J avril 18G
Suite de la discussion du projet do loi modifiant un certain nombre de dispositions du Code i)énal.
n se produit quelquefois des incidents fort comif qoes. L'article 177 prononce une peine contre Texport <m l'arbitre qui aura agréé des offres ou des promesses pour rendre une dtk'ision ou donner une opinion favofahle» L'article 179 ne parie (jue d* opinion. Le méticuleux M. Millet voudrait que Ton dise : dœision ou opinion.
Le président. On peut ajouter, si Ton veut, le mot décision: mats décision ou opinion, cola me semble à peu près la même chose.
E. Picard. En matière pénale, il faut préciser.
M. Millet. L'arbitre n'émet pas une opinion; il rend nue décision.
M. Ancel. Il serait à désirer que le gouvernement s'expliquât.
M. de Parieu, vice-président du Conseil d'État, donae une explication qui n'a aucun rapport avec la question posée.
— Ce n'est qu'une opinion, s'écrie E. Picard.
Le Président. La décision sera dans le vote de la Chambre.
Après cet échange de calembours, l'article 470 est mis aux voix et adopté.
Les articles 222 et suivants relatifs aux outrages et violences envers les dépositaires de rantoritéet de la foire publique ont donné lieu à un débat d'un ton plus grave et plus relevé.
»i'>H l/OPPOSmON LIBÉRALE SOUS l'eHPIRE
Le nouvel article 222 introduisait une nouveauté ijui a fortement ému l'opinion. On voulait punir de remprisonnem«>nt l'outrage, commis par un écrit ou un dessin non rendu public, adressé directement ou indir rectement a la personne qui en était l'objet. En d'au^^ très termes, le projet assimilait l'outrage par écrit. à Toutrage par paroles, et cela même lorsqu'il n'y aurait pas eu publicité.
Nous avons présenté un amendement pour demander que l'outrage par paroles n'existât que lorsqu'il aurait été commis en présence du magistrat, et qu'il n'y eût outrage par écrit que lorsque la lettre qui 1» contiendrait aurait été adressée au magistrat lui-même.
La commission avait adopté notre amendement eik principe; mais la rédaction était loin de nous donner satisfaction. E. Picard a combattu la disposition nouvelle :
Pourquoi dire an errit adressé directement ou indirectement? Soyer précis ; n'admettez ((ue des termes qui ne souffrent pas de controverses. Si vous voulez donner au gouvernement une arme arbitraire, ayez le courage et la responsabilité de votre opinion ; mais si vous ne le voulez pas, empressez-vous d'effacer du projet ce malheureux article 22à. Vous aurez avec vous le principe étemel du devoir, s: vous déclarez et maintenez que Toutrage ne sera punissable que si le magistrat est présent.
E. Picard a été fortement appuyé par M. Segris,qm a déclaré quMl voterait contre l'article. Après les explications embrouillées et entortillées de M. de Parieu, la loi était bien malade ; en quelques paroles, Ollivier lui a porté le dernier coup.
L'article 222 a été rejeté.
L'OPPOSITION LIBÉRALE SOUS l'eMPIRK 351*
E. Picard a essayé de faire renvoyer à la commission Farticle 230, qui punit l'outrage par geste contre tous les citoyens investis d'un ministère de service public, c'eet-à-dire contre une quantité innombrable d'agents n'tjrant pas dans la plupart des cas le caractère de léritables fonctionnaires. Mais cette fois E. Picard l'a pas réussi. Le Corps législatif, même quand il S'agit de questions qui n'ont pas un caractère polifiqpe, ne veut pas que l'opposition ait trop souvent ndson.
■ Du reste, le travail de la commission renferme tant d'incohérences et de vices de langage, que le rapporteur, M. Guyard-Delalain, en est réduit le plus sou- Tent à provoquer des votes de renvoi.
15 avril 1863.
J'ai reçu d'un ami une lettre qui renferme des détails fort curieux sur le mouvement électoral :
J'ai reocoatré hier le père Beslay, qui m'a communiqué une lettre deP.-J., dont il était encore tout ébouritl'é. P. J. lui otlVait la présidence de son comité abstentionniste. Lui qui a, comme vous savez, un comité d'ouvriers qui sont pour le vote, a refusé avec empressement l'offre qui lui était faite. Je ne vois plus que le président Chaudey si P.-J. n'en trouve pas d'autre. Ce sera drôle I
U parait, à ce que j'ai appris avant-hier, que Ledru-Rollin est pour l^tentîon; alors, je m'explique la lettre de Félix Pyat par le motit contraire à celui que je supposais. La brouille est sans doute cmpirée. etTon se contrecarre. Ce qui m'amuse dans tout cela, c'est que tous ees messieurs, ici comme à Londres, ne voient pas que les grandes masses populaires qui votent leur passent par-dessus la tête. Ils me font Teffet de fourmis voulant diriger les vagues de l'Océan.
Il y a eu au Corps législatif comité secret pour a
360 l'ijpposition libérale sois L*£MP1RE
disoussion sommaire des nouvelles convention!» avec? les chemins de fer.
Eafiii, La Guéronnière a présenté au Sénat son rapport sur ma pétition. Il propose de repousser mat pétition dans sa double demande, mais en même teçips de proclamer le droit de discussion des journaux^ C'est, par une voie détournée, me donner gain d& cause.
Au sujet de la démarche faite au mois de février auprès des journaux par des agents de Tadministra— tion pour lui donner des avis officieux, La Guéronnière a soulevé une question très épineuse. Son rapport déclare que les démarches des agents d^ Tadministration auprès des journaux « n'engagenfe^ pas plus celle-ci qu'elles n'obligent ceux-là.» Oa pourrait en -conclure qu'un journal peut sans crainterefuser de se soumettre aux avis officieux que lui transmet l'administration.
De la part d'un ancien directeur de la presse air ministère de l'intérieur, la déclaration est grave.
Tout Tintérêt de la journée est dans la discussion qui a eu lieu en comité secret sur le projet de loi relatif à l'instruction des flagrants délits devant les tribunaux correctionnels. C'est là une grosse a£faire : toute l'économie du Code d'instruction criminelle n'est pas seulement bouleversée, mais il peut arriver que la liberté individuelle reçoive une rude atteinte de cenouveau mode de procéder.
Des députés complaisants ont soulevé des observa-
l'opposition libérale SOtJS L^EMPIRI 361
tions très superficielles, évidemment pour fournir à MM. Suin et Cordoen, commissaires du gouvernement, Toccasion de s'expliquer sur le but et le mérite , de cette innovation judiciaire. Mais il est impossible que les choses se passent aussi simplement quand le projet arrivera à la discussion publique. Il y a tant d'objections à faire, qu'il ne peut manquer d'être passé séyèrement à l'étamine.
17 avril 1863.
On a discuté au Sénat ma pétition sur le droit qu'ont les journaux de discuter les débats législatifs. M. de Girardin, dans un article intitulé : Le droit de discussim devant It Sénat, a constaté avec netteté et précisioD le résultat obtenu:
Le droit contesté aux écrivains de discuter le lendemain, dans les joarnaux, les sujets que les orateurs avaient discutés la veille dans les assemblées législatives, a triomphé au Sénat, grâce au double et rare talent dVcrivain et d'orateur dont fait preuve M. do La Guéronnière, rapporteur de la pétition de notre collaborateur M. Darimon. Le sénateur, reconnaissons-le, a prêté son appui le plus ferme, le plus loyal, le plus fraternel, au député. Il Ta vaillamment défendu contre Popiniâtreté de M. Tourangin. L'ordre du jour, proposé par M. de U Guércmnière, Ta emporté à la presque unanimité sur la question préalable réclamée à outrance par M. Tourangin.
Tous les journaux, du reste, concluent comme M. de Girardin.
Mes collègues de la gauche, qui s'étaient peu préoccupés du sort que ma pétition pouvait avoir au Sénat, se sont bien gardés de me féliciter du demi-succès que j'ai obtenu. Ollivier et Picard ne m'ont rien dit ni delà discussion ni du vote. Hénon seul m'en a parlé,
ë62 l'opposition libérale sous l'empire
et à son langage j'ai cru remarquer qu'il était loin d'approuver l'initiative que j'avais prise. J'avoue franchement que cette affectation d'indifférence m'a profondément blessé.
On m'assure que J. Simon cherche un moyen de rompre avec les abstentionnistes et de se rapprocher de nous. Il aurait reconnu que tout le monde était pour le vote; il ne serait pas loin, m'a-t-on dit, d'accepter une candidature si on venait à lui en offrir une.
La discussion se traîne au Corps législatif sur le projet de loi portant modification de plusieurs articles du Code pénal, grâce à la pesanteur du rapporteur, M. Guyard-Delalain, dont le langage pâteux obscurcit les points les plus clairs. De temps en temps, nous présentons des observations ; mais elles se perdent dans ce débat, qui est mené de la façon la plus pitoyable.
M. de Morny fait tous ses efforts pour en finir le plus vite possible, cela est bien visible. L'article 134, après avoir été modifié par la commission, revenait en discussion. Il a été attaqué très vivement et définitivement rejeté. — C'est un rejet absolu, me suis-je écrié. — Non, a dit le président, c'est un nouveau renvoi à la commission.
M. de Morny faisait là un nouvel accroc au règle^ ment. Je n'ai pas insisté. Que peut produire une discussion conduite ainsi à la cavalière?
18 avrU 1863.
On en a enfin terminé avec le projet de loi concernant les modifications à apporter à certains articles
l'opposition libérale sous l'£MP1R£ 363
du Code pénal. U a été adopté par 152 voix contre 48, après un long débat sur Tarticle 363, auquel ont pris part Ollivier, Picard et Jules Favre.
Le chiffre de 48 opposants prouve que la loi a semblé aussi mal étudiée que mal conçue.
M. le baron Lacrosse, secrétaire du Sénat, m*a transmis Tavis de la décision prise sur ma pétition. Le Sénat a prononcé la Question préalable sur la question d*inconstitutionnalité et Tordre du jour sur la demande d'interprétation de la Constitution. Cela n'empêche pas les journaux de donner au vote sénatorial un sens absolument libéral.
J'ai reçu une longue lettre de Proudhon. Après m'avoir donné une analyse de la nouvelle brochure qu'il va publier et m'avoir résumé les conclusions auxquelles il arrive, il ajoute :
Vous sentez, d*après cela, mon cher Darimon, que je ne puis vous dire aujourd'hui, comme je Tai fait dans ma lettre du 3 mars, écrite a¥aiit la rédaction de mon travail, quand je ne possédais mon travail qa'en bloc, et quand je n'en avais pas calculé la portée pratique; je ne puis plus, dis-je, vous dire, par exemple, que la différence de nos conduites n'impliquerait au/cune divergence de système ;q\jie nous concerterons nos manœuvres, etc.
Ma conduite politique résulte dii*ectement de la théorie que je dcvetoppe. ir ne souffre de ma part aucune exception. Je regarde décidément, après six mois de méditation, ce vote comme compromettant, malheureux, contraire à nos vrais intérêts et entraînant le sacrifice des principes... Ainsi, nous ne pouvons plus concerter nos manœuvres : ee serait nous déshonorer tous deux ; tout ce que nous pouvons en cette circonstance délicate, c'est, puisque vous maintenez votre candidature, de rester simplement fidèle à l'amitié, de ne pas parler l'un de l'autre, sauf le cas où il s'agirait de notre honorabilité personnelle, d'éviter tout ce qui pourrait nous mettre en contradiction. Cela vous sera facile, ce me semble, puisque je n'ui pas porté la question sur les personnes, et que, quant à la difl'crence de nos conduites, vous avez
toujours la ressource de dire, sans avoir besoin de discuter les idées que votre position particulière vous semble, à vous, vous commander de reparaître devant vos électeurs.
C'est une des grandes peines de la vie que des considérations particulières viennent sans cesse séparer les hommes les plus unis ; je donnerais je ne sais quoi, en ce moment, pour vous dégager, à tous les points de vue, de cette maudite réélection. Puisque vos collègues se représentent tous et que vous pensez devoir les suivre, qu'il me soit de nouveau permis d'espérer qu'une fois la grande cérémonie terminée, vous rendrez justice à mes motifs et que je n'aurai d'autres torts à vos yeux que d'avoir osé, en ceci comme en toutes choses, aflronter le préjugé de la multitude.
Voilà d'excellentes paroles, et dans ce sens je ne puis que donner mon acquiescement à ce que nos différences de conduite soient signalées et mises en relief. Notre dignité à tous deux ne peut qu'y gagner.
Il paraît que le comité Carnot se prépare à des solutions décisives. Depuis trois mois, il s'agite dans le vide, sans avoir pu aboutir et sans s'être entendu ni sur le choix des hommes ni sur Temploi des moyens. Je crois qu'il va droit à un avortement, si j'en juge par le billet que j'ai reçu ce matin de Jules Ferry :
Dimanche.
Mon cher ami,
Nous avons tout à Theure une réunion chez Carnot. C'est une grosM
affaire...
Les vieux veulent nous épurer. Réunion des délégués chez le gran( pontife pour arrêter la liste des électeurs, lesquels doivent choisi d'autres électeurs lesquels présenteront des candidats aux seuls élee teurs ! ! lesquels, j'espère, ne tiendront aucun compte des choix des dits grands électeurs au douzième degré, si, comme tout Fannonce ils sont absurdes.
l'opposition libébale sous l'empibe 365
B serait temps qu'à la fin toutes choses fussent plus claires et que des gens que sépare un désaccord profond ne s'obstinassent pas à vivre eosemble.
A vous,
J* Ferrt.
31 avril 1863.
On a voté au Corps législatif le projet de loi relatif i une modification des articles S7 et 28 du Code de commerce concernant la commandite.
OUivier a pris une part brillante à la discussion; il a appuyé les conclusions de la majorité combattues par on certain nombre de membres et notamment par MM. Josseau et Devinck. Nos honorables collègues trouvaient un peu dures les dispositions du projet en ce qui concerne la responsabilité du commanditaire qni s*immisce dans Tadministration de la commandite. Le discours d'OUivier, nourri de faits et s'appuyant sur les considérations les plus élevées, servira certainement de commentaire à la loi.
23 avril 1863.
Commencement de la discussion du budget de 1864.
M. Anatole Lemercier a ouvert le débat par un examen complet de la situation financière. C'est un discours de pure opposition. L'ex-candidat officiel a jeté complètement le masque. Le remède, à son avis, est dans le rétablissement de la responsabilité ministérielle : « Il serait puéril, a-t-il dit, de prouver que sous les gouvernements antérieurs qui jouissaient de la responsabilité ministérielle, — j'en excepte cepen-
dant la République, — la situation financière se présentait mieux que celle d'aujourd'hui. »
Picard, qui est le fils d'un banquier, se figure volontiers qu'il est un homme de finances. Il a prouvé aujourd'hui qu'il ne connaissait pas même le mécanisme d'un budget.
Entre autres critiques qu'il a formulées, il a reproché au gouvernement d'avoir négligé d'envoyer au Corps législatif, malgré les prescriptions de la loi, les comptes de 1862.
— L'exercice n'est pas fini, a fait observer M. Busson, rapporteur du budget.
E. Picard. Je ne demande pas les comptes de l'exercice, je demande les comptes de l'année.
M. Busson. Je ne comprends pas la différence.
Le commissaire du gouvernement, M. Vuitry, s'est vainement efforcé de montrer à Picard que ce qu'il réclamait était tout bonnement impossible, que les dépenses de 1862 n'étant liquidées et payées que dans les sept premiers mois de 1863, ce n'est qu'à partir du 31 août qu'on pourra commencer à dresser les comptes de 1862, notre collègue a refusé de se rendre •à l'évidence ; il s'en est tiré par une cabriole : « J'ai dit, s'est-il écrié, qu'il était désirable que les comptes fussent produits plus tôt. »
J'aurai bien volontiers arrêté la langue de Picard ; car il se décernait par cette malencontreuse interruption un brevet d'ignorance ; mais quand la langue d'un avocat tourne...
Où Picard a mieux réussi, c'est à provoquer des incidents comiques. Il y a eu entre lui et M. Devinck
l'opposition libérale sous l'empirk 307
une véritable querelle, qui nous a fourni un intermède des plus grotesques.
Picard, pour appuyer ses allégations et ses raisonnements avait^ à diverses reprises, invoqué le témoignage de M. Devinck. Il y a eu un moment où le député-chocolatier a fini par se fâcher.
— Je n'ai jamais été de votre avis, notez-le bien, s'est-il écrié en s'adressant à Picard au milieu de Thilarité générale.
— Excepté, a répliqué Picard, quand vous avez voté avec nous contre le projet de conversion.
Le pauvre M. Devinck a complètement perdu la tête : «Je ne comprends pas, a-t-il dit d'un air indigné, qui a de nouveau provoqué les rires de toute la Chambre, pour quel motif M. Picard veut m'associer à tous ses votes. J'ai voté contre la conversion, mais je ne l'ai pas fait par opposition systématique. »
En entendant ces mots, Ollivier a bondi sur son banc et a réclamé la parole. Mais M. de Moniy a mis fin à l'incident. Il n'a pas voulu sans doute fournir à Ollivier l'occasion de faire sur la façon dont il entendait l'opposition, une déclaration qui eût été une véritable profession de foi électorale.
La discussion générale du budget a été close. La Chambre a évidemment hâte d'en finir.
M. de Persigny a eu une singulière idée, c'a été de faire insérer dans le Moniteur une note qui interdit aux candidats de l'opposition de s'intituler candidats indépendants.
M. de Girardin propose de remplacer l'expression condamnée : candidats indépendants ^ par celle-ci : can-
didats non appuyés par le gouvernement, a Mais alors, dit-il, les journaux comme la Presse et le Temps peuvent-ils continuer à s'appeler indépendants sans risquer de blesser le Constitutionnel y la Patrie et le Pays? »
La note du Moniteur est surtout dirigée contre les députés qui, pendant la durée de la législature, se sont séparés du gouvernement sur la question italienne. Ils n'ont plus Tattache officielle, et> en leur interdisant de prendre le titre de candidats indépendants^ on les condamne à prendre celui de candidats de t opposition. S'il y a une manœuvre, elle est du côté de l'administration ; mais elle est bien puérile.
J'ai reçu aujourd'hui la visite de Dupas ; c'est un ouvrier horloger que j'ai connu en 1848 ; il s'est fait recevoir officier de santé pour pratiquer la médecine Raspail. Comme il est charlatan de sa nature, il a réussi. Il ne va pas à pied ; on le rencontre à travers les rues de Paris en superbe équipage, ayant, à côté de lui, sa femme, parée d'un magnifique chapeau à plumes. C'est le type de l'ouvrier parvenu.
Dupas, qui est abstentionniste, est venu me sommer d'avoir à abandonner toute idée de me représenter devant mes électeurs, me faisant entrevoir un échec à ses yeux inévitable et me menaçant de me voir abandonné par tous mes anciens amis dans le cas où je persévérerais dans ma résolution.
J'ai répondu à cet imbécile que le seul homme avec qui j'acceptais une discussion sur ce point, c'était Proudhon, qu'il y avait eu entre lui et moi un échange de lettres, et que Proudhon lui-même avait fini par
reconnaître que je ne pouvais pas me dispenser de maintenir ma candidature.
Là-dessus, Dupas s'est emporté ; je me suis emporté démon côté. Des paroles très aigres ont été échangées et je crois bien que j'ai mis M. le docteur à la porte.
24 avril 1863.
Depuis longtemps, on n'avait pas vu une discussion de budget menée d'aussi bon train. Point de longs discours; mais de courtes observations le plus souvent fort piquantes.
M. d'Andelarre, qui avait critiqué le système financier de M. Fould, s'est vu rabroué de la belle façon par M. Larrabure, qui a posé en aphorisme indiscutable qu'un bon ministre des finances (lisez M. Fould) est le meilleur auxiliaire du Corps législatif.
Ollivier, à propos du ministère des affaires étrangères, a parlé du Mexique, de la Pologne et du journal le Pays, Je crois que son petit discours n'avait d'autre but que de donner un témoignage de sympathie à la Pologne. Simple concession à la masse électorale qui s'est éprise, on ne sait trop pourquoi, de la révolution polonaise.
La discussion sur l'administration centrale du ministère des finances nous a présenté un spectacle des plus curieux. Nous avons vu les ex-candidats officiels abandonnés par le gouvernement venir se plaindre des procédés dont on use à leur égard. MM. Anatole Lemercier, de Jouvenel et de Pierre me font l'effet
d'anges déchus qui regrettent leur part de Paradis et qui voudraient bien qu'on la leur rendît.
M. de Pierre a pris la chose sur le ton de l'ironie. Il a trouvé parfois des mots heureux, par exemple celui-ci, qui termine son discours :
Le devoir à accomplir était bien difficile de la part du député; il était expojié à des coDtradictions qui exigeaient la plus grande souplesse. Fallait-il, il y a deux ans, être Italien et révolutionnaire ou clérical? Ce n'était ni ça ni ça. Il fallait être révolutionnaire; il ne faut plus l'être aujourd'hui. Faut-il être Polonais, aujourd'hui? Peut-être cela vous est-il permis, à la condition de ne plus l'être demain.
M. Chevandier de Valdrôme a protesté lourdement contre ces paroles si spirituelles. La protestation n'a pas paru très bien placée. Mais cette intervention assure à M. Chevandier de Valdrôme l'appui du gouvernement qui, dit-on, commençait à se retirer de lui.
Picard, qui -a essayé de passionner le débat, a réussi à s'attirer une verte semonce de la part de M. de Morny à propos d'une parole malheureuse qui lui avait échappé. Sa proposition de faire porter, par des agents officiels, les bulletins des candidats de l'opposition aussi bien que ceux des candidats de l'Administration, a eu un succès de fou rire. Ce serait cependant de la bonne et stricte justice.
M. Baroche a cru devoir faire à cette occasion une déclaration solennelle : « On nous demande, a-t-il dit, si nous renonçons aux candidatures officielles. Une fois pour toutes, je réponds : Non, nous n'y renonçons pas. »
— Le gouvernement serait détruit, si vous y renon-
l'opposition libérale sors l'empire 371
ciez, s'est écrié Jules Favre, au milieu des rumeurs et des dénégations.
iQvité à s'expliquer sur le sens de ses paroles, Jules Favre les a encore aggravées :
Le gouvernement me dit qu'il a besoin de cette force extraordinaire pour se défendre contre les candidatures d'hommes qui, en fin de compte, veulent la liberté des élections.
M. Chevandier de Valdrôme, Dites : qui veulent le renversement du gouvernement.
M. d'Ornano. Nous qui avons fait l'Empire, nous saurons le défendre.
Que prouvent toutes ces clameurs, sinon que Topposition est dans le vrai, quand elle montre, dans les candidatures officielles, une des conditions essentielles du régime qui pèse sur le pays?
J ai appris aujourd'hui que c'est à l'instigation de Proudhon que Dupas est venu me prêcher l'abstention. Il comptait, paraît-il, que sa dernière brochure m'avait converti. — Ma foi! tant pis pour Proudhon! J'ai fort malmené son messager. Quoi! après toutes les explications que je lui ai données, je n'ai pas réussi à le convaincre que je ne puis, sans me déshonorer, abandonner mes collègues de l'opposition et lâcher mes électeurs ! C'est désespérant !
25 avril 1863.
Il y a eu, à propos du procès- verbal, un échange d'explications entre OUivier et M. Auguste Chevalier, OUivier avait dit, en parlant du Pays :
Nous savons tous que ce journal est dans les mains du ministre de l'intérieur qui, mécontent d*un de ses rédacteurs, l'a destitué et Ta remplacé par un autre plus docile.
372 l'opposition libérale sous l'empibe
C'est M. Auguste Chevalier qui était ce rédacteur plus docile désigné par OUivier. Il a protesté en termes très vifs : •
M. Oilivier, a-t-il dit, a voulu faire croire que mon indépendance n'était pas absolue; je serai obligé de lui donner un démenti le plus complet et j'aurai à lui dire qu'en fait d'indépendance, je ne reçois de leçons de personne.
La discussion allait s'envenimer; mais M. de Morny est intervenu :
Donner à l'avance un démenti en même temps que vous demandez une explication, c'est embarrasser celui à qui vous la demandez; cest le gêner dans l'explication que vous désirez.
M. A. Chevalier a retiré le mot démenti, Ollivier a donné alors des explications qui paraissent avoir été satisfaisantes, puisqu'elles n'ont pas été suivies de réplique.
M. Larrabure s'est plaint que l'instruction supérieure fût trop libéralement répandue. Le commissaire du gouvernement, M. Boinvilliers, qui est décidément un orateur maladroit, avait cru devoir demander grâce pour le nombre de jeunes gens privilégiés admis à recevoir ce genre d'instruction. J. Favre a trouvé qu'au contraire on ne donnait pas une extension suffisante aux établissements d'instruction secondaire. On retrouve l'esprit de la basoche dans les éloges outrés donnés aux études classiques. Evidemment J. Favre ne comprend rien aux exigences de la société moderne; l'importance accordée aux écoles primaires et aux établissements d'enseignement spécial lui fait peur; il y voit un signe de décadence. Il est sur ce point un homme d'ancien régime.
Mais quelle diable de mouche a piqué le pauvre M. BoinTJlliera ijuaiid il a di^nié à Picard le droit de demandef des explications sur le refus que le pr(''fet de police oppose à MM. Littré, Laboulaye, Legouvé, etc., iHL-mbres de l'Institut, qui avaient demandé à faire des lectures publiques en faveur des ouvriers sans travail? Il semble vraiment que le préfet de police soit impeccable.
Ollivier a relevé comme elle devait l'être cette prétention ridicule :
M. le prétet de polii», a-t-il dit, ne peui avoir une inviolubilitè qoi n'appartient pas mâtne à M. le ministre et que n'a pas ménie le chef Ap l'État, et alors qu'on nous rouonnoit le droit de discuter des questions qui se rattachent nui aeles de l'Empereur.
»M. Baroche est venu au secours de M. Boinvilliera ai ne savait pas comment s'en tirer; il a fait remarquer que l'observation n'avait aucun rapport avec le budget de riiisti'ucti&n publique.
Picard a insisté. M. Baroche a alors déclaré que le gouvernement avait le droit d'interdire une réunion s'il voyait qu'il pût en résulter des inconvénients. Devant cette réponse aussi franche que brutale, il a
tllu se taire et s'incliner, 27 avril 1863.
La discussion du budget s'est poursuivie sans cident notable. J'en excepte des observations présentées par MM. Noubel et Granier de Cassagnac sur l'impùt des chevau.\ et voitures qui est fort impopulaire dans les campagnes. Je n'ai rien compris aux
374 l'opposition libérale sous ^'empire
explications de M. Baroche, sinon qu'il est fort difficile de justifier cet impôt et encore plus difficile de l'appliquer sans blesser les règles de la justice et de réquité.
Le vote qui a eu lieu par mains levées était évidemment douteux. Mais le président, M. Réveil, malgré les observations de Picard, qui demandait le vote par assis et levé, conformément au règlement, a déclaré qu'il y avait eu adoption, et on a passé outre.
J'ai présenté des observations fort courtes sur le timbre des récépissés de chemins de fer. J'ai demandé si on entendait donner au récépissé la même valeur légale qu'à la lettre de voiture. J'ai eu bien du mal à obtenir une explication claire. Le président de la commission, M. Devinck, et le rapporteur, M. Busson, ont passé à côté sans répondre à la question. L'ont-ils comprise seulement?
M. Vuitrj l'a résolue d'un mot : « Oui, a-t-il dit, c'est entendu; le récépissé aura les mêmes efi'ets que la lettre de voiture pour les expéditions par chemins de fer. »
Dans la pratique, cette déclaration est importante, et je suis bien aise de l'avoir provoquée,
28 avril 1863.
Le Corps législatif a achevé aujourd'hui la discussion des budgets.
Picard a présenté des observations sur le chiffre de plus en plus élevé des bons de la Caisse des travaux publics de la Ville de Paris; il a montré le dan-
l'opposition libérale sors l'empire 375
ger que présente une dette flottante qui s'accroît chaque année de tOO millions.
MM. Gouin et Devin ck ont répondu à Picard.
Picard a engagé avec ce dernier un dialogue semé de traits fort amusants.
M. Devinck. Les expropriés ne se plaignent pas !
S, Picard. Je vous demande pardon ; ils se plaignent.
M. Devinck, Permettez. A Paris, tout le inonde veut être exproprié.
Plusieurs fX)ùx. C'est vrai ! cost vrai !
Et plus loin :
M. Devinck. L'accroissement des revenus do la ville provient uniquement de l'augmentation de la matière imposable. E. Picard. Il provient surtout de la cherté des loyers. Une voix. Mais les loyers baissent.
E. Picard. On annonce qu'ils vont baisser.
L'ensemble de la loi de finances a été adopté par 240 voix contre 7, sur 247 votants.
Ces sept voix opposantes se sont retrouvées au vote du budget ordinaire et du budget rectificatif. C'est qu'aux voix des Cinq, se sont jointes celles de MM. Anatole Lemercier et de Cuverville, passés décidément à Topposition.
On a ensuite adopté un projet de loi qui consacre une réforme des plus utiles : on pourra désormais, au moyen d'une taxe supplémentaire, déposer dans une boîte spéciale des lettres et des dépêches, après les levées générales. Le commerce trouvera là une facilité de plus.
Un vœu a été formulé qui sera réalisé tôt ou tard ; je veux parler de la réunion des postes aux télégraphes : ce sont là deux services qui concourent au
La discussion générale n*a tenu qu'une séance. Il s'y est dit éti^ bonnes choses; mais elle n'a pas eu Téclat qui a signalé certaines dis- : — eussions générales des précédentes années. ...
Ce préambule de mon article sur la discussion dàrt budgets a blessé Picard. Il a cru y voir un parti prig^— de mettre dans l'ombre le discours qu'il a prononcé — dans la discussion générale.
Pendant la promenade que nous faisons habituelle- ^ ment dans le jardin des Tuileries au sortir de la séance, Picard a affecté de se tenir éloigné de moi et de ne pas m' adresser la parole. J'ai demandé à Ollivier ce que signifiait cette attitude singulière. C'est alors que j'ai appris le motif de la mauvaise humeur que me témoignait notre trop susceptible collègue.
A mon tour, j'ai considéré cette bouderie comme absolument déplacée. L'explication que je donnais dans la suite de mon article sur l'insignifiance de la discussion me mettait à l'abri du soupçon d'avoir voulu être , désagréable à Picard. Mes articles de la Presse por- ' tent ma signature, et à cause de cela, je dois montrer une grande réserve, aussi bien dans le blâme que dans l'éloge, quand il s'agit de mes collègues. Il n'y avait pas lieu de faire une mention spéciale du discours de Picard, qui, bien que fort brillant, n'était après tout qu'un hors-d'œuvre.
Je me suis fâché ; nous avons échangé des paroles un peu vives, et sans l'intervention d'OUivier, il est probable que nous nous serions séparés sinon brouillés, tout au moins fort mécontents l'un de l'autre.
J'ai remarqué que, depuis un certain temps, Picard me témoigne moins de sympathie qu'autrefois. Il est
qui lui reprochent cette volte-face et qui lui demandent ies motifs de cette subite acrimonie, il répond qu'il a à se plaindre de moi, et, quand on lui demande de préciser ses griefs, il refuse de s'expliquer ou il s'en tire par une gambade.
Discussion au Corps législatif du projet de loi relatif au rachat de divers canaux.
J'ai développé mon amendement demandant que les voies navigables fussent assimilées aux routes de terre et livrées gratuitement à la batellerie. J'ai été vivement combattu par M. de Lavenay, commissaire du gouvernement, mais énergiquement soutenu par M. Guillaumin, député de la Sarthe, et par M. Arman, député de la Gironde. Ces messieurs ont insisté pour qu'on fît cesser, en ce qui concerne le canal du Midi, un état de choses qui cause un grand préjudice aux populations ; le canal a été concédé au chemin de fer, qui a complètement anéanti la batellerie au profit de son monopole. Que devient dès lors le vœu exprimé par l'Empereur de voir l'équilibre s'établir entre les chemins de fer et les voies navigables ?
M. de Franqueville a fait des promesses. Quand seront-elles tenues ?
30 avril 1863.
J'écrivais hier dans la Presse :
Le Corps législatif a voté en cinq séances les cinquante-cinq sections du budget des dépenses, les vingt-neuf articles de la loi de nuances, les quatre articles du budget extraordinaire de 1864, et les Dcuf articles du budget rectificatif du budget de 1863. Le terme de la carrière de la seconde Chambre était fixé au 30 avril, et elle semblait avoir hâte d'en finir à cette date.
1er mai 1863.
J'ai lu, ou plutôt relu la brochure de Proudhon, fes Démocrates assermentés et les réfractaires. C'est la rétractation complète de la politique qu'il avait prêchée aux élections partielles de 4852, et qu'il avait été sur le point de recommander aux élections générales de 4857.
Beaucoup de personnes se rappellent qu'en 4837, Proudhon avait promis de rédiger une brochure pour appuyer le vote et la prestation du serment. Comme ce souvenir lé gêne, il a cru devoir donner des explications. Je les reproduis, parce que j'ai eu plus que personne à souffrir des tergiversations de Proudhon en cette circonstance :
Sollicité d'appuyer le vote par quelque écrit, je m'aperçus, quand je voulus me mettre à l'œuvre, que les principes se dérobaient sous mes pieds, que la bonne foi autant que la logique allaient me faire défaut; je résolus en conséquence de m'abstenir et de garder le silence. D'un côté, il me semblait inopportun de déconseiller un vote contre lequel je n'avais pas alors plus d'arguments que je n'en avais eu pour; de l'autre, il me répugnait de prêter un serment que la moitié au moins de mes électeurs m'auraient reproché comme une trahison, s'ils m'avaient cru capable de le tenir... (Page h).
Sont-ce bien là les considérations qui ont guidé Proudhon dans ce changement de front qui a étonné tout le monde en 4857? Quand j'ai accepté la candidature, je croyais que Proudhon allait m'approuver. J'ai ressenti un grand chagrin quand j'ai appris qu'il avait changé d'avis et qu'il était décidément passé aux abstentionnistes. Pourquoi? Comment? Il ne s'en est jamais expliqué nettement avec moi.
J'avais cependant bien droit à des explications.
Nefftzer et moi, nous étions présents, quand il avait pris en quelque sorte l'engagement de combattre ce qu'on appelait alors les insenmntlsles. Les raisons tardives qu'il donne ne sont gas acceptables. Elles le feront bien certainement accuser de versatilité- Plus loin, page 5, il dit :
l'ar mon refus du candidature, MM. Iliinon el Dnrimon fiirenl éIiib.
J'ignore si, en 1857. on a offert à Proudhon une candidature à Lj-on; mais je suis certain qu'on ne lui en a pas offert une à Paris. Quand MM. Havtn et de Benazetsont venus, dans les bureaux de laPresse, me proposer une candidature dans la 7"" circonscription, je dis à ces messieurs que le nom de Proudhon avait plus de cbances de succès que te mien. Il me fut répondu que j'étais un Proudhon mitigé, et que si l'on portait Proudhon lui-même, on effrayerait les électeurs. Dans mes courses à travera la 7™^ circonscription, je n'ai jamais entendu prononcer son nom.
H y a plus, ce n'était pas ma qualité d'ancien rédacteur du Peuple et de la Voix du peuple que l'on considérait. Pour le gros des électeurs, je ne datais que de iSSS. J'étais le rédacteur de la Presse qui avait relevé la question sociale, au moment où les écrivains de -1848 l'abandonnaient pour appuyer les scandaleuses spéculations de la Bourse et pour se mettre au service des monopoleurs de la finance et de la banque.
Les Cinq sont ménagés dans la brochure de Proudhon. Ayant à dire son opinion sur notre petit groupe, il s'empresse, dans une note, d'atténuer ce que son langage peut avoir de désobligeant : ,
38a l'opposition libérale sous l'empire
Ce trait n'a rien de personnel et ne doit point être eonsidéré comme blessant pour les personnages désignés, au talent et au patriotisme desquels l'orateur est le premier à rendre justice. Mais ils comprendront à leur tour qu'au point de vue où il s'est placé, la reconnaissance qui leur est due ne saurait à ses yeux faire pencher la balance en faveur du vote, le talent et ia vertu de cinq hommes étant un infiniment petit devant l'unanimitc du sacrifice.
Cç sont surtout les auteurs du Manuel électoral qui sont pris à partie dans la brochure. C'est du premier coup se mettre à dos la portion la plus active et la plus ardente de la jeunesse libérale. S'il y a parmi eux des hésitants, les attaques de Proudhon ont dû les ramener tout de suite à la politique des Cinq.
« C'est un coup de plume dans l'eau, » aurait dit Girardin, en parlant de la brochure. Le mot est drôle, mais il est vrai.
J'ai écrit à Proudhon une lettre pour lui exprhner mon sentiment sur sa brochure. Ma lettre est toute amicale et ne renferme rien qui puisse lui faire supposer que j'ai été blessé de certains passages. Mais je lui dis très nettement qu'il m'est impossible de le suivre et qu'il doit renoncer à tout espoir de me faire changer de ligne de conduite.
3 mai 1863.
11 se joue entre Proudhon et moi une véritable tragi-comédie : Proudhon fait tous ses efforts pour me rallier à son système d'abstention, et moi, de mon côté, je cherche à l'empêcher d'exprimer sur mon compte un blâme direct et personnel.
Cette situation fausse dans laquelle nous sommes placés tous les deux donne à notre correspondance
l'opposition libérale sous l'empiuë 383
ui caractère tout à fait étrange : l'amitié et la colère " tiennent une place égale, et, quand nous sommes ur le point de rompre, un sentiment de vieille afifection loujs ramène et nous rapproche.
Dans la lettre que Proudhon m'écrit aujourd'hui^ it qui a près de huit pages, il fait une nouvelle tenative pour me déterminer à me séparer des Cinq.
C'est, sous forme épistolaire, la répétition de la lémarche que faisait auprès de moi Dupas, il y a [uelques jours. Seulement Proudhon y met des formes : >as de paroles brutales, pas d'inconvenantes menaces ; nais des caresses, presque de la câlinerie.
Il l'avoue lui-même;' je suis en ce moment une gêne )Our lui.
2 mai 1863.
Discussion sur le projet de loi relatif à une conveniion passée entre l'Etat et la Compagnie du chemin le fer de l'Est.
Il avait été convenu que c'est à propos de ce projet [ju'on discuterait le système financier adopté pour lonner satisfaction aux exigences des Compagnies de chemins de fer.
C'est à moi qu'est revenu l'honneur de commencer le feu. Les conclusions de mon discours en résument parfaitement la pensée.
L'État était entré dans une bonne voie en 1860; il était revenu à l'esprit de la loi de 1842. La création des obligations trentenaires était une excellente mesure; elle fournissait à l'État le moyen de lutter avec yvantige contre le mauvais vouloir des Compagnies. Aujourd'hui on leur cède une fois de pîus. L'État se repeitira,d,c cette faiblesse et de
384 l'opposition libérale sous l^kupire
cette complaisance, et, quand il s'apercevra de ses fautes, noui gnons qu'il ne soit trop tard. L'histoire démontre qu'on ne fait part au monopole: quand il a sa place dans l'État, il renvafa entier.
Picard a repris la question au point de vue • garantie d'intérêt. Il y a là un abus qui pèsera su finances durant de longues années.
MM. Vuillef roy et Baroche ont défendu les nom conventions.
Le projet de convention avec l'Est a été adopt 239 voix contre 5.
4 mai 1863.
Adoption d'un crédit de 1,200,000 francs en fi des localités où sévit la crise cotonnière.
Adoption d'un crédit de 300,000 francs pour position des artistes vivants.
Discussion du projet de loi portant modiflcati( titre VI du livre l""^ du Code do commerce sur le commercial et sur les commissionnaires. Jules 1 a présenté des observations tendant à prouve cette loi n'avait pas été conçue avec une ma suffisante. Nous Tavons repoussée.
Le projet de loi sur les sociétés à responsa limitée a été présenté Tannée dernière. Il est n table qu'il ne soit discuté qu'au moment où la s( va se clore.
Nous aurions voulu qu'on profitât de l'occasioi proclamer la liberté des sociétés commerciales, été bon d'ailleurs qu on laissât à la nouvelle de société un peu plus de liberté d'allures ; la lo
ferme une foule de dispositions de détail d'une réglementation trop minutieuse. Toutefois nous avons eu égard à ce qu'elle était attendue depuis longtemps et à ce que le commerce et Tindustrie la réclamaient comme étant indispensable au développement de leurs opérations. Nous l'avons donc appuyée Nous n'avons pas voulu retarder le moment où, à côté de l'anonymat privilégié, se placerait l'anonymat libre.
Ollivier faisait partie de la commission. Il a été Dommé dans son bureau sur la recommandation de Morny. Je ne sais ce qui s'est passé entre eux à propos de cette loi, mais il paraît s'être établi de part et d'autre des relations qui n'ont pas eu seulement pour objet d'arriver à une rédaction satisfaisante du projet. Je doute même que Picard, à qui habituellement Ollivier ne cache rien, ait reçu ses confidences.
A deux ou trois reprises, Ollivier a pris la parole pour défendre le travail de la commission et venir en aide au rapporteur. M. de Morny lui-même a abdiqué sa dignité présidentielle pour combattre les adversaires du projet. Ollivier et lui semblent s'être entendus pour mener ensemble la campagne.
5 mai 1863.
On a voté la loi sur les sociétés à responsabilité limité. Il s'est trouvé 23 opposants. Les Cinq ont voté avec la majorité. Picard et J. Favre se sont chargés d'expliquer nos réserves sur certains points.
Le Corps législatif a repris la discussion des diffé<rentes conventions avec les chemins de fer.
A propos des consentions avec le chemin de fer
386 l'opposition libérale sous l'ëxMPire
de rOuest, j'ai développé mon amendement sur le chemin de fer de ceinture (rive gauche). Mon interpellation a provoqué de la part de M. de Franqueville, commissaire du gouvernement, des explications qui auront pour résultat de rassurer les populations des 12®, 43® et 14** arrondissement sur le prompt achèvement de cette importante voie de communication.
M. de Franqueville, dans une conversation particulière que j'ai eue avec lui, m'a assuré que la cemture de la rive" gauche serait achevée avant deux ans.
6 mai 1863.
Continuation de la discussion sur les conventions avec les chemins de fer.
OUivier, sans crier gare, a attaqué de la façon la plus violente l'administration de la compagnie du Midi. Il paraissait très bien renseigné et avait entre les mains un dossier complet. MM. Pereire ont été mis en cause ainsi que le Crédit mobilier. OUivier accuse les frères Pereire d'avoir fait des actions du chemin de fer du Midi l'objet de leurs opérations aléatoires.
Le commissaire du gouvernement, M. le comte Dubois, a répondu longuement; mais les critiques d'OlUvier l'embarrassaient visiblemént,car il s'est perdu dans une masse de chiffres qu'il avait bien de la peine à débrouiller.
En fait, la riposte a été trouvée faible, et OUivier a eu raison de dire que ces explications ne l'avaient pas satisfait. La Chambre paraissait être de cet avis, mais elle était pressée d'en finir. Les conventions avec le Midi ont été votées comme les autres.
On a voté également les conventions avec le Paris- Lyon-Méditerrannée. J. Favre a essayé de placer quelques observations ; on ne Fa pas écouté. « Je ne comprends pas, a-t-il dit avec raison, qu'on discute ainsi les affaires de l'État. »
Picard a voulu, lui aussi, engager une discussion sur les chemins de fer algériens. 11 a dû garder le silence devant les cris : Aux voix ! aux voix ! partis'de tous les coins de la salle.
Le projet de loi sur les flagrants délits est inscrit à Tordre du jour. Picard s'est plaint que des projets de lois de cette importance fussent envoyés au dernier jour de la session.
Jules Favre a présenté une observation à laquelle on n'a rien trouvé à répliquer.
« La Chambre, a-t-il dit, va se trouver dans une situation singulière; c'est demain la dernière séance, elle ne pourra donc pas rejeter un article en vue de le renvoyer à la commission. Elle sera dans la nécessité de 'rejeter la loi tout entière ou de l'adopter, et il est évident que certaines résistances seront affaiblies par cette considération . »
Le Président a ébauché une explication :
J'admettrais les réclamations de MM. Picard et J. Favre s'il s^agissait d'une loi d'aggravation ; car elle viendrait mal k la fin d'une session.
E. Picard, Elle a ce caractère ; nous le prouverons.
Le Président. Vous vous appliquerez à le prouver demain ; mais on TOUS prouvera que le projet a été présenté dans les circonstances les plus bienveillantes pour les prévenus.
/. Favre. Avec les meilleures intentions on peut se tromper.
Une Yoix inconnue a lancé ces mots^ épiqnes :
D*aiUears, il y a toajours une loi qai arrive la dernière.
Et la séance a été levée.
7 mai 1863.
Aujourd'hui dernière séance de la session.
Elle a été bien remplie. On a voté :
4* Un projet de loi ayant pour objet de modifier le mode de perception du droit de tonnage dans les ports de l'Algérie ;
2** Un projet de loi relatif à la correspondance télégraphique privée;
3° Un projet de loi concernant la prorogation du port d'armes en Corse ;
4'' Un projet de loi portant règlement définitif du budget «de l'exercice 1860;
5^ Enfin on a discuté le projet de loi sur les flagrants délits.
Nous avions essayé d'introduire des modifications au projet, au moyen d'un certain nombre d'amendements que nous avions envoyés à la commission. Ils ont été défendus par J. Favre et par E. Picard.
Nous avons voté contre la loi. A notre avis, il ne faut pas seulement que la justice soit prompte, il faut qu'elle soit bonne, et surtout qu'elle sauvegarde, dans la plus large mesure, la liberté individuelle. La justice subite et sommaire appartient aux époques néfastes de crise et de violence.
M. de Morny a prononcé le' discours traditionnel
l'opposition LiBKn.vLE SOUS i/rmpirr 389
de clôture. Ses paroles sont pleines d'esp<^rances libérales.
Un gouvernement sans contrôle et sans critique est comme un navire sans lest. L'absence de contradiction avilit et égare quelquefois le pouvoir et ne mssure pas le pays. Nos discussions ont plus affirmé la sécurité que ne l'eût fait un silence trompeur.
La fin du discours de M. de Morny est une critique indirecte des procédés dont M. de Persigny use à l'égard des députés de Topposition et des députés dissidents de la majorité.
Le contact politique journalier, Tétude des alfairos on commun vous ont appris à vous connaître, à vous estimer les uns les nutres. Eh bien, 60 dépit des plus vivat discussions, convenez-en, les opinions les plus éloignées se sont adoucies et un peu rapprochées. Que de préventions des premiers jours qui se sont dissipées! que de dciiances se sont évanouies ! Je crois que personne, même aux points les plus opposés de cette assemblée ne voudra me démentir. Quant à moi, je n'ai trouvé en vous que des collègues pleins d'ôgards et de déférence, et je souhaite que vous emportiez de moi le souvenir que je conserverai de vous. En vous disant à tous adieu, je voudrais pouvoir vous dire à tocs : au revoir
Des applaudissements prolongés ont accueilli ces paroles aimables et gracieuses.
Le Président a déclaré la session close, et comme le dit le procès-verbal, les députés se sont séparés aux cris répétés de Vive V Empereur !
8 mai 1863.
Le Moniteur a publié ce matin le décret qui déclare le Corps législatif dissous et qui convoque les électeurs pour le 31 mai à l'effet d en élire un nouveau.
U était convenu qu'aussitôt que le décret serait
rendu public, nous nous réunirions pour nous entendre sur la marche à suivre. Nous nous sommes rencontrés ce soir chez J. Favre.
La discussion n'a pas été longue. La décision à prendre s'imposait en quelque sorte d'elle-même. L'opposi- ^ tion continue à s'agiter sans pouvoir arrêter les noms des candidats qu'elle doit présenter aux élections. Depuis de longs mois, le comité Carnot qui a affiché la prétention de diriger non seulement les élections, mais le parti républicain tout entier, s'est épuisé en efforts impuissants et en combinaisons stériles. Qu'attendre d'un comité institué dans les plus absurdes conditions, puisqu'il a pour chefs des abstentionnistes? Il ne peut servir qu'à amener la division, la confusion et finalement Tabstention.
Notre ligne était donc toute tracée. Responsables devant l'opinion qui nous a prêté son appui depuis six ans, nous ne pouvions pas abandonner au hasard et risquer ainsi de compromettre l'œuvre de progrès libéral que nous avions tenté d'accomphr.
Nous avons donc résolu de nous constituer en comité électoral et de faire appel à la presse démocratique pour nous venir en aide dans la tâche dont nous ne craignons pas d'assumer le fardeau.
11 mai 1863
Deuxième réunion chez Jules Favre.
Les directeurs du Siècle, du journal des Débats, de la Presse et de V Opinion nationale ont répondu à la convocation qui leur avait été adressée.
Les questions étaient trop nettement posées, pour qu'il y eût lieu de se répandre eu paroles inutiles. Trois journaux sur quatre ont été d'avis que toute compétition devait cesser devant la nécessité d'assurer la réélection des quatre députés sortants dans leurs circonscriptions respectives. Le journal dissident était le Journal des Débats.
Ce premier point vidé, on a examiné quels seraient les candidats qui auraient le plus de chances d'être élus dans les autres circonscriptions. MM. Havin et Guéroult avaient manifesté le désir de se porter candidats. Pour M. Havin, il ne pouvait s'élever et il ne s'est élevé aucune objection ; un engagement public avait été pris envers lui, quand il avait consenti à se retirer devant Picard. Il y a eu un peu d'hésitation sur le nom de Guéroult; mais elle a disparu presque aussitôt.
Pour les trois dernières circonscriptions, M. de Girardin avait posé en principe qu'on devait les réserver pour des illustrations parlementaires. Il a mis en avant les noms de MM. Thiers et Dufaure. Mais le représentant du Journal des Débats a déclaré que M. Dufaure avait, depuis son échec dans la Charente, renoncé à toute compétition électorale et que quant à M. Thiers, il ne se sentait pas, pour le moment du moins, le goût de soutenir la lutte à Paris. M. Thiers avait du reste exprimé le désir de voir figurer sur la liste le brillant écrivain de l'école libérale, M. Prévost- Paradol.
M. de Girardin a combattu cette candidature avec la plus grande énergie : « Nous ne voulons pas, a-t-il
dit, opposer gouvernement à gouvernement, mais seulement la liberté au gouvernement. »
L'adoption du nom de Prévost-Paradol était, parait-il la condition que les Débats mettait à son concours. Ce nom ayant été repoussé, le représentant du journal s'est retiré immédiatement.
D'après ce que j'ai pu comprendre, il ne s'agissait pas précisément de substituer la candidature de Prévost-Paradol à celle de M. Thiers; mais de porterie jeune écrivain dans une des circonscriptions de la rive gauche, la 6" ou la 7^ C'était tout remettre en question. Cette proposition n'a pas été formulée ; elle était en effet inacceptable.
J'avoue que je n'ai pas une grande sympathie pour M. Thiers qui, depuis 1845,représentepourmoila réaction à outrance. Je n'avais jamais pu lui pardonner ni ses calomnies contre le socialisme, ni la loi du 31 mai. Picard était comme moi plein de méfiance. Seul OUivier se montrait favorable à cette candidature; il avait eu dans ces derniers temps des relations avec mon voisin de la place Saint-Georges; il se portait fort- pour lui et il répondait de la sincérité de son libéralisme.
Devant les hésitations de M. Thiers, on a pris le parti d'inscrire à sa place sur la liste le nom de M. Laboulaye, qui avait déjà figuré sur des listes antérieure».
On a adopté la candidature de Pelletan, qui a de profondes racines dans la 6® circonscription, composée des communes de la banlieue de la rive gauche.
Il restait à pourvoir à la candidature de la 9® cir-
l'opposition libérale sols l'rmpirg 398
conscription. Mais, au moment où on allait procéder â un choix définitif, M. Havin a demandé la remise de la discussion au lendemain *. il croyait savoir que des efforts étaient faits pour déterminer une des grandes notabilités du parti démocratique ; que Teffet produit serait tel qu'il y avait avantage à attendre vingt-quatre heures avant de clore la liste.
On a acquiescé à la demande de M. Havin.
12 mai 1863
Nouvelle réunion chez J. Favre.
Havin nous a amené Jules Simon. C'était là la personnalité démocratique à laquelle le directeur du SiMe avait fait allusion hier.
Jules Simon a été jusqu'au dernier moment uu abstentionniste enragé. Il paraît qu'Havin Ta converti, et qu'il a été pris, lui aussi, du p^^urigo électoral. 11 V a huit jours encore, son salon de la place de la Madeleine était le centre de toutes les hostilités dirigées contre les Cinq. On n'a pas songé un seul instant à lui demander des explications sur une conversion aussi inattendue. Son nom devait déconcerter le 'parti abstentionniste. A ce titre, il a été inscrit sur la liste.
Avant que cette liste fût définitivement arrêtée, on a soulevé de nouveau la question de la candidature de M. Thiers. D'après les renseignements qui nous étaient donnés, M. Thiers est plus perplexe et plus hésitant que jamais. « Safaraillo, a t-il dit à OUivier, s'oppose à sa rentrée dans la vie politique. Sa candidature serait une lutte de gouvornement à gouvernement.., »
En dernière analyse, M. Thiers aurait voulu qu'oD publiât la liste, en laissant en blanc la S*' circonscription.
Évidemment mon illustre voisin cherchait à se soustraire à notre patronage et à faire en quelque sorte bande à part. M. de Girardin, qui avait deviné cette prétention, avec sa clairvoyance ordinaire, s'est emporté ; il a déclaré que quant à lui il ne se poserait jamais en suppliant vis-à-vis de personne et qu'il nous engageait à en faire autant.
Tout le monde s'est rangé à cet avis, même M. Jules Simon, et il a été décidé que le nom de M. Laboulaye serait maintenu sur la liste des candidats.
Les directeurs des journaux présents ont pris l'engagement de publier, à partir de demain, la liste telle qu'elle a été arrêtée, en tête de la première colonne.
J'ai manifesté à OUivier mon étonnement de ce que NefFtzer, en sa qualité de directeur du Temps, n'avait pas été convoqué à nos réunions.
— Il a été convoqué, m'a répondu Ollivîer ; mais il a cru devoir se tenir en dehors par prudence. Il prétend que si tous les journaux démocratiques s'accordent à soutenir les mêmes noms, le succès qui en résultera sera accablant, et que le gouvernement, devenu furieux, procédera à la suppression en masse de la presse opposante.
J'ai reconnu là le caractère timide et craintif de NefFtzer.
l'opposition libérale sous l'empire 39o
14 mai 18G3.
On a aujourd'hui le secret des pudeurs effarouchées de M. Thiers. S'il refusait la candidature quand nous lui proposions de Tinscrire sur notre liste, c'était bien véritablement comme l'avait supposé M. de Gii*ardin, qu'il ne voulait pas avoir l'air d'accepter notre appui.
La lettre que M. Dufaure a adressée à M. Thiers et que lea journaux reproduisent révèle cette tactique puérile.
Puisque Mi Thiers cherche à se soustraire à notre patronage, il nous aurait été permis de le prendre au mot; il nous suffisait de laisser subsister le nom de M. Laboulaye. Mais la candidature de M. Thiers donnera trop de lustre à notre liste pour que nous nous arrêtions à des susceptibilités de ce genre. D'ailleurs, Havin nous a fait savoir que M. Laboulaye se retirait. Nous avons donc inscrit sur la liste la candidature de M. Thiers pour la S*" circonscription.
M. de Girardin a engagé avec certains journaux et notamment avec le Temps une polémique à propos de l'initiative que nous avons prise en nous érigeant en comité électoral. Ses réponses sont la plupart du temps marquées au coin du bon sens ; mais il lui arrive parfois de forcer un peu trop le raisonnement.
Aujourd'hui, par exemple, le Temps demande si les Cinq ne donneront pas « une expression collective a la pensée politique qui les solidarise entre eux. » M. do Girardin trouve cctto prétention insoutenable.
â\\6 L'uPPOSIÏIOU libérale sots L*EMP1H|^
* Qu\'-t-ce, <Ut-il, ([ue les Cinq peuvent din3 de ] nnoiix, que ce qu'ils out répété pendant six ans? »
M. de Girardin se trompe; les Cinq doivent à leui-s électeurs un corapte rendu de la façon dont ils out rempli leur mandat. C'est un engagement que nous avons pris le jour où Ton a essayé de nous arracher à nos circonscriptions respectives. Il faut que cet engagement soit rempli.
16 mai 1863.
Le Courrier du Dimanche^ dans un article signé J.-J. Weiss, attaque la liste avec une extrême violence. Tous les candidats y passent :
M. Gueroult, dédaigneux de la liberté, satisfait de l'Empire qui réalise ses idées, heureux du progrès qui s'accomplit, même de force ; M.Uavin, le candidat non combattu de Thorigny-sur-Vire, s'autorisant naguère encore auprès des électeurs, des recommandations de l'Empereur, de MM. Mo(îquard, et de Persign} ; M. Pelletan, le démocrate convaincu qui s'est un jour séparé du Siècle, en laissant cet adieu au rédacteur en chef . « Quand le Siècle avait reçu un avcrtisseni^t, à rheure du déjeuner, vous mettiez une cravate blanche et vocls alliez dîner avec celui-là même qui vous lavait donné. »
Les Cinq eux-mêmes, ne sont pas à l'abri des critiques de M. J.-J. Weiss :
M. Jules Favre est trop amer; M. Picard ti*op léger; rimparlialité de M. Emile OUivier vise à plaire ; MM. Darimon el Hénon ne Umi que nombre.
Liste tyrannique, digne pendant des désignations officielles, centre de démocratie autoritaire contre laquelle il fallait se révolter..
M. J.-J. Weiss déclare que « pour l'honneur des écoles », il pose sa candidature en face de celle de M. Darimon.
l'opposition libérale sous l'empius 39*7
On a là le mot de cette polémique furibonde. M. J.-J. Weis3 venge son ami Prévost-Paradol, éliminé sur les instances de M. de Girardin.
"A notre réunion quotidienne chez M. E. Picard, on s'est beaucoup entretenu de cet article du Courrier du Dimanche et de Teffet qu'il pourrait produire sur la iaasse électorale. Un instant, nous nous étions arrêtés à la pensée de publier une réponse collective. Mais une lettre qu'on a apportée à M. E. Picard nous a fait abandonner notre résolution.
Voici cette lettre qui a été écrite par M. Target, un des administrateurs du Courrier du Dimanche. C'est un désaveu complet de l'article de J.-J. Weiss :
Mon cher Picard,
le sors de chez M. OlIiyiQr que j'ai le regret de ne pas rencontrer et je ne suis pas plus heureux ici ; je tenais cependant à vous dire à run comme à Fautre, que je suis, ainsi que mes amis, absolument étranger an numéro dm Courrier dé Dimanche.
JaflBiîs il ne nous est venU) et il ne nous viendra la pensée de combattre les quatre députés qui, depuis six ans, ont rempli leur mandat au profit de la liberté.
Je crois qu'il n'aurait pas fallu non plus attaquer la candidature de H. Havin, dès qu'il ne se présentait plus dans la 4^ circonscription ; mais ce qu'il importe surtout d'affirmer, c'est que nous désapprouvons tout ce qui peut nuire à votre candidature et à celles de vos trois collègues.
iHkiut^ dans ce monde, avoir avant tout une position nette et franche, j'entends la conserver à vos yeux.
' Bien à vous.
Ph. Target.
'Samedi,
Dans un entrefilet, le Courrier du Dimanche, rêversant sur mes relations avec Proudhon déclare que
celui-ci me considère désormais comm^ un ennemi, comme un adversaire politique.
J'ai dit à Langlois, quQ j'ai vu ce matin, que cet entrefilet m'enlevait le bénéfice de la lettre totlte pacifique que Proudhon m'avait écrite le i4. Langloîa en est convenu. Une pareille allégation n'a pu s'imprimer sans le consentement de notre ami. Je lui ai écrit que les expressions dont s'était servi le Courrien' du Dimanche m'avaient simplement blessé et nous constituaient de nouveau à Tétat de guerre.
Langlois, toujours fougueux, s'est rendu à Passy; d'après ce qu'il m'a rapporté, il a fait à Proudhon une scène inouïe, l'accusant de duplicité et presque:-» de trahison. C'est pousser un peu loin les choses.»**. Mais il est bien certain qu'autour de Proudhon s'agitent des passions malsaines dont je reçois le contrecoup.
M. Thiers avait fait demander à M. de Girardin, , avant de poser sa candidature, quel accueil lui serait ] fait par la Presse, M. de Girardin a répondu à l'envoyé de M. Thiers que celui-ci pouvait compter sur son appui le plus ferme et le plus sincère. Il est vrai que M. de Girardin, il y a deux jours, ne s'attendait pas à ce que la liste libérale serait l'objet d'attaques de la part des amis de M. Thiers.
18 mai 1863.
Proudhon m'explique comment le Courrier du Di" manche a été amené à s'occuper de nos démêlés et A imprimer que nous étions des adversaires politiques.
Ses explications me prouvent qu'il se livre à beau-^;
coup de bavardages. Il m'avoue lui-même qu'il a donné connaissance des lettres qu'il m'a écrites à Langidis et à Chaudey. Il me jure qu'aucun de ces messieurs ft'a vu les rédacteurs du Covrrier du Dimanche. Qu'en «dt-il?
19 mai 1863.
Nous n'avons pas accepté l'idée de M. de Girardin de nous abstenir de présenter un compte rendu à nos électeurs. Ollivier m'écrivait, il y a quelques jours : «Travaillez à notre compte rendu, c'est urgent» »
Ce n'était pas là un petit travail. Il m'a fallu relire, la plume à la main, tous les débats du Corps législatif depuis six ans. J'ai pris le mot compte rendu à la lettre; j'ai énuméré, session par session, les amendements, observations, interpellations des Cinq. J'y ai ajouté 'un préambule et une conclusion.
J'ai donné aujourd'hui lecture de cette pièce à Pic^d et à Ollivier. Picard l'a trouvée très bien faite. OUîvier a proposé quelques corrections :
1® Il a demandé qu'on ajoutât une phrase de sympathie pourra cause polonaise.
'. ^ Le préambule a été légèrement retouché.
3® Ollivier a refait entièrement la conclusion.
Le compte rendu des Cinq a été envoyé à la Presse ^ au Siècle et à VOpinion nationale.
n sera ensuite publié en brochure.
20 ma 1863.
Un certain nombre d'électeurs du quartier Saint- Georges sont venus me trouver hier pour me deman-
400 l'opposition libébale sous l'empibk
der mon avis sur ce qu'ils devaient faire. Ces électeurs, pour la plupart petits boutiquiers, me disent qu'ils voudraient bien voter pour l'opposition, mais qu'un grand nombre de personnes répugnent de donner leurs voix à M. Thiers, l'ancien ministre de Louis-Philippe. Ils ne s'expliquent pas, du reste, comment il se fait que M. Thiers qui figure sur la même liste que moi, me laisse attaquer dans certains journaux par des écrivains qui sont ses amis, et qui, au vu et au su de tous ses voisins, vont, tous les matins, prendre le mot d'ordre chez lui.
J'ai combattu ces préventions et j'ai insisté auprès de ces messieurs pour que les électeurs libéraux, sans distinction de nuances, votassent pour M. Thiers. Mes visiteurs ne sont partis qu'à demi convaincus.
L'occasion était trop belle pour mettre M. Thiers en mesure de se prononcer entre M. J.-J. Weiss et moi. Je lui ai écrit la lettre suivante :
Paris, 19 mai 1863.
Monsieur,
Un grand nombre de personnes m'invitent à faire auprès d'une certaine catégorie d'électeurs du quartier, des démarches à l'effet de leur faire agréer votre candidature, pour laquelle ils éproui^^ent, paraitil, un peu de répugnance. Je suis d'autant plus disposé à m'exécuter que M. de Girardin et moi, nous avons insisté vivement pour que votre nom figurât sur la liste de l'opposition libérale; mais j'aime les situations nettes, et je ne veux pas jouer un rôle de dupe. Je suis objet des attaques les plus vives de la part de vos amis qui m'opposent M. J.-J. Weiss, rédacteur en chef du Courrier du jDîmanche. Approuvez-vous cette candidature? Vos qmis me refuseront-ils leur app"i, quand les miens vous accordent le leur ? Avant d'agir, j'ai besoin d'être complètement fixé à cet égard. Si, par des motifs que vous n'êtes pas forcé de me donner, vous croyez devoir
l'opposition libérale sous L*£MP1R£ 401
persister ) en ce qut me concerne, dans une réserve qui déconcerte et décourage tous ceux qui montrent de la sympathie pour moi, je vous ie déclsre ici très nettement, vous aurez mon vote puisque je vous l'ai promis; mais je vous refuserai mon influence.
Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
Alfred Darimon.
Ce matin, à mon réveil, j'ai reçu ce petit billet de M. Thiers.
Monsieur,
Je n'ai trouvé votre lettre qu'en rentrant hier soir chez moi, et lorsqu'il n'était plus temps de vous répondre. Si vous voulez prendre la peine de venir chez moi ce matin et le plus tôt possible, je vous donnerai tous les éclaircissements qu'il m'est possible de voas donner.
Ycoillez recevoir, monsieur, mes salutations empressées. .
A. Thiers.
Par déférence pour un homme illustre que le ton de ma lettre avait pu froisser, je me suis rendu immédiatement à l'hôtel de la place Saint-Georges. J'ai trouvé M. Thiers, dans son cabinet, fort ému de la façon un peu brutale avec laquelle je Tavais interpellé.
— Weiss a tort, cent fois tort, a-t-il dit; je ne cesse de le lui répéter depuis deux jours. Mais que voulez-vous? je n'exerce pas d'action sur ces enfants perdus de la presse libérale. Il y a au Courrier du Dimanche des gens qui l'excitent contre vous.
— Je le sais, ai-je répondu à M. Thiers ; il y a longtemps quej'ai remarqué qu'au Courrier du Dimanche on m'en voulait personnellement. J'ai refusé de laisser mettre^ mon nom parmi les collaborateurs de ce journal; Ganesftom'a dit qu'on ne me soutiendrait pas
ifïi l'opposition libérale sous l'empire
au moment des élections. Je vois bien que ce n'était pas là une vaine menace. Je n'exige pas qu'on force M. Weiss à se désister; mais j'aile droit de réclamer que vos amis le désavouent publiquement et répudient sa candidature. Je crois savoir, du reste, qu'au Courrier du Dimanche^ on blâme M. Weiss de la démarche qu'il a faite et des attaques qu'il a dirigées contre la liste de Topposition.
Chose qui prouve combien M. Thiers attachait d'importance à la question, il m'a laissé débiter mon chapelet sans m*interrompre.
— Ce que vous demandez, a-t-il dit, me paraît très légitime. Je yais commencer par faire expulser ce jeune homme du Journal des Débats.
— N'en faites rien, je vous en conjure. Le remède serait pire que le mal. Vous me feriez de M. Weiss un ennemi mortel.
— Non, non. Il faut trancher dans le vif. Ces jeunes gens sont insupportables. Ils vous amènent toutes sortes d'embarras et vous soumettent à des exigences sans fin. Je suis bien aise que l'occasion se présente do leur donner une leçon.
Le reste delà conversation a roulé sur les élections et sur les résultats probables. J'ai prédit à M. Thiers que, malgré des oppositions très vives, ill'emporterait de haute lutte sur son concurrent officiel. Il a paru tout rayonnant.
— Mais, m'a-t-il dit, ne croyez -vous pas qu'il soit utile de réunir les électeurs récalcitrants qui hésitent à se prononcer en ma faveur? Indiquez-moi un local où je pourrai entrer en raççort avec eux.
— Ne vous dérangez pas, ai-je répliqué,* je me charge de les ramener. Il me suffit de leur dire que vous désavouez le Courrier du Dimanche,
Comme je me disposais à prendre congé, M. Thiers m'a pris la main, me Ta serrée fortement et a protesté de nouveau de son bon vouloir pour moi.
— J'ai toujours admiré, m'a-t-il dit, la parfaite modération dont vous avez fait preuve et le libéralisme correct que vous avez professé ; on pouvait s'attendre à toute autre chose de la part d'an homme qui a des antécédents comme les vôtres.
Le pauvre M. Thiers en est encore à croire qu'un disciple deProudhon est essentiellement un autoritaire àoutrajice!
23 mat 1863.
M. J.-J. Weiss s'est décidément désisté de sa candidature; mais il y a renoncé on faveur de M. Cantagrel. C'est ce que m'apprend une note adressée aux journaux.
J'ai pris le parti de ne pas me préoccuper de cette candidature de M. CantagreL Les brochures que cet adepte de Fourier a publiées en Belgique ont jeté sur lui un vernis ineffaçable de ridicule. On m'en a communiqué une qui est un véritable monument de démence. Il a suffi d'en citer quelques passages dans les journaux pour faire mettre en doute le bon sens de l'auteur.
J'avais promis à M. Thiers de faire des démarches en faveur de sa candidature dans le ix® arrondissement. J'ai tenu parole. Il m'écrit à ce propos : .
Je voas remercie, monsieur, de vos deux aimables lettres et du zèle que vous inspire ma candidature. Vous savez maintenant que, de ma part, elle est toute de dévouement, et je vous remercie de l'apprécier comme elle doit Tétre. Du reste, le pays prononcera dans huit jours sur nous tous, et je lui abandonne volontiers la décision de la question. Recevez, je vous prie, mes salutations afltaueuses.
A. Thiers.
23 mai 1863.
A son tour, M. Thiers s*est exécuté et a amené J.-J, Weiss à retirer sa candidature. Malheureusement» il parait a^oir donné soîte à son idée de le faire exclure de la rédaction du Journal des Débats. C'est une grosse faute. Il n'était pas nécessaire d'en arriver à cette extrémité.
Quoique M. Thiers m'envoie ses salutations affectueuses, je sais qu'il a été profondément irrité de la mise en demeure que je lui ai adressée. Il a dit à un de mes amis qui me l'a rapporté que si je lui avais écrit une lettre pareille, dans un tout autre moment que celui des élections, les choses ne se seraient pas passées comme ça.
24 mai 1863.
J'ai reçu, il y a deux jours, l'invitation de me rendre à une réunion préparatoire qui devait se tenir chez M. Gamoin, 141, rue de la Glacière, « afin, me disaient les signataires, de faire connaître à nos amis votre personne et vos sentiments politiques. »
Le local choisi par ces messieurs, presque tous jardiniers fleuristes, était une immense serre remplie de plantes en pleine floraison. C'était charmant.
Il y avait là une centaine de personnes appartenant
l'opposition libérale sous l'empibe 4b05
à toutes les classes. J'ai donné lecture de ma profession de foi. Elle a été fort applaudie. — a C'est la meilleure que nous ayons lue, » a dit un des auditeurs.
J'avais dans ma poche une épreuve du compte rendu des Cinq qu'on est en train de mettre en brochure. J'en ai donné communication à la réunion. L'effet a été magique : au for et à mesure que j'avançais dans ma lecture, les approbations allaient en croissant et s'exprimaient sous toutes les formes. Arrivé au paragraphe final, j'ai élevé la voix, bien que mes auditeurs gardassent le plus profond silence. A peine avais-je achevé que les applaudissements ont éclaté ; toutes les mains se sont tendues vers les miennes : « Vivent les Cinq! Il nous les faut. C'est un devoir de voter pour eux. »
Ces cris s'entrecroisaient sans que je pusse parvenir à placer une parole. A la fin, un peu de silence s'est fait et j'en ai profité pour dire que j'étais prêt à fournir des explications. On ne m'a pas laissé finir ma phrase. — Des explications! s'ocriait-on do tous les côtés. Sur quoi? Les voilà les explications ! elles sont complètes; nous ne voulons pas entendre un mot de plus4
— Je voudrais cependant, ai-je dit, répondre a certaines accusations lancées contre moi, à cause de mes rapports avec le Prince Napoléon.
— Qu'est-ce que cela nous fait? s'est écrié un électeur, qui paraissait exercer une certaine influence. Ce qu'il nous faut, c'est un député qui défende nos intérêts, qui nous fasse avoir de l'eau, de l'air et de la lumière, qui plaide enfin en faveur de nos quartiers toujours sacrifiés aux beaux quartiers du centre de
Paris. M. Darimon a pris des engagements formels à cet égard. C'est notre homme, et nous devons tous voter pour lui.
C'est à cela en effet que se réduit en ce moment toute la politique des quartiers excentriques de la rive gauche. Si je suis réélu, ce sera une des difficultés de ma tâche que de donner satisfaction à tous ces intérêts enchevêtrés et à ces besoins inexorables.
29 mai 18^.
J'ai reçu la convocation suivante :
Monsieur,
Bien que patronnant la candidature du citoyen Cantagrei, le comité démocratique de la 1^ circonscription croit devoir vous convoquer à une réunion générale d'électeurs qui aura lieu chez le citoyen Fontaine, rue Royer-Collard, n» 13, le samedi 30 mai, à huit heures très précises du soir.
Les citoyens Cantagrei et Ph. Doré sont également convoqués.
Le but est de s'entendre en vue d'un second tour de scrutin. . Agréez, etc.
Pour le comité,
J. Fontaine.
Je ne me rendrai pas à cette grotesque invitation. Il n'est point d'usage qu'un candidat soit appelé à comparaître devant un comité institué pour patronner la candidature de son adversaire. Quant à la question du second tour de scrutin, elle est prématurée. Elle ne peut être soulevée que dans le cas où il y aurait un ballottage^
C'est là l'avis de Picard et d'Ollivier, et c'est le hon.
- Au sujet de ce ballottage qu'on voudrait bien m'infliger, Mario Proth m'écrit :
iTai fait une excellente journée hier. Cela marche admirablement pour vous. L^affoire Cantagrel se traîne. Partout je trouve un dégoût bien net pour le saltimbanque Prudbomme doiit le gouvernement s'affuble. Tous les votants de Cantagrel yous reviennent, s'il y a lieu à un deuxième tour; mais je ne crois pas au besoin de ce deuxième tour.
30 mai 1863.
Le manifeste abstentionniste de Proudhon est devenu tout à coup une machine de guerre dirigée contre ma candidature. Pendant tous ces jours-ci, cette pièce avait eu de la peine à pénétrer dans les ateliers. On ne trouvait pas^ à ce qu'on m'a dit, de porteurs potir la répandre. À partir de ce matin, la 7® circonscription en a été inondée. On en trouve d'énormes liasses chez tous les marchands de vins. Des colporteurs le distribuent aux passants sur la voie publique à la barbe des sergents de ville. Cette tolérance a paru d'autant plus suspecte que le placard était une édition clandestine, ne portant point de nom d'imprimeur et dépourvue de timbre.
Le peuple, qui va tout de suite aux conclusions les plus brutales, attribue à la police cette distribution irrégujière. Ce qui est plus vraisemblable, c'est que les candidats ofticiels ont trouvé commode de s'eni-r parer d'une pièce qui peut amener une diversion utile pour eux. Le pouvoir, peu scrupuleux sur les moyens employés pour arriver au succès, ferme les yeux sur cette indigne manœuvre. Le résultat produit sera de
faire perdre toute autorité aux comités abstentionnistes.
J'ai prévenu Proudhon,au nom des Cinq, de l'usage qu'on faisait de son manifeste. Lui et ses cosignataires étaient, en efifet, exposés à se voir poursuivre pour un triple délit : 1® imprimerie clandestine; 2** colportage non autorisé; 3^ fraude des droits de timbre.
Le comité Chaudey n'est pas le seul à recommander l'abstention. On m'a apporté un exemplaire d'un placard, également sans timbre et sans nom d'imprimeur, qui a été affiché dans plusieurs quartiers de Paris. Il ne porte point de signatures; mais on y évoque les noms de Bancel, Barbés, L. Blanc, Charras, V. Hugo, Ledru-RoUin, Félix Pyat, Raspail, Beaune, etc. On y lit :
Voilà des hommes qui représentent la vraie démocralie, voilà ceux qu'il faut consulter.
Et ailleurs :
Nos plus grands ennemis de ces dernières années ont été les pseudodémocrates du Corps législatif et des journaux, depuis Jules Favre jusque Darimon, depuis E. de Girardin jusqu'à Havin; de même; les vrais soutiens de TËmpire, ceux sur qui il compte pour prolonger sa vie, sont les candidats de Topposition.
M. C.Say essaye de répudier la qualité de candidat officiel. On distribue un numéro du Sauveteur^ dans lequel on lit :
M. C. Say se présente aux électeurs de la 1° circonscription comme candidat indépendant des partis, en citoyen pur de tout engagement politique et de tout engagement vis-à-vis du passé.
Ce pauvre M. C. Say. Il faut qu'il se sente bien
malade pour laisser imprimer de pareilles choses. Il est devena la risée des électeurs. On lui a fait aujourd'hui une plaisanterie que j'ai trouvée de fort y mauvais goût. Il s'est promené en calèche découverte à travers Vaugirard et Grenelle ; il avait à côté de lui la charmante M"® Say. Des loustics se sont avisés de coller derrière la caisse de sa voiture une de mes affiches. Si M. C. Say n'avait pas été averti à temps, il aurait fait bien midgré lui^ et à son insu, de la propagande en faveur de son concurrent.
Sous ce titre : Le vote de demain, M. de Girardin publie un article où il énumère les qualités et services qui reeommandent aux électeurs les candidats de l'opposition libérale. Il dit en parlant de moi :
Alfred Darimon, francien rédacteur du joornal le Peuple, Tauteur du meilleur ouvrage qui ait été publié sur les banques, personnifiant l'esprit de révolution contenu par l'esprit de liberté.
En écrivant ces lignes, M. de Girardin a eu surtout en vue une singulière accusation lancée contre moi par le Temps. Entre autres griefs que Nefftzer articulait, il y a deux jours, contre moi, il m'adressait le reproche de n'avoir pas profité de mes six années de députation pour écrire un livre sur les questions économiques et financières. C'est véritablement vouloir chercher la petite bête !
31 mai 1863.
Premier jour du scrutin.
Parcouru la septième circonscription avec Lorbac. Personne ne me reconnaît, et je puis aller incognito
410 l'opposition libérale sous l'empire i
d'une section à l'autre. Tout se passe admirablemeat. : Mes distributeurs sont à leur poste. Le garçon de> bureau de la Presse^ Louis, qui â organisé ce ser-\— vice difficile, Ta fait avec beaucoup d'intelligence. 11^ ne s'est adressé qu'à des hommes véritablement zélés.
Ce matin, à la première heure, on m'a remis une enveloppe ordinaire, cachetée avec une cire couleur pistache que je crois reconnaître pour celle dont un de mes amis fait habituellement usage.
L'enveloppe porte cette inscription-; Mmsimr Darimon, 46, rue Fontaine. ' . : . .
J'ouvre le paquet, et je trouve une petite biXK^ure, format diamant, portant pour titr« : L^affUention. — Élections de 4863. — Paris, imprimerie de la Liberté.— Alix catacombes. — 4863.
Pas de timbre..
Pas de nom d'imprimeur.
Sur le faux titre cette dédicace :
A Monsieur Alfred Darimon, député sortant et non rentrant ; de la part de V auteur.
Pierre Justicier.
C'est sans doute une mauvaise plaisanterie qu'on a voulu me faire. X... seul est capable d'avoir inventé une farce aussi lugubre. Il est en relations aVec un graud nombre d'amis exilés, et cette petite brochure m'a bien l'air de venir en droite ligne de Bruxelles ou de Genève.
Dans ce pamphlet, on recommande l'abstention; mais on vise surtout les candidats de l'opposition
L'oraK)SITION LIBÉRALE SOUS l'bMPIRE 411
qu'on accuse d'être a les vraies colonnes de TEmpire. »
Les quatre journalistes sont les quatre évangélistes du sauveur de Décembre; on les croit sur parole, ceux-là; on ne croit pns la feuille flffideUe. Hais les cinq députés sont d'un plus grand effet, et là le trompe-l'œil est tout à fait réussi ; le jour où on les a tirés tous les einq de l'urne électorale, ce jour-là Bonaparte a gagné le gros lot ; kl Qnq sont le quine de l'Empire.
J'ai interrogé Picard et OUivier. Il paraît que j'ai été seul gratifié de l'envoi de cette brochure. On n'a pas pu me dire, si on en avait répandu des exemplaires parmi les électeurs. Elle passera sans doute à l'état de simple eariosité typographique.
Hier» M, C. Say a été parrain et M*"® C. Say marraine du nouyeàu marché construit en face de la raffinerie de la (rare. Sous le prétexte de fêter cette inauguration, M. C. Say a donné un bal auquel il a convié tous les gros et petits bonnets de l'arrondissement.
On envoie au domicile de tous les électeurs un numéro de la Nation contenant un article où je suis dépeint comme un homme petit... de taille.
Voilà qui va m'attirer bien des chances !
1er juin 1863.
Toute la journée, allées et venues de gens venant chercher des bulletins ou donner des renseignements sur la marche du scrutin. Tout va bien.
Dans l'après-midi, pour échapper aux visites et à la cohue toujours grandissante, nous sommes allés, Picard et moi, nous cacher au fond d'un des salons du
glacier napolitain, et nous nous sommes bourrés de glaces et de tutti frutti.
Picard croit qu'il y aura ballottage. Je ne sait pas ou il puise ses motifs.
Le soir, j'ai attendu les résultats du scrutin dans les bureaux de la Presse. On a mis un grand zèle à nous apporter le dépouillement des scrutins de vote. A huit heures du soir, d'après les calculs, on était à peu près certain du succès de la liste. Les candidats paraissaient devoir passer au premier tour. Il n'y avait de doute que pour M. Thiers et Guéroult.
Il y a eu des retards inexplicables dans l'envoi des résultats de la 7® circonscription. J'ai été dans les transes pendant plus d'une heure. Us sont arrivés enfin, mais incomplets. Tandis que mes trois collègues, J. Favre, OUivier et Picard passaient avec 18,000 voix, on ne m'en attribuait que 13,000. Cela m'a un peu chagriiîé; j'aurais voulu venir sur le même rang. Néanmoins, mes concurrents étaient dans des conditions d'infériorité telle que je pouvais considérer ma réélection comme certaine.
Il était dix heures du soir. Sans attendre le résultat complet et définitif, je me suis dirigé, vers le bureau télégraphique du Grand-Hôtel, pour y déposer une dépêche annonçant à ma famille que les électeurs m'avaient de nouveau confié le mandat de les représenter.
Les boulevards présentent une animation extraordinaire. Une foule énorme encombre les trottoirs. On s'arrache les journaux, et on se communique les résultats du vote à mesure qu'ils les publient.
Je suis reconna par quelques personnes. Aussitôt on m'entoure. Mille mains viennent serrer les miennes. Je ne parviens à me frayer un passage qu'en proclamant à haute voix les chiffres détaillés du scrutin. J'ai été forcé de renouveler dix fois ce manège. Aussi, j'ai mis près d'une heure et demie pour aller du boulevard Montmartre au boulevard des Capucines.
Je suis rentré chez moi à minuit, harassé et rompu de fatigue. J*ai trouvé sur mon bureau le résultat complet du scrutin de la 7** circonscription : j'ai obtenu 18,192 voix contre 8,606 données à M. C. Say. Cantagrel et Ph. Doré ont obtenu un nombre de voix insignifiants.
6 juin 1863.
n parait que, dans les régions officielles, les élections de Paris ont causé une vive irritation. Un instant, il a été question de frapper la Presse, qu'on considère, non sans raison, comme ayant mené toute la campagne. U est certain que M. deGirardin y a déployé des qualités stratégiques de premier ordre : c'est à son esprit de décision et à la sûreté de son coup d'œil qu'est due la victoire. On Ta fait venir au ministère de l'intérieur sous un prétexte quelconque, pour le prier, m'a-t-il dit, de ne plus parler de la prépondérance des classes ouvrières dans les élections, ce qui est une façon indirecte de l'inviter à montrer plus de prudence.
Dans la conversation qu'il a eue avec M. Treilhard, qui est chargé de la direction de la presse^ M. de Gi-
rardin a pu s'assurer que, dans l'entourage de l'Bm- i pereur, on est disposé à prendre des résolutions ^ extrêmes. L'Impératrice se montre plus particulière^ à ment irritée des élections de Paris. C'est surtout i l'élection de M*. Thiers qui Ta exaspérée ; elle feint de voir dans la victoire remportée par l'ancien ministre de Louis-Philippe sur M. Devinck un triomphe pour le parti orléaniste.
Il est bon de constater une fois dé plus cette nervosité qur règne dans le monde gouvernemental, et qui a souvent inspiré des mesures regrettables,
17 juin 1863.
La période électorale est close. Elle s'est terminée à Paris comme elle a commencé, c'est-à-dire par le triomphe le plus complet de la liste d'opposition libérale.
Guéroult, qui n'avait pas pu passer au premier tour, a été élu au ballottage.
On a fait la remarque que 17,000 voix était le chiffre de la moyenne des votes en faveur de la liste dans toutes les circonscriptions de la Seine. Les électeurs de la 6® circonscription ont tenu à honneur de ne pas rester au-dessous de cette moyenne. Guéroult a obtenu 17,475 voix.
L'élection de Guéroult est peut-être celle qui entraîne après elle le plus grand enseignement. En choisissant la 6® circonscription pour se porter comme candidat, le directeur de VOpinion nationale, le journaliste attitré du Palais-Royal, avait fait un calcul bien hasardeux. Le faubourg Saint-Germain renferme
l'opposition libérale sous l'empire 41 s
peu d'éléments favorables à la politique du Prince Napoléon. C'était une candidature presque impérialiste que celle de Guéroult. Elle soulevait bien des répagnances dans le parti démocratique ; le libéralisme elérical de la nuance Cochin et Montalembert lui était décidément hostile.
Le seul espoir de Guéroult était fondé sur le sentiment de discipline dont les électeurs ont fait preuve depuis quinze jours et sur le désir de faire triompher la liste coûte que coûte.
C'est à ce double sentiment que Guéroult doit la victoire qu'il a remportée. Les électeurs ont tenu à ce qu'à Paris le gouvernement fût battu sur toute la ligne.
19 juin 1863.
Maintenant que la politique des Cinq a triomphé à Paris, le Courrier du Dimanche chante la palinodie.
Dans un premier article, il dit en parlant des Cinq :
Ils tenaient leur place avec uq courage que leur éloquence faisait encore ressortir, et qui mérite de n'être jamais oublié par le pays.
Plus loin, on lit dans un article de Prévost- Paradol :
Ce qui est iDcontestable, c'est que Topinion démocratique a servi de drapeau à ce mouvement électoral, et c'est pour elle un grand honneur, en même temps qu^one juste récompense, des efforts que les Cinq ont faits depuis six ans dans la Chambre.
On me dit que ces déclarations si flatteuses pour les Cinq ont été inspirées par M. Thiers, qui a enfin
compris que, sans Tappui des Ciaq, sa candidature aurait couru le risque d'échouer à Paris. La majorité que M. Thiers a obtenue est en effet des plus infimes, si on la compare aux majorités écrasantes qu'ont obtenues les élus des huit autres circonscriptions.
Prévost-Paradol s'est exécuté avec d'autant plus de bonne grâce qu'il y a de doubles élections, et que, par suite des options, il peut espérer de mettre la main sur cette candidature, qui est le but de tous ses efforts et l'objet de toutes ses espéran.ces.
19 décembre 1863.
Une erreur administrative a amené l'invalidation de l'élection de Pelletan dans la 8® circonscription. Les électeurs ont compris que le scrutin du 14 décembre c'était encore l'élection du 1*'' juin ; ils ont confirmé leur verdict ; Pelletan a été réélu.
M. de Girardin revient de Campîègne et voici les impressions qu'il en rapporte :
n a eu plusieurs conversations avec l'Empereur. C'ust une illusion de croire que Napoléon III penche vers ceux de ses conseillers à qui on attribue des tendances libérales. Si l'on veut connaître sa pensée, il faut s'en rapporter à ce que disent MM. Rouher et Thuillier ; ces deux messieurs la traduisent fidèlement.
M. de Girardin a essayé de glisser quelques mots en faveur de la liberté de la presse. L'Empereur- a
répondu avec une énergie qui ne lui est pas habituelle : Jamais.
Il n'a pas dit un mot de l'élection de Pelletan ; mais rimpératrice a interpellé M. de Girardin : « Eh ! bien, votre anii Pelletan l'emporte. » Elle a laissé échapper quelques paroles amères ; puis elle a ajouté : < Mais défendez donc M. Pelletan. » — M. de Girardin a répondu en s'inclinant profondément : «Je n'ai pas à défendre ceux qui triomphent. » L'Impératrice a rompu immédiatement l'entretien.