De Bello Judaicu, II
manentes furent une lourde charge sous laquelle l’État fut souvent accablé. Il fallut, pour y pourvoir, créer des ressources spéciales et instituer le trésor militaire (œrarium militare ) qu’on eut grand’peine à remplir. C’est de là que vinrent les embarras financiers qui attristèrent plus d’une fois le grand règne d’Auguste i.
Leslégionsétaientdoncdistribuêesle longdes frontières de l’empire et elles y vivaient toujours sous la tente. On n’avait pas l’habitude, comme aujourd’hui, de les faire changer souvent de résidence. Quand une fois on les avait placées quelque part, elles y restaient, et, si quelque guerre importante les appelait ailleurs, la guerre finie, elles rentraient dans leurs quartiers. Aussi le camp où elles étaient fixées avait-il reçu le nom de camp sédentaire ( castra siativa), pour le distinguer de ces retranchements qu’elles élevaient tous les soirs dans leurs expéditions et qu’elles quittaient le matin. Autour deces camps sédentaires, des vivandiers, des fournisseurs, des industriels de toute sorte, venus des pays voisins, s’étaient de bonne heure réunis. Ils construisaient d’abord des demeures modestes qu’on appelait les cabanes ou les baraques de la légion ( canabœ legionis). Quand ces baraques avaient pris quelque importance, on s’empressait de leur accorder une sorte d’administration municipale ; un sous-officier en retraite en devenait le premier magistrat, des vétérans ou des commerçants enrichis formaient le conseil des décurions. Le nouveau municipe ne cessait pas de s’accroître et il finissait souvent par devenir une grande ville. Beaucoup de celles qui tenaient le premier rang dans les provinces fron-
1. Voyez, sur cette question des légions d’Auguste, Mommsen, lies geslæ divi Aug., p. 44 et 49.
l’opposition SOUS LES CÉSAP.â.
tières dé l’empire, comme Apulum (Carlsbourg) dans la Dacie, Pœtovio (Pettau) dans la Pannonie, et Troësmis (Iglitza) dans la Mœsie, n’avaient pas une autre origine1.
Un hasard heureux nous a conservé les débris d’un de ces castra stativa où séjournaient les légions. Ce n’est pas dans notre vieille Europe qu’il a été retrouvé : les révolutions de tout genre y sont trop fréquentes, et les ruines mêmes, suivant le mot d’un poète, y périssent vite ; c’est en Afrique, un pays barbare assurément, mais où l’homme au moins n’aide pas le temps à détruire les restes du passé. La ville de Lambèse ( Lambœsis ) a été jusqu’à Dioclétien la résidence d’une légion romaine, la IIIa Augusta, qui était chargée de défendre la Numidie contre les invasions des Maures. L’emplacement qu’elle a occupé pendant tant de siècles est encore très reconnaissable, et M. Léon Renier a pu aisément l’étudier et le décrire2. Le camp est séparé de la ville par un glacis d’un kilomètre. Il forme un rectangle de 500 mètres de long sur 450 de large, entouré de remparts de 4 mètres de hauteur, avec des tours de distance en distance, et percé de quatre portes. Vers le centre, un amas de décombres annonce la place du prœtorium , c’est-à-dire la demeure du légat prétorien qui commandait la légion. Elle devait être ornée avec une certaine magnificence,
1. M. Léon Renier fait remarquer que quelques-unes de ces villes auxquelles les castra stativa ont donné naissance n’ont jamais eu d’autre nom que celui de la légion même autour de laquelle elles s’étaient formées. Il en est ainsi de la ville de Léon, en Espagne, et de celle de Kaërléon, dans la Grande-Bretagne, dans le nom desquelles se trouve le mot legio. (Voyez le rapport de M. Renier sur les inscriptions de Troësmis dans le compte rendu de l’Académie des inscriptions, 4 et 18 août 1865.)
2. Voyez aussi Y Etude sur le camp et la ville de Lambèse, par G. Wilmanns, que M. Thédenat a traduite et insérée dans le Bulletin des antiquités africaines.
car on retrouve au milieu de ces ruines des fragments de sculpture, des couronnes, des aigles, des Victoires. Des quatre portes partent des routes formées de larges dalles et qui passent quelquefois sous des arcs de triomphe. A deux kilomètres se trouvent les restes d’un autre camp, moins vaste et moins somptueux. Quelquesuns pensent qu’il était occupé par les troupes auxiliaires: comme elles complétaient la légion, il était naturel qu’elles fussent établies auprès d’elle1.
Les inscriptions, qui ne manquent pas autour de Lambèse et ailleurs, nous permettent de prendre quelque idée de l’existence qu’on menait dans les camps romains. Nous voyons que la vie y était fort occupée. Tout le temps que laissaient les exercices militaires était employé à d’autres travaux ; l’armée construisait des routes, réparait des aqueducs, creusait des canaux, bâtissait des ponts, ou même élevait des temples et des monuments de tout genre. Tenir toujours les soldats en haleine était la maxime des bons généraux, et Tacite fait remarquer qu’ils ne se sont jamais mutinés que quand ils n’avaient rien à faire. Cependant on leur permettait aussi d’égayer par quelques plaisirs leur rude condition : il fallait bien leur donner quelque relâche et quelque repos. Depuis que les armées étaient devenues permanentes, c’était une carrière et non un accident que la vie militaire. Les soldats devaient servir vingt-cinq ans dans les légions, mais quelquefois ils y restaient bien davantage. Certains empereurs, comme Tibère, ne pouvaient jamais se résoudre à leur donner leur congé ; ils en formaient des compagnies de vétérans, et les gardaient plusieurs
l. Wilmanns croit que c’était un camp plus ancien où résidait la cgion avant que le nouveau fût construit.
années encore après que leur temps de service était fini. L’existence entière se passait donc sous les drapeaux ; on entrait dans le camp à la fleur de l’âge, vers dix-huit ou vingt ans, et l’on n’en sortait qu’après que lavieillesse était déjà venue. Il n’est pas surprenant qu’on se soit arrangé pour y trouver quelques distractions et quelque bien-être. Les officiers et les sous-officiers formaient des sociétés qui possédaient une caisse commune et se construisaient dans le camp même des lieux de réunion1. Quant aux soldats, ils devaient trouver des plaisirs de tout genre dans les canabœ, qu’ils fréquentaient sans doute très volontiers. On permettait aux provinciaux enrôlés dans les troupes auxiliaires d’emmener leurs femmes avec eux ou de se marier pendant leur service. Les légionnaires n’avaient pas d’abord le même privilège, mais les canabœ contenaient une population fort mélangée ; il s’y trouvait des femmes avec lesquelles les soldats formaient souvent des liaisons durables qu’ils régularisaient ensuite par le mariage, quand ils avaient obtenu leur congé. Pendant la république, les généraux rigoureux ne voyaient pas ces liaisons avec plaisir. Scipion Émilien, en Espagne, chassa toutes les femmes qui s’étaientétabliesautourdeseslégions,etleshistoriens disent qu’il y en avait plus de deux mille. On fut plus indulgent sous l’empire. Us furent d’abord autorisés à se marier; puis, l’empereur Septime Sévère leur permit d’habiter avec leurs femmes ou leurs concubines. Wilmanns pense qu’à partir de ce moment le camp ne fut plus que le lieu officiel où les soldats se rendaient
1. On trouve des exemples de ces associations dans les inscriptions de Lambèse recueillies par M. L. Renier. — Voyez aussi le Corp. insc. lat., VIII, 2554, 2557.
pour leur service et qu’à l’ordinaire ils résidaient en famille dans la ville voisine1. Ils étaient déjà presque tous compatriotes, car chaque légion se recrutait d’ordinaire dans les pays où elle était fixée. Sur cinquante sous-officiers qui élèvent un monument à l’empereur dans le camp de Lambèse, trois seulement sont étrangers à l’Afrique par leur naissance. « Il fallait vraiment, dit M. Léon Renier, qu’il y eût dans le monde romain une bien grande force de cohésion pour que dans de telles circonstances tant de temps se soit écoulé sans amener entre les provinces et la métropole une violente scission. » C’est qu’une fois enrôlés dans la légion, le Romain et le Numide oubliaient vite le pays d’où ils venaient pour se souvenir seulement qu’ils étaient soldats. Le camp devenait leur patrie, ils s’y établissaient pour la plus grande partie de leur existence, et ils finissaient par y réunir tous les objets de leurs affections. Presque tous s’y mariaient. Quelques-uns en entrant au service épousaient la fille d’un de leurs camarades qui allait le quitter. Leurs enfants, élevés au milieu des armes, se faisaient ordinairement soldats comme leurs pères. Il devait y avoir des familles où l’on servait le prince de père en fils depuis plusieurs générations. Entre des gens qu’unissaient tant de liens de camaraderie et de parenté, qui vivaient ensemble et en dehors des autres, les vieilles traditions eurent moins de peine à se maintenir, et c’est ainsi que, dans cet empire composé d’éléments si divers
1. « La situation des légionnaires, ajoute Wilmanns, après le décret de Sévère ressemble tout à fait à celle de la milice indigène de l’Algérie française sur la frontière de la Tunisie. Les spahis habitent à une petite distance du camp fortifié dans leurs tentes, ou plutôt leurs cabanes, réunies en douars ou villages ; ils y vivent avec femmes, enfants, bestiaux, et ne paraissent au fort que pour faire l’exercice. »
10 l’opposition sous les césars.
et que se disputaient tant d’influences différentes, l’esprit militaire s’altéra moins que tout le reste.
Il faut bien avoir recours aux souvenirs du passé qui ne se sont jamais entièrement perdus dans les camps pour expliquer le caractère qu’y garda toujours l’obéissance. « C’est la religion, dit Sénèque, qui maintient l’armée1. » Dans les premiers temps surtout, quand on ne combattait que pour sa famille et pour ses dieux, la guerre était chose sainte et saintement accomplie. C’était un collège sacerdotal, celui des féciaux, qui était chargé de la commencer et de la finir. Le consul était prêtre autant que général; il avait devant sa tente un autel où, tous les matins, il priait pour ses troupes. Les drapeaux étaient regardés comme des divinités, propria legionum numina 2, et on leur offrait de l’encens. Le chef, qui prenait les auspices pour toute l’armée, passait pour une sorte de représentant des dieux ; on obéissait à ses ordres comme à une manifestation de la volonté divine. Ces traditions de respect religieux se retrouvent jusqu’à la fin dans les sentiments que l’armée professe pour l’empereur, qui est son chef suprême. Le dévouement qu’elle a pour lui est une sorte de dévotion, et l’on y est plus sincère qu’ailleurs quand on le met, mort ou vivant, parmi les immortels, qu’on appelle ses statues des images sacrées, et sa famille une maison divine.
Ce n’est pas qu’il n’y ait eu quelquefois des révoltes dans les armées romaines, mais en général on ne s’y mutinait pas contre le prince 3 : on voulait seulement