‹ L'Opposition sous les CésarsChapitre 102 sur 206 · Suét., Au · texte numérisé non relu

Suét., Au

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Mais ici de graves objections s’élèvent. En parlant comme nous venons de le faire, sommes-nous tout à fait juste ? Est-ce Tibère qui s’est servi des délateurs ou les délateurs qui ont égaré et entraîné Tibère? A qui appartient véritablement l’initiative des accusations qui furent alors intentées? Sur qui doit retomber la responsabilité du sang qui fut répandu? Toutes ces questions qu’on croyait vidées ont été de nouveau agitées de nos jours, et elles ont reçu des réponses très différentes. Tibère a trouvé de hardis apologistes qui n’hésitent pas à rejeter les crimes qu’on lui attribue sur les instruments dont il s’est servi, ou même sur les malheureux qu’il a frappés. Récemment encore, en Allemagne, des érudits, des historiens ont essayé de nous prouver qu’on l’avait mal jugé et qu’il fallait nous décider à lui rendre notre estime *. Ce n’était pas une entreprise facile, et ils ont trouvé beaucoup de contradicteurs. Sans entrer dans tout le détail de cette polémique, voyons rapidement de quelle façon on s’y prend pour réconcilier Tibère avec l’opinion publique, et le rôle qu’on fait jouer aux délateurs dans cette apologie.

1. Voyez surtout le Tiberius d’Ad. Stahr. Ce livre, qui fait partie d’une série d’études sur l’antiquité romaine ( Bilder aus dem Alterthume ), a paru à Berlin en 1863. Il a été, dans la presse allemande et la presse anglaise, le sujet de vives controverses. M. Édouard Pasch a entrepris de le réfuter ( Zur Kritik der Geschichte des Kaisers Tiberius, Altenburg, 1866). Je suis bien surpris que M. Stahr, qui cherche beaucoup à se donner des devanciers, ait oublié, dans la revue qu’il a faite des livres où Tibère est bien traité, de mentionner la thèse de M. Duruy \<ie Tiberio imperatore ), soutenue en 1853 devant la Faculté des lettres de Paris, et qui fut aussi très discutée à ce moment. Presque tous les arguments de M. Stahr sont déjà traités ou indiqués dans cette thèse; seulement les conclusions de M. Duruy sont loin d’être aussi radicales. Il défend l’administration de Tibère, mais il ne va pas jusqu’à prétendre, comme M. Stahr, que ce soit un personnage sympathique.

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Ceux qui prétendent nous forcer à estimer Tibère commencent par faire un grand éloge de son gouvernement extérieur. Il faut reconnaître que cet éloge est mérité . Tacite lui-même avoue que sous son règne le monde fut tranquille, l’empire florissant et respecté. Il avait cinquante-six ans quand il succéda à Auguste : ce n’est plus l’âge où Ton aime les hasards brillants de la guerre. Les aventures lointaine» ne le tentaient pas; l’empire lui semblait assez étendu ; il se contenta de le défendre sans se soucier de l’agrandir. Avec les peuples du dehors, sa politique fut habile et modérée: il se garda bien de les provoquer, il cherchait à les diviser entre eux, et comptait plus pour les affaiblir sur ses intrigues que sur ses légions. Quant aux provinces, Tacite dit qu’il choisissait ordinairement des gouverneurs honnêtes et qu’il avait l’œil ouvert sur eux. Nous avons montré que les provinces se sont mieux trouvées de ce régime qu’on ne le suppose et qu’elles ont traversé, sans trop en souffrir, non seulement le règne de Tibère, mais ceux de Caligula et de Néron. Pour son bonheur, l’empire était alors moins centralisé qu’il ne devint plus tard, et l’indépendance administrative des municipes laissait moins de prises sur eux au gouvernement impérial. Sous les plus mauvais princes comme sous les meilleurs, les décurions continuaient à régler les affaires de la cité, le peuple élisait ses magistrats, les duumvirs rendaient la justice, les associations populaires se réunissaient pour leurs banquets et pour leurs fêtes. Les jours se passaient au milieu de cette agitation paisible, et Ton n’entendait gronder que de loin les orages qui épouvantaient Rome *.

1. Cependant la tyrannie impériale fit aussi quelques victimes dans les provinces. Suétone dit que Tibère confisqua, sous les pré-

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Si l’on est en général d’accord sur le gouvernement extérieur de Tibère et sur la façon dont il administra les provinces, sa conduite envers le sénat et l’aristocratie romaine donne lieu à plus de contestations; mais c’est surtout quand on veut connaître l’homme lui-même et pénétrer dans cette nature étrange et compliquée que les dissentiments éclatent. Il y a cependant des faits certains qu’on est forcé d’accepter de tous les côtés: le commencement de ce règne fut heureux, la fin en fut horrible. Quelle est la cause d’un changement si complet? comment s’est faite la transition? Voilà le débat. L’explication qu’en donne Tacite est fort simple. La nature de Tibère était mauvaise, nous dit-il; mais tant qu’il eut près de lui des compétiteurs qui pouvaient profiter de ses fautes, tant qu’il redouta ou qu’il respecta quelqu’un, il se fit violence. Quand il fut délivré de Germanicus et de sa famille, de Livie, de Séjan, alors il osa être lui-même et se montrer tel qu’il était. Le véritable Tibère, c’est donc celui des dernières années. A ces mots les critiques nouveaux se récrient. Tacite est un mauvais psychologue, il connaît mal la nature humaine : ce n’est pas à soixantedouze ans que Ton commence à être soi-même l. Par quel prodige d’habileté parvient-on à se cacher si longtemps ? Par quelle merveille de sottise se laisse-t-on aller à se révéler si tard? Pour eux, le véritable Tibère est celui des premières années: les hommes et les circonstances ont pu le faire changer; mais c’était au

textes les plus futiles, la fortune des plus riches habitants de la Gaule, de l’Espagne, de la Syrie et de la Grèce (Suét., Tïb., 49). Néron fit tuer six propriétaires qui possédaient la moitié de l’Afrique (Pline, Hist. nat., XVIII, 6).

1. M. Pasch cite pourtant l’exemple de Sixte-Quint, qui attendit pour révéler son vrai caractère un âge presque aussi avancé.

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fond une belle et noble nature (eine gute und edle Natur l).

Voilà ce qu’il est tout à fait impossible d’admettre; il suffit de savoir comment Tibère a fini pour connaître ce qu’il était. On ne nous prouvera pas « qu’une belle et noble nature » se laissejamais entraîner à ces horreurs. Quelque influence qu’il ait éprouvée des circonstances et des hommes, les instincts cruels qui se sont révélés chez lui à la fin s’y trouvaient dès le début ; l’histoire de sa jeunesse prouve que de temps en temps ils se faisaient jour. Sans doute on lui fait tort en le confondant avec les princes, qui suivirent. Ce n’était pas un fou comme Caligula, un sot comme Claude, un maniaque comme Néron. Sa raison resta ferme au milieu des plus grands excès, mais son cœur fut toujours mauvais. Il avait grandi au milieu des intrigues d’une cour qui ne l’aimait pas, entouré d’ennemis secrets ou publics, dans une situation à la fois élevée et subalterne, flatté par les uns, humilié par les autres, n’ayant d’appui que sa mère et honteux de lui devoir sa grandeur, forcé, pour ne faire d’ombrage à personne, de veiller sur ses paroles, sur ses gestes, sur ses regards, de cacher ses ambitions les plus légitimes et même ses talents. Il en garda pendant toute sa vie une méfiance incurable et un invincible besoin de dissimuler. Quand il arriva au pouvoir, le cœur plein de ressentiments et de rancunes, avec le souvenir de ses humiliations et de ses frayeurs, il continua toujours à s’entourer de précautions misérables, à craindre le grand jour, à n’attaquer jamais aucune difficulté en face, à voir partout des ennemis et à les poursuivre par de basses et obscures vengeances. Ni ses

Staiir, Tel) , p. 164.

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qualités ni ses vices ne prirent rien du rang où il était arrivé par hasard et après une si longue attente. Ce fut toujours un parvenu de l’empire qui eut l’air de ne s’y trouver jamais chez lui. Il avait pourtant de bon nés qualités, mais, par une fatalité singulière, ses défauts les rendirent inutiles. Tous les contemporains nous disent qu’il était froid et sombre, tristissimus hominum. Sa franchise avait quelque chose de cruel, et sa politesse ressemblait à de la dissimulation. S’il lui prenait fantaisie d’être généreux, ce qui était rare, il donnait de mauvaise grâce et blessait, en obligeant. Il avait une façon de mal faire les choses les meilleures l. Aussi futil détesté même avant qu’il méritât de l’être. On voit bien par les vers satiriques qui furent composés alors, et qui lui firent tant de peine, que, dès les premières années de son règne, on pressentait autour de lui le Tibère des derniers temps.

Je crois donc qu’il était né méchant, mais je reconnais que l’empire acheva de le gâter. « Il fut violemment secoué, dit Tacite, et changé par le pouvoir2. » En général le despotisme est aussi dangereux pour celui qui l’exerce que pour ceux qui le subissent, mais nulle part il u’a eu sur les sujets et sur le maître de plus fâcheux résultats qu’à Rome. On a vu plus haut pourquoi ce gouvernement a produit plus de méchants princes qu’aucun autre. Tibère aussi en a ressenti l’influence ; il est devenu plus mauvais en vieillissant dans l’habitude

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