VI
L’OPPOSITION sous les césars.
Il est vrai que, si Juvénal ne laisse pas trop voir ses préférences, en revanche il ne dissimule point ses haines. On sait de quelle manière cruelle il a traité tous les princes qui ont gouverné Rome depuis Auguste. N’estce pas un indice assuré de ses opinions politiques, et n’est-on pas en droit d’en conclure qu’un homme qui dit tant de mal des empereurs est un ennemi décidé de l’empire? Cette conclusion paraît d’abord très naturelle; il semble que des princes qui régnaient sur le même pays et au nom du même principe devaient se croire liés les uns aux autres, et que c’était une façon indirecte d’attaquer leur gouvernement que d’insulter leurs prédécesseurs. Napoléon entendait de cette manière la solidarité des rois; il prenait pour lui les compliments qu’on adressait à Charlemagne, et se tenait pour outragé quand on se permettait de dire du mal de Louis XIY ; mais les Césars n’avaient pas les mêmes scrupules. Comme chacun d’eux avait été l’ennemi de celui qui régnait avant lui et qu’il s’en était souvent débarrassé pour prendre plus vite sa place, il n’avait aucun intérêt à défendre sa mémoire, et c’était même lui rendre service et lui faire plaisir que de l’attaquer. Depuis Auguste, qui souffrait que le flatteur Ovide le mît bien au-dessus de César1, ce fut une tradition chez tous ces princes de permettre qu’on abaissât les autres pour paraître plus grands. Ils se chargeaient quelquefois eux-mêmes de ce soin, et l’on vient de retrouver à Trente un édit de l’empereur Claude où il parle très légèrement de son oncle Tibère et de son neveu Caligula2. Cet exemple