Dion, LIX
LES DELATEURS
leur disait : « La malheureuse ignore dans son trouble ce qui est permis à une femme, ce qui est ordonné à une épouse. Je suppose qu’au milieu de ces inquiétudes elle vous rencontre et vous interroge : vous, son frère, vous ses amis, quel conseil lui donnerez-vous1? » Ce fragment nous montre, à ce qu’il me semble, qu’Afer était encore plus un avocat habile qu’un grand orateur. Son talent reflétait son caractère, et l’on admirait dans ses discours la même adresse que dans sa conduite. C’est ainsi qu’en se mettant en règle avec tous les partis, en donnant des gages à l’empereur par ses délations, en apaisant à propos les honnêtes gens par quelques velléités d’indépendance, il sut éviter les dangers auxquels exposaient alors la célébrité et la fortune. Il traversa sans encombre la période la plus périlleuse de l’empire, et, après avoir conquis sa réputation à la cour de Tibère, il mourut de vieillesse sous Néron2.
Afer était un classique. Avec son débit lent et grave, ses phrases harmonieuses, dans lesquelles il avait soin de glisser de temps en temps quelques mots qui rompaient la mesure pour dissimuler son artifice, il rappelait Pollion ou Messala, les meilleurs élèves de Cicéron. Il y avait alors une autre école, plus vivante parce qu’elle était plus jeune, et qui répondait mieux au caractère du temps. Elle affectait de s’éloigner des traditions de l’éloquence ancienne : cette ampleur du développement qui avait ravi d’admiration les contemporains de Cicéron lui déplaisait; elle remplaçait les larges périodes par des phrases courtes et hachées, l’éclat tempéré des couleurs