‹ L'Opposition sous les CésarsChapitre 193 sur 206 · Epist., 104, 34 : non potesl gratis constare liberlas · texte numérisé non relu

Epist., 104, 34 : non potesl gratis constare liberlas

complots contre les Césars étaient d’ordinaire des ambitieux qui voulaient prendre leur place, et non des républicains désintéressés qui travaillaient à rétablir le gouvernement ancien1. Seul, ou presque seul, le tribun des prétoriens Chéréa, qui tua Caligula, songeait à rendre l’autorité au sénat et au peuple, mais il n’y avait plus de peuple, et quant au sénat il éprouva plus de surprise que de joie de l’honneur qu’on voulait lui faire. On sait par quelle bouffonnerie finit cette tragédie sanglante : les soldats, qui fouillaient le Palatin pour y trouver un empereur, ayant rencontré Claude, qui tremblait entre deux portes, se saisirent de lui et le proclamèrent.

Il est vrai que ceux mêmes qui ne conspiraient pas contre leurs maîtres ne les épargnaient pas dans leurs propos. « Vous ne faites plus de révoltes armées, leur disait Tertullien, mais vos langues sont toujours rebelles2. » Il semble que ce soit une habitude et un besoin dans ce grand monde de Rome de n’être jamais content ; toutes les mesures que prend l’empereur sont suspectes, on trouve des raisons de se plaindre ou de se moquer de tout. Comme cette opposition qui ne respecte

1. Les empereurs le savaient bien. Aussi les souvenirs de la république ne leur faisaient-ils pas peur. Ils semblaient même quelquefois prendre plaisir à les rappeler. Trajan. remit dans la circulation des monnaies anciennes où l’on voyait l’effigie des chefs du parti aristocratique : Sylla, Pompée, etc. Parmi ces monnaies se trouvait le fameux denier de la Gens Junia, qui portait d’un côté le nom et l’effigie de la Liberté, de l’autre, le consul Brutus et ses licteurs. « Il fallait, dit M. de Witte, chez le prince qui permettait le renouvellement de ces souvenirs républicains, une confiance bien grande dans la force de son gouvernement et dans l’affection de ses sujets » ( Revue de numismatique, 1865, p. 173).

2. Ad. nat.y 1, 17 : sinon armis, saltem lingua semper rebelles estis.

rien ne passe jamais des paroles aux actes et qu’elle est en réalité aussi timide qu’intempérante, il est assez aisé de la tourner en ridicule. C’est un plaisir que quelques historiens de nos jours ne se sont pas refusé ; elle a pourtant rendu des services dont il faut se souvenir. Sans elle, aucune protestation ne se serait jamais élevée contre ce pouvoir effrayant, et, se sentant sans contradicteur, il aurait été plus dur encore. Quelques excès qu’il se soit permis, n’oublions pas qu’il pouvait s’en permettre davantage. Aucune institution n’avait assez de force pour résister à l’autorité impériale, elle ne pouvait être retenue que par l’opinion, et il est sûr que l’opinion l’a quelquefois arrêtée. Tibère la ménageait, et Néron, après la mort de sa mère, lui faisait l’honneur de la craindre. Si, malgré ses complaisances ordinaires, elle a osé, par moments, faire entendre quelques murmures, c’est qu’elle était réveillée de son apathie par ces contradictions timides et ces railleries discrètes des gens du monde. C’est aussi cette opposition qui, après la mort des mauvais princes, imposait à leurs successeurs la conduite qu’ils devaient tenir. On les choisissait naturellement parmi ceux que désignait une attitude un peu plus énergique au milieu de la servilité générale. Ils avaient donc fait partie de ces mécontents du grand monde et connaissaient tous leurs griefs. « Vous avez vécu, vous avez tremblé comme nous, disait Pline à Trajan : c’était alors la vie de tous les honnêtes gens. Vous savez par expérience combien les mauvais princes sont détestés ; vous vous rappelez encore ce que vous désiriez, ce que vous déploriez avec nous i. » S’il est vrai que le souvenir de ces plaintes et de ces haines et la

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