LIX
62 l’opposition sous les césars.
mains entendaient par tyrannie, et même quelquefois par royauté, un gouvernement qui n’a de lois que les caprices du maître, où tous les crimes deviennent non seulement possibles, mais permis, dès que le maître le veut, où c’est l’ordinaire que les princes « détruisent les villes, tuent leurs frères, leurs femmes et leurs parents1». Assurément Rome connaissait ces crimes, les empereurs se les étaient plus d’une fois permis, et l’empire les avait supportés; mais en les supportant on les condamnait; ils blessaient l’opinion publique, qui les détestait en secret, en attendant de pouvoir les flétrir tout haut. Cet esclavage résigné de certains peuples de l’Orient, en proie à des despotes fantasques qui pouvaient tout se permettre sans rencontrer une résistance ni soulever un murmure, c’est précisément ce que Tacite appelait « la pleine servitude » ; et il ne lui semblait pas que Rome fût jamais descendue aussi bas. Ainsi, au delà de la tyrannie des Césars, qui était souvent si lourde, les Romains en apercevaient une autre, plus pesante et plus dure encore, où il n’y avait plus de lois ni d’opinion, où cet état violent qu’ils traversaient sous de méchants princes et qu’ils regardaient comme une crise passagère, était la situation ordinaire et normale. C’est ce qui les rendait un peu moins sévères pour le régime sous lequel ils avaient le malheur de vivre; c’est ce qui explique que, tandis que nous le rangeons sans hésiter parmi les gouvernements despotiques, ils étaient plutôt disposés à le regarder comme un gouvernement libre2, ou tout au moins comme une monarchie tempérée.
\. Tac., llist., V, 8: urbium eversiones, fratrum, conjugum, parentum neces, alla solita regibus ausi.
2. Sénèque, après Tibère, appelle encore Rome : libéra civitas {De Ben., II, 12).
l’opposition des gens du monde. 63
Il est certain qu’il pouvait l’être. En face du prince il restait assez de forces vives pour le contraindre à s’observer. Ces magistrats qu’il n’avait pas tous nommés et qui l’aidaient à gouverner l’empire, ce sénat dont l’autorité était plus vieille que la sienne, cette opinion publique, perspicace et railleuse, ces traditions, ces usages, ces souvenirs d’un passé glorieux qui commandaient le respect par leur antiquité, pouvaient servir de limites et de frein à son pouvoir envahissant et en modérer les excès. Malheureusement ces limites n’avaient rien de fixe. Autant les réformes administratives d’Auguste étaient nettes et précises, autant ses innovations politiques restèrent vagues. L’empire s’était un jour glissé dans la république, suivant le mot spirituel de Sénèque1, mais, en s’y établissant, il n’avait pas pris la précaution de dire ce qu’il entendait garder pour lui et ce qu’il voulait bien laisser aux anciens possesseurs. Les vieilles magistratures qu’on avait conservées ne savaient plus jusqu’où s’étendait leur compétence 2. Si le pouvoir de l’empereur n’était pas tout à fait illimité, il était au moins mal limité : de là vint tout le mal. Dans le monument d’Ancyre, Auguste prétend qu’il n’a pas plus de puissance réelle que les autres magistrats, et il s’attribue seulement au-dessus d’eux une sorte d’autorité ou d’influence morale ( dignitas 3). En apparence c’était peu de