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L'Opposition sous les Césars

Il n’y a jamais eu de gouvernement qui ail satisfait tout le monde. Ils sont tous certains d’avance de faire des mécontents, mais tous ne savent pas s’y résigner. Il en est que l’opposition irrite et qui ont recours aux moyens les plus violents pour s’en délivrer. D’autres, mieux avisés, la laissent se produire, et, comme ils savent qu’il est difficile d’en avoir raison, ils s’arrangent pour vivre avec elle. Le chef-d’œuvre, c’est de vivre d’elle, comme font les Anglais: chez eux, non seulement on la tolère, mais on en profite; tandis qu’ailleurs on la met hors la loi et on lui impose l’obligation de tout détruire pour subsister, là on l’a introduite dans le gouvernement même, corn me un rouage nécessaire, et on l’a ainsi intéressée au salut de la machine.

Malheureusement pour lui, l’empire romain fut un de ces régimes maladroits qui ne souffrent pas d’être

l’opposition sous les césars.

contredits. Il y était prédisposé par sa nature même. Ce qu’il avait d’ambigu et de peu précis, ces formes républicaines dont il voulait couvrir une autorité absolue, devaient le rendre facilement soupçonneux. Les précautions qu’il prenait contre les révolutions les lui faisaient redouter. Ces grands noms qu’il avait conservés par prudence, ces consuls, ce sénat, auxquels il laissait une ombre de pouvoir pour faire croire que rien n’était changé, lui remettaient sans cesse devant les yeux un passé dangereux. Comme il craignait, toujours qu’on ne prît au sérieux ces apparences de liberté, la moindre voix qui s’élevait contre lui l’épouvantait. Aussi se donnat-il un mal incroyable pour imposer silence à tout le monde. Non seulement il empêcha de parler au sénat, mais il fit pénétrer ses agents jusque dans les maisons des particuliers. Il se glissa dans les réunions privées, il se cacha sous les tentures des portes ou dans l’épaisseur des murailles, et il fut sans pitié pour toute parole un peu libre qu’il avait saisie dans le secret de la famille ou dans les épanchements de l’amitié. Après avoir puni ceux qui se plaignaient, il frappa ceux qui pouvaient se plaindre : il supposa que les gens vertueux ou riches, les grands seigneurs, les généraux illustres, s’ils n’étaient pas déjà des ennemis cachés, ne tarderaient pas à l’être, et, pour les empêcher de le devenir, il s’en débarrassa au plus vite. Mais ces précautions furent vaines. C’est une folie que de prétendre empêcher toute opposition ; quand on défend à ceux qui sont mécontents de le dire, ils deviennent plus mécontents encore : ils auraient été des railleurs, on en fait des révoltés. A chaque coup que frappait l’empereur, les haines s’accumulaient dans l’âme des survivants. Aigries par la honte et la peur longtemps dissimulées et rendues plus violentes

par cette dissimulation même, elles finissaient par faire explosion, quelquefois dans des insurrections ouvertes, le plus souvent dans des vengeances obscures. Sur neuf princes qui ont régné de César à Yespasien, huit ont péri de mort violente, et il n’est pas sûr qu’on n’ait pas aidé le neuvième à mourir : voilà un beau résultat de la répression à outrance !

Il y avait donc, quoi qu’on fît, une opposition sous l’empire, mais une opposition prudente, qu’on forçait de parler bas, si on ne pouvait pas la contraindre à se taire, et qui se cachait avec soin dès que les temps devenaient mauvais : aussi arrive-t-il souvent qu’à la distance où nous sommes, elle nous échappe; non seulement nous ne savons pas ce qu’elle était, mais nous ignorons où elle pouvait être. Il faut pourtant, avant de la juger, commencer par la découvrir. Mettons-nous intrépidement à sa recherche ; s’il en est besoin, parcourons tout l’empire, depuis les extrémités jusqu’au centre, des frontières à la capitale. Quelque soin qu’elle prenne de se dissimuler, nous finirons bien par la saisir.

L’armée romaine. — Quelle était, sous l’empire, la condition des soldats. — La vie des camps. — Caractère de l’obéissance militaire. — Services de tout genre que l’armée rend à l’empire. — Les soldats étaient satisfaite» de leur sort et dévoués à l’empereur.

Aux avant-postes de l’empire, dans les provinces lointaines et mal sûres, se trouvait l’armée. Est-ce là que nous avons la chance de rencontrer des mécontents ? Pour le savoir, il nous faut d’abord chercher à connaître

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quelle situation l’empire faisait aux soldats, nous verrons ainsi s’ils étaient satisfaits de leur sort et bien disposés pour leurs maîtres.

L’armée est, à Rome, ce qui a le plus longtemps gardé les vieilles traditions. On ne peut pas dire assurément qu’elle ressemblât tout à fait sous l’empire à ce qu’elle était pendant la république. Auguste la rendit permanente ; ce changement en altéra profondément l’esprit. Elle se composa désormais de soldats de métier, et non de citoyens ; mais les usages anciens y furent conservés autant que le permettaient les temps nouveaux. La transition d’un régime à l’autre s’y fit sans secousse: les vétérans de César furent les premiers soldats d’Octave ; ils purent apprendre à leurs jeunes successeurs la discipline des vieilles armées, et depuis on prit de grandes précautions pour que ce dépôt ne pût pas se perdre. Les légions n’étaient pas, comme nos régiments, disséminées dans les principales villes de l’empire. On ne les employait pas à maintenir la paix intérieure, qui n’avait pas besoin d’être protégée: Josèplie nous dit qu’aucune des cinq cents villes de l’Asie n’avait de garnison, et que les Gaules, un pays plus grand que la France, obéissaient à 1200 soldats1. C’est ce qui permit aux empereurs de diminuer l’armée. Du temps d’Auguste, on ne comptait sous les armes que 250000 légionnaires, qui formaient l’armée de ligne, et un nombre à peu près égal de soldats auxiliaires : 500 000 hommes, ce n’est guère quand on songe à l’immense étendue des frontières qu’ils avaient à garder, mais c’était beaucoup pour les ressources du budget romain, qui n’avait pas prévu cet accroissement de dépenses. A Rome, comme ailleurs, les armées per-

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