‹ L'Opposition sous les CésarsChapitre 194 sur 206 · Paneg · texte numérisé non relu

Paneg

crainte de les mériter aient rendu les Vespasien et les Trajan plus fermes dans leur honnêteté, si elle les a sauvés parfois des dangers et des séductions d’un pouvoir sans contrôle, il faut bien reconnaître que cette opposition, si mesquine et si impuissante qu’elle paraisse d’abord, n’a pas été inutile.

C’est cette habitude qu’elle avait prise de ne rien épargner, de se plaindre ou de railler à tout propos, qui a fait penser qu’elle venait d’ennemis irréconciliables et qui en voulaient au régime même. On l’a crue aussi profonde et radicale qu’elle était tracassière et bruyante. En réalité, oès mécontents détestaient l’empereur, mais d’ordinaire ils acceptaient l’empire. Il suffisait aux plus décidés d’aller chercher dans la famille impériale quelque prince moins connu ou plus aimé, de vanter ses mérites et de se servir de son nom pour contrarier celui qui régnait *. c’est ainsi que Drusus et Germanicus devinrent si populaires. Mais il faut convenir que cette idée qu’avait l'opposition de prendre ses héros au Palatin montre combien au fonJ elle était monarchique. J’ai peine à comprendre comment quelques rêveurs prêtaient à ces princes le dessein de rétablir la république. Ce ne sont pas des idées qui viennent ordinairement aux héritiers d’un trône, et il faut être bien naïf pour les leur supposer. Si un hasard heureux avait donné le pouvoir à Germanicus ou à son père, ils l’auraient gardé. Ils en auraient fait sans doute un meilleur usage que Tibère ; ils auraient écouté plus qu’il ne le faisait les vœux des honnêtes gens, mais ces vœux étaient bien plus modérés qu’on ne le suppose. On ne leur imposait pas de résigner leur autorité, ou même de la partager avec personne ; on voulait la leur laisser entière pour qu’elle pût maintenir la paix publique. On leur deman-

346 l’opposition sous les césars.

dait seulement de l’exercer avec plus de douceur et d’humanité, de prendre l’avis des gens sages, de respecter plus qu’ils ne le faisaient les attributions des magistrats, de consulter plus souvent le sénat, d’écouter l’opinion, de laisser un peu plus de liberté à la parole et aux écrits, et d’être convaincus qu’on ne les rend dangereux que quand on a trop l’air de les craindre, d’user avec quelque discrétion de ce pouvoir sans limite qu’on ne songeait pas à leur contester, d’en adoucir les formes extérieures et d’en dissimuler l’étendue, de se contenter d’être les maîtres en réalité sans vouloir trop le paraître. Voilà les souhaits modestes que formait cette opposition qu’on traitait de factieuse, tel était l’idéal de gouverne ment qu’elle imaginait, qu’elle appelait de ses vœux pendant le règne d’un Tibère ou d’un Néron, et cet idéal n’était pas une chimère, il a été réalisé par les Antonins.

Page 1