CHAPITRE II
CLASSIFICATION DES OPPOSITIONS
Pour nous reconnaître un peu dans un sujet si touffu, nous avons à y introduire quelques distinctions et un essai de classement au moins provisoire. Les extrêmes, nous le savons déjà, sont des états ou des actions ; mais nous savons aussi que les oppositions statiques ont pour seul fondement intelligible des oppositions dynamiques plus ou moins dissimulées. Devons-nous cependant ne nous occuper que de celles-ci? Non, les premières sont trop frappantes pour ne pas mériter, au moins en ce qui a trait à la symétrie des formes vivantes, une étude à part. Entendue d’ailleurs dans notre large acception, la notion de symétrie comprend à la fois le rapport géométrique des figures inverses et le rapport psychologique ou social du plaisir et de la douleur, du beau et du laid, du bien et du mal ; et le rapprochement de ces deux sortes de symétries hétérogènes étrangement analogues, aussi bien que celui des oppositions dynamiques de diverses catégories, provoque l’esprit réfléchi à rechercher la source de leur profonde analogie, peut-être môme à se demander s’il n’existerait pas d’autres espèces de symétries sui generis , aflir-
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niables ou soupçonnables par induction, biologiques par exemple, qui, à défaut d’un sens particulier affecté à leur saisissement, se confondraient à nos yeux avec les autres, sous la faveur desquelles elles se présenteraient à nous.
Les oppositions dynamiques, source des précédentes, offrent une matière plus riche encore de recherches et de réflexions. Elles consistent en phénomènes simultanés ou successifs. S’ils sont successifs, leur contrariété prend le nom cl ^rythme, opposition si curieusement étudiée par Herbert Spencer, qui l’a érigée en loi universelle, mais l’a déformée et pour ainsi dire décaractérisée en la généralisant abusivement. Ramenée à ses justes limites, elle regagne en originalité et en portée véritable ce qu elle perd en illusoire généralité.
Arrivons aux extrêmes dynamiques simultanés. L’opposition de ceux-ci peut être rayonnante ou linéaire (1). Cette distinction, à première vue, semble ne regarder que les extrêmes d’ordre physique, mais nous allons voir que, par extension, elle s’applique aux extrêmes vivants et sociaux. — Rayonnante, l’opposition dynamique simultanée peut être centripète ou centrifuge. Linéaire, elle prend le nom de polarité , sous lequel elle a un rang éminent dans les sciences. — Les exemples-types de ces divers genres de contraires nous sont fournis par la physique et l’astronomie. Le son, la lumière, l électricité sont des vibrations qui se propagent ou tendenL à se propager, suivant toutes les directions possibles de l'espace dans l’air ou dans l’étlier. Un rayon quelconque produit
(L) Li. même distinction est applicable aux: symétries vivantes, qui peuvent être, on le sait, ou omnilatérales (rayonnés) ou bilatérales.
Tarde. — L’Oppos. uuiv.
l’opposition universelle
par une série de ces vibrations est un mouvement auquel s’oppose un autre rayon émané, suivant une direction diamétralement inverse, du même foyer sonore ou lumineux. Voilà l’opposition rayonnante centrifuge.
Mais, au lieu d'aller divergeant d’un centre, les infinis mouvements opposés peuvent aller convergeant vers lui, ou du moins les tendances à ces mouvements peuvent être dirigées vers ce point central. Toutes les molécules terrestres tendent ainsi vers le centre de gravité du globe. La gravitation, comme la lumière, contient ses oppositions en soi. — Ne peuton pas dire aussi que la gravitation s’oppose à la lumière ? Ce serait là une opposition à la fois centripète et centrifuge, la force centralisatrice de la pesanteur étant, en un sens, le contre-pied de la force expansive du rayonnement calorifique et lumineux. Si l’on en croit l’hypothèse cosmogonique de La Place et qu'on la rapproche des vues profondes de Clausius sur la dissipation de l’énergie, cette sorte d’antithèse astronomique aurait un grand sens. Entendue au sens rythmique, elle résumerait les deux phases fondamentales de l’histoire du Cosmos : la concentration primordiale delà nébuleuse en soleil, en planètes incandescentes, et l’expansion finale, infinie, du mouvement éthéré, dont une faible, très faible partie, est utilisée au passage sur les astres éteints pour les besoins de la végétation et de l’animalité, des faunes et des flores clairsemées çà et là, pendant que la presque totalité de ce flux incessant et sans rivage se répand dans l’immensité. Encore ce peu d’éther en mouvement, glané à la dérobée par les êtres vivants, ne tarde-t-il pas être restitué à l’espace sous forme diffuse ; de telle sorte que la force centrifuge, la
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chaleur dissipée, serait la forme définitive et le dernier déguisement du protée dynamique, le piège où toute énergie serait destinée à tomber et se perdre à son tour.
Mais est-il nécessaire de montrer le caractère abusif de cette dernière pseudo-opposition, à laquelle il manque comme élément essentiel la similitude de ses termes ? La lumière ni la chaleur rayonnantes ne sont de la pesanteur retournée. Si la lumière et la chaleur naissent de chocs produits par la rencontre des molécules tombant les unes sur les autres, ce n’est point comme la réaction naît de l’action, c’est par suite des combinaisons chimiques, véritables inventions rénovatrices de la matière, auxquelles la condensation des masses donne lieu. Il en est de même quand la concurrence vitale , pression omnilatérale exercée par toutes les espèces environnantes sur l’une d’elles, sur celle que l’on considère, force celle-ci à mettre en œuvre toutes ses énergies défensives et offensives, et suscite, sans la produire, une exubérance vitale de variétés innombrables, divergentes en sens opposés. Il en est de môme quand le concours social, encore plus que la concurrence et la convergence sociale de toutes les ressources, de toutes les idées contradictoires, de toutes les activités contraires d’une région dans un centre urbain, dans une capitale, y allume, par une multitude de discussions et de conflits, un foyer d’inventions qui se répandent ensuite de tous côtés en rayonnement imitatif. On voit que la vie et la société présentent aussi l’opposition sous son aspect rayonnant, soit centripète, soit cen trifuge. Mais ne remarquons-nous pas, en même temps, combien, en nous élevant à ces sphères supérieures de l’existence, il devient clair que l’opposition
centripète doit toutes ses fécondités à la variation dont elle est la cause purement occasionnelle?
Parlons de l’opposition linéaire. Elle porte, dans les sciences physiques, le nom de polarité. Au fond, les deux pôles qu’on oppose l’un à l’autre n’expriment rien de plus que les deux extrémités d’une vibration. Il n'y a donc pas de rayon lumineux qui ne contienne des milliards de couples de pôles. Seulement ils ne sont pas remarqués dans l’éther libre, si rien n’entrave la vibration en tous sens de toutes les particules. Mais l’étlier enfermé dans l’intérieur des corps est plus ou moins comprimé, et la propagation de ses ondulations est restreinte à des lignes déterminées. De là sans doute la polarité électrique et magnétique. Bien que manifestée dans l’éther libre, la polarité lumineuse elle-même n’a pas d’autre cause. Écoutons Tyndall, dans ses belles leçons sur la Lumière : « Nous avons expliqué, nous dit-il, comment les vibrations de chaque particule d’éther individuelle s’exécutent transversalement à la ligne de propagation. Dans le cas de la lumière ordinaire, nous devons nous figurer que les particules de l’éther vibrent dans toutes les directions ou azimulhs, comme on le dit quelquefois, perpendiculaires à cette ligne. Mais, dans le cas d’une plaque de tourmaline coupée parallèlement à l’axe du cristal, le rayon de lumière qui tombe sur la plaque se divise en deux rayons vibrant l’un parallèlement, l’autre perpendiculairement à l’axe. Un de ces rayons
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est éteint par la tourmaline avec une rapidité excessive ; de sorte qu’après avoir traversé une très petite épaisseur de tourmaline, la lumière sort avec toutes ses vibrations réduites à un seul plan. Dans cette condition, elle est ce qu’on appelle un rayon de lumière polarisée dans un plan ou rectilignement. » Ce n’est pas sans raison que cette expression de polarisation a été choisie. « Newton, dit encore Tyndall, en réfléchissant sur les observations de Huyghens, arriva à la conclusion que chacun des deux rayons transmis parle spath d’Islande a deux côtés ; et, de l’analogie de cette dualité de côtés avec la dualité d’extrémités d’un barreau aimanté qui constitue sa polarité, il arriva consécutivement à regarder les deux rayons comme polarisés. »
Je ne signale que pour mémoire, n'ayant pas ici l’intention ni la prétention d’écrire un traité de physique, les beaux travaux des physiciens modernes sur la polarisation soit de la lumière, soit de la chaleur (1). La lumière réfléchie, comme la lumière réfractée, s'est montrée polarisable ; et, en étudiant plus profondément ce phénomène, on est arrivé à découvrir que le plan de polarisation de certains cristaux est circulaire, c’est-à-dire qu’ils ont la propriété de polariser la lumière suivant un plan qui tourne, et qui tourne toujours dans le même sens, tantôt adroite, tantôt à gauche. « Si je place un cristal de quartz, dit Tyndall, entre le polariseur et l’analyseur, vous voyez un rouge splendide, et, pendant que je fais tourner l'analyseur placé en avant de droite à gauche, les autres cou-
(1) On les trouvera brillamment résumés et élucidés dans les livres de Tyndall sur la lumière.
leurs apparaissent successivement. On a trouvé des espèces de quartz qui exigent que l’analyseur soit tourné de gauche à droite pour obtenir la même succession de couleurs. Les cristaux de la première classe s’appellent en conséquence dextrogyres , et les cristaux de la seconde lévogyres ».
La polarité, entendue dans une large mais légitime acception, déborde extrêmement le domaine de la physique proprement dite Si l’on considère que les gravitations elliptiques des astres ont cela de commun avec les ondulations sonores ou lumineuses d’être pareillement des mouvements périodiques, on ne verra aucune difficulté à les comprendre ensemble, ondulations et gravitations, dans un même genre dont elles seraient deux espèces, qui embrasseraient tous les mouvements de l’Univers sans exception et qu’il serait d’ailleurs très facile de dériver l’une de l’autre. Qu’est-ce qu’une vibration, si ce n’est une ellipse allongée? Qu’est-ce qu’une circulation planétaire, si ce n’est une ellipse très ramassée? A ce point de vue, rien de plus naturel que de regarder l’aphélie et la périhélie d’une planète, les deux points extrêmes de son ellipse, comme ses deux pôles. Partant de là, si l’on se rappelle que tous les mouvements des globes de notre système, sauf ceux des comètes qui sont des réfractaires, s’accomplissent à très peu près dans le même plan, comme le rayon lumineux sorti de la tourmaline — et qui plus est dans le même sens, — on sera disposé, je pense, à m’accorder que notre système solaire, aminci de la sorte et aplati, de sphère devenu disque, est, en un sens, un Univers polarisé. Et l’on ne pourra nier que cet amincissement et cet aplatissement, cette
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polarisation cosmique, ont été une nécessaire et salutaire mutilation.
L’analogie peut nous mener plus loin. Il est rare qu’un type vivant, même le plus prolifique et le plus cosmopolite, se déploie librement clans toute la richesse de variations dont il est suceptible, comme la lumière dans l’immensité. Le plus souvent, à un moment et dans un milieu donnés, il est arrêté par les circonstances hostiles, qui sacrifient impitoyablement ou empêchent de naître toutes ses variétés en tout sens, sauf en un seul, dans lequel une variabilité limitée lui est permise. Par exemple, une plante labiée à feuilles opposées et lisses, à tige carrée, à quatre étamines, à corolle monopétale, ne différera d’elle-même, tous ses autres caractères restant identiques, que par l’échancrure plus ou moins profonde des cinq lobes de sa corolle, si bien que la variété la plus échancrée sera presque polypétale, et la variété la moins écliancrée presque dépourvue de lobes. L’espèce oscillera pour ainsi dire entre ces deux pôles, sous la pression des circonstances ; et nous les opposerons légitimement l’un à l’autre, non parce que la monopétalie sans lobes serait le contraire de la polypétalie, ce qui n’est pas, mais parce qu’elles sont les extrémités d’une série vivante inextensible, étant donnés les caractères essentiels du type et les conditions extérieures. Les anthropologistes opposent de même les têtes humaines les plus longues, vues d’en haut, aux têtes les moins longues ; ce n’est pas que la dolichocéphalie soit en elle-même le contraire de la brachycéphalie ; mais cela veut dire que la structure du crâne humain oscille entre ces deux degrés divers d’allongement.
l’opposition universelle
Les préjugés incarnés, les passions héréditaires et constitutionnelles, les particularités historiques du milieu social où tend à se développer l’esprit d’un homme ou d’un peuple, n’entravent et ne rétrécissent pas moins son développement que les montagnes infranchissables, les vents réguliers, la latitude, les accidents du sol, ne mutilent l’épanouissement de la vie. La liberté à peu près complète — ou soi-disant complète — de tout penser et de tout dire, qui règne de nos jours sur quelques points du globe, nous fait oublier que, sur ces points mômes, en un passé récent, un cercle étroit resserrait l’intelligence curieuse dans un mince domaine de recherches et de découvertes. Les innombrables dissidences partielles qui, dans un temps de pleine civilisation, se produisent à la fois et s’entre-obscurcissent, trop multipliées pour être remarquées, deviennent de véritables oppositions signalées à l’attention de tous et de terribles sources de discordes, dans des âges de civilisation fragmentaire, telle que la civilisation politique et artistique des Athéniens, la civilisation juridique des Romains, la civilisation théologique des Alexandrins ou des Byzantins. Quels sont les plus grands écarts que puisse se permettre la raison d’un chrétien d’Alexandrie, au m° siècle de notre ère? Il est établi pour lui que le Christ est Dieu. Partant delà, il peut relâcher ou resserrer plus ou moins, entre certaines limites, le lien qui unit dans la personne du Christ la divinité et l’humanité. Ces deux limites sont, d une part, l’arianisme qui tranche nettement la distinction des deux natures, d’autre part le sabellianisme qui les identifie. Entre ces deux doctrines s’interposent beaucoup de théories. Sous des noms différents, la môme querelle fut ravivée par
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Nestorius, qui distinguait deux natures et deux personnes en Jésus, et par Eutvchès, le monophysique (1). Impossible d'aller plus loin d’un côté ou d’un autre, à moins de nier la divinité de Jésus-Christ. — Sur la question de la grâce et du libre arbitre, les deux représentants des positions extrêmes sont Pélage, suivant lequel la grâce, sans doute, est efficace, mais la volonté peut se passer d’elle, et saint Augustin, qui croit à la nécessité constante de la grâce, sans cependant affirmer l’absolue inutilité du vouloir.
On voit bien ici à quelles conditions les oppositions que je signale, et quelques-unes qui vont suivre, rentrent dans notre définition générale de l'opposition. Il faut, pour les retenir comme vraies, considérer la doctrine orthodoxe comme l’état neutre traversé par une intelligence qui se porterait de l’une à l’autre de ces positions dites opposées, dont la similitude consiste à avoir le même contenu d’idées affirmé par l’une et nié par l’autre, et, en outre, à être l’une et l'autre des têtes de séries. Seulement, par ce dernier côté, leur ressemblance est tout accidentelle, due aux circonstances historiques, aux conditions mentales passagères qui ont empêché la série d’aller plus loin. Il est clair, en effet, que, si deux autres sectes s'étaient élevées à la suite du pélagianisme et de l’augustianisme, l’une professant que la volonté peut tout et la grâce rien, l’autre que la grâce peut tout et la volonté rien, elles eussent constitué l’opposition la plus radicale que ce sujet comporte en soi. Mais de telles sectes ne pouvaient surgir au
(1) « La secte opposée au nestorianisme et qui la suivit de près, car il se produit toujours de ces sortes de balancements dans la marche des doctrines, est la secte d’Eutycliès. » (Renouvier.)
l’opposition universelle
sein du christianisme; elles lui sont extérieures. Il a fallu raffermissement inespéré et momentané de la foi orthodoxe sous Louis XIV en France, grâce à son accord transitoire avec la science toute mathématique et physique d’alors, pour permettre à un dissentiment doctrinal aussi léger en somme que celui des jansénistes et des molinistes, de prendre les proportions d’un schisme national.
Il est des époques et des sociétés plus heureuses où des querelles comme celles des partisans de la musique italienne et de la musique française au xviii 6 siècle, passionnent l’opinion. Il en est d’autres tristement condamnées, pour toute pâture, aux problèmes économiques ou aux problèmes juridiques. Le cerveau des quelques Romains qui se mêlèrent de philosopher ne connut pour ainsi dire pas d’autre aliment que les questions de droit. Aussi a-t-on vu chez eux des discussions, telles que celles des proculéiens et des sabiniens, qui ne franchiraient pas de nos jours le seuil d’une salle de conférences d’avocats stagiaires, agiter Rome et laisser à l’histoire leur souvenir.
Il est donc des sociétés en quelque sorte polarisées ; ou plutôt il n’en est pas qui ne le soit toujours par un côté quelconque sur lequel se dirige momentanément ou durablement le foyer de la rétine nationale, pour ainsi parler. Mais c’est un malheur pour celles qui se maintiennent à demeure [dans cette forme dualistique, faute de noyer dans un rayonnement de dissidences de tout genre les divisions d’un certain genre trop privilégié, qui acquièrent de la sorte une valeur très exagérée, jusqu’à faire [couler le sang. Pouvons-nous croire qu’en ce qui concerne nos nations européennes les plus brillantes, le
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temps de ces fatales scissions est passé, que leur dépolarisation est accomplie? Sous quelques rapports, oui, mais non à tous égards. Dans les arts, dans les lettres, dans les sciences, en philosophie, en morale, en religion, ce progrès s’est opéré ou s’opère. On n’a point vu dans notre siècle la lutte de Pasteur contre Poucliet à propos de la génération spontanée, et encore moins le désaccord des théories du P. Secchi et de M. Faye sur les taches du soleil, diviser la science au même degré qu’au dernier siècle, la question de la vraie définition de la force vive. C’est que mille autres discussions théoriques se partagent en même temps l’attention et l’intérêt des savants. La littérature n’assiste plus à des batailles rangées comparables à celle des romantiques et des classiques en 1830 ; c’est qu’elle est plus libre, plus émancipée en toute direction, ainsi que l’art. Les idoles et les contre-idoles, comme l’ont été en d’autres âges les Épicure et les Zénon, les Platon et les Aristote, sont détrônés en philosophie. Les théories toutes personnelles que les philosophes se tissent maintenant, chacun dans son atelier, s’opposent encore deux à deux, et beaucoup plus radicalement qu’en des temps de culture moins générale, mais simultanément et, par suite, avec moins d’éclat.
Est-ce là un progrès sans mélange, et ne pourrait-on pas attribuer à rindifférence cette absence de schismes profonds ? Il est à remarquer sans nul doute que le réveil littéraire, artistique, scientifique, d’une nation, est toujours marqué par l’apparition de deux grands noms qui soutiennent quelque éclatant combat singulier, sous les yeux de la foule rangée en deux camps hostiles : Corneille et Racine, Ingres et Delacroix, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, etc. Cela est certain ; mais
leur duel (1) n’est jamais ou ne doit être que le prélude à une rnélée générale, et il n’est bon qu’à cela. Par exemple, la querelle des darwiniens et des antidarwiniens s’est apaisée à mesure que s’est propagée la fièvre spéculative, de moins en moins intense peut-être, mais de plus en plus étendue, qui a suivi ces hautes controverses.
Mais il est remarquable que, parmi tous les autres aspects de la vie sociale, la politique, seule, se distingue par le maintien ininterrompu de son état dualistique et polarisé. Elle seule continue à nous diviser, à nous couper en deux; et, tandis que les guerres de race, les guerres religieuses, les guerres commerciales, pareilles à celles des xVnglais dans l’Inde et des Espagnols en Amérique au xvm e siècle, ont pris fin, de même que les scènes de pugilat ou les polémiques grossières entre artistes ou savants du xvi° siècle, les guerres politiques, civiles ou internationales subsistent encore et ne sont pas près d’être supprimées. La raison en est que la politique nous sert ses problèmes un à un, et non tous à la fois comme la philosophie, la science et la religion, qui ont pourtant, elles aussi, un ordre du jour, mais nullement impératif. La politique, volonté collective qui ne souffre pas d’indécision ni d’ambiguïté, nous impose les questions qu’elle nous pose ; il faut les résoudre à tout prix ; et, comme on arrive vite à épuiser la série des solutions pratiques, les opinions extrêmes ne tardent pas à attirer l’attention et à armer souvent le pays contre lui-même. A cet inévitable résultat concourt, par
(1) Je me permets de renvoyer le lecteur à mes Lois de V Imitation, onj j’ai parlé du duel logique comme d’un des deux procédés nécessaires et quotidiens de la logique sociale.
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malheur, avec une grande force, par la rapidité et l’actualité de ses informations., par la simultanéité de ses multiples excitations en sens contraires, l’engin social qui a le plus contribué à amener en philosophie, dans la science, dans les lettres, en religion, le résultat inverse, grâce à la diffusion des connaissances et à réparpillement des curiosités; je veux dire la presse. Mais espérons qu’un jour viendra peut-être où la préoccupation générale des questions sociales, bien plus propres par leur complexité à morceler et à émietter l’opinion qu’à la scinder en deux parties seulement, du moins après que la question du socialisme aura traversé sa phase aiguë, reléguera à l’arrière-plan les affaires secondaires du contenlieux politique. Celles-ci n’intéresseront plus qu’un public spécial de mandataires de la nation, enfermés dans une salle, pareilles en cela aux affaires du contentieux judiciaire, qui, nées aussi et résolues au jour le jour, font peu de bruit hors des prétoires. La Gazette des Chambres alors pourra bien être lue à peu près comme l’est à présent la Gazette des Tribunaux.
La classification précédente, toute formelle, a été dressée sans égard à la nature propre des oppositions, à leur matière. Entrons un peu mieux dans l’intimité de notre sujet, et, pour cela, créons de nouvelles distinctions. Nous diviserons les oppositions en deux grandes classes : les qualitatives (ou sérielles) et les quantitatives . Et nous subdiviserons ces der-
nières en trois sous-classes: 1° l’opposition du plus et du moins, relative aux augmentations ou diminutions d’une même quantité; 2° et 3° l’opposition mécanique]et l’opposition logique (celle-ci elle-même subdivisée en deux) qui mettent en présence des forces physiques ou psychologiques, susceptibles de se neutraliser.
Les quatre catégories ainsi formées se succèdent par ordre de généralité décroissante. La première, l’opposition qualitative ou de série, est théoriquement applicable à l’universalité des phénomènes ; la seconde, l’opposition quantitative de deçjré , est déjà restreinte au domaine de la quantité ; la troisième, l’opposition mécanique, à cette fraction de la quantité qu’on nomme la force motrice; la quatrième, l’opposition logique, à celte autre fraction, liée à la précédente, que nous présente la conscience, si tant est, comme je le crois, mais non sans trouver de contradicteurs, qu’il existe de vraies quantités psychologiques. La troisième et la quatrième opposition, remarquons-le, ont cela de commun d’être des oppositions de sens dynamique , de direction dans l’espace ou dans la conscience.
En somme, les oppositions, au point de vue de leur matière, se subdivisent comme il suit :