‹ L'Opposition sous les CésarsChapitre 19 sur 206 · Pétrone, Sat · texte numérisé non relu

Pétrone, Sat

des joies plus sensibles. On joint au plaisir de dominer la satisfaction de faire des jaloux et de le savoir. Cette satisfaction coûtait un peu cher alors ; mais on sait que la vanité ne marchande pas ses plaisirs.

La vanité, du reste, n’était pas seule à trouver son compte dans les dignités municipales, et l’on pouvait en tirer des avantages plus sérieux. Elles étaient, pour les ambitieux qui rêvaient de grandes destinées, la première étape vers des honneurs plus importants. Être le premier dans son municipe amenait souvent à devenir quelque chose dans l’État. Rien n’empêchait les fils de duumvirs de petite ville, en quelque pays qu’ils fussent nés, de concevoir de grandes espérances. Ceux qui se sentaient l’ambition et le talent d’aller plus loin que leurs pères pouvaient l’essayer, et ils y parvenaient souvent. Ils se poussaient vite dans les légions, surtout quand ils appartenaient à des familles anciennes et considérées. S’ils étaient braves et intelligents, ils obtenaient le tribunat militaire. De là ils passaient dans les fonctions civiles ou financières, ils devenaient procurateurs de César ou entraient dans l’administration des provinces. C’est ainsi que ce Nonius Balbus, qui a rempli Herculanum de ses inscriptions et de ses statues, gouverna la Crète et la Cyrénaïque. Les plus heureux arrivaient à être consuls, comme Agricola, qui était de la colonie de Fréjus; il y en eut même qui devinrent empereurs, comme l’Espagnol Trajan et l’Africain Sévère.

La situation des municipes était donc heureuse au premier siècle; en somme, ils n’avaient rien perdu à l’établissement de l’empire. Les droits que les empereurs avaient enlevés au peuple de Rome, celui des provinces n’en jouissait guère. Il était facile aux citoyens romains qui habitaient Pompéi de se consoler de la

suppression des comices du champ de Mars auxquels l’éloignement ne leur permettait pas de prendre part. L’antiquité n’avait pas l’idée de ce que nous appelons le gouvernement représentatif, où la souveraineté, s’exerçant par des délégués, descend de la capitale d’un grand empire jusqu’à la plus humble bourgade L Ces complications étaient alors inconnues. Les citoyens de Rome, qui pouvaient seuls exercer l’autorité souveraine, ratifier les lois, élire leurs magistrats, furent aussi les seuls qu’atteignit la tyrannie des Césars. La république n’avait pas trouvé le moyen d’intéresser ceux des provinces au gouvernement central, il est naturel qu’ils aient été peu sensibles à sa chute. Comme on eut soin de leur laisser leur indépendance municipale et la nomination de leurs magistrats locaux, ils s’aperçurent à peine que le régime politique était changé ; ou plutôt ce changement ne les frappa que par les bienfaits qu’ils en éprouvèrent. Sous le nouveau gouvernement, ils étaient moins exposés aux troubles politiques, plus sûrs du lendemain, et la sécurité leur donna la richesse. Il y avait donc moins de flatterie qu’on ne pense dans ces statues et ces temples qu’on ^levait partout aux empereurs morts ou vivants. On honorait en eux cette autorité souveraine devant laquelle les factions se taisaient, et qui permettait à tout le monde de jouir en repos dans son municipe de sa liberté et de sa fortune. On leur accordait à tous les mêmes honneurs, parce qu’on en recevait les mêmes services. En somme,

1. Auguste, à ce qu’il semble, pensa pourtant à établir quelque chose qui ressemblait au régime représentatif. Suétone rapporte qu’il permit aux décurions des villes italiennes d’envoyer à Rome leur vote cacheté. On devait l’ouvrir le jour des comices et l’on en tenait compte pour l’élection (Suét., Aug.,&§), mais on ne sait si les décurions usèrent jamais de cette permission.

l’opposition sous les césars.

les mauvais maintenaient la paix publique comme les bons. Une petite ville de la Gaule ou de l’Espagne n’avait guère à souffrir de leurs folies : c’est à peine si le bruit en venait jusqu’à elle 1 ; elle ne connaissait d eux que ce pouvoir protecteur sous lequel s’exerçaient en paix ses libertés municipales et ne souhaitait pas qu’il fût renversé.

Rome. — Comment les Romains ont accueilli l’empire. — Débu du règne d’Auguste. — Naissance de l’opposition.

Nous venons de voir que, ni dans les armées, ni dans les provinces, ni dans les municipes, on ne trouvait d’opposition systématique contre l’empire ; au premier abord, il semble qu’il n’v en avait pas non plus dans la capitale. Quand on se tient à quelque distance et qu’on se contente de prêter l’oreille de loin aux bruits qui s’élèvent de Rome, on n’entend qu’un concert d’éloges. Tous les princes, les plus mauvais comme les meilleurs, reçoivent invariablement les mêmes hommages. Le sénat s’épuise en efforts pour trouver en leur honneur des flatteries nouvelles ; les grands collèges de prêtres mêlent le nom de l’empereur, quel qu’il soit, à toutes leurs prières ; quand il est absent, des autels s’élèvent de tous les côtés à la Fortune du retour ; on fait partout des

1. On n’avait pas entendu parler en Judée des cruautés de Tibère, et Ton regardait son règne comme aussi heureux que celui d’Auguste, quand on envoya Philon en ambassade auprès de Caligula. (Philon, Légat., 9.) « Les bons princes, dit Tacite, font du bien au monde entier, les mauvais font surtout du mal autour d’eux. » (Ilist., IV, 74.)

vœux à Silvain ou à Esculape, dès qu’il est malade. Au cirque, au théâtre, le peuple l’accable de ses acclamations; les citoyens les plus illustres s’entassent sur les rampes du Palatin pour le saluer à son réveil. On lui dresse partout des statues, on lui bâtit des arcs de triomphe, on donne son nom aux mois de l’année, on grave sur le revers de ses monnaies l’image de la Félicité publique. Les poètes en renom le comblent des compliments les plus exagérés. Virgile, plaçant Auguste, de son vivant, parmi les constellations, annonçait que le Scorpion se gênait un peu pour faire place au nouvel astre. Lucain recommande à Néron, quand il sera dieu, de se mettre bien exactement au milieu du ciel : s’il pèse trop sur un des côtés de la voûte céleste, l’axe du monde fléchira sous le poids d’un si grand prince, et l’équilibre des choses sera dérangé. Martial se demande sans sourire si jamais Rome a été plus glorieuse et plus libre que sous Domitien. A ne consulter que l’enthousiasme officiel, tout ce monde paraît fort heureux, et il semble que le contentement général ne laisse point de place à la moindre plainte.

Cet enthousiasme avait été un moment sincère. Je ne crois pas qu’on puisse nier que dans ces premières et brillantes années, qui suivirent la victoire d’Actium, l’empire ait été bien accueilli non seulement du peuple de Rome qui l’avait aidé à naître, mais de l’aristocratie elle-même qui l’avait d’abord combattu. Tous ces grands seigneurs qui avaient pris étourdiment les armes, mais qui étaient, selon Caton, plus attachés à leurs viviers qu’à la république, ces jeunes gens qui, en se rendant au camp de Pompée, croyaient, comme les émigrés de 90, qu’ils ne seraient absents qu’une saison, qui disaient partout qu’ils reviendraient manger des figues de Tuscu-

l’opposition sous les césars.

lum à l’automne, et que l’orage avait tenus pendant de si longues années éloignés de leur pays et de leurs plaisirs, savaient beaucoup de gré à celui qui leur permettait de revenir chez eux sans péril, qui leur rendait leurs palais du Cœlius ou du Quirinal, leurs villas de Prœneste ou de Tibur, les spectacles du théâtre ou du cirque, les promenades sous les portiques, les flâneries du soir au champ de Mars et les fêtes brillantes de Baies au printemps. Il y eut tout d’abord comme une explosion de reconnaissance et d’enthousiasme pour ce jeune homme qui donnait la paix à l’univers après des années si troublées. « C’est un dieu, répétait tout le monde avec Virgile, et une victime nouvelle tombera tous les mois sur son autel. » Grâce à la bonté de ce dieu, qui débarrassait les citoyens de leurs affaires, on n’avait plus à songer qu’au repos et à la joie. Comme il arrive après ces grandes crises qui mettent les sociétés en péril, on se livrait sans retenue au bonheur de vivre, et l’on jouissait avec ardeur de ces biens dont on avait été si longtemps privé. On peut donc affirmer que ce monde dont Ovide était le poète favori, pour lequel il écrivit Y Art d’aimer, se livrait tout entier aux agréments du présent, qu’il ne regrettait rien du passé, et remerciait de tout son cœur celui qui lui avait rendu ses plaisirs.

Mais cette satisfaction générale ne dura pas. On a beau faire, le plaisir finit par peser, la paix ennuie, et il n’y a rien qui lasse plus à la fin que le repos. A mesure que s’éloignait le bruit des guerres civiles, on devint moins reconnaissant pour celui qui en avait délivré l’empire. La nouvelle génération, née depuis la bataille de Philippes, et qui n’avait pas vu les proscriptions, trouvait moins de charmes à la tranquillité publique dont elle n’avait jamais cessé de jouir. Ces gens d’esprit, à peine

remis de leurs frayeurs, revenaient à leurs instincts naturels, ils recommençaient à être frondeurs et malins ? c’est un défaut dont on ne les corrige guère. L’empire avait saisi cette société au moment du plus large développement de l’intelligence, dans tout l’éclat des lettres et des arts; ces conditions ne sont pas favorables à l’établissement du pouvoir absolu. Il faut, pour l’accepter sans murmure, pour applaudir à toutes ses décisions, pour se résigner à ses caprices, renoncer tout à fait à se servir de son jugement, et c’est une vertu à laquelle des gens éclairés n’arrivent pas sans quelque peine. Rien ne favorise mieux le despotisme que l’ignorance ; au contraire, la pratique des lettres entretient une certaine indépendance de la pensée, et les esprits étant plus cultivés sont plus vifs, plus exigeants, moins aisés à conduire. D’ailleurs Auguste vieillissait; le malheur avait plus d’une fois frappé sa maison, ses enfants étaient morts, ses armes n’avaient pas été toujours heureuses, le prestige des premières années s’était dissipé. On était las d’admirer, on osa critiquer et se plaindre. Ce qui prouve que ces plaintes émurent l’opinion, c’est qu’on essaya de les faire taire; si Auguste, qui les avait jusquelà méprisées, ne fut plus disposé à les souffrir, c’est sans doute qu’il s’aperçut de l’impression qu’elles faisaient sur le public. Le jour où il éprouva le besoin de sévir contre elles, on peut dire que l’opposition venait de naître : il tâcha au moins de l’empêcher de grandir ; il publia une loi sévère contre les écrits diffamatoires, exila les auteurs et brûla les livres1. Ces rigueurs, qui furent sans résultats, sont importantes à signaler. Elles

Page 1