‹ L'Opposition sous les CésarsChapitre 89 sur 206 · Trist., IV · texte numérisé non relu

Trist., IV

ï. Juv., X, 73 :

Sequitur fortunam ut semper, et odii Damnatos.

] 4S l’opposition sous les césars.

pour la douleur. Son vers élégiaque si gai, si folâtre, si sautillant, est tout dépaysé au milieu des larmes. Il lui arrive de sourire par habitude et de plaisanter à contretemps. Plusieurs fois, sans que le poète le veuille, peutêtre sans qu’il le sache, un bon mot se glisse à la fin d’un pentamètre désolé. C’est surtout l’abus de la mythologie qui nous impatiente chez lui. Tout lui rappelle la Fable ; elle arrive à tout propos et hors de propos. Croiraiton, par exemple, qu’en voyant l’Hellespont glacé, au milieu de la tristesse que lui cause ce spectacle, il lui vient aussitôt dans l’esprit que c’était une belle occasion pour Léandre d’aller voir Héro sans se noyer? Les souvenirs mythologiques obsèdent sa pensée ; il ne sait pas leur résister, et il faut toujours qu’il nous gâte ses malheurs réels en les comparant à des malheurs imaginaires. Ces excès de mauvais goût nous affligent sans nous surprendre. Ce n’était après tout qu’un poète du monde et de salon ; or il est d’usage que dans ces coteries aristocratiques, où l’on tient à se distinguer de la foule, où le plus grand reproche qu’on puisse adresser à quelqu’un est d’être vulgaire, on se fasse une langue à part et qu’on aime par-dessus tout à s’en servir. Du temps de Louis XIV, il y avait dans les salons tout un vocabulaire de galanterie, et 1 on se taisait reconnaître homme du monde en l’employant. A l’époque d’Auguste, cette langue des gens distingués, c’était la mythologie. Personne ne l’a parlée avec plus d’esprit qu’Ovide; mais il a si Jnen pris l’habitude de s’en servir qu’il ne lui a plus été possible de s’en délivrer, et de même qu’au dix-septième siècle la galanterie envahit chez les plus grands écrivains jusqu’aux endroits où l’on ne voudrait entendre que la passion véritable, de même chez les auteurs du siècle d Auguste, et surtout chez Ovide, il arrive souvent que la

l’exil d’ovide.

mythologie se montre et répand un air de pédanterie quand la douleur seule devrait parler.

Après un voyage long et périlleux, Ovide arriva dans la ville où il était condamné à vivre et à mourir. Il nous en a fait les descriptions les plus sombres. Quoiqu’il s’attendit à tout, la réalité dépassa ses craintes. Cette ville, qu’on appelait Tomi ou Tomis (aujourd’hui Kustendjé *), est située sur les bords de la mer Noire, à quelque distance du Danube. C’était une ancienne colonie grecque, habitée en grande partie par des Sarmates qui s’y étaient fixés. Ovide sentit son cœur se serrer en y arrivant. Il est sûr que rien ne ressemble moins au pays qu’il ne se consolait pas d’avoir quitté ; le paysage y est sévère et le climat violent. Nous ne sommes pas aussi exclusifs aujourd’hui, et nous savons apprécier la beauté de sites très différents. Les grandeurs de la nature sauvage nous touchent au moins autant que l’élégance de la nature civilisée. Les voyageurs qui de Kustendjé regardent les steppes de la Dobroudcha ne se lassent pas d’admirer la majesté de ces plaines solitaires et leur monotonie grandiose ; Ovide n’était frappé que de leur aspect désolé. « Vous n’y verriez, disait-il, que des terres toutes nues, sans ombre, sans verdure2. » On n’y connaît ni le printemps ni l’automne, on n’y voit ni moissons ni vendanges, on n’y entend jamais le chant des oiseaux.

1 II ne peut plus y avoir de doute aujourd’hui sur le véritable emplacement de Tomi. Les inscriptions trouvées à Kustendjé, et dont quelques-unes ont été copiées par nos officiers pendant la guerre de Grimée, établissent que cette ville a remplacé l’ancienne métropole du Pont. On peut consulter à ce sujet l’ouvrage intéressant du docteur Allard, intitulé la Bulgarie orientale. Toutes ces inscriptions y ont été réunies et expliquées par M. Léon Renier. Voyez aussi Çorp. insc. lai., III, 753.

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