L*E X IL D’OVIDE
vail. Le batelier chante lorsque, penché sur le sable fangeux, il traîne avec effort sa barque contre le courant. Il chante aussi, le matelot, qui ramène avec mesure les rames flexibles contre sa poitrine et frappe les flots en cadence. Quand le berger fatigué s’appuie sur son bâton ou s’assied sur un rocher, il charme son troupeau par les sons de sa flûte rustique. La servante qui travaille chante et file à la fois, et elle arrive ainsi plus facilement au bout de sa tâche1. » Ovide ne disait pas tout; il avait une autre raison bien plus grave d’envoyer sans cesse des vers nouveaux à Rome : il craignait d’être oublié. Comme il connaissait bien la légèreté de la vie mondaine, il n’ignorait pas qu’on n’a guère le temps de se souvenir du passé quand on est si occupé du présent, que les malheureux déplaisent à des gens qui ne veulent pas être distraits de Leurs plaisirs, et qu’on s’empresse de n’y plus songer pour se dispenser de les plaindre. C’est ce qu’il voulait éviter à tout prix ; aussi écrivait-il sans cesse pour rappeler son souvenir à toutes ces mé^ moires fragiles. Ses lettres, adressées à ses amis les plus fidèles, étaient aussitôt rendues publiques. Il voulait essayer par tous les moyens d’émouvoir l’opinion en sa faveur ; mais l’opinion, disciplinée par une servitude d’un demi-siècle, se montrait indifférente. Ce peuple était déjà celui dont Juvénal a dit plus tard: «Il adore le succès et déteste les proscrits 2. »
Ovide ne se faisait pas d’illusion sur le mérite de ses derniers ouvrages. Il savait bien qu’il était né pour être le poète du plaisir, et que sa muse n’avait pas d’accents