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Sén., De Ben., II, 7 et

2. Ann., VI, 48 : vi dominationis couvulsus et mutatus. Tacite note avec exactitude les progrès de ce changement chez Tibère. Il indique le moment où il commença décidément à se gâter {Ann., IV, 1), celui où il devint avide du bien d’autrui ( id ., 20), et quand il prit le goût des plus honteuses débauches (VI, 1).

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el l’exercice de ce pouvoir mal défini, mais ne croyons pas, comme on l’a dit, que l’empire seul soit responsable de ses crimes et l’ait fait ce qu’il est devenu. Il y a chez tous les hommes comme des puissances cachées pour le bien et le mal qui, dans le cours d’une vie commune, restent souvent obscures. On a tort de dire que les circonstances extraordinaires les créent: elles ne font que les révéler. Que d’admirables dévouements, que d’instincts sauvages la Révolution française n’a-t-elle pas mis au jour ! Que d’hommes se sont fait alors une célébrité terrible qui ne se seraient pas élevés au-dessus d’une certaine médiocrité de vices, si ce grand ébranlement n’avait fait sortir tout ce qui dormait au fond d’euxmêmes ? Est-ce une raison de les absoudre ? Doit-on n’attribuer leurs crimes qu’aux événements? Je pense au contraire qu’il est légitime de juger leur nature d’après leurs actes, et nous avons le droit de dire qu’en réalité ils étaient méchants, puisqu’ils ont pu le devenir.

Je viens de commenter l’explication que donne Tacite de ce caractère obscur et embrouillé ; c’est, je crois, la véritable. Mais s’il est vrai qu’il se soit trompé, s’il faut reconnaître qu’au contraire Tibère était « une bonne et noble nature », comment peut-on comprendre qu’il se soit gâté ? C’est ici que, pour rendre raison de ce changement, on fait intervenir les délateurs. On nous dit qu’il a cédé à des influences fâcheuses ; il a trop écouté ceux qui avaient intérêt à le rendre méchant comme eux, et qui profilaient de sa cruauté. Ce sont ces accusateurs de métier, ces bas flatteurs, ces ambitieux vulgaires qui l’entouraient, c’est Séjan, c’est Macron qui ont fait violence à sa générosité naturelle et l’ont poussé à des rigueurs qui lui étaient antipathiques. Un des

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derniers historiens de Tibère, M. Stahr, va même plus loin : ne s’est-il pas avisé de rendre responsables de sa cruauté ceux qui en furent les victimes ? A force de le mettre dans la nécessité de frapper, ils ont fini par endurcir son cœur. La pitié publique s’est égarée jusqu’ici; M. Stahr la redresse. Ne plaignons plus Sabinus, Crémutius Cordus ou Agrippine ; plaignons ce pauvre Tibère obligé de faire si souvent violence à sa douceur naturelle et qui devient féroce malgré lui ! On dirait que le héros de M. Stahr lui a communiqué ses défiances ; il voit aussi partout des conjurations et des complots. Il ne veut pas trouver d’innocents parmi ceux qui furent alors punis ; il s’en tient au témoignage des misérables qui les dénoncèrent et des lâches qui les ont condamnés. Tacite à beau dire, les enfants de Germanicus conspiraient. On n’a pas eu tort de forcer Néron à se tuer et d’enfermer Drusus dans une chambre du palais, où il mourut d« faim après avoir mangé la laine de ses matelas. Agrippine était l’espoir des mécontents, le centre des intrigues ; elle avait la parole trop fière et le cœur trop haut pour une sujette: Tibère a bien fait de s’en méfier. On s’y est pris sans doute un peu brusquement avec elle, et le centurion qui la menait en prison n’aurait pas du lui crever un œil en la frappant ; mais puisque enfin, désespérée d’avoir perdu ses amis et ses enfants, elle a voulu mourir, on a bien eu raison de la laisser faire. Peu s’en faut que M. Stahr ne pense comme le sénat, qu’on doit rendre grâce à l’empereur de n’avoir pas fait étrangler et jeter aux gémonies la petite-fille d’Auguste.

Ce qui est surtout un vrai tour de force, c’est que certains partisans de Tibère, après avoir déploré les crimes de ses dernières années, trouvent moyen de les tourner

à sa gloire. Ils voudraient nous persuader qu’il n’a fini par détester le genre humain que parce qu’il l’avait d’abord trop aimé. Cette sombre mélancolie dans laquelle il est tombé et dont les résultats furent si terribles, ils y voient la preuve de la délicatesse de son âme. Ne fallait-il pas, nous disent-ils, qu’elle fût bien tendre et bien sensible pour être touchée à ce point des mécomptes qu’elle éprouva? Que de blessures n’a-t-elle pas reçues ! Combien il faut qu’elle ait souffert, qu’elle ait saigné pour devenir capable d’aussi horribles cruautés ! On énumère ensuite avec complaisance toutes les raisons que pouvait avoir cet ami du genre humain pour finir par détester les hommes, les conjurations qui le menaçaient, les dangers dans lesquels il passait sa vie, les trahisons de ses proches, la solitude où il s’est éteint. Ces peintures peuvent être très pathétiques, je doute pourtant qu’elles parviennent à nous apitoyer sur Tibère. Il ne faut pas oublier que les complots dont on nous parle n’existaient pour la plupart que dans les dénonciations des délateurs, et, quant à ceux qui n’étaient pas tout à fait imaginaires, ne savons-nous pas qu’ils ont été formés et fomentés par les agents provocateurs du prince pour lui donner le droit d’atteindre les gens qu’il voulait frapper? S’il a vieilli sur son rocher de Caprée, parmi ses grammairiens et ses mignons, s’il n’a trouvé autour de lui à ses derniers moments que des visages indifférents ou ennemis, à qui donc devait-il s’en prendre? Ne s’étaitil pas privé lui-même de ces dernières consolations de la famille et de l’amitié? Quand on sait comment sont morts ses amis et ses parents l, il est étrange en vérité qu'on prétende nous attendrir sur sa solitude !

1. Suélone rapporté que Tibère avait choisi vingt sénateurs parmi ceux qui lui étaient ïes plus dévoués, pour former une sorte de

LES DÉLATEURS

En voyant, tous ces efforts tentés, tout cet esprit perdu pour réhabiliter Tibère, on ne peut se défendre d’une ' surprise profonde. On se demande par où ce personnage, qui nous semble si répugnant, peut s’être attiré tant de sympathies. Est-ce uniquement le plaisir de se séparer de l’opinion générale et de paraître au-dessus de ces lieux communs de morale vulgaire qui a poussé quelques esprits distingués à le défendre? Avaient-ils peur de sembler dupes ou naïfs en acceptant le jugement qu’on porte sur lui depuis des siècles ? ou ne faut-il pas plutôt croire que c’est ce mépris hautain qu’il affichait pour les hommes qui a frappé certaines imaginations et qu’on a pris pour de la grandeur? La plupart des gens sont ainsi faits qu’on ne les domine qu’en les abaissant, et que le dédain qu’on leur témoigne leur cause encore plus d’admiration que de haine. César et Napoléon, qui se sont tant servis des hommes, les méprisaient et ne le cachaient pas : c’est pour beaucoup de personnes une partie de leur grandeur; — ce qui n’empêche pas qu’on ne soit plus grand quand on a confiance en eux et qu’on les respecte. Tout ce qu’on peut accorder aux admirateurs de Tibère, c’est de reconnaître qu’il avait conscience des crimes qu’il commettait, et que par moments il en a rougi. Voilà ce qui le distingue des princes qui le suivirent, voilà ce qui peut seul nous disposer pour lui à quelque indulgence. Il restait au fond de cette nature pervertie un certain sens de l’honnête auquel il faisait violence sans le détruire et qui parfois se révoltait. Après avoir méprisé les autres, il s’est rendu au moins cette justice de se mépriser lui-même. C’est de

conseil privé. Au bout de quelques années, il n’en restait plus quo deux eu trois : il avait tué tous les autres (Tib., 55).

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l’opposition sous LÈS CÉSAKS.

l’inquiétude de son âme et de cette sorte d’accès de remords que venaient ces incertitudes, ces contradictions étranges qu’on remarque dans sa vie, ce besoin d’être trompé et cette haine des flatteries, cette crainte de la liberté et cette horreur des complaisances serviles, ce découragement de toutes choses, cet amour des solitudes inaccessibles, cette frayeur de revoir Rome et le sénat, ce dégoût des autres et de lui, cet ennui profond qui jusqu’à la fin l’a dévoré. Tacite nous dit, après Platon, que, « si l’on ouvrait le cœur des tyrans, on le verrait déchiré de coups et de blessures, ouvrage de la cruauté, de la débauche, de l’injustice, qui font sur l’âme les mêmes plaies que fait sur le corps le fouet d’un bourreau 1 »; mais Platon et Tacite vont trop loin : il y a des tyrans qui n’ont pas éprouvé ces tourments, et il est juste de mettre Tibère, qui en a souffert, un peu plus haut que Caligula et Néron, qui ne les ont pas connus.

Ce qui prouve encore plus qu’il avait honte de ses actions, c’est le soin qu’il a pris d’en rejeter l’odieux sur d’autres. Il aurait bien voulu égarer l’opinion publique et faire croire qu’il était étranger aux événements sanglants qui se passaient à Rome. Il y prenait en apparence le moins de part qu’il pouvait ; c’étaient toujours les délateurs qui poursuivaient ses victimes et le sénat qui les jugeait. Le prince se réservait le beau rôle; il paraissait souscrire avec le plus grand regret à la sentence prononcée ; il affectait de blâmer la sévérité des juges et adoucissait quelquefois la peine. Quant aux délateurs, il lui est arrivé parfois de les punir pour montrer qu’ils n’agissaient pas toujours sous son inspiration. C’était une comédie ; tout le monde le. savait bien

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