ne parle pas de la Presse. Solar et lui ont trop d'intérêts communs pour ne pas s'entendre, malgré quelques petites brouilles passagères. C'est là le grand argument à faire valoir contre le maintien de la loi sur la presse. Personne ne s'en est avisé, par la raison toute simple que Mirés ne l'eût pas souffert, et qu'il n'est pas 'd'usage que les loups se mangent.
Vous êtes, m'a-t-on dit, fort incrédule à l'endroit des conséquences libérales qu'on a voulu tirer du décret du 24 novembre. Vous faites sagement. Je connais l'histoire de ce décret; ce S(>ra une immense mystification. J'en suis encore à comprendre pourquoi le parti libéral lui a fait un si favorable accueil.
La seule explication que j'en trouve est celle-ci que je vous donne pour ce qu'elle vaut :
Le parti libéral est, depuis l'expédition d'Italie, un composé de tous les débris du parti conservateur, qui a vu, avec épouvante, FEmpire se lancer dans des aventures pseudo-révolutionnaires. Dans l'espoir de le retenir, il a demandé à TEmpereur la direction de la politique générale. Comme l'Empereur et le parti conservateur ont et auront encore longtemps besoin l'un de lautre, on a passé un compromis; on a un peu étendu les prérogatives du Sénat et du Corps législatif, à condition que l'Empereur abandonnerait ses attaches révolutionnaires. Le décret du 24 novembre, que la session dernière avait rendu nécessaire, couvre donc, non un pas en avant, mais un recul. Tous les indices que je recueille tendent à prouver que mon interprétation est la vraie. Les éloges, adressés à . l'Empereur par les Orléanistes à propos de ce décret, montrent que les sympathies dynastiques sont bien moins fortes chez eux que la peur de la Révolution. On a fait, dit-on, des avances à M. Thiers, pour qu'il consentît à accepter une candidature aux prochaines élections. Cela seul suffirait pour indiquer ce que valent ces prétendues réformes.
Quoi qu'il en soit, la prochaine session sera curieuse. Les ultra- catholiques fourbissent leurs épées, les protectionnistes se préparent à pourfendre le traité de commerce...
Alfred Darimon>
13 janvier 1S61
Nefftzer a quitté la Presse pour s'occuper exclusivement de son nouveau journal le Temps. Dès le lendemain, on est venu m'oflfrir de reprendre ma place à la Presse.
•Tai répondu à Tofflcieux qui s'était chargé de cette commission que Solar, il y a dix-huit mois, s'étant opposé à ma rentrée à la Presse^ je devais continuer à m'abstenir jusqu'à ce que Solar lui-même m'eût fait savoir qu'il avait changé de sentiment à mon égard.
Une heure après, je recevais de Solar un billet ainsi conçu :
Monsieur,
Je Yoas attenderai demain à onze heures.
Recevez Tassurance de ma considération très distinguée.
F. Solar.
J'ai été exact au rendez-vous. Au milieu des splendeurs de l'hôtel de la rue Saint-Lazare, j'ai retrouvé le confrère que j'avais connu autrefois au dîner de la rue Lepelletier et à la tribune des journalistes. Il a mis, dans ses manières, tant d'abandon et de bonhomie que je n'ai pas eu le courage de lui demander compte du jugement sévère qu'il avait naguère porté sur moi.
Nous avons causé plus d'une heure en bons camarades, mais je n'ai pas tiré grande lumière de cette conversation. Il m'est fort difficile de démêler quelle est la ligne politique de mon rédacteur en chef. J'ai cru m'apercevoir qu'il avait une tendance à aller vers les partisans exclusifs de la monarchie consti-
tutionnelle. Il m'a beaucoup parlé de M. de Morny; il paraît connaître la part que notre président a prise aux réformes du 24 novembre.
Il a été convenu que je donnerais le plus tôt possible mon article de rentrée.
J'ai écrit à OUivier pour lui annoncer le résultat de mon entrevue avec Solar, et pour le prier de demander à nos amis, s'ils étaient d'avis que je prisse part à la rédaction de la Presse. Il me répond :
Mon cher ami,
Je ferai ce que vous désirez, et nos amis pensent comme moi que TOUS faites bien de rentrer à \b. Presse et d'y rester tant qu'elle conservera l'alliïre nette et loyale qu'elle a, ce qui, j'espère, sera toujours.
Nous devons saisir avec empressement toutes les occasions d'agir avec efficacité pour obtenir la liberté, le seul desideratum actuel et pratique; immédiatement.
D'ailleurs, ainsi que je vous l'ai écrit, j'ai ftiit ce que j'ai dû pour
aider au résultat que vous m'annoncez.
Tout à vous,
Emile Ollivier.
Samedi.
OUivier m'avait en effet écrit hier : « Je crois avoir » donné un coup de collier efficace pour votre rentrée » à la Presse. » Je ne sais quelle démarche Ollivier a pu faire ; Solar ne m'a pas dit un mot de lui ni de son intervention.
14 janvier 1861.
Proudhon m'informe qu'il a fait usage de la dernière lettre que je lui ai écrite :
Je l'ai trouvée si conforme à ma propre manière de voir, me dit-il, que j'en ai fait une longue citation pour le bulletin de ma onzième livraison. Cela ne m'empêche pas de penser, et je pense que
l'opposition mbérale sous l'empire 13
vous partagez cet avis, qae si le dessous des cartes est ignoble à codnaitre, les causes majeures dont la pression a déterminé tout à la fois l'agitation conservatrice et les décrets impériaux n'en sont pas moins sérieuses, et que si, en déflnitive, des intrigants mènent la France, ils sont menés à leur tour par les événements. C'est ce qui me fait prendre en considération le décret et ma propre amnistie, et qui me fera rentrer en France dès que je le pourrai.
Proudhon a en effet reproduit une partie de ma lettre dans la onzième livraison de la Philosophie populaire^ qu'il publie à Bruxelles. Il Ta fait suivre des réflexions suivantes :
Cette lettre confirme ce que nous disions, il y a six semaines, dans le Postscriptum de notre dernier bulletin, savoir : que les conces* sions contenues dans le décret du 24 novembre se réduisent, quant à ieor teneur, à fort peu de chose; qu^aucune garantie ne les accompagne, et qu'en conséquence, il y a lieu pour la Démocratie de se tenir dans une réserve extrême; mais en peignant le désarroi et les terreurs du parti réactionnaire, l'auteur de cette lettre reconnaît comme nous l'influence des causei supérieures qui obligent le gouvernement impérial et la réaction à se rapprocher du berceau du libéralisme. Aussi conclut-il k la nécessité de reprendre la parole. QuMmportent en effet les turpitudes au milie;i desquelles s'agite la vieille politique? l\ n'en reste pas moins vrai que l'Empire, tout en gardant 1 immobilité, a fait positivement demi-tour à gauche, et que nous n'avons rien de mieux k (aire que de répondre au signal, dussions-nous, pour la troisième fois, comme cet ancien, nous faire renvoyer aux carrières.
Cette lettre de Proudhon m'a été apportée par un ancien représentant du peuple, M. Auguste-Abraham Rolland, condamné contumace du 13 juin. <c Rolland, » m'a écrit Proudhon^ était à peu près le seul Fran- » çais, avec Madier, que je visse à Bruxelles. Je crois » que si vous avez besoin quelquefois d'une couver- » sation politique à cœur ouvert, vous pouvez vous » adresser à lui comme à un de nos anciens amis du » Peuple. »
14 l'opposition libéralk sous l'empire
Rolland m'a plu tout d'abord. Je ne sais ce qui adviendra de notre liaison commencée sous d'heureux auspices. Afin de mieux témoigner de son désir d entretenir avec moi de fréquents rapports, il est venu se loger à ma porte.
17 janvier 1861,
Le prince Napoléon veut faire sa rentrée dans la vie politique. Il y a eu aujourd'hui, au Palais-Royal, un dîner auquel avaient été invités MM. Thouvenel et de Forcade La Roquette. Le reste des convives se composait d'artistes et d'hommes de lettres.
Le Prince m'a parlé au fumoir d'un journal qu'il voudrait publier. Ce journal, qui aurait pour titre F Humanité, paraîtrait trois fois par semaine. Il aurait un caractère philosophico-économique. On prendrait pour base du programme le self-government et la nécessité de développer par tous les moyens l'initiative individuelle.
Ces idées chez le Prince sont sincères. Il saisit toutes les occasions de les développer ; elles constituent véritablement le fond de ses doctrines politiques ; elles se rapprochent beaucoup de celles que j'ai constamment professées depuis douze ans. J'ai cru néanmoins devoir décliner l'oflfre qui m'était faite par le Prince de prendre la direction de r Humanité.
Je ne crois pas aux collaborations princières. Le Prince est certainement l'esprit le plus libéral que je connaisse. Mais il y a des exigences de situation qu'il est forcé de subir et auxquelles il est tenu de subordonner toutes ses pensées et tous ses actes. La raison
d'État domine la raison des princes. Un prince peut être, pour son compte et dans son for intérieur, un philosophe, un métaphysicien, un humanitaire. Dans sa vie publique, il est enchaîné au règne. Avec un prince, on ne jouit d'aucune liberté.
Les ministres s'habituent difficilement au nouveau régime. Il a été décidé qu'on donnerait aux Chambres un recueil de pièces diplomatiques sur la politique extérieure. M. de Thouvenel nous a dit que le choix de ces pièces Tavait mis dans un cruel embarras. On a complètement perdu le fil des habitudes parlementaires. La direction politique des affaires étrangères a envoyé au cabinet du ministre une masse énorme de documents. D faut trouver là-dedans ce qui peut être communiqué aux Chambres. C'est un travail entouré de mille difficultés, car on s'était habitué à considérer les dépêches comme des pièces qui ne devaient jamais être publiées. Les bureaux ne savent s'arrêter à rien.
4 février 1861.
Ouverture de la session législative.
On attendait avec une certaine impatience le discours du trône. L'Empereur seul pouvait fixer toutes les incertitudes sur le sens et la portée des réformes du 24 novembre. Au lieu de donner des explications précises, Napoléon III s'est jeté dans une longue et obscure comparaison entre la Constitution de 4852 et la Charte de 4830.
Ayant ainsi exposé en termes brillants une thèse de législation comparée, l'Empereur croit bien certaine-
16 l'opposition libérale sous l'ëmpibe
ment avoir terrassé ses adversaires. Il se trompe; l'avenir lui prouvera qu'il est resté, dans ses conclusions, bien au-dessous des exigences de v l'opinion publique^ Son discours n'est, au fond, qu'une critique du régime parlementaire, çt c'est précisément vers le régime parlementaire qu'on l'entraîne, sans qu'il paraisse s'en douter.
A la salle des conférences, la portée philosophique du discours de l'Empereur a passé inaperçue. On ne s'entretenait que de certaines déclarations ayant un caractère essentiellement pacifique. On commentait beaucoup la phrase :
Ma ferme résolution est de n'entrer dans aucun conflit où la cause de la France ne serait pas basée sur le droit et la justice.
Les budgétaires s'attachaient plus particulièrement à l'aveu qu'il y a, dans les recettes, im déficit de 90 millions.
Les allures du Corps législatif sont bien changées depuis la session dernière. Ce sont les députés dits indépendants qui tiennent maintenant la tête. Il me paraît qu'il se forme un groupe puissant ayant des tendances tout à la fois parlementaires et libérales.
^5 février 1861.
Le discours de M. de Momy est un long et lumineux commentaire des décrets du 24 novembre. Notre président était mieux placé que personne pour en indiquer le sens, puisqu'il a été le premier inspirateur des réformes.
M. de Momy a fait une confidence qui a une grande valeur ; il a rappelé les paroles que l'Empereur a pro-
noncées au Conseil, lorsqu'il a fait connaître ses intentions • Il aurait dit :
« Ce qai nuit à mon goavernement, c'est Tabsence de publicité et de contrôle. C'est là ce qui favorise la calomnie et engendre les pré- Tentions. Je ne veux que le bien; je n'ai, dans le cœur, que des intentions honnête^;. Mais je (fuis me tromper. C'est pourquoi je veux connaître l'opinion du pays par l'organe de ses députés, après qu'ils anront examiné mes actes. »
Il y a deux phrases du discours de M. de Momy qui sont à l'adresse des Cinq.
10 Un amendement politique sérieux trouvera toujours cinq membres pour l'appuyer. »
Nous avons pris bonne note de l'avis.
^ Bien que cette enceinte contienne des opinions diverses, j'ose affirmer qu'il n'est pas une fraction de cette assemblée qui n'ait accepté ces réformes libérales, loyalement, sérieusement, comme d'honnêtes gens doivent le faire, et loin que ces concessions puissent devenir une arme aux mains des partisans d'une liberté plus étendue, tout me porte à croire qu'elles ne sont qu'un gage de conciliation qui les satisfait et les rapproche. >
Le conseil était inutile. Nous avons tout intérêt à nous montrer prudents et modérés. Nous ne devons pas eflfaroucher ceux des membres de la Chambre qui se montrent disposés à s'affranchir des influences officielles.
7 février 1861.
Election des secrétaires.
M. de Morny aurait désiré que, suivant un usage adopté dans toutes les assemblées, on choisît un membre de la minorité pour faire partie du bureau. M. Jules Brame avait été désigné par lui comme devant représenter le groupe des députés indépendants.
M. de Morny n'est pas parvenu à triompher de certaines répugnances ni à empêcher une petite intrigue qui a paralysé son bon vouloir.
Jérôme David voulait être secrétaire. Il cherche à prendre rang dans la majorité, et il s'est mis en tête de devenir un de ses chefs. Le poste de secrétaire est pour lui un marchepied. Il a fait agir toutes sortes d'influences contre la candidature de Jules Brame.
Il a fallu trois tours de scrutin pour faire passer le nom de Jérôme David. Au premier tour, il n'avait obtenu que78 voix, il a été nommé au troisième tour par 73 voix seulement.
Jules Brame a obtenu successivement 69 suffrages au premier tour, 72 au second tour, et SI seulement au troisième.
9 février 1861 .
A propos de l'élection de M. de Monnecove dans le Pas-de-Calais, E. Picard s'est élevé contre le titre de candidat de V Empereur qu'avait pris le jeune député de Saint-Omer. Il a raconté qu'un de nos collègues avait cru pouvoir adopter le titre modeste de candidat des électeurs y et que cette qualification lui avait été interdite.
E. Picard plaidait ime cause gagnée d'avance; car le rapporteur avait exprimé le vœu que la désijgnation de candidat de V Empereur ne fût plus employée à l'avenir, « par respect pour le nom de l'Empereur qu'il » est fâcheux de voir mêlé à des débats électoraux. »
15 février 1861.
Le Corps législatif s'est réuni pour la première fois en comité secret.
La discussion a porté sur le projet relatif à la contrainte par corps ; elle a été fort intéressante ; elle a prouvé que les idées de la Chambre allaient bien au-delà du projet étriqué qu'a présenté le Conseil d'État. Mais le comité secret, cette invention bizarre due à M. de Momy, n'est pas du goût de tout le monde. M. Jérôme David Ta critiqué dans les termes les plus passionnés.
M. Jérôme David voit, dans le comité secret, une atteinte portée au privilège de la Chambre, qui consiste à discuter devant le pays, afin de pouvoir au besoin s'appuyer sur l'opinion. En discutant en comité secret ce que les députés doivent dire en face du pays, ceux-ci se privent de leur principal élément de force.
M. de Momy a défendu le mécanisme nouveau le mieux qu'il a pu. D'après les explications qu'il a fournies, le comité secret a surtout pour but de permettre aux commissaires du gouvernement de donner, sur les projets de loi, des éclaircissements qu'ils ne peuvent aller présenter personnellement devant chaque bureau. Avec l'ancien système, les bureaux étaient exposés à nommer des commissaires qui étaient en opposition avec le sentiment de la Chambre. Il en résultait des inconvénients que les précédentes sessions ont fait res sortir.
M. Jérôme David ne s'est pas rendu à ces raisons, n a fait toucher du doigt le vice du comité secret :
c II ne faut pas s*y tromper, a-t-il dit, cette direction première qu9 le gouvernement vous donnera pour la nomination des commissaires^ semble autant de pris sar la libre indépendance qui doit exister pour la nomination de ces commissaires. »
C'est là, en effet, tout le secret de la nouvelle régie* mentation. On espère que, par le comité secret, on pourra exercer une certaine pression sur la Chambre et ramener à nommer, dans ses bureaux» des commissaires moins disposés à faire obstacle aux projets élabores par le Conseil d'Etat.
La Chambre Ta compris tout de suite. Elle partage les défiances de M. Jérôme David. C'est là un rouage qui ne fonctionnera que pour la forme. Il n'atteindra pas le but pour lequel on l'a institué.
16 février 1861.
Hier, en ouvrant la Presse^ j'ai été fort étonné de lire à la première page une lettre adressée par M. Léon Walras à Solar où j'étais personnellement mis en cause.
M. Léon Walras est l'auteur d'une brochure dans laquelle il a essayé de réfuter les doctrines de Proudhon, et où il a uniquement réussi à prouver sa présomption et son ignorance. Il appartient à la rédaction de la Presse depuis le mois d'août de l'année dernière.
Dans sa lettre à Solar, M. Léon Walras critiquait vivement deux articles que j'avais publiés tout récemment sur la crise monétaire des États-Unis et sur l^lévation du taux de l'escompte de la Banque de France. Sa conclusion était que Solar devait opter
l'opposition libérale sous l'kmpire 91
le plus promptement possible entre M. Léon Walras et M. Darimon :
I Telle est, disait-il, exagérée plutôt qu*affaiblie, la différence entre
ropihion de M. Darimon et la mienne au sujet des crises et du taux
de l'escompte. Cette différence ne se reproduira plus sans doute,
quand on se sera prononcé hautement et ouvertement sur la marche
éeoDomique de la Presse, Aussi bien, est-ce vivement que je désirerais
roas voir élever dans la Presse, pour emprunter à la rhétorique du
journalisme une figure bien connue, le drapeau d'une économie poli-
tignequi fût véritablement et largement libérale, en même temps que
sincèrement et profondément démocratique. »
Ce procédé plus que leste m'a profondément blessé. Les critiqués pédantesques de M. Léon Walras m'auraient laissé insensible si l'on m'avait communiqué au préalable son incroyable lettre. Mais me jeter ce jeune sot dans les jambes sans me crier gare, cela ressemble fort à un affront public.
J'ai demandé des explications; je n'ai pu en obtenir d'acceptables. J'ai pris le parti d'écrire à Solar. Voici ma lettre :
Monsieur,
J'ai lu la lettre de M. Léon Walras.
Vous me permettrez de n'y pas répondre.
Je n^aime pas les polémiques entre les collaborateurs d'un même journal, et je ne m'y suis jamais livré qu'à mon corps défendant. Elles profitent rarement au public qui y voit, non point, comme on se plaît à le dire, une preuve d'impartialité, mais bien Tabsencc d'unité dans les vues et de tenue dans les idées.
C'est là un premier motif pour lequel je crois devoir m'abstenir. Il en est un autre qui me paraît plus décisif. Les objections que m^adresse M. Léon Walras, quelque place qu'elles y tiennent, ne sont que le côté secondaire de sa lettre. Au fond, il n'y a qu'une question qui l'intéresse, et c'est à vous qu'il la pose; il demande que vous vous prononciez hautement et hardiment < sur la marche économique de la Presse. »
Là est tout le débat.
22 l'opposition libérais sous l'empire
Vous conviendrez que ce n'est pas à moi quMl appartient de \^ trancher.
M. Léon Walras a raison de vous poser cette question. Je le lou9 d*avoir compris qu^équivoquer avec le public, est indigne d'im écrivain qui se respecte. Une mode s^est introduite parmi les écrivains politiques d'aujourd'hui, c'est d*admettre des formules élastiques sous lesquelles viennent s'abriter les partis les plus opposés. Il serait désastreux que cette contagion gagnât les publicistes qui s'occupent d'économie sociale; c'en serait fait de l'opinion publique dans notre pays.
Il est impossible que, M. Léon Walras et moi, nous puissions jamais nous rencontrer sous le même drapeau.
M. Léon Walras a débuté dans la carrière économique par une réfutation des idées qui ont toutes mes sympathies et qui composent ma foi politique.
M. Léon Walras appartient, malgré son extrême jeunesse, à cette vieille école d'économistes qui prétendent que la science peut se construire, abstraction faite de toute idée de morale et de justice.
J'appartiens, moi, à cette génération d'esprits chercheurs qui eMient au contraire que la science économique a pour objet de détermiattr le droit et de poser les bases de la morale.
Nous ne pourrons .jamais nous entendre. Ce n'est pas seulement sur la question des crises monétaires que les dissidences s'élèveraient entre nous, c'est sur tons les problèmes économiques que nous envisageons à des points de vue différents.
Dès lors à quoi bon discuter ?
11 n'y a qu'un point que je tienne à relever dans la lettre de M. Léon Walras. Je ne puis admettre qu il me classe parmi les esprits autorttaires. Dans la science comme dans la politique, j'ai toujours été du parti de la liberté. Le groupe de penseurs auquel je me rattache est trop connu pour qu*on puisse donner au public le change à cet égard.
Je n ai point, monsieur, le droit de vous dicter une ligne de conduite. Mais puisqu*il vous a paru bon que la lettre de M. Léon Walras fût mise sous les yeux des lecteurs de la Presse, je ne crois pas que vous puissiez vous dispenser de répondre à la question catégorique qu'il vous pose, et qu'après lui, j'ai le droit de vous poser à mon tour :
« Quelle est Téconomie politique de la Presse ?
Veuillez agréer, monsieur, Tassurance de mes meilleurs sentiments.
Alfred Darimon.
Cette lettre a produit uq effet immédiat. Solar a
l'opposition libéralk sous l'empire 33
compris que ma mise en demeure appelait une réponse claire et nette. Il s*est exécuté en galant homme. La Pre^ a annoncé dans ime note que « M. Darimon était » seul chargé de la partie économique du journal.» C'est Telimination sans phrases de M. Léon' Walras.
18 février 1861.
On a annulé les élections de la Haute-Savoie. Au ballottage, le préfet avait pensé, contrairement à la loi, que le scrutin ne devait durer qu'un jour. Chose singulière, personne n'avait réclamé ni parmi les électeurs, ni parmi les concurrents des candidats officiels. Aucune protestation n'était jointe au dossier.
n y a eu un petit incident qui a été diversement interiHrété dans la salle des conférences. M. Greffié de Bellecombe, qui siège sur les bancs supérieurs du côté droit, a demandé la parole. M. de Morny l'a prié de descendre de son banc. « Il y a, a-t-il dit, entre les » bancs inférieurs une place vide qui ressemble à une » tribune. »
On a conclu de ces paroles que M. de Morny était partisan du rétablissement de la tribune, a II ne man- D querait plus que'ça » à dit un des adversaires les plus achai?iés des réformes libérales.
25 février 1861.
Encore une élection annulée pour vice de forme. Afin de rendre éligible M. Dabeaux dans le département de l'Aude, qu'il a administré comme préfet, le gouvernement avait retardé les élections de trentecinq jours.
24 l'opposition ubéralk sous l'impire
E. Picard n'a pas laissé échapper cette nouvelle oc-* casion de flétrir le système des candidatures officielles. Il s'est établi entre lui et M. Billault> ministre* d'$tat, un débat d'un caractère assez piquant.
Picard a signalé les électeurs de Paris « comme ayant la bonne habitude de ne voter que le second jour, afin que leurs votes échappent à ces nuits périlleuses dont parlent les protestations. »
— Les électeurs du lundi ! s'est écrié M. Billault.
Le mot a été accueilli par une hilarité générale. Mais il restera.
J'ai dîné aujourd'hui au Palais-Royal. La brochure de Dupanloup et la catastrophe de Mirés ont fait tous les frais de la conversation.
Le Prince se prépare à prendre une part active à la discussion de l'adresse au Sénat. Il sera secondé par Piétri, qui^ à ce qu'il m'a dit, prépare un discours sur la vraie politique napoléonienne.
J'ai été nommé membre de la commission chargée d'examiner le projet de loi ayant pour objet d'exempter du droit de timbre et des droits de poste les suppléments des journaux, lorsque ces suppléments sont exclusivement consacrés à la publication des débats législatifs. C'est ma qualité de journaliste qui a déterminé le quatrième bureau à m'envoyer dans la commission.
2 mars 1861.
Comment le Siècle a-t-il eu la mauvaise chance d'omettre le passage de la séance du 25 février où il est question des électeurs du lundi ? Un pointu de la
droite, M. de RavineU a protesté contre cette omission, à propos du procès-verbal.
OUiviôr a dît que, d'après ce qu'il 'avait appris indirectement» l'omission était le résultat d'une erreur d'impression.
C'est fort bien, et je crois que l'afifaire n'aura pas de suite fâcheuses pour le Siècle. Cependant il est étrange que le Stëcle commette aussi souvent des ûuites d'impression de ce genre. Le gouvernement a regretté le mot de Billault ; il est déjà devenu un mot d'ordre. Je trouve que le journal de M. Havin a Tomission bien complaisante.
On fait courir des copies d'une lettre que l'Empereur aurait écrite au Prince Napoléon à propos de son discours au Sénat. On y lit :
Quoique je ne sols pas d'acord a?ec toi sur tous les points, je tiens à te féliciter des sentiments si noblement patriotiques que tu viens d'exprimer a?ec tant d'éloquence et de l'immense succès oratoire que tu as eu au Sénat.
Le fait est que le Prince Napoléon s'est révélé en cette circonstance non seulement comme un orateur puissant, mais comme un esprit politique de premier ordre.
5 mars 1861.
A propos de l'élection de M. Lubonis, dans les Alpes- Maritimes, M. Jules Brame, qui en demandait l'annulation, a fait une déclaration qu'on peut considérer comme le programme du groupe des indépendants :
« Ici, a-t-il dit, un intérêt de premier ordre doit tout dominsr, c'est l'utilité de faire cesser au plus tôt ^espèce de crise révolution-
96 l'opposition libérale sous l'kmpire
naire qui suit les graves changements politiques, de rentrer dans li voies régulières de l'ordre et de la liberté, et de montrer que le gou-^ vernement de la France n'est plus un gouvernement qui se fonde. Oie parle sans cesse des partis : le parti le plus nombreux et le plufF vivace parmi nous est celui qui cherche la liberté et la tranquillité dans le gouvernement. »
C'est la première fois qu'on entend parler dans la Chambre de V Empire avec la liberté.
Nous avons envoyé à la présidence nos amendements au projet d'adresse. ^
Ces amendements ont été arrêtés à la suite d'une conférence qui a eu lieu entre Ollivier, Picard et moi. Quand nous en avons eu fixé les termes, il y a eu une réunion des Cinq chez Jules Favre.
La discussion a été presque nulle. J. Favre s'est borné à quelques observations sur des détails de rédaction.
Il a été convenu que, dans nos amendements, nous ne nous lancerions pas dans des idées qui n'auraient pas d'application immédiate possible. Nous tâcherons de traduire au fur et à mesure qu'ils se produiront les desiderata de l'opinion.
Voici le texte de ces amendements :
1« Sur le § 1*'.
Pour que le droit de contrôle, restitué aux représentants du pays dans les limites restreintes du dernier décret, puisse porter ses fruits, il est nécessaire d'abroger la loi de sûreté générale et toutes les autres lois d^exception, de dégager la presse du régime de l'arbitraire, de rendre la vie au pouvoir municipal, et au suffrage universel la force par la sincérité de ses opérations et le respect de la loi.
l'opposition libéralk sous l'empire 37
2* Sur le § 10.
Noos regrettons que, malgré des vœux unanimes fréquemment KOOQTelés, le vote du budget par ministère ait été conservé. Le vote da badget par chapitres est le seul moyen d'arriver à un contrôle sérieux et efficace des finances de TËtat.
3« Sur le §12,
Les villes de Lyon et de Paris assistent avec inquiétude aux entreprises immodérées d'administrations municipales dépourvues de frein et de contrôle. Jamais elles n'ont plus vivement regretté l'absence de conseils municipaux élus, et l'oubli de ce principe élémentaire de notre droit public qui assure au contribuable le droit de nommer ceux qui votent l'impôt et qui en disposent.
4» Sur le § 17.
Nous avons vu avec peine T Algérie replacée sous le régime militaire, et privée, ainsi que nos colonies, d'institutions représentatives, ainsi que du droit d'envoyer des députés au Corps législatif.
5*» Sur le § 25,
L^beore est venue d'appliquer à Rome les sages principes du système de non intervention et de laisser, par le retrait immédiat de nos troupes, l'Italie maîtresse de ses destinées.
Conformément à une décision qui a été prise dans le comité secret du 27 février, nos amendements à l'adresse ont été imprimés et distribués. Ils pourront donc être reproduits par les journaux, qui auront en outre le droit de les discuter.
11 mars 1861.
On a entamé la discussion générale de l'adresse. Il est facile de voir qu'un groupe nombreux est opposé à la politique du gouvernement. C'est la question italienne qui est le nœud de toutes les dissidences.
M. Kœnigswarter et M. Kolb-Bernard, placés cepen-
dant à des points de vue différents, ont dit tous deux 1^ mot de la situation troublée dans laquelle se trouva l'Empire :
Les adversaires de Tunité, s'est écrié M. Kœoigswarter, sont les mêmes que les adversaires des scrutins de 1851 et de 1852.
M. Kolb-Bemard a dit de son côté :
Les rôles anciens sont changés; les doctrines conservatrices et sociales sont devenues de Topposition.
M. Jérôme David a fait son début dans la grande politique. Ce début n'a pas été heureux. Il est fort difficile de deviner de quel côté se range le jeune député. Son discours n'est qu'un tissu de contradictions. Il eût passé inaperçu, si l'orateur ne s'était pas avisé de porter un jugement très sévère sur la personne du roi de Naples. — « Vous attaquez les paroles de l'Empereur! » lui a-t-on crié delà droite. M.Jérôme David a paru assez interloqué. Il s'est contenté de protester de son indépendance.
L'aspect de la salle des séances est bien changé. Les tribunes sont combles. Les jolies femmes s'y pressent. Les sénateurs ont envahi le couloir supérieur de l'hémicycle, où les questeurs ont fait disposer des sièges pour eux. Nous avons derrière nous le banc des cardinaux. C'est à dessein que Leurs Eminences sont venues s'asseoir dans le voisinage des Cinq. Le cardinal Mathieu et le cardinal Donnet cherchent toutes les occasions d'échanger quelques paroles avec nous. Il est visible qu'ils ont formé le projet de gagner les Cinq à leur cause.
« C'est la question de la liberté de conscience qui » est engagée dans la question romaine, nous dit l'ar-
» chevêque de Bordeaux ; il n'y en a pas d'autre. » Voilà comme il se fait que les libéraux de toutes les » nuances se sont rangés du côté de la papauté. »
12 mars 1861.
Aujourd'hui, second jour de la discussion de l'adresse, il s'est passé un incident qui parait n'avoir pas produit une grande émotion parmi les députés, et qai a cependant une certaine gravité comme symptôme.
C'est une première intrusion dans la politique de la jeunesse des Écoles.
J'étais à la Bibliothèque, en train de me livrer à des recherches sur les différents modes de votation du budget, lorsque j'ai vu accourir Ernest Picard; il avait la figure bouleversée et paraissait en proie à une émotion très vive.
— Savez-vous, m'a-t-il dit, ce qui se passe ? Ils sont là deux ou trois cents étudiants, qui veulent à toute force pénétrer dans la tribune réservée au public !
— Quelle plaisanterie ! fis-je, en refourant mou nez dans mes paperasses.
Ace moment, un garçon de salle s'approcha de Picard et lai annonça que les étudiants demandaient à lui parler.
Picard se tourna de mon côté :
— Ces messieurs, me dit-il, ne sont pas mes électeurs ; ce sont les vôtres, puisque vous représentez le quartier des Écoles. Allez voir ce qu'ils veulent.
— Mais, fls-je observer à mon collègue, c'est vous qa'ils demandent.
— C'est possible, mais vous êtes leur député. C'est 1 à vous d'aller leur faire entendre raison.
— Eh bien ! allons-y ensemble.
Nous sommes sortis de la Bibliothèque, et nous nous sommes dirigés vers le vestibule où la présence des étudiants nous avait été signalée. Mais avant d'y arri- i ver, il fallait traverser les couloirs, et là nous avons j rencontré des députés qui nous ont arrêtés aa passage.
Nos collègues sont de leur nature curieux et indiscrets ; ils ressemblent presque tous à « Tinterrogant bailli » du Huron de Voltaire : ils veulent savoir le pourquoi et le comment des choses. Us nous ont posé des questions multipliées et pressantes sur ce que voulaient ces jeunes gens qu'ils avaient aperçus dans le vestibule. Picard se laissait du reste volontiers accrocher en route, et, saisissant Toccasion de jeter la frayeur dans l'âme de ces messieurs, il leur répétait :
— Hé ! hé ! c'est peut-être l'ébauche d'un 15 mai! Nous sommes enfin parvenus à nous dégager ; mais
quand nous sommes arrivés à l'endroit qui nous avait été désigné, il n'y avait plus personne. La manifestation s'était évanouie. Seulement, par le porte entrebâillée, nous avons pu voir un peloton de zouaves, détaché de la garde d'honneur du Corps législatif, s'éloigner à travers les profondeurs de la salle des Pas-Perdus. ,*
J'ai interrogé le garçon qui était venu nous pré-
l'oppositio.n libérale !
Tenir à la Bibliothèque, et Toici les reusoiguements
qu'il m'a donnés:
Des jeunes gens, au nombre d'environ deux cents, ayaient pénétré dans le Palais par la grande cour d'honneur; ils avaient monté le petit escalior qui condDit aux salles des commissions ; arrivés dans le vestibule, ils s'étaient adressés à un garçon de salle, et ils Iraient manifesté le désir d'assister à la séance.
nnhaissîer s'était présenté. Il avait fait observer à ces jeunes gens que la tribune réservée au public ne contenait que dix-huit places et que, depuis longtemps, ces places se trouvaient toutes occupées.
Cette réponse n'avait pas satisfait les étudiants, qui ■raient demandé à en référer au président. Ils avaient flBTOyé un délégué à M. de Momy. Mais M. le préfet de police s'était présenté inopinément ; il avait demanda aux manifestants ce qu'ils faisaient là; puis, sans attendre leurs explications, et sans les inviter à se retirer, il avait fait avancer un peloton de zouaves, l'arme au bras et la baïonnette au bout du fusil, et il avait fait évacuer non seulement le vestibule, mais encore la cour d'honneur.
— Est-ce qu'il y a eu un semblant de r^^sistance, des protestations? dis-jeau garçon qui semblait avoir examiné avec soin ce qui s'était passé.
— Nullement, monsieur le député. Ces jeunes gêna gont retirés comme ils sont venus, paisiblement *!t IB faire le moindre bruit. Pendant les quelques nutes qu'ils sont restés ici, Us se tenaient la tête
découverte et ne causaient qu'à voix basse.
- Au cours de la séance, OUivier a reçu une lettre
revêtue d'un grand nombre de signatures et ainsi conçue :
« Monsieur, nous venons de nous présenter pour demander à faire partie du public que le décret du 24 novembre invite à assister au séances du Corps législatif. La porte nous a été refusée, et lorsque nous avons fait demander M. de Momy, un peloton ds zouaves noas a expulâcs. Nous mettons notre confiance en vous, ainsi qu'en vos collègues. Veuillez apprécier et agréez, etc. *>
L'intervention du préfet de police nous a semblé malheureuse. Rien ne la motivait. Tout semble s'être passé, en effet, de la façon la plus correcte. Après avoir été expulsés du palais, les étudiants s'étaient rendus dans un café voisin, et c'est de là qu'ils avaient envoyé une lettre à Ollivier. Le délégué qui avait été dépêché par eux à M. de Momy avait attendu patiemment la réponse du président. Celui-ci avait fait témoigner par M. Valette, son secrétaire général, le regret de ne pouvoir faire droit à la réclamation. Pourquoi tant de courtoisie d'un côté et tant de brusquerie de l'autre ?
Malgré les airs effarés de Picard, je soupçonne qu'il est pour quelque chose dans la démarche des étudiants, et voici sur quoi je me fonde.
J'ai appris que le principal promoteur de la manifestation est M. Vermorel, un jeune homme qui exerce une grande influence sur le Quartier latin. M. Vermorel est le protégé de Picard. Dans les promenades que nous faisons à travers les allées des Tuileries, au sortir de la séance, j'ai bien souvent vu M. Vermorel s'approcher de notre ami, le mettre au courant de ses projets d'avenir, et lui demander des conseils.
La tribune publique est, dans les grandes occasions.
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L OPPOSITION LIBÉRALE SOUS l'e»P[HE 33
assièges parles jeunes gens qui forment l'entourage habituel d'Ollivier : MM. Jules Ferry, Floquet, Herold, Dréo, Roulleaux, Delpr-it, Labiche, Deroiain, Hérisson, Benazet, Liouville, etc., se disputent avec acharnement les quelques places laissées vacantes par les prolégés de la questure et de la présidence. Leur assiduité aux séances leur a valu le surnom i'audUeurs au Corps législatif. Mais, malgré le zèle qu'ils témoignent, c'est là un auditoire bien restreint. Que de fois j*ai entendu Picard se plaindre de l'exiguïté de la tribune publique !
— « Nous parlons pour dix personnes, m'a-t-il dit » souvent. Faites donc demander par les journaux le >■ rétablissement du second rang des tribunes, qui a u existé sous la Restauration et sous la monarchie de » Juillet! "
C'est en effet à cette conclusion qu'arrivent les étudiants. J'ai interrogé l'un d'eux, M. Emmanuel Durand, celui-là même qui avait été délégué par ses camarades auprès de M. de Morny. Il m'a répondu ;
■ Si réellemeot le décret lia 24 no/ombre a poui- bul de rendre In France à la vie publique, on ne souraic roruseï' à In jeunesse d'aasister ani séances de la Cbambi'C et de venir faire à cetlc école l'apprentiBluge de In libre discusaina. Ce que noua voulons obtenir, c'est le rëtablisseaietit du sonond rang des triLiinea. »
Si M. de Morny était libre, il y a longtemps que ce vœu serait satisfait. « Je suis disposé à faire, m'a-t-il » dit un jour, le possible pour rehausser l'éclat de no? » débats.» Mais M. de Morny est aux prises avec cette masse de trombleurs qui croient que l'Empire doit être lo régime du silence et du mystère. Aucune suite
ne sera donnée à la demande des étudiants, et Picard [ en sera pour sa niche, si c'est lui qui l'a organisée, j
Le parti clérical entre dans la voie des violences. I Le discours de M. Kolb-Bemard était un avertisse- ; ment ; celui de M. Plichon est une déclaration de guerre. Le Nord peut être considérée comme le quartier général de l'ultramontanisme. Il est le reflet des passions qui agitent la Belgique où il n'y a que deux partis bien tranchés, le cléricalisme et le libéralisme.
M. Plichon est d'une nature violente. C'est un disciple de Guizot. U a de son maître les allures rogues et cassantes. U n'a pas ménagé l'Empereur :
Un jour, s'est-il écrié) le mystère sera éclairci et une politique à vues plus larges viendra venger la France des échecs que sa politique a subie en Piémont.
Et afin que sa parole fût plus claire, il a ajouté :
Le nom de Napoléon III, qui a été pour la France un signe providentiel de ralliement, lors de nos troubles civils, est pour l'Europe aujourd'hui une source de défiances
OUivier a pris à tâche de protester contre l'attitude de M. Plichon. Il l'a interronapu à diverses reprises.- Quand l'orateur de la droite a cité une lettre de Çialdini au général Pergola, commandant de la citadelle de Messine, où celui-ci est traité d'assassin, OUivier s'est écrié : « Le général Çialdini a raison ! » Quand M. Plichon s'est déclaré contre l'unité italienne, en disant que « ni la République ni le premier Empire ni le gouvernement de Juillet n'auraient consenti à une telle politique, » on a crié à droite : « Non ! non ! » Olivier a crié de son côté : « Tant pis ! »
La réplique de M. Baroche a été fort embarassée. Toute son argumentation se réduit à ceci :
l'opposition libérale sous l'kmpirk 35
Qiieiioiiseoiiseille-t-on?De nous réunir à F Autriche pour combattre le Piémont, cela an lendemain de %>lférino. L'Empereur, fidèle à la paix de IHllafranca, a fait tout ce qu'il était possible pour en faire triompher le résultat. Maintenant la confédération n'a pas été accomplie ; l'unité italienne est devenue presque un fait.
Ce presque a fait bondir les cléricaux. La Chambre s*est séparée dans une grande agitation.
13 mars 1861.
Si M. Plichon est un violent, M. Keller est un fanatique. Son discours est un acte d'accusation dressé contre l'Empereur. Il ne lui a pas été difficile de aire ressortir les contradictions de la politique impériale ; elles éclatent à tous les regards. Il les a résumées d'un seul mot :
La France résiste en paroles ; elle cède en réalité. Elle laisse faire les révolutionnaires.
Comme preuve, le député alsacien a cité les brochures semi-officieuses et la dépêche approbative du discours prononcé par le Prince Napoléon au Sénat.
Non seulement, a dit M. Keller, le gouvernement a paru résister à ses premiers engagements; mais encore en présence d'attentats inouis, on dirait que toute sa condescendance est acquise aux spoliateurs et toute sa rigueur aux spoliés.
C'était déjà bien fort. M. Keller est allé plus loin. Il a accusé l'Empereur d'avoir cédé à la mise en demeure qui lui avait été adressée par Orsini le lendemain de l'attentat du 14 janvier. Il a donné lecture de la lettre d'Orsini, et, à la grande stupéfaction et au grand scandale des commissaires du gouvernement il a ajouté :
C'est cette révolution qui, tenant d'une main des bombes et des poignards, de l*autre Téclat de la fausse popularité, veut foire établir à notre porte un état de 25 millions d*âmes. Pour elle, les annexions déjà faites sont insuffisantes : elle veut encore annexer Rome eoiouBe capitale de l'Italie unitaire.
Il est temps, s'est écrié l'orateur, de vous arrêter sur cette pente fatale où vous poussent les ennemis de la France et de la dynastie.
La réplique de M. Billault a été fort habile ; mms au fond son argumentation se réduit à celle de M. Baroche : « La France ne peut pas remplacer V Autriche dans la voie de la violence contre les peuples. > Il a signalé l'union aujourd'hui très accusée des légitimistes et des cléricaux. Il a nié l'alliance du gouvernement impérial avec la Révolution. On lui a crié à mi-voix : « Tout mauvais cas est niable. »
Le discours de M. Keller a produit une grande émotion dans la Chambre. Mais, à cause de son caractère violent, il a eu pour effet de ramener les peureux et les timides du côté du gouvernement.
— « Ilest bien difficile desavoir qui a raison, m'a dit un Vieux député normand ; je me range du côté du gouvernement, d'autant plus que mon évêque m*a dit qu'il fallait avoir coniSance dans la parole de l'Empereur. »
14 mars 1861.
Il vient de se produire parmi les Cinq im incident qui aura un grand retentissement au dehors.
On discutait l'amendement que nous avons déposé sur les libertés intérieures. Jules Favre avait fait un long discours pour montrer quel chemin restait à parcourir pour arriver à la liberté réelle. M. Baroche
tm^m^M^St-mm^a
avait répliqué de la façon la plus pitoyable ; il avait^ entre autres choses, érigé en dogme gouvernemental le système des candidatures officielles.
Ollivier s'est levé, et il a fait ressortir tout ce qu'il y avait de contradictoire entre le système développé par M. Baroche et le régime nouveau qu'avait inauguré le décret du 24 novembre.
Au fur et à mesure qu'Ollivier parlait, nous avions remarqué qu'il était entraîné par une sorte d'enivrement oratoire. Il était visiblement partagé entre deux sentiments contraires: il ne voulait pas trop critiquer; mais il ne voulait pas trop approuver. Il a pris tout à coup son parti, et dépassant les limites de l'auditoire qu'il avait devant lui, il s'est adressé directement à l'Empereur, comme s'il l'avait en face de lui. Il a conjuré Napoléon III a de se faire l'initiateur courageux et volontaire d'un grand peuple à la liberté, de se mettre en présence de la nation. »
Le jour, a-t-il dit, où cet appel serait fait, il pourrait bien se trou» Ter eDcore dans ce pays des hommes uniquement fidèles aux souvenirs do passé et trop absorbés par les espérances de l'avenir, mais io plus grand nombre approuverait avec ai*deur. Et quant à moi qui suis républicain.», j'appuierais, et mon appui serait d'autant plus offuuice, <ia'il serait complètement désintéressé.
Je savais qu'Ollivier avait approuvé sans réticence les décrets du 24 novembre. Aussi son langage ne in a. causé aucune surprise. Il y avait longtemps que je m'attendais à une pareille déclaration de sa part ; mais nos collègues n'y étaient point préparés. Aussi ont-ils été saisis d'un étonnement voisin de la stupeur. Hénon 'et Picard' donnaient des signes visibles de mécontentement. Jules Favre ne savait quelle attitude prendre :
il trouvait le discours d*011ivier très choquant et Tapostroplio îi TEmpereur lui paraissait singulièrment déplacée.
Nos amis des tribunes publiques ont fait à OlUvier un accueil plein de froideur. Il y a certainement entre ces jeunes gons et nous un malentendu qu'il faut faire cesser au plus vite, si nous ne voulons pas nous créer des embarras.
— Soirée chez M'"^^ Feuilhade de Chauvin, 82, rue de Varennes.
Le salon de M'"'' Feuilhade de Chauvin est devenu en quelque sorte une succursale du Courrier du Dimanche^ depuis que son fils Edouard est un des administrateurs du journal et qu'il y exerce une influence prépondérante.
Comme dans les soirées précédentes, les opinions les plus disparates se coudoyaient dans les vastes salons de la rue de Varennes. On y rencontrait, à côté de certains vétérans delà politique, tels que MM. Crémieux, Garnier-Pagès^de Montai embert, d'Haussonville,etc., les jeunes de Técole libérale, Prévost-Paradol, Frédéric Morin, G. Chaudey, Delprat, Andral, Lambert- Sainte-Croix, Target, le duc de Gluksberg (depuis duc Decazes) et tant d'autres. Des Cinq, il n'y avait que Picard, Hénon et moi.
Avant de s'aborder, on se regardait dans le blanc des yeux, afin de savoir si l'on se ferait bon accueil. Dame ! c'est qu'il y a entre tous ces hommes, qui ont (les tendances communes une grosse question qui meriacede creuser un fossé de séparation infranchissable. D'accord sur la nécessité de rendre à notre malheu-
rfH.
l'opposition libérale sous l'empirk 39
reuse patrie les libertés essentielles dont elle a été dépossédée, on va à ravcnture, dès qu'il s'agit de la question romaine, de ce problême épineux qui cause tant d'embarras au gouvernement impérial et qui a en même temps désorganisé le parti libéral.
€ Nous ne sommes en dissentiment que sur un point, médisait ce soir M. Andral; nous nous entendons sur tout le reste. » M. Andral a raison. Mais quelle singulière inspiration ont eu nos vieux parlementaires, ces adversaires nés de l'ultramontanisme, d'aller prendre parti pour des idées si contraires à leurs traditions ! Que, pour arrêter les entreprises ambitieuses de la maison de Savoie, on invoque les intérêts de la France, je le conçois et je suis prêt à souscrire à toute protestation formulée en ce sens. Mais dénier aux Romains les bienfaits de la civilisation moderne, c'est là une injustice à laquelle je répugne de m'associer. Le libéralisme ne se scinde pas : on ne peut pas réclamer du gouvernement des libertés qu'on refuse à tout un peuple.
Je me livrais à ces réflexions, en circulant à travers les groupes; maïs à chaque instant j'étais interpellé soit par Edouard Feuilhade, soit par son oncle, M. Curé, mon collègue.
€ Causez donc avec M. d'Haussonville, me disait Tun ; il vous cherchait tout à l'heure. — Garnier-Pagès brûle de s'entretenir avec vous, me disait l'autre. »— ^ Ou bien encore : « Vous avez l'air de fuir M. de Montalembert; je vous préviens qu'il s'en est aperçu. »
Que faire ? J'abordais M. d'Haussonville et, dès les premiers mots, je m'apercevais que nous n'entendions
40 l'opposition libéeale sous l'empire
pas la liberté de la même façon. J'allais voir Gamier- Pagès; il me faisait, commeaupremiervenu, cet accueil banal qui vous charme, mais qui vous met en défiance contre la solidité de ses jugements. Crémieux me paraissait comme moi une âme en peine fourvoyée dans un milieu qui n'est pas le sien. «Vous vous croyez, me dit-il, rue de Varennes; détrompez- vous ; vous êtes tout simplement à la rue de Poitiers. »
Je cherchais de nouveau à m'isoler ; mais on venait me dire : « Comment ! vous n'êtes pas allé presser la main de M. de Montalembert. »
Malgré ma répugnance, je me suis enfin décidé à aborder M. de Montalembert, et j'y ai été amené par iine circonstance bien imprévue.
Dans mes pérégrinations à travers les salons, j'avais rencontré Chaudey, et comme je savais qu'il était en -correspondance suivie avec Proudhon, je lui avais demandé s'il avait reçu des nouvelles récentes de notre ami.
— J'ai reçu tout justement, m'avait-il répondu, «une lettre de Proudhon ce matin. Il va bien ; il met la dernière main à son livre : De la paix et de la guerre.
Vers la fin de la soirée, j'ai aperçu Chaudey, parcourant certains groupes, tirant une lettre de sa poche et donnant lecture de passages de cette lettre. Ce manège de Chaudey avait éveillé ma curiosité. Je le vis s'approcher de M. de Montalembert, qui était placé dans l'embrasure d'une croisée, dans le but évident de lui donner communication de la mystérieuse missive. Mais avant qu'il pût placer un mot, je me trouvai auprès de l'illustre écrivain :
l'opposition libérale sous l'empire 4i
— Ah ! monsieur, me dit celui-ci, je suis bien aise de vous voir. Nous causions tout à l'heure de l'attitude des Cinq dans la discussion de Tadresse. Me permettrezvousde m'explîquer en toute franchise? Eh bien, nous trouvons que le discours de Jules Favre a été audessous de ce que nous attendions de lui. La an est très belle, mais à notre avis, elle manque absolument d'opportunité. Pourquoi attaquer la Droite au moment où elle manifeste des velléités d'opposition? c'est faire le jeu du gouvernement. Tous les journaux commettent du reste la même faute. • .
— Monsieur le comte, interrompit Chaudey, monsieur le comte est complètement dans le vrai. Proudhon^ dont j'ai ici une lettre, est tout à fait de son avis.
M. de Montalembert laissa échapper un mouvement d'impatience. Évidemment il aurait en ce moment échangé volontiers son titre de comte contre celui de simple libéral,
La glace étant ainsi rompue, je me suis entretenu assez longuement avec M. de Montalembert.
— Voyez-vous, m'a-t-il dit, en manière de résumé,. ce qui manque à ce pays, ce qu'il a lâchement abandonné, c'est l'honneur. Tout le monde aujourd'hui fait bon marché de son honneur. On se courbe docilement sous la tyrannie et l'on n'éprouve pas même le besoin de résister. L'esprit public en province est réellement déplorable. 11 n'y a pas la moindre pensée d'opposition. On traite de fous les hommes qui combattent l'autorité des Préfets et des autorités administratives. La couardise et la corruption ont envahi toutes les couches de la société. »
42 L*OPPOSITION LIBÉRALE SOUS l'kMPIRB
En sortant, j'ai rencontré Cure et nous avons fait route ensemble.
— Quel était donc, ai-je dit à mon collègue, ce papier que Chaudey promenait avec tant de complaisance à travers les salons de M"« Feuilhade.
— Comment ! m'a-t-il répliqué, il ne vous l'a pas communiqué? c'est une lettre de Proudhon qu'il a reçue aujourd'hui et dans laquelle les Cinq sont traités d'imbéciles pour avoir déposé des amendements en faveur de l'Italie.
Je suis certain d'avoir vivement contrarié le Franc- Comtois Chaudey en Tempêchant de lire cette lettre du Franc-Comtois Proudhon à M. le cornue de Montalembert, ancien député du Doubs et l'allié des Mérode.
Il y a une moralité à tirer de tout ce que j'ai vu et entendu ce soir, c'est qu'un gouvernement est absolument dans son tort, quand il en est arrivé à réunir, dans une commune opposition, les hommes appartenant aux opinions les plus divergentes.
15 mars 1861.
Deux incidents graves à propos du procès-verbal.
M. de Chazelles s'est élevé contre l'innovation introduite par le Moniteur, depuis la discussion de l'adresse au Corps législatif. Le Moniteur indique les orateurs qui lisent leurs discours et ceux qui ne les lisent pas. . Le débat n'a pris de l'importance que parce que le bruit avait couru qu'un des principaux orateurs de la Droite, M. Kolb-Bernard, avait lu un discours qui avait été rédigé par son beau-frère, M. l'abbé Bernard, vicaire général de l'archevêque de Cambrai. C'était
l'opposition ubérale sous l'empire 18
faux; car M. Kolb-Bemard est un écrivain qui a depuis longtemps fait ses preuves ; les doctrines qu'il a défendues devant la Chambre, il les soutient depuis long* temps dans les journaux catholiques de Lille.
J'ai exprimé par un Ah ! ah ! trop retentissant mon étonnement au sujet de la distinction qu'on voulait établir. Elle est d'autant moins admissible qu un autre orateur, M. Jérôme David, avait, lui aussi, écrit son discours; mais qu'à la différence de M. Kolb-Bemard, s'il ne l'avait pas lu, il l'avait du moins récité par cœur.
Je ne sais pas pourquoi M. de Chazelles a donné à mon exclamation un sens qui était bien loin de ma pensée. Il en est résulté que ces deux monosyllabes bien inoffensifs ont pris tout à coup un grande importance. n y a des collègues qui m'en ont parlé comme d'un trait d'esprit. Les bruits répandus dans la Chambré auraient sans doute eu une consistance plus grande, si je n'étais venu au secours de M. Kolb-Bernard et si je ne l'avais pas disculpé d'une accusation qui pouvait lui créer une situation ridicule.
L'autre incident nous touche de plus près.
Le Moniteur a supprimé dans le discours dOllivier les mots : moi qui suis républicain. Il paraît que cette suppression a eu, lieu à la suite d'une observation de M. de Momy qui aurait dit à Ollivier : « Ce mot vous a sans doute échappé. »
M. Gellibert des Séguins a demandé pourquoi, dans le compte rendu officiel, on ne retrouvait plus ces mots : moi qui suis républicain, et pourquoi on avait passé sous silence les réclamations presque unanimes qu'ils avaient soulevé dans la Chambre.
4i l'opposition libérale sous l'empire
Les explications de M. de Morny, données san^ doute dans un bon sentiment, ne peuvent manquer d'accroître les embarras et les ennuis d'OUivier. Bon nombre de gens, même parmi ses amis, le regardent avec défiance. Quelques-uns d'entre eux l'ont apostrophé, en lui reprochant une adhésion qu'ils ne sont pas loin de qualifier de trahison.
Ollivier a cru devoir garder le silence. Il lui était en effet bien difficile de protester contre les paroles bienveillantes de M. de Morny. Nous l'avons néanmoins pressé de s'expliquer devant le public, afin de couper court aux commentaires injurieux qui déjà commencent à se répandre. H y a un autre passage de son discours que le compte rendu a altéré. On lui fait dire de Napoléon III qu'il est un héros légendaire ; il s'est borné à dire qu'il avait eu une chance Ugendaii^e. Ollivier adressera au Moniteur une lettre pour faire cette rectification, et il en profitera pour déclarer qu'on a mal interprété son discours. Il a voulu seulement faire entendre que, dans le cas où la politique impériale entrerait dans des voies encore plus libérales, il admirerait et aiderait j et que son appui serait d'autant plus efficace qu'il serait plus désintéressé.
Je doute que ces explications aient un grand succès, auprès des esprits prévenus ; mais elles sont indispensables.
M. de Pierre est devenu le cauchemar de M, de Morny. Notre président lui passerait volontiers ses. excentricités de langage; mais ce député, qui représente comme lui un des arrondissements de l'Auvergne, prend le contrepied de la politique qu'il cherche
l'opposition libéràlk sous l'£MPIRE 4t^
à faire prévaloir dans les conseils du gouvernement. Cela le gêne et cela le taquine. — « Ne vous préoccupez donc pas des discours de M. de Pierre, lui disait Dû de ses amis ; ce sont des intermèdes humoristiques (pi amusent la galerie. » — « C'est possible, répondit M. de Morny, mais je ne veux pas d'enfant terrible dans la Chambre. »
M. de Pierre est en effet un enfant terrible. Il a fait aujourd'hui une critique des plus acerbes des décrets du 24 novembre. M. de Morny a vainement essayé de lui faire lâcher prise; il na pu y réussir. Son compromettant collègue a laissé échapper des paroles qui ont singulièrement réjoui les hommes de résistance.
Ce qui a augmenté l'irritation de M. de Morny, c'est que, la veille, M. de Pierre lui avait annoncé quel serait le sujet de son discours et que notre président lui aurait dit : « Toutes vérités ne sont pas bonnes à dire, et je vous conseille de ne pas exposer à la Chambre ce que vous venez de me communiquer. » A quoi M. de Pierre avait répondu : « Eh bien! si vous le jugez ainsi, je ne parlerai pas. »
Cette espèce d'engagement de se taire n'avait pas empêché M. de Pierre de mettre les pieds dans le plat. La semonce que lui a adressée M. de Morny ne peut manquer de lui faire une petite popularité de salon. On raffoUe en ce moment de tous les gens qui disent de dures vérités au pouvoir et qui font ressortir les incohérences de la politique impériale. En réclamant la responsabilité ministérielle comme un correctif aux décrets du 24 novembre, M. de Pierre a émis
une vérité incontestable et il s'est mis de plus dans le courant du jour.
Hier, dans sa réplique à M. J. Favre, M. Baroche avait prétendu que l'amnistie avait abrogé la loi de sûreté générale dans ses parties essentielles. J'ai en quelques mots rectifié cette allégation qui est contraire à la vérité : la loi de sûreté générale, depuis l'amnistie, ne peut plus être appliquée à une certaine catégorie d'individus, mais elle continue néanmoins à avoir force et vigueur.
Mon observation a été remarquée, car je reçois un billet de R.... qui m'écrit au nom des amnistiés :
Je viens de lire avec beaucoup de satisfaction les quelques mots que vous avez prononcés à la Chambre relativement à la loi de sûreté générale. Hier déjà, le Temps faisait la même remarque que vous avez faite, et il était on ne peut plus à propos que cela fût dit. Toutes les fois que Taigle se parera des plumes de la colombe, il faudra les lui arracher.
16 mars 1861.
M. de Morny a essayé sur un point capital d'opérer un rapprochement entre les Cinq et certains membres de la majorité; mais il n'a pu triompher de la répugnance de ses collègues à faire campagne avec des députés de l'opposition.
Les Cinq avaient déposé un amendement à l'adresse pour demander qu'on revînt au vote du budget par chapitres. Un amendement, identique quant au fond, mais différent dans la forme, avait été déposé par MM. Devinck, Ancel, Drouot, Gouin, Ouvrard et Véron.
liln développant l'amendement des Cinq, j'avais
déclaré que, quelque sort qu'on lui fît subir, nous étions prêts à nous rallier à tout amendement poursuivant un but analogue. M. de Morny s'était emparé de mes paroles pour essayer de confondre les deux amendements dans la même discussion. Mais M.Devinck a réclamé contre cette procédure ; il a prétendu que son amendement différait essentiellement du nôtre, et il a demandé qu'avant d'aborder la discussion, on se prononçât sur le fond de la question posée par les Cinq.
M. de Morny a vainement insisté : « Il n'y a, a-t-il dit^ au fond qu'un seul amendement. » Il a dû céder l'amendement des Cinq mis aux voix a été rejeté, et M. Devinck s'est trouvé dégagé d'une compromission qui l'embarrassait fort.
Ce qui gênait surtout notre estimable collègue, c'est qu'il voulait faire un tableau lamentable de la situation financière et qu'il avait peur d'être accusé d'avoir pactisé avec des adversaires du gouvernement. Il vaut mieux après tout que ces vérités éclatantes aient été dites par un député ayant l'estampille officielle. M. Devinck a été impitoyable. Il s'est élevé surtout contre l'expression de r'essourxes inépuisables appliquée par la commission de l'adresse aux richesses de la France. Il a été si loin dans ses critiques que M. de Morny a dû lui faire remarquer que le mot inépuisable avait été employé uniquement comme satisfaisant l'orgueil national.
Le discours de M. Devinck a causé une grande émotion parmi les budgétaires et les hommes d'affaires de la Chambre. Il y a évidemment quelqu'un qui est
48 l'opposition libéralb sous l'empire
visé dans toute cette discussion. On prétend qu'elle n'a été engagée que pour faire arriver M. Devinck au ministère des iSnances.
18 mars 186f.
Les budgétaires ont gagné leur cause. Depuis plusieurs années, ils réclamaient le vote du budget sinon par chapitres, au moins par grandes spécialités. Toutes les commissions iSnancières exprimaient, par la voix de leurs rapporteurs, le vœu que le Sénatus-consulte du 25 décembre 1852 fût modifie sur ce point. L'insistance que M. Devinck a mis, à la dernière séance, pour que ce vœu reçût satisfaction et l'appui qu'il a rencontré sur tous les bancs de la majorité ont fini par triompher des résistances du gouvernement. M. Magne a été autorisé à déclarer que le gouvernement ne se refusait pas à examiner, d'ici à la session prochaine, si le vote par grandes divisions ne pourrait pas conduire à un résultat satisfaisant pour tous.
Les Cinq peuvent réclamer leur part du succès. Ils ont, en efi'et, dans toutes les circonstances, protesté contre le mode de votation adopté pour le budget. « Faites-le voter en bloc, s'écriait encore aujourd'hui J. Favre, ce sera plus tôt fait. » Quoique les budgé-tairas n'aient pas voulu des Cinq pour auxiliaires, ils sont forcés de rendre hommage à nos efiforts. Nous étions à la peine, il est juste que nous soyons à l'honneur.
M. Devinck et ses collègues ont retiré la portion de leur amendement qui concerne le mode de votation du budget ; mais ils ont laissé subsister le paragraphe
L0l>POSITlON LIBÉRALE ¥
i contre ces mots : Les richesses de la France sojif mis(éles. La discussion a vite tourné à l'aigre. U. Gouin s'est complu à étaler les misères de nof!- Mances ; M. Ancol a poussé plus loin encore les aveux. PÊ Cp qui est inépuisable, s'est écrié M, de Kervéguen, c'pst la. patience de la France, u Peu s'en est fallu que le paragraphe de l'adresse, qui était en discussion,. ne. fût renvoyé à la commission. Mais M. de Morny est intervenu, et le paragraphe a été maintenu. L'amendement dfs oudgéiaires, à demi abandonné par eux, a été rejeté.
On raconte que M, Dovinck et ses amis ne se sont montrés aussi acerbes que pour se venger d'une petite mystification dont ils ont été l'objet, il y a deux ans. On s'était fort échauffé, dans la commission du budget, sur le peu de cas que le gouvernement faisait des obsenations qui lui étaient adressées sur la marche embarrassée de nos finances. Le Corps législatif avait beau faire entendre des avertissements salutaires, demander qu'on respecfiit ses prérogatives, et protester contre l'Iiabitude qu'on avait prise de refaire, parvoie administrative, le budget voté par la Chambre, on ne tenait aucun compte de ses réclamations.
A la suite d'une discussion où M. Devinck s'était rendu l'écho des griefs de ses collègues, l'honoraîjle député de Paris avait reçu l'invitation de .se rendre dans le cabinet de l'Empereur, Il n'avait pas douté un seul instant que l'Empereur le faisait appeler pour entendre de sa bouche l'exposé vrai de la situation financière, et qui sait? pour lui offrir le portefeuille des finances.
SO l'opposition ubérale sous l'empibe
M. Devinck réunit ses amis; il leur fit connaître l'invitation qu'il avait reçue de l'Empereur, et leur demanda ce qu'il devait faire au cas où l'Empereur lui oflFrirait d'entrer au ministère. Tous furent d'avis qu'il lui était impossible de refuser. Il connaissait mieux que personne les côtés faibles de la situation, puisqu'il avait été à diverses reprises le rapporteur du budget. Le choix de l'Empereur paraissait naturel à tout le monde.
M. Devinck se rendit aux Tuileries; mais là, une grande déconvenue l'attendait : l'Empereur ne l'avait fait venir que pour l'entretenir des travaux de la Ville de Paris. C'était au membre du Conseil municipal, et non au député de Paris, que s'était adressée son invitation. Il fut, à la vérité, question, au cours de la conversation, du budget, mais l'Empereur n'en avait parlé que pour se plaindre de ce que, dans son rapport, la Commission avait émis un vœu ayant un caractère essentiellement inconstitutionnel.
M. Devinck se trouvait ainsi avoir été aussi maltraité que l'avait été l'année précédente, M. Calley- Saint-Paul. Il revint des Tuileries fort déconfit, mais en même temps bien décidé à avoir raison de l'obstination de l'Empereur.
Voilà comment il se fait que la campagne sur les questions budgétaires a été poussée si fort à fond dans la discussion de l'adresse. Les membres de la Commis^ sion avaient une revanche à prendre.
J'ai reçu aujourd'hui et tous mes collègues avec, moi une brochure portant pour titre : Les Étudiants et la publicité des séances parlementaires.
C'est le récit de ce qui s'est passé le 12 mars dans le vestibule du Palais législatif. Les faits sont bien d'accord avec ce qui m'avait été raconté.
Les journaux étrangers ayant travesti la démarche des étudiants, ils ont adressé une lettre rectificative au Courrier du Dimanche, au Siècle y à la Presse, à VAmi de la Religion, au Pays, à la Patrie et à X Opinion nationale. Aucun de ces journaux n'a jugé à propos de la publier. Seul, le Courrier du Dimanche s'est borné à la mentionner et à en indiquer sommairement le sujet.
Les signataires de la lettre adressée aux journaux sont : MM. A. Vermorel, Gustave Isambert, J. Millot, L. Guillabert, Pailhé, Lafont, de Villeneuve, Auber, Germain Casse, Albert Fermé, Emmanuel Durand, Thévenot, Jules Decorse, Guy de Binos.
Ces messieurs laissent percer le regret qu'Ollivier n'ait pas cru devoir agir en ceitte circonstance. Agir! comment?
n faut prendre note de ces noms. C'est un nouveau groupe de jeunes gens qui vient de marquer sa place dans le monde politique.
19 mars 1861.
E. Picard a pris pour spécialité les finances de la Ville de Paris. Il a raison; il y réussit. Il apporte, dans son examen des faits plus d'esprit que de profondeur; mais les traits qu'il lance portent et font des blessures cruelles. Son discours d'aujourd'hui est émaillé de mots heureux.
« On veut aérer le bois de Vincennes. »
a Le gouvernement révolutionnaire des immeubles. »
Si l'opposition libérale sous l'ebipire
tt On remplace dans la Cité les habitants par un hôpital et par w0 caserne qui mènera à Thôpital. »
« On change de place des quoriiers. »
« On veut faire de Paris une ville qu'on ne pourra habiter qu'à la condition d'avoir 5,000 francs de rente. »
c Les ministres ne se succèdent pas; ils s'accumulent. »
Ces mots et bien d'autres ont fait les délices des tribunes. Sur les bancs de la majorité, on ne pouvait s'empêcher de faire fête à ces plaisanteries d'un goût si an et si parisien. Mais les rires ont cessé, quand M. Billault a dénoncé les procédés de Picard comme tendant à faire passer la popularité (Tun côté à Vautre. On s'attendait à une provocation ; elle est venue; mais elle a tourné contre le ministre.
« M. Picard, a dit M. Billault, a traduit la pensée de l'amendement sous une forme pittoresque ; il vous a dit : Paris est aux Parisiens comme la France est aux Français; quand nous rendrez-vous Paris? Eh bien ! nous ne vous le rendrons pas ! »
— « Nous le reprendrons ! » a crié Picard d'une voix forte.
— « M. Picard, a répliqué le ministre, m'interrompt pour me dire : nous le reprendrons. Si c'est avec Taide de la majorité de la Chambre, vous attendrez longtemps, et, si c'est par la force, vous attendrez toujours. »
Ce sont là des paroles malheureuses. En ces sortes de choses, on est toujours fort mauvais prophète. L'idée fixe des Parisiens est d'avoir un Conseil municipal élu. Leur dire qu'il ne l'auront jamais, c'est les enfoncer davantage dans leur opposition à l'Empire.
l'opposition libérale sous L EMPIRB SSf
M. Billault Tient de fortifier notre situation. Le» Cinq st>nt devenus inexpugnables.
SO mars 1861
Une réclamation faite par le général Lebreton à propos du procès-verbal a souligné un mot qui avait passe inaperçu dans la Chambre.
A propos de l'Algérie, M. J. Favre avait fait allusion a l'administration du duc d'Aumale : « Il a laissé, avaitil dit, des souvenirs et des monuments qui conserveront son nom et sa mémoire. »
— « C'est le sentiment de toute l'armée ! » s'était écrié le général Lebreton.
On lui a fait sentir ce qu'il y avait d'intempestif dan» cet éloge spontané du duc d'Aumale. Il est venu protester que « ses paroles n'étaient pas l'expression d'unepensée politique. » Mais comme toujours, quand on s'est mis dans un cas embarrassant, il a aggravé la faute commise. Il a parlé des souvenirs que les grandes qualités de son ancien général lui avait laissés : « Les malheurs de sa famille, a-t-il ajouté, m'ont rendu ce» souvenirs encore plus précieux. »
On a ri jaune au banc des ministres de la parole.
On a fait une véritable hécatombe d'amendements sur la question italienne. La grande bataille ne s'engagera que sur le paragraphe relatif à Rome et à la Papauté.
Les étudiants qui ont essayé une manifestation lei2 mars, viennent d'intervenir dans les débats législatifs d'une façon fort originale. M. Guéroult, ayant attaqué dans VOpinian nationale le discours que J. Favre a
Si l'opposition libérale sous l'empire
prononcé à l'appui de ramendement des Cinq sur les libertés intérieures, ces jeunes gens lui ont adressé une lettre dans laquelle ils le réfutent point pour point. L'Opinionnationalen^a point inséré cette lettre; ils l'ont fait imprimer en brochure avec des réflexions sous ce titre : Les étudiants à M. Ad, Guéroult à propos du discours de J, Favre.
Ce sont là de simples tâtonnements politiques. Mais comme symptômes, il ne faut pas les dédaigner. Il y a une portion de la jeunesse française qui brûle de s'occuper des affaires du pays. La dure législation de 1852 les arrête au début de la carrière. Hs cherchent à réagir. Si le gouvernement n'y prend garde, les étudiants se transformeront en révolutionnaires intraitables.
Quant aux articles de M. Guéroult, sur l'attitude prise parles Cinq dans la discussion de l'adresse, ils ne nous avaient pas échappé et nous avions eu un moment l'intention de protester. M. Guéroult nous adressait en efifet ce singulier reproche :
a Ces critiques, nous disait-il, ont le tort d'être souveraînement inopportunes. Ce n'est pas en ce moment que le gouvernement doit avoir à subir de pareilles attaques de la part d'hommes qui professent comme lui le principe de la souveraineté du Peuple. »
Après un court examen de la question, nous avons cru devoir garder le silence. Ce que M. Guéroult redoute, c'est évidemment qu'on nous confonde avec les cléricaux qui se montrent en ce moment le{§ adversaires les plus acharnés du gouvernement. Mais parce que les cléricaux, pour les besoins de leur cause, invoquent les principes libéraux, il ne s'ensuit pas que nous (levions abandonner nos revendications en faveur de la
l'opposition ubérale sous l'empire 55
liberté. D n'y a du reste aucune confusion possible. On ne s'y trompe pas sur les bancs de la Chambre, où l'on roit en nous des gens plus disposés en ce moment à venir en aide au gouvernement qu'à lui créer des embarras.
21 mars, 1861
Jules Favre, dans son apologie de l'expédition d'Italie, est allé plus loin qu'Ollivier n'était allé dans son adhésion aux décrets du 24 novembre. Il ne s'est pas contente de faire l'éloge de Napoléon III ; il l'a lavé du reproche d'avoir cédé à la pression d'Orsini et de ses complices.
Cette déclaration, sortant de la bouche du défenseur d'Orsini, à produit un grand efifet dans la Chambre. De plus en plus, pn accuse les Cinq de pactiser avec l'Empire .
J. Favre avait une revanche à prendre do ses déceptions de 1848 et de 1849. Il l'a fait de la façon la plus éclatante. Il est mieux placé que personne pour connaître les embarras que la politique suivie à l'égard de Rome et de la Papauté a causés à la France. Cette politique a constamment paralysé ses mouvements. Nous ne pouvons cependant pas en vouloir à Napoléon III de chercher à nous dégager.
M. Schneider, au nom de la commission, a fait des réservés sur la déclaration de Granier de Cassagnac, qui s'était chargé de répondre à Jules Favre. Est-ce que la commission ne s'entendrait pas sur le sens qu'il faut donner au paragraphe de l'adresse ? car enfin, M. Granier de Cassagnac fait, lui aussi, partie de la commis-
l'opposition libérale sous l'£MPIRE
sion. On dit même que c'est lui qui a tenu la plume. Le Prince Napoléon que j'ai vu ce soir, est fort content du discours de Jules Favre ; mais il craint que la majorité ne cède à la pression des cléricaux. J'ai en effet vaguement entendu parler d'une tactique qu'on se propose d'employer pour rallier la Chambre à l'amendement Keller et consorts.
22 mars 1861.
La séance du Corps législatif du 22 mars 1861 comptera parmi les grandes journées du- second Empire. Le gouvernement a failli être mis ea échec sur la question romaine. Si la tactique adoptée par le groupe Keller avait réussi, l'Empereur aurait reçu une atteinte directe et personnelle; il eût été livré à la discrétion des ultramontains du Corps législatif et du Sénat.
La foule qui se presse d'habitude dans les tribunes et dans la salle est encore plus nomfereuse qu'aux séances précédentes. Toutes les notabilités catholiques sont là. On remarque MM. de Broglie, Lambert- Sainte-Croix, Andral, Cochin, etc. Le P. Hyacinthe est dans une tribune voisine de celle de la Présidence. Quant aux tribunes publiques, on ne comprend pas comment les trente ou quarante spectateurs qui y ont pénétré ont pu y trouver place. Plus de deux cents personnes attendent dans les couloirs et dans la salle des Pas-Perdus qu'il y ait un espace vide, afin de pouvoir l'occuper.
Dans le couloir qui est au bout de l'hémicycle, on a dû disposer une double rangée de sièges, presque tout
l'opposition libérale sous l'empire STl
b Sénat et une grande pai*tie du Conseil d'État ayant manifesté le désir d'assister à la séance.
Les cardinaux se sont éloignés de la Gauche. Après le discours de J, Favre, ils ont perdu Tespoir de nous convertir à leurs idées. Leurs Éminences se sont rapprochées des bancs de la Droite. Ils s'entretiennent avec les députés de la majorité et la conversation paraît très animée.
Dans notre voisinage ont pris place quelques membres du Conseil d*Etat qui passent pour professer dos idées libérales. J'ai à côté de moi le vieux M. Villemain, qui ne peut dire une parole sans être obligé de soutenir de la main gauche sa mâchoire désarticulée ; c'est un sceptique, plein d'esprit, qui lance sur les hommes et sur les choses, des traits d'une causticité redoutacle : « L'Empereur est dans un fichu pétrin, » me dit-il, au moment où le président monte au fau- » teuil ; je crois bien que l'on va l'y enfoncer da- > vantage. »
En développant l'amendement des Cinq sur les affaires de Rome, J. Favre a lavé le gouvernement impérial du reproche d'avoir cédé en Italie à la pression du parti révolutionnaire. L'Empereur a cependant on devoir à remplir ; il doit compléter son œuvre; s'il ne le fait pas, il aura trompé l'espoir de l'Italie ; au lieu d'être son libérateur, il deviendra son tvran. Entre le gouvernement et la gauche, il n y a donc qu'une question de mesure, le gouvernement croyant qu'il est d'une politique prudente d'ajourner des solutions que la gauche considère comme urgentes. En étudiant avec soin le discours de J. Favre, les
58 l'opposition libérale sous l'ebipire
chefs du parti ultramontain ont cru y découvrir une base d'opérations qui leur permet de battre en brèche la politique oscillante de l'Empereur.
C'est M. Anatole Lemercier qui est chargé de démasquer les nouvelles batteries. Ce député a plus que personne le droit d'accuser le gouvernement d'avoir abandonné le Saint-Siège ; c'est lui qui, au début de l'expédition d'Italie, a arraché à M. Baroche, président du Conseil d'État, la promesse qu'on ne porterait ou qu'on ne laisserait porter aucune atteinte aux droits du souverain pontife.
Dès les premiers mots que laisse échapper M. Anatole Lemercier, on voit où il veut en venir et quel est le plan de campagne de ses amis :
Les conclusions de M. J. Fs^vre, dit Thonoroble député, je les avais déjà rencontrées dans les comptes rendus des séances du Sénat, dans le discours de S. A. I. le Prince Nopoléon. J'avais entendu ces mêmes conclusions reprises par M. Billault. Le Prince Napoléon s'était arrêté aux trois quarts du chemin ; M. Billault à moitié chemin. M. J. Favre est allé jusqu'au bout.
D s'agissait donc de montrer qu'entre le paragraphe de l'adresse, expression de la pensée gouvernementale, et l'amendement des Cinq, il n'y avait que des simples nuances. Quand ce point aurait été acquis, on aurait demandé le vote sur l'amendement des Cinq. Le rejet de cet amendement aurait impliqué le rejet du paragraphe de l'adresse. On se serait dès lors trouvé en présence de l'amendement du groupe Keller. La Chanir bre, pour rester d'accord avec elle-même, n'eût pas pu faire autrement que de voter cet amendement. La politique, suivie en Italie depuis deux ans, se fût trouvée du même coup condamnée.
l'opposition libérale sous l'empibe 59
Tel est le commentaire du discours de M. Anatole Lemercier que m'a fait un de ses amis siégeant dans la travée voisine de la mienne.
Quand M. Billault prend la parole pour répliquer, je ?ois tout de suite qu'il a deviné en partie le plan des nltramontains. Il essaye de le déjouer en anticipant sur la discussion de l'amendement KeUer, qui n'était pas en cause, et en le combattant en quelque sorte par avance. En même temps, il repousse avec énergie les doctrines de Jules Favre :
c Le gouvernement "vient d'exposer ses principes. Il repousse ramendement de M. Jules Favre. M. Lemercier a dit que le dis- (Durs de M. J. Favre allait jusqu'au bout de ses prémisses ; que nous nous arrêtions , au contraire , à moitié chemin . Je nie eela... »
L'orateur ayait à naviguer entre des écueils contre lesquels il était exposé à chaque instants à se briser. Je dois avouer qu'il s'en est tiré avec une remarquable habileté.
Pendant que M. Billault achève son discours, j'ai mis mes amis au courant de ce que je venais d'apprendre sur les projets du groupe Keller. OUivier et moi, nous sommes d'avis de retirer notre amendement. J. Favre hésite. Picard et Hénon veulent que Tamendement soit maintenu. Mais au moment du vote, il se produit une demande de scrutin signée d'un certain nombre de membres de la droite. En mamtenant notre amendement, nous allons fournir le prétexte à une manifestation dont on ne se donne pas la peine de dissimuler le but rétrograde.
J. Favre se décide enfin à monter au fauteuil et à avertir le président que nous retirons l'amendement.
60 l'opposition libébale sous l* empire
Mais pendant que nous délibérions sur ce qoB nous devions faire, les huissiers ont fait circuler IdS urnes,
« Huissiers 1 s'écrie M. de Morny, arrêtez les » urnes !... M. J. Favre est venu me dire qu'en pré- ^ sence d'une demande de scrutin qui n'a pas été dé- » posée par les auteurs de Tamendement, ils le re- « tiraient.
j> Voix nombreuses. Il est trop tard! Le scrutin est » commencé.
« Le président. Le vote est commencé en effet ; il •doit continuer. »
Le scrutin donne un résultat que la majorité ac- -cueille par des rires et des exclamations de triomphe : cinq voix pour l'amendement, 246 contre.
Le groupe ultramontain prend immédiatement texte de l'avantage qu'il vient de remporter. Il a chargé de prendre la parole en son nom un député que sa modération bien connue met à l'abri de tout soupçon et qui exerce une réelle influence sur la majorité, M. O'Quin, des Basses-Pyrénées.
En écartant, dit 31. O^Quin par un vote à peu près unanime ramendement sur lequel elle a été appelée à se prononcer, la Chambre a montré ce que nous savions déjà, c'est qu'elle est opposée à la politique révolutionnaire qui demande le retrait de nos troupes de Rome, <c'est qu'elle entend que nous restions à Rome pour maintenir le pouvoir temporel de la Papauté.
M. O'Quin explique ensuite quelle est la signification de Tamendenïent dont il est l'un des signataires :
Si nous demandons le maintien du pouvoir temporel, ce n'est pas seulement dans l'intérêt catholique, c'est aussi dans l'intérêt français xî'est parce qùMl est ia négation de l'unité italienne dans laquelle je vois un péril pour la France.
l'opposition LiDÉnALE SOUS l'empire 61
M. de Morny, que la démarche de J. Favre a enfin éclairé sur les desseins des ultramontains, se décide à inten'enir au nom de la commission pour écarter un péril que l'ignorance de la majorité peut rendre plus ffleDaçant. U pose nettement la question de confiance :
Le gouvernement de TEmpereur, en face des difQcultés qu'il a à résoudre a besoin d'un TOte de confiance, d'une pleine liberté. Estee cette majorité qui est devant moi, cette majorité qui a acclamô l'Empire, qui a aidé l'Empereur dans toutes les phases, dans toute les épreuves politiques que.nons avons traversées depuis dix ans, estce celte majorité qui lui i*efuserait ce vote de confiance? (Non ! non!) A'oD, messieui's! »
La lutte est longue. M. de Morny, qui est très souffrant, ne lâche prise que lorsque les auteurs de l'amendement déclarent qu'ils le retirent.
Le président se figure qu'il a cause gagnée.
Mais le groupe Keller a tout bonnement modifié sa première tactique.
Pendant le tumulte qui a suivi le retrait de l'amendement, j'ai parcouru les bancs de la Chambre. A travers des plaisanteries d'un goût fort douteux sur Téchec des Cinq, j'ai facilement aperçu qu'au fond, la majorité partage les sentiments des Lemercier et des O'Qum .
On chuchotte beaucoup sur les bancs de la droite. Il est évident qu'une nouvelle manœuvre va être miso enjeu.
Je crois comprendre qu'il s'agit d'une légère modification dans le texte de l'adresse, de la suppression d'un certain membre de phrase. M. Anatole Lemercier prend la parole^
<)â l'opposition libérale sous l'empire
f Nous demandons, dit-il la division da paragraphe de l'adresse, e^ lo scrutin sur les derniers mots : a Et la résistance à de sage$ 001^ seilsl » Ces mots sont considérés comme on outrage à Pie IX. »
M. de Morny, ahuri, énervé, consent à ce qui lui paraît une transaction presque inoffensive. Il ne s'appcrçoit pas qu'en faisant voter au scrutin sur le paragraphe réservé, il donne gain de cause aux ultra-cathoUques. En retournant à ma place, j'ai pu m'assurer que c'est en ce sens que la concession faite par M. de Morny est interprétée. Le résultat du scrutin ne paraît pas douteux ; il s'annonce comme devant être opposé à la politique du gouvernement.
Jugeant qu'après tout, sur cette question de l'Italie, nous sommes bien plus près de l'Empire que de ses adversaires, sans avoir pris l'avis de mes amis, je descend au banc des commissaires du gouvernement ; « Tenez-vous, dis-je à M. Billault, à ce que le paran graphe de l'adresse soit voté dans son intégrité? » — Certes, oui, me répond le ministre d'État. Si le » paragraphe réservé était rejeté, ce serait un grand » malheur. — Eh bien ! si vous ne vous levez pas » pour dire que vous repoussez l'amendement, vous » pouvez être certain qu'il sera voté. Je viens d'inter- » roger un grand nombre de mes collègues ;. ils croient » que le gouvernement se désintéresse de la question » et qu'il n'attache aucune importance à la modifica- » tien présentée par la droite. »
M. Billault n'a pas pris la parole ; mais il a fait part à M. Baroche de ce que je venais de lui communiquer. M. Baroche s'est levé et a déclaré que le gouveiuie^ ment était opposé à toute suppression.
l'opposition libérale sous l'ebipire 63
I s'attendait pas à ce coup droit. Les interpellations se
' croisent. M. de La Tour se fait rappeler à l'ordre :
• J'accepte, s'écrie-t-il, le rappel àTordre^et je m'en
> honore en cette circonstance. »
^ M. de Momy a perdu la tête. Il ne sait plus ce qu'il
▼eut ni ce qu'il dit. Assourdi par les réclamations qui
lui arrivent de tous les côtés, il laisse échapper
ces mots qui font bondir sur leurs fauteuils M. Bil-
lanltet M. Baroche : « Il est bien clair qu'on peut de-
» mander par un amendement la suppression d'un
» membre de phrase. »
Le scrutin est ouvert. Les unies impatientes, suivant une heureuse expression de Picard, circulent sur les bancs. On dépouille les votes. Le résultat est proclamé : 90 voix se sont prononcées pour la suppression du membre de phrase : et la résistance à de sages con- ^ils ; 161 voix se sont prononcées contre.
L'amendement est rejeté. Mafs à quel prix?
On procède au vote sur l'ensemble de l'adresse. Elle est votée par 215 voix contre 13.
Une longue agitation succède à la proclamation d(^ oe vote.
Les Cinq, qui avaient voté contre la supprc^ssion de la phrase réservée, se sont abstenus sur l'ensembk» pour ne pas être confondus avec les députés du groupe Keller.
— c Vous aviez raison, me dit M. Billault, que je
» rencontre dans la salle de Pas-Perdus ; la Chambre
w a failli se laisser entraîner à un vote regrettable. »
La Chambre est scindée ; il y a dans la Chambre
deux groupes d'opposition : les cinq et les quatrevingt-dix.
2 avril 1861.
La discussion de l'adresse a continué dans les ba« reaux, du moins en ce qui concerne la situation finan* cière. On a examiné le budget, et dans le bureau dont je fais partie, MM. Devinck et Louvet ont critiqué les exposés financiers de M . Magne absolument comme s'il avait été présent.
M. Devinck a rappelé l'amendement qu'il avait déposé pour demander le vote du budget par chapitres; il a rappelé également le vœu formulé par la commission du budget en faveur de la spécialité et du rétablissement de la nomenclature des services votés. En 18o9, l'Empereur avait déclaré que ce vœu était inconstitutionnel. Il était donc utile de le remettre en lumière dans la discussion de l'adresse .
M. Devinck croit que le principe de son amendement a triomphé. La division actuelle des chapitres ne pourra pas être conservée. Il ne faut plus qu'on puisse aller prendre des fonds dans les crédits accordés au matériel pour les reporter sur le personnel. On devra placer dans une division spéciale les administrations centrales. La chose la plus importante, c'est de restreindre le droit de virement.
Le gouvernement va étudier sérieusement la question. M. Troplong est dans les meilleures dispositions. On va faire tout le possible pour donner satisfaction à la Chambre. Quant à lui, il emploiera tous ses efforts pour obtenir une division plus rationnelle des chapitres.
M. Devinck pense qu'avec le nouveau règlement, le droit d'amendement est rétabli. Il cherche à prouver qu'après le rejet du budget d'un ministère , la faculté d'amendement est rouverte . Les commissaires du gouvernement interprètent l'article 54 dans ce sens, M, Valette, secrétaire général de la présidence , est in même avis.
« En somme, diten terminant M. Devinck, lasituation est modifiée ; mais elle ne ressort pas suffisamment, parce qu'on n'a pas fait une part assez grande au Corps législatif dans le vote des dépenses, et surtout parce qu'on laisse le gouvernement toucher aux crédits supplémentaires ou extraordinaires. Il faut que le gouvemement renonce à cette détestable habitude d'introduire la mobilité dans les éléments du budget. Il n'est pas bon de modifier à chaque instant les bases de la loi de finances. »
M. Louvet croit qu'il faut se préoccuper avant tout des économies, et par là il entend qu'on ferme la porte aux dépenses qui ne sont pas suffisamment justifiées. Le cliifire des dépenses va toujours croissant. L'économie n'est pas la note dominante du gouvernement actuel. Il y a huit ministres qui demandent toujours des augmentations. Le ministre des finances ne peut résister qu'en s'appuyant sur la Chambre.
Suivant M. Louvet, l'équilibre existera ; mais seulement si l'on évite les crédits extrabudgétaires. Ces crédits découragent toute pensée d'économie. Quand on est en présence d'un budget considérable, il faut avoir d'énormes raisons pour avoir recours à des crédits supplémentaires ou extraordinaires.
M. Louvet voudrait qu'on adoptât la méthode anglaise, qui consiste à présenter les budgets en déficit ' et à les solder en équilibre. Il désire qu'on en revienne \ aux anciens usages pour les crédits extrabudgétaires. ) Il ne faut pas que des crédits de ce genre soient ouverts la veille ou l'avant-veille de la session.
MM. Devinck et Louvet ont été nommés commissaires.
3 avril 1861
A propos d'un projet modifiant la loi de 4832 sur la contrainte par corps, M. Léopold Javal a soulevé la question du droit d'initiative.
La commission a demandé la revision de la lé^slation sur la contrainte par corps. M. L. Javal trouve que les députés ne peuvent être assimilés à des pétitionnaires et que les commissions n'ont pas à adresser des suppliques au gouvernement. Le règlement fournit un moyen d'arriver à une modification des projets de loi, c'est le renvoi à la commission.
M. de Morny a donné raison à M. L. Javal. Le renvoi à la commission fait revivre le droit d'amendement. Les députés trouvent dans ce mode de procéder toutes les garanties pour exercer librement leur initiative.
Malheureusement, à cette question de procédure, M. L. Javal a mêlé des considérations sur le fonds. La discussion s'est égarée, et, quand il s'est agi de voter, on a perdu de vue la difficulté qui avait été soulevée, et le projet a été adopté.
L'Empereur était, paraît-il, disposé à introduire
Ul i
lans la loi de 1832 des modifications profondes; il roulait même aller jusqu'à la suppression de la contrainte par corps en matière civile et commerciale. Mais il a rencontré dans le Conseil d'État les f lus grandes résistances.
Je crois néanmoins qu'on déférera aux vœux de la commission et qu'une enquête sera ouverte. Il est pro- \)able que quelques membres de la commission ont en vue les désirs manifestés par l'Empereur.
7 avril 1861.
' feeslay est tout étourdi d'une lettre qu'il a reçue de Proudhon.
— « Figurez-vous, m'a-t-il-dit, que je lui avais laisse entrevoir les espérances que me faisaient apercevoir, . pour l'avenir de la Démocratie, les discussions qui ont ^lieu au Sénat et au Corps législatif. Je m'attendais à voir Proudhon s'associer à ces sentiments. Non seulement il se moque de moi, mais peu sans faut qu'il me dise que je n'ai pas le sens commun. Tenez, lisez. » Et Beslay m'a montré une lettre dans laquelle les Qnq sont fort maltraités. Au contraire, les Keller, les Kolb -Bernard et les Plichon sont couverts de louanges.
C'est le pendant de la lettre à Chaudey , où les Cinq étaient traités d'imbéciles.
8 avril 1861.
Dans le comité secret d'aujourd'hui, E. OUivier a demandé que, dans la loi qui supprime le régime de l'échelle mobile, ou visât l'article 34 de la loi de 1814
G8 l'opposition libérale sous l'empire
qui autorise le gouvernement à supprimer ou à suspendre provisoirement, en cas d'urgence, Texportation dos produits du sol et de l'industrie nationale. C'est le vœu d'un grand nombre de négociants qui disent qa*il faut avant tout, dans le commerce des grains, la séciirité résultant d'une loi ayant un caractère do généralité et de constance.
11 avril 1861. »
Réclamations d'OUîvier au sujet du projet de loi ! sur les brevets d'invention. \
Elles sont fort justes. Il y a trois ans que le projet 1 de loi a été présenté. Le rapporteur, M. Busson, n'a pas encore déposé son rapport.
Il y a dans le projet de loi une innovation qui intéresse au plus haut degré l'industrie. On veut, à l'imitation de ce qui se passe dans d'autres États, introduire en France le principe de la confirmation des brevets. L'innovation avait été adoptée par le Conseil d'État. Mais, depuis, on a jeté des doutes dans l'esprit de l'Empereur, et devant ses hésitations, le rapporteur s'est abstenu.
Ce sont là les motifs réels du retard qu'a subi la discussion du projet de loi.
Il a paru une brochure sous ce titre : Une page de r histoire de F rance^ Paris, Dumineray, in-8®. Elle est signée Henri d'Orléans.
C'est une réponse au discours que le prince Napo-
ion a prononcé contre la famille d'Orléans dans la iscussion de l'adresse au Sénat.
Mise en vente à trois heures de raprès-midi, cette irochure a été saisie à cinq heures.
Le matin, j'en avais reçu un exemplaire sous une mveloppe cachetée. Il paraît qu'un envoi analogue a ^té fait à mes collègues de la gauche et à quelques nombres de la droite. Un certain nombre de hauts personnages en ont reçu également un exemplaire.
Charles E , un des familiers du Palais- Royal,
m'a appris que le Prince Napoléon avait été gratifié des bonnes feuilles. Comme Charles E est batailleur de sa nature, il est d'avis que le Prince ne doit pas hésiter une seule minute ; cette brochure est une insulte; il faut qu'il en demande raison. Il s'est offert, m'a-t-il dit, pour aller, de concert avec un aide de eamp, porter un cartel au duc d'Âumale.
L'ami Charles E m'a paru trop échauffé pour
que son langage puisse être pris au sérieux. Un duel, qui a eu lieu dans son jardin à Bellevue, il y a quelques mois, a attiré l'attention sur lui et lui a donné une notoriété momentanée. Je crois qu'il serait bien aise d'être mêlé à une affaire princière. Cela achèverait de le poser dans la société parisienne.
Le Prince, à ce que m'a assuré Charles E , a
repoussé toute idée de duel. A mon avis, le Prince conservera son sang-froid ; il laissera dire les bretteurs de son entourage, et il fera bien.
Nous avions déposé l'amendement suivant au projet
de loi tendant à exempter du timbre et des droits de poste les suppléments de journaux lorsque ces supplé* ments sont exclusivement consacrés à la publication des débats législatifs.
Réduire le timbre des journaux à 0,04 centimes et à 0,02 centîiiMi i"
par feuille de papier de 150 décimètres carrés, an lieu de 0,06 centl- j
mes et de 0,03 centimes par feuille de 72 décimètres carrés, chifliM '-
prescrit par l'article 6 de la loi du 17 février 1852. ~-
Réduire la taxe postale à 0,01 centime et à 0,02 centimes au lieade 0,02 centimes et de 0,04 centimes.
Curé a donné son adhésion à cet amendement.
Le projet de loi est dû à l'inspiration de M. de Morny. Notre président a compris que, du moment qu'on étendait les prérogatives du Corps législatif, il fallait fournir aux populations les moyens de les mettre au courant des discussions qui avaient lieu dans le sein des grands corps de l'État.
Comme l'a expliqué OUivier, en proposant notre amendement, nous avions eu principalement pour but do délivrer les journaux qui les obligeaient à se convertir en véritables entreprises industrielle et à se mettre entre les mains des hommes d'argent.
Rouy m'a fait des observations pratiques qui m'ont amené à me railler au système de la commission. Ces observations ont été résumées dans un article de la Presse qui ne porte pas ma signature, mais qui a été écrit sous mon inspiration. En voici le passage principal :
Le dégrèvement que demandait M. E. OUivier est inspiré par un sentiment de libéralisme, auquel il nous serait bien difficile de ne pas applaudir.
Mais M. Emile OUivier et ses amis, quand ils ont présenté leur
l'opposition libérale sous l'ebipire 71
amendement, ont fait abstraction de la situation actuelle de la presse. Les journaux, limités en nombre par la formalité de l'autorisation préalable, sont de véritables monopoles exploitant le vaste champ de la publicité. Gomme tous les monopoles, ils sont assez riches pour supporter, sans se grever beaucoup, les frais que leur impose l'extension donnée par le décret du 24 novembre aux débals législatifs. Toute remise qui leur serait faite sur le timbre et sur la poste, en deh<»rs de celle qui est consentie par le projet de loi, resterait dans leur caisse sans profiter aux abonnés. La pensée des auteurs de lamendement n'a pas été sans doute d'imposer aux journaux la reproduction obligatoire des séances du Sénat et du Corps législatif. Cette obligation serait le seul motif qui pût justifier une demande de dégrèvement.
Nous avons du reste voté le projet de loi tel qu'il avait été arrêté par la commission.
28 avril 1861.
J'ai reçu une brochure assez curieuse d'un de mes collègues M. La Tour Dumoulin. Elle porte pour titre : Lettres à un membre du parlement anglais^ sur la Constitution de ^832.
L'auteur donne du décret du 24 novembre une interprétation qui pourrait bien être la vraie, c'est que ce décret n'est point, comme on le dit, une pierre d'attente pour la restauration du régime parlementaire, mais une sorte de soupape de sûreté que l'Empereur a établie pour s'assurer, en se donnant un vernis libéral, les sympathies de TEurope et les applaudissements des badauds.
M. La Tour Dumoulin prévoit le moment où la présence des ministres dans la Chambre deviendra indispensable. U n'est point nécessaire, suivant lui, d'un sénatus-consulte pour accomplir cette réforme; un simple décret impérial suffira; l'Empereur peut dé-
7â l/OPPOSITION LIBÉRALE SOUS l'emPIRS
signer les ministres comme commissaires du gouYe^ \ nement pour soutenir les projets de loi. Une pareille , délégation n'est pas contraire à la Constitution. j;
C'est là une idée qui a été suggérée à M. La Tour ^ Dumoulin par M. de Morny. Notre président Ta exprimée devant moi à deux ou trois reprises. L
29 avril 1861. i
E. Picard s'est fait donner sur les doigts par le président, et j'avoue que la correction était un peu ,. méritée. l
Notre ami s*est plaint^ et, en cela il avait raison, i des retards que subissent certains projets de lois et ■ des moyens détournés qu'on emploie pour en ajourner ^ indéfiniment la discussion. Mais il a ajouté, et ici il \ avait tort, que « la Chambre languissait dans une j inaction qui étonne. »
M. de Morny a répondu à E. Picard que la Chambre travaillait, « non pour parader » mais consciencieusement, dans ses commissions. Il a ajouté : « Les discours de parade ne me paraissent pas nécessaires ; elle fait son devoir, c'est tout ce qu'elle demande. »
Ernest Picard a relevé le mot parade : « J'espère, a-t-il dit, qu'il ne s!applique à aucune partie de la Chambre.. »
M. de Morny, sans relever l'observation de Picard, a dit qu'on avait tort de croire que les occupations de la Chambre se bornaient aux travaux publics et officiels. « C'est là, a-t-il dit, un sentiment faux et puéril. »
E. Picard a dû faire sa retraite. en bon ordre. Il
est injurieux pour la Chambre de dire qu'elle ne tra-
Tsâlle pas quand elle se livre à Texamen des projets.
de lois dans ses commissions et dans ses bureaux. La
seule observation vraie, c'est qu*il ne faut pas qu'il y
ait des commissions restant à Tétat de transactions
perpétuelles. Il est indispensable que les lois présentées
arrivent aussitôt que possible à la discussion.
30 avril 1861 .
La brochure du duc d'Aumale : Lettre sur VHistoire de France ^ est renvoyée, devant le tribunal correctionnel de la Seine sous la prévention d'excitation au
'. mépris et à la haine du gouvernement.
C'est une faute. Depuis la publication de ce pam-
i phlet, il a paru une foule de brochures ayant toutes la prétention de le réfuter. J'en ai là une demi-douzaine sur mon bureau : La brochure du duc d'Aumale; — La vraie riposte au duc d'Aumale; — Lettre sur r Histoire de la monarchie de Juillet, à M. le duc d'Aumale; — Note à l'Empereur sur h brochure du duc d'Aumale; — Réponse d'un ancien troupier à la lettre du duc d'Aumule^ etc. Ces réfutations, plus ou moins officieuses, suffisaient.
Les bruits qu'on a répandus, afin de grossir l'insulte faite à un prince de la famille impériale, sont complètement inexacts. On avait prétendu que le manuscrit de la lettre du duc d'Aumale avait été envoyé depuis trois semaines par son auteur au Prince Napoléon. C'était faux. La brochure n'a été connue au Palais-Royal que peu d'instants avant que la saisie ne fût opérée.
Le Prince a fait du reste auprès du ministre de l'intérieur d'abord, auprès de l'Empereur ensuite, des démarches pour faire lever l'interdiction qui s'opposait à la circulation de la Lettre sûr F Histoire de France. Il écrivait à l'Empereur :
Étouffer n'est pas répondre. Je vous supplie de laisser circuler librement la réponse de M. le duc d'Aumale, certain que le patriotisme de la France jugera ce pamphlet comme il mérite de rétre, et que le bon sens du peuple fera justice de cette soi-disant leçon d^hlstoire qui n'est qu^un manifeste orléaniste.
Une autre considération que le Prince aurait pu faire valoir, c'est que la brochure du duc d'Aumale a été fort mal accueillie dans le monde légitimiste. Les légitimistes, pour se donner une force nouvelle, affirmaient qu'une fusion avait effacé les griefs réciproques des deux branches de la maison de Bourbon. Les principes posés par le fils de Louis-Philippe donnent un démenti à cette prétention par leur flagrante opposisition avec les principes de la légitimité. Il y avait avantage à laisser circuler librement un écrit qui pouvait devenir un motif de discorde dans le camp royaliste.
Le Prince Napoléon n'est point parvenu à faire prévaloir ses sentiments. Une note du Moniteur a tait connaître la démarche que le Prince avait faite auprès de l'Empereur. « Il n'a pas paru possible, dit cette note, d'accéder au vœu du Prince et d'interrompre Iç cours de la justice. »
C'est le Prince Napoléon quia exigé cette déclaration officielle, en même temps qu'U faisait insérer dans le Siècle le texte de la lettre qu'il a écrite à l'Empereur.
Les réponses à la brochure se multiplient. La plus
piquante est celle qui a été adressée au Times par Mocquard, et qui est due, dit-on, à la plume de Napoléon III.
Dans un passage de sa brochure, le duc d'Aumale prétendait que, pendant le séjour de la duchesse de Saint-Leu à Paris, le jeune prince, son fils, profitait de l'occasion pour entrer en rapport avec les ennemis du gouvernement.
Mocquard, ou plutôt l'Empereur répond :
A cette époque> les sentiments du prince étaient si peu opposés au gouvernement de Louis-Philippe qu'il adressa au roi la demande de servir comme simple soldat dans Tannée française. 11 est vrai que l'Empereur actuel, lorsqu'il était exilé ou prisonnier, a fait des aUasions peu favorables au gouvernement d'alors, mais il ne s'est jamais permis d'attaquer la personne du roi ni celle d'aucun membre de sa famille. Cette réserve était peut-être moins politique, mais elle était plus noble.
Après une réponse aussi topique, on ne comprend rien aux poursuites.
Le bruit court que c'est M. Jules Favre qui doit présenter la défense de Tauteur de labrochure . On aj oute que notre collègue profiterait de l'occasion pour développer les raisons données par le Prince Napoléon dans sa lettre à l'Empereur.et pour accentuer les dispositions libérales du Prince.
Ce sera là en eflfet un excellent moyen d'audience.
3 mai 1861.
La Haute-Savoie possède un préfet terrible. Une élection devait avoir lieu les 44 et 45 avril. M. Bartholony était le candidat officiel. Le préfet a pris le 4" avril un arrêté interdisant la distribution des bulletins de
iM^M^tak^^^.' .
vote. Invité, dès le 5 avril, parle ministre de rintérieur à retirer son arrêté, il n'a obéi que le 14, jour de l'élection.
Le bureau a exprimé un blâme :
Il est, a-t-il dit, regrettable que les populations de la Haote-Savoie^ qui se sont données à la France avec tant d'enthousiasme, aient eu à fflire un apprentissage aussi difficile de ses institutions et que leurs premiers pas n aient pas été dirigés par des mains plus expérimentées.
E. OUivier a réclamé l'annulation de Félection :
Il s'agit de populations nouvellement unies à la France et qui pratiquaient librement le régime constitutionnel. Nous devons leur assurer ra[)pIication sévère et stricte des principes protecteurs de la liberté ; c'est alors qu'elles se réjouiront d'être françaises et que l'annexion ne pourra être calomniée par ceux qui l'ont vue avec déplaisir.
Le gouvernement n'a pas trouvé un mot pour défendre les procédés du préfet de la Haute-Savoie; i\ s'en est remis à Tappréciation de la Chambre. Celleci a jugé que la Haute-Savoie ne pouvait pas être privée plus longtemps de son représentant. L'élection a été validée.
8 mai 1861.
Quand on a discuté devant la Chambre la question des comptes rendus, plusieurs membres ont exprimé le vœu qu'en outre du compte rendu analytique, on rédigeât un compte rendu sommaire à l'usage des journaux de départements de petit format et de publicité restreinte.
On a fait un compte rendu sommaire de la séance du 3 mai ; mais il est tellement succinct qu'il peut à bon droit passer pour un compte rendu infidèle. E. OUivier a présenté à ce sujet des observations fort
justes; mais il a eu tort de ne pas conclure. La liberté des comptes rendus, c'est là la seule façon de sortir d'une difficulté restée jusqu'ici inextricable.
Avec sa manie de résoudre par voie de traités de commerce des questions qu'il reconnaît lui-même être du domaine de la loi, le gouvernement finira par fatiguer la Chambre. Il avait déposé un projet de loi sur les droits à la sortie des drilles et chiffons; les amendements avaient été consentis par le Conseil d'État, et le rapport allait être déposé, quand on a appris que le traité de commerce avec la Belgique avait tranché la question et annulé le travail de la commission.
Par déférence pour la Chambre, le gouvernement aurait dû, avant de signer le traité, retirer le projet de loi.
M. de Momy a conseillé à la commission de continuer ses travaux sans se préoccuper du traité. C'est en effet la seule chose qu'il y ait à faire .
Je ne sais quel revirement subit s'est produit dans Tesprit des Lévy au sujet du livre de P.-J. Proudhon : La Paix et la Guerre. Ils ont refusé de recevoir dans leur librairie un seul exemplau*e. Michel Lévy a fait arracher les couvertures qui portent le nom de sa maison. L'ouvrage a été offert à d'autres libraires ; mais comme le bruit s'était répandu que les Lévy n'avaient pas voulu prendre la responsabilité de l'éditer, les libraires ont refusé net.
12 mai 1861.
J'ai rédigé l'amendement suivant au budget du ministère de l'intérieur :