Mon. Ancyr
64 l’opposition sous les césars.
chose ; en réalité c’était tout. Cette autorité mal définie et incertaine, rendue plus puissante par son obscurité même, paralysait tout le reste. Le sénat, qui la sentait toujours au-dessus de lui, n’osait rien entreprendre, ou n’agissait que par boutades, quand par hasard une voix un peu plus libre secouait pour un moment la servilité générale *. Les princes eux-mêmes n’étaient pas exempts des inquiétudes qu’ils causaient aux autres : obligés, pour rester fidèles à leur système, de conserver ces semblants de liberté, ils craignaient toujours qu’on ne finît parles prendre au sérieux 1 2. On voit bien qu’ils n’avaient pas cette assurance tranquille que donne au monarque le sentiment de ses droits dans un État bien réglé. Ces alternatives de violence et d’hypocrisie qui se remarquent dans leur conduite trahissent une autorité qui se méfie d’elle-même et ne connaît pas bien ses limites. Néron avait raison de dire que ses prédécesseurs ne savaient pas exactement ce qui leur était permis de faire 3. C’est ainsi que les sujets et le maître, objets d’effroi les uns pour les autres, vivaient entre eux dans un état de défiance mutuelle et de terreur réciproque. De là sont venus les malheurs qui ont affligé Rome pendant des siècles. Ce pouvoir souverain, qui n’était pas sûr de luimême et qui s’effrayait de tout, devenait inévitablement cruel, car il n’y a rien qui rende féroce comme la peur. On peut donc dire de ce gouvernement, pour parler comme Bossuet, qu’il était du tempérament qui fait
1. Tac., Ann., XIV, 49 : libertas Thraseæ servitium aliorum rupit.
2. C’est ainsi que ces apparences de liberté tournaient contre la liberté même : quanto majore libertatis imagine tegebantur, tanto eruptura ad infensius servitium. Tac., Ann., I, 81.