CHAPITRE II
l’opposition des gens du monde
Le césarisme. — Les contemporains ne le regardent pas en principe comme un régime despotique. — Comment il l’est si souvent devenu. — Il est plutôt mal limité qu’illimité. — Dangers qui résultent de cette absence de limites fixes. — L’opposition participe des défauts du gouvernement. — Elle ne s’exerce pas au grand jour et par un corps politique.
Après avoir montré qu’il n’y avait guAre de mécontents qu’à Rome, cherchons à connaître ce qu’ils voulaient, ce qu’ils blâmaient, de quelle manière et sous quelle forme s’exprimaient leurs plaintes ou leurs vœux. Pour le savoir, il faut se rappeler d’abord quelle était la nature du pouvoir impérial : le caractère qu’avait l’autorité des Césars nous fera comprendre celui que prit l’opposition.
Il n’est pas si aisé qu’on le pense de définir exactement ce qu’on a nommé le césarisme. Le mot est fort répandu, il retentit à chaque instant dans nos luttes politiques, mais je ne crois pas qu’on ait en général une idée vraie de la chose. On se figure d’ordinaire le césarisme comme
58 l’opposition sous les césars.
une sorte de despotisme démocratique, c’est-à-dire comme un de ces gouvernements absolus exercés au nom du peuple par un homme qui prétend en être le représentant et le délégué. Cette définition n’est juste qu’en partie. César était sans doute le favori et le défenseur de la démocratie romaine. Il se donnait volontiers pour le continuateur des Gracques, et il aimait à dire, quand il avait besoin d’un prétexte pour envahir l’Italie : «Je viens délivrer le peuple romain d’une faction qui l’opprime 1 ». S’il avait eu le temps de créer un établissement solide, il est probable qu’il l’aurait appuyé sur les suffrages et les sympathies populaires ; mais son habile neveu, qui fut le véritable fondateur de l’empire, a suivi un système différent. Il se rattacha plutôt à l’aristocratie, et prétendit en continuer la politique 2. Il la comblait d’égards et de faveurs. La conquête d’un grand seigneur qui se tenait à l’écart lui semblait une victoire importante, et on le vit un jour supplier Pison de vouloir bien accepter le consulat qu’il lui offrait 3. Il affectait de ne paraître gouverner que par le sénat et pour lui 4 ; il voulait être seulement le premier des sénateurs ( prin ceps), et ce titre, par lequel on le désignait, indique le caractère qu’il entendait donner à son pouvoir. Son successeur Tibère était un aristocrate de naissance et d’humeur, le dernier des Appii Claudii, en qui revit tout