‹ L'Opposition sous les CésarsChapitre 189 sur 206 · Pline, Epist., X, 82 (Ed. Keil · texte numérisé non relu

Pline, Epist., X, 82 (Ed. Keil

l’opposition sous les césaks.

ne vois pas de raison d’en douter, d’où sont venues ses préventions? Sont-elles l’effet d’un système politique arrêté, exclusif, qui, en s’imposant à son esprit, le rend pour tout le reste incapable de justice et d’impartialité ; et, s’il en est ainsi, quel peut être ce système ? Serait-ce, par exemple, un gouvernement où le peuple aurait plus de part? On est tenté de le croire quand on se souvient des beaux vers que j’ai cités, dans lesquels, pour abaisser la noblesse, il relève les plébéiens, et montre qu’ils sont vraiment la force et l’honneur de l’État; mais fautil chercher dans ce passage autre chose qu’un admirable élan de colère et la vengeance légitime d’un orgueil blessé? Juvénal demande-t-il en réalité pour ces pauvres gens que les grands seigneurs dédaignent une situation plus avantageuse dans l’empire? A-t-il prévu ou désiré un nouvel état social où l’on tiendrait plus de compte de tous ces déshérités de la naissance et de la fortune, et où les plébéiens reprendraient leurs droits politiques? Cela paraît difficile à croire quand on le voit partout ailleurs traiter la plèbe de son temps avec le mépris que malheureusement elle méritait. C’est la tourbe des enfants de Rémus, turba Bemi l, elle est toujours pour le plus fort, elle salue la fortune et déteste les proscrits. Elle forme le cortège ordinaire du vainqueur, et s’empresse d’aller donner quelques coups de pied à l’ennemi de César quand il est à terre. Elle a perdu le goût du pouvoir, elle ne se soucie plus de la liberté; pourvu qu’on la nourrisse et qu’on l’amuse, le reste lui est indifférent; elle ne demande à celui qui la gouverne que des spectacles et du pain. Après un jugement aussi sévère, il n’est pas possible de croire que Juvénal voulût ré-

clamer des droits nouveaux pour un peuple aussi dégradé.

A défaut du peuple, est-ce vers la petite bourgeoisie, vers ce monde actif et affairé de marchands et d’industriels de toute sorte, qu’il tourne les yeux? S’est-il fait le défenseur de ces commerçants, affranchis ou fils d’affranchis, répandus alors dans toutes les villes de l’empire, dont ils faisaient la fortune? Les a-t-il vengés des mépris des grands seigneurs, et a-t-il demandé pour eux plus de part dans les affaires de leur pays? C’est ici peut-être la plus grande et la plus curieuse inconséquence de Juvénal : ce violent ennemi de la noblesse se trouve en avoir conservé les préjugés les plus étroits. On comprend que, dans une société aristocratique, la première vertu soit l’immobilité. Ceux qui occupent les bonnes places trouvent naturellement qu’il convient que tout le monde reste où il est, et ils n’épargnent ni les railleries ni les insultes à ces fortunes subites qui dérangent l’ordre établi et leur créent des rivaux. Par une étrange aberration, la philosophie antique s’était faite, avec une complaisance qui nous surprend, la complice de l’aristocratie et de ses opinions. Sous prétexte qu’il faut être modéré dans ses désirs et se contenter de peu, elle avait fini par décourager l’industrie et l’activité qui s’appliquent aux choses de la vie, et par faire comme un devoir à tout le monde de rester dans sa condition. C’est ce que répètent tous les anciens sages, aussi bien ceux qui vivaient dans un tonneau, comme Diogène, que ceux qui, comme Sénèque, habitaient des palais. Horace avait prêché de son temps ces vieilles maximes; Juvénal aussi les accepte sans hésiter. Il s’emporte à tout propos contre ceux qui se donnent du mal pour faire fortune, et, ce qui est plus surprenant, c’est que de

toutes les manières de s’enrichir il en veut principalement à celle qui nous semble le plus légitime. Jamais la richesse ne nous paraît mieux acquise que quand on l’a gagnée dans des voyages lointains, au prix de son repos, au péril de ses jours. Juvénal, au contraire, comme Horace, ne peut comprendre ces gens « qui ont établi leur domicile sur un vaisseau, qui s’y font secouer sans cesse par les vents du nord et du midi, pour rapporter de bien loin quelque marchandise puante », et les pires de tous les fous lui semblent être « ceux qui ne mettent que quelques planches entre la mort et eux 1 ». Il n’a guère plus d’estime pour les commerces moins hasardeux; il faut voir comme le poète affamé qu’il fait parler dans sa IIIe satire se donne des airs de grand seigneur pour se moquer de ces gens « qui prennent l’entreprise des ports et des boues de Rome, et même afferment les pompes funèbres ou les vidanges 2 ». Cette haine du commerce et de l’industrie était un héritage que l’ancienne aristocratie avait laissé aux temps nouveaux. Les préjugés survivent souvent aux sociétés qui leur ont donné naissance, et ils ne sont jamais plus tenaces que lorsqu’ils n’ont plus de raison d’être. Ils se perpétuent, on ne sait pourquoi, au milieu d’un monde qui repose sur des principes différents et s’imposent à des gens qui devraient leur échapper par leurs opinions et par leur naissance. Ne voyons-nous pas chez nous La Bruyère, qui avait vieilli dans une situation subalterne, moitié ami, moitié valet, chez ces Condé si durs à leurs serviteurs, ne le voyons-nous pas accepter toutes les antipathies, toutes les rancunes de cette aristocratie qui par moments lui

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