Agric., 2 : beaiissimi seculi ortu
l’opposition sous les césars.
Juvénal. — Difficulté de le connaître. — Ce qu’il nous dit de sa fortune et de sa situation. — Sa colère contre l’aristociatie qui l’a mal accueilli. — Juvénal peintre des petites gens.
C’est pourtant au début de ces belles années saluées avec tant d’enthousiasme par Tacite, au moment où Rome devait être le plus sensible à ce bonheur, qui ne lui était guère connu, d’être gouvernée par un prince libéral et honnête, qu’une voix discordante et emportée s’élève, celle de Juvénal, qui accuse son temps avec une violence inouïe, et qui voudrait nous faire croire que jamais l’humanité n’a été si criminelle ni si misérable. Juvénal est un problème pour nous. Quand on songe qu’il vivait sous Trajan et sous Hadrien, que le siècle qu’il a si maltraité est celui dont les historiens nous ont fait de si grands éloges, on ne sait comment expliquer son amertume, on ne peut rien comprendre à sa colère. Pourquoi s’est-il mis ainsi en contradiction avec tous ses contemporains? Comment se décider entre eux et lui? qui donc trompe la postérité, qui nous a menti, de l’histoire, qui dit tant de bien de cette époque, ou du poète, qui en a laissé des tableaux si repoussants? Ce problème est le plus important de ceux que soulève la lecture du satirique latin. Certes l’écrivain et le poète sont intéressants à étudier chez lui, mais il importe hier, plus de connaître ce que valent l’homme et le moraliste l. Son talent n’a pas de contradicteurs, tandis qu’on
1. Voyez, dans les Études sur Les poètes latins de la décadence , de M. Nisard, les chapitres intéressants qu’il a consacrés à Juvénal. Personne n a mieux fait ocnnaitre le genie du satirique, avec ses grandeurs et ses faiblesses; avant M. Nisard on se contentait d’or-
hésite sur son caractère, et qu’on discute la valeur de ses jugements. La première question qu’on se pose quand on le lit, c’est de savoir quelle confiance on peut lui accorder et s’il est digne de tenir en échec toutes les affirmations de l’histoire. C’est aussi à cette question que je vais d’abord essayer de répondre.
Toutes les fois qu’un homme s’arroge le droit de faire le procès à son temps, il convient de le traiter comme on fait d’un témoin en justice : pour savoir ce que vaut sa parole, il faut chercher ce qu’a été sa vie. L’autorité de ses reproches est-elle appuyée sur une conduite austère? N’était-il pas disposé, par sa naissance ou sa fortune, à juger durement ses contemporains, et, sous prétexte de défendre la cause de la morale et de la vertu, ne vengeait-il pas des injures privées? La plupart de ces questions restent sans réponse pour Juvénal. Sa biographie nous est très mal connue. L’événement le plus considérable de sa vie, l’exil auquel il fut condamné pour avoir été trop hardi dans ses satires, nous a été raconté avec des circonstances très différentes, et l’on ne sait pas même avec certitude le nom de l’empereur sous lequel il fut exilé. Si, pour suppléer au silence de ses biographes, on s’adresse à l’auteur lui-même, on n’est guère plus satisfait : il nous parle de lui le moins qu’il peut. C’était pourtant une habitude chez les satiriques latins de se mettre volontiers en scène. La vie de Lucilius, nous dit Horace, était peinte dans ses écrits comme dans un tableau 1 ; Horace aussi nous entretient souvent de la sienne, et il est facile avec ses vers de
dinaire de lui donner quelques doges vagues. Il a cherché à déterminer, par une analyse pénétrante, quelle était dans ses vers la part de la sincérité et celle de la déclamation.
1 Hor., Sal., II, i, 34.
refaire toute son histoire. Juvénal est plus modeste ou p’us prudent, et il se livre rarement au public. Quel qu’ait été le motif de cette réserve, elle n’a pas été inutile à sa gloire. Il est rare que la personnalité d’un satirique, quand elle se fait trop voir, n’enlève pas quelque poids à ses leçons ; la vie la plus pure a toujours ses faiblesses et ses fautes, dont la malveillance s’empare et qu’elle est heureuse d’exagérer, car celui qui est sévère aux autres pousse naturellement les autres à l’être pour lui. Tout le monde se demande alors comment il a eu si peu d’indulgence pour ses contemporains quand il en avait besoin pour lui-même, et où il a pris le droit, n’étant pas irréprochable, de les traiter sans pitié. Juvénal, en se cachant, a su échapper à tous ces reproches. Gomme on connaît très mal sa vie, rien n’empêche ses admirateurs de lui en imaginer une qui soit tout à fait en rapport avec les sentiments qu’il exprime, de se le figurer, non pas tel qu’il était, mais comme il devait être. C’est ainsi que l’obscurité Ta grandi. Cette main qui sort des ténèbres pour frapper une société coupable a pris quelque chose d’étrange et d’effrayant. Ce n’est plus un satirique ordinaire, un homme dont l’autorité est limitée par les faiblesses de sa vie, c’est la satire elle-même qui venge la morale et la vertu outragées.
Il faut pourtant le faire sortir de ces ombres et jeter, s’il est possible, un rayon de lumière sur cette figure qui nous fuit. Quelque soin qu’il ait eu de parler le moins possible de lui, ses ouvrages laissent échapper de temps en temps des confidences discrètes qu’il importe de recueillir ; elles nous font d’abord entrevoir quelles étaient sa situation et sa fortune. Nous savons par ses biographes qu’il était le fils ou l’enfant adoptif (al um-
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nus ) d’un riche affranchi d’Aquinum1. Il devait donc avoir, à son entrée dans la vie, une certaine aisance, et à la manière dont il parle dans ses dernières satires, qui sont de sa vieillesse, on voit bien qu’il ne l’avait pas compromise. Au retour d’un de ses amis qu’il avait cru perdu, il raconte qu’il a immolé deux brebis à Minerve et à Junon et un veau à Jupiter. « Si j’étais plus riche, ajoute-t-il, si ma fortune répondait à mon affection, je ferais traîner à l’autel une victime plus grasse qu’Hispulla, un bœuf nourri dans les pâturages de Clitumnes2.» C’est quelque chose pourtant que de sacrifier des veaux et des brebis; tout le monde n’en pouvait pas faire autant, et Martial aurait bien été forcé de chercher un autre moyen de témoigner aux dieux sa reconnaissance. Ailleurs Juvénal décrit un dîner qu’il compte donner à ses amis. Il a grand soin d’annoncer que le repas ne sera point somptueux, et il profite de l’occasion pour railler les dépenses insensées des grands seigneurs de son temps. Son menu cependant n’est pas trop frugal. « Le marché ne fera point les frais du dîner, dit-il ; on m’enverra des environs de Tibur un chevreau gras qui n’a point encore brouté l’herbe, puis des asperges, puis, avec de beaux œufs encore chauds dans leur foin, les mères qui les ont pondus, enfin des raisins conservés pendant une saison et tels encore qu’ils étaient sur leur vigne, des poires de Signia et de Syrie, et dans les mêmes corbeilles des pommes au frais parfum, aussi belles que celles du Picénum3. » Ce n’est pas tout à fait,
1. Les diverses biographies de Juvénal ont été réunies par Otto Jahn dans son excellente édition du satirique.