‹ L'opposition universelleChapitre 5 sur 18 · I. — Oppositions qualitatives ou de série (a · texte numérisé non relu

I. — Oppositions qualitatives ou de série (a

f ou de degré (b).

, „ ( mécanique (c).

ou de force J '

i logique (d).

On peut, si l’on veut, donner le nom de dynamiques aux deux dernières oppositions quantitatives ( c et d).

CLASSIFICATION DES OPPOSITIONS

Il ne se produit pas dans le monde une seule suite de phénomènes, états de Famé, phases embryonnaires, dépôts de couches géologiques, météores, périodes astronomiques, n’importe, qui ne puisse être conçue ou imaginée, à tort ou à raison, comme produite dans un ordre précisément inverse. Je suis un sentier de montagnes. La série de mes impressions visuelles, changeantes à chaque instant, sera retournée quand je reviendrai sur mes pas. Il y a ici succession de choses qualitativement distinctes, qui ne sont point susceptibles de s'ajouter, à vrai dire, les unes aux autres, ni de se retrancher les unes des autres, et qui ne peuvent que se substituer. Aussi, dans ce cas, l’inversion sérielle est-elle seule intelligible. Une étoile variable passe, par hypothèse, du bleu au rouge, du rouge au violet, du violet au vert. A quoi peut s’opposer cet ordre, ce groupe de rapports, bleu, rouge, violet, vert, sinon au même ordre, au môme groupe, seulement renversé, vert, violet, rouge, bleu ? L’inversion sérielle implique donc un jugement porté sur l’identité d’un certain ordre à travers et moyennant deux séries opposées. En se distinguant de la sorte de la notion de série, la notion d’ordre affirme sa nature souveraine, plus compréhensive encore que celles d’espace et de temps, comme le voulait Leibniz.

Bien qu’elle rentre en un sens dans l’opposition sérielle , l’opposition quantitative de degré s’en détache par des caractères si tranchés, qu’elle exige une place à part. Nous entendons par là cette grande opposition du plus et du moins, de l’augmentation et de la diminution, qui joue un rôle si important et dont la source psychologique n’est pas malaisée à découvrir dans nos pertes et nos acquisitions intérieures.

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C’est en effet par ce caractère d’être intérieures les unes aux autres, que les parties continues et semblables de la quantité se distinguent des éléments discontinus et dissemblables de la série, lesquels sont extérieurs les uns aux autres. Quand un volume, quand une vitesse, quand une masse diminue après avoir augmenté, quand un gaz se réchauffe et se dilate après s’étre refroidi et contracté, cette inversion est autrement profonde que celle des couleurs spectrales parcourues du violet au rouge, puis du rouge au violet. Le gaz qui se dilate, le mobile qui s’accélère, acquièrent à chaque instant un volume nouveau, une vitesse nouvelle, qu’ils perdent en se contractant, en se ralentissant. Il y a progrès dans un cas, régression dans l’autre. Mais, quand on passe de l’une à l’autre des couleurs du spectre, peut-on dire que quelque chose progresse ou rétrograde, que quelque chose se développe , , si ce n’est le spectateur qui, grâce à sa mémoire, fondement de son identité personnelle, acquiert ainsi de nouvelles sensations visuelles? Et, de fait, la notion du développement est liée à celle de la quantité; et, partout où, sous l’apparence de simples qualités qui se succèdent et se substituent, nous sentons qu’un développement se réalise, nous pouvons affirmer qu’elles recouvrent quelque quantité véritable inhérente à la nature d’un être identique à lui-même à travers ses accroissements successifs. En observant les transformations d’un bourgeon, d’un embryon, d’une âme d’enfant, nous disons que nous assistons à un progrès, parce que nous sommes convaincus que quelque chose persiste et s’accroît sous ces variations.

Si nous voulons comprendre l’opposition majestueuse de

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l’Évolution et de la Dissolution, du devenir et de l'évanouissement, rythme tragique de l’existence, il importe de distinguer, comme nous venons de le faire, l’inversion sérielle des qualités substituées et l'inversion quantitative des degrés d’accroissement ou de décroissement. La première ne se produit jamais normalement dans la nature ; on ne voit point le cadavre d’un homme rétrograder jusqu’à l’ovule initial, le fruit redevenir fleur, le papillon chrysalide; maison voit les forces, les vitesses, les dimensions même de tous les êtres, diminuer dans leur vieillesse après avoir augmenté jusqu’à leur maturité. Il y a là un contraste très net entre le rôle des qualités et celui des quantités dans l'univers. Cependant elles sont inséparables.

Remontons à l’origine, déjà indiquée, des idées d’augmentation et de diminution. Nous ne pouvons la trouver, avonsnous dit, que dans le discernement intime du fait d’acquérir et du fait de perdre. Mais la condition sine qnci non de l’acquisition, de la possession véritable, c’est le besoin. Un être sans besoin, hypothèse qui implique contradiction d’ailleurs, serait dans l’impossibilité de se sentir accru ou diminué en quoi que ce soit au cours de ses perceptions successives. Le besoin suppose un manque, un complément de l’être à chercher, un type prédéterminé à réaliser, sciemment ou non. Toute quantité suppose donc un idéal ; j’entends un idéal précis, quoique changeant lui-même dans de certaines limites, et modifié durant le changement réel comme le plan d’un tacticien durant le feu de l’action. Par suite, si l’on se représente une ligne droite se traçant dans l’espace vide, sans nul lien avec d’autres lignes, sans nulle longueur précise à

Tarde. — L’Oppos. univ. 4

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atteindre, les allongements ou les raccourcissements possibles de cette ligne sont comme n’étant pas et, à vrai dire, ne sont pas, par la raison mathématique qu’elle ne se rapproche ni ne s’éloigne ainsi de la longueur infinie, seul terme avec lequel elle soit en rapport à défaut de toute autre relation. Tout accroissement de longueur, de vitesse, de densité, de travail, de durée, de vitalité, et aussi bien de désir ou de croyance, doit donc être conçu relativement à une longueur, à une vitesse,... à un désir et à une croyance limités et non infinis, c’est-à-dire impossibles. Or cette limite arbitraire et nécessaire qui donne seule un sens et une réalité aux accroissements et aux décroissements des êtres, est marquée par la nature des phases qualitatives que les êtres doivent parcourir en se développant. Sans qualités, il n’y aurait donc point de quantité possible; sans hétérogène, point de continu. Et la réciproque n’est pas moins vraie. Est-il un naturaliste ou un historien qui, après avoir curieusement noté les caractères successifs d’une évolution vitale ou sociale, puisse s’empêcher de porter un jugement sur le progrès ou sur le déclin qui en est Taccompagnement inévitable ?

Peut-on supposer un monde qui ne contiendrait pas l’opposition du plus et du moins, du progrès et de la décadence, de la composition et de la dissolution? Oui, il est loisible à la rigueur de concevoir un monde où rien de ce qui est acquis ne peut se perdre, où jamais un volume augmenté ne diminue, où jamais une vitesse accélérée ne se ralentit, où les pressions, les convictions vont toujours redoublant d’énergie sans jamais s’affaiblir. Mais ne voit-on pas la conséquence fatale de ceci? La répétition, — sous toutes ses

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formes : ondulation ou gravitation, génération, imitation, — deviendrait impossible, et, avec elle, la variation dont elle est la condition indispensable.

Remarquons que, si l’hypothèse d’un monde où tout irait en augmentant sans nulle diminution n’est pas inconcevable, celle d’un monde où tout irait en diminuant sans nulle augmentation a bien plus de peine à se loger dans notre esprit. Cependant il n’est pas plus contradictoire de supposer le passage de l’infini, dans l’extrême passé, à zéro, dans l’extrême avenir, que de supposer la transformation inverse. Reste une troisième hypothèse, chère, on ne sait pourquoi, aux savants qui font de . la métaphysique sans le savoir : c’est celle d’un monde où tout ce qui existe réellement — la force, nous dit-on, — demeure et persiste d’une éternité à l’autre sans augmenter ni diminuer en rien. Mais, dans un pareil univers, où la quantité d’existence réelle est réputée immuable, de deux choses l’une : ou il y a des qualités phénoménales ajoutées à la quantité soidisant substantielle, ou il n’y en a point. S’il n'y en a point, pourquoi telle quantité plutôt que telle autre? Et quelle réalité peut avoir une quantité qui, ayant pour seule propriété d’être susceptible de plus et de moins, n’augmente ni ne diminue ? S’il y en a, la série des qualités à produire fournit une justification, une détermination suffisante de la quantité qui les produit et les supporte ; mais ces phénomènes qualitatifs, qui saisissent, morcellent, emploient la réalité jugée unique, n’ont-ils donc rien de réel aussi ? Quelque chose de réel se crée, quelque chose de réel se détruit, c’est indubitable, à chaque apparition, à chaque disparition pliénomé-

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nale. Et, comme les phénomènes, considérés par Leur côté qualitatif, sont hétérogènes, sans commune mesure, de quel droit prétendre que celui qui se crée équivaut à celui qui vient d’étre détruit? Cela n’a aucun sens. D’autre part, des variations qualitatives supposent des variations quantitatives ; et la quantité n’a que deux manières de varier, augmenter ou diminuer. Nous devons donc renoncer à l’hypothèse d'un Univers sans augmentation ni diminution de sa quantité de réalité; et la conservation de l’énergie, — ou de toute autre quantité regardée comme fondamentale, — ne doit être conçue que comme l’excès constant, sensiblement inaltérable, de toutes les innombrables acquisitions des êtres sur leurs innombrables déperditions corrélatives.

Mais c’est assez justifier la distinction des deux oppositions de séries et de degrés et montrer l'importance de celle-ci. Il est temps d’arriver aux oppositions mécanique et logique , qui pourraient être ramenées à une seule et même notion générale : l’opposition du positif et du négatif, l’opposition de se?is. Nous avons la surprise de la rencontrer dans les sphères les plus différentes. Soit une figure qui devient de moins en moins concave, puis de plus en plus concave ; soit un mobile dont la vitesse se ralentit d’abord puis s’accélère ; soit un esprit qui affirme une thèse avec une dose de foi croissante puis décroissante, ou un cœur qui aime une personne avec une tendresse alternativement redoublée et tem-

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pérée : il n’y a là que de simples oppositions quantitatives. Mais si, arrivée au zéro de concavité, la figure concave devient convexe; si, arrivé au zéro de vitesse suivant sa direction, le mobile remonte, dans une direction précisément inverse, c’est-à-dire le long de la même ligne, l’échelle de ses accélérations ; si, parvenu au zéro d'affirmation, au doute absolu, l’esprit se met à nier avec une énergie progressivement égale à sa conviction première ; si, descendu au zéro d’amour, à l’indifférence complète, le cœur gravit les degrés de la liaine à l’égard de la même personne, n’y a-t-il pas là des oppositions d'une espèce toute nouvelle, irréductible aux espèces précédentes ?

Il est d’autant plus essentiel d’établir cette distinction, que, par une ambiguïté fâcheuse, la langue de l’algèbre tend à la dissimuler. Les signes du plus et du moins (-h et — ) y servent également à exprimer le contraste des quantités positives et négatives, quoique les unes et les autres comportent le passage du plus au moins et du moins au plus. L’algèbre n’a pas de signes spéciaux pour marquer la différence qui existe entre une diminution déterminée d’une créance et sa coexistence avec une dette égale à cette diminution. Cependant la créance et la dette peuvent coexister sans qu’il y ait lieu à compensation ; d’ailleurs, elles ont pu être consécutives. De même, on peut avoir la main droite brûlante et la main gauche glacée, et la chaleur de l’une ne vient pas en défalcation du froid de l’autre. Si l’on ne peut aimer et haïr la même personne en même temps (et encore est-ce si impossible ?) on peut fort bien, nous le savons, l’adorer d’abord et l’exécrer ensuite. Et, comme ces termes dynamiquement op-

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posés se rencontrent soit à la fois soit successivement dans un même être, on conçoit très bien en ce sens l'addition du positif et du négatif à l’usage des géomètres. Mais, si par le négatif on entend simplement le moins, ajouter le moins au plus est une contradiction dans les termes ; c’est comme si l’on disait que la diminution d’une chose l'augmente ou que son augmentation la diminue. On a eu sans doute dans la pratique d’excellentes raisons de maintenir les symboles usités en mathématiques ; mais il est bon de signaler leur impropriété fréquente qui tient à une confusion inaperçue.

Le caractère singulier de l’opposition qui nous occupe ressort vivement si l’on observe qu’un grand nombre de propriétés, quoique susceptibles d’augmentations ou de diminutions positives, ne comportent point d’augmentations ni de diminutions négatives correspondantes. Exemple: le volume d’un corps, la conscience d’une personne. Que serait le plus ou moins d 'inétendue, de non-volume? Et que serait le plus ou moins d’inconscience, en dépit d’un psychophysicien qui a risqué cette hypothèse inintelligible ? Pareillement, la vitalité est certainement une grandeur que nous sentons croître ou décroître en nous; mais, quand elle a fini de décroître, sommesnows plus morts un an après notre mort qu’au moment où nous venons de rendre notre dernier soupir?

En continuant à énumérer ces exceptions, nous allons vite en dégager le sens, nous allons voir que ces qualités positives auxquelles s’oppose bien leur propre négation, mais non des qualités négatives, images renversées d’elles-mêmes, sont des termes abstraits et génériques, qui embrassent chacun une infinité d’oppositions dynamiques. Revenons sur cette consi-

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clération déjà indiquée plus haut. Sans doLite, il n’y a pas d’antivolume opposé au volume par delà le non-volume ; il n’y a pas d’antipesanteur opposée à la pesanteur par delà l'impondérable; il n’y a pas d’antimobilité opposée à la mobilité par delà le repos ; il n’y a pas d’antilumière opposée à la lumière par delà l’obscurité ; il n’y a pas d’antisonorité opposée à la sonorité par delà le silence. Mais le volume, ou plus généralement l'étendue , est la qualité générale des figures qui sont symétriquement opposables : la pesanteur embrasse l’infinité des mutuelles attractions réelles ou possibles qui s’opposent par couples symétriques comme l'action et la réaction ; la mobilité comprend l’infinité des masses qui se meuvent les unes vers les autres et l’opposition réelle ou possible de leur direction ; la lumière est le nom générique des rayons lumineux qui, d’un même foyer, s’élancent en sens précisément inverses, et d’ondulations lumineuses qui souvent interfèrent, qui toujours vont et viennent rythmiquement ; le son est le nom générique des rayons sonores qui divergent aussi et de vibrations sonores qui sont sujettes à de pareils rythmes, à de pareilles interférences. — De même, dans le domaine subjectif, il n’y a pas d’anticonscience opposée à la conscience, par delà l’inconscience ; ni d’antisensibilité, d’antiintelligence, d’antiactivité opposées à la sensibilité, à l’intelligence, à l’activité, par delà l'insensibilité, l’intelligence, l’inertie. Mais la conscience est la qualité commune, d’une part, à tous les êtres conscients, qui sont susceptibles de s’opposer et s’opposent en effet dans les luttes sociales, par la con tradiction de leurs pensées et de leurs vouloirs ; d’autre part, à tous les états d’un même être conscient,

parmi lesquels il en est qui s’opposent comme nous le savons. La sensibilité, l’intelligence, l’activité sont les qualités communes à toutes les manières de sentir, de penser et d’agir, parmi lesquelles il en est qui s’opposent les unes aux autres, soit dans le môme esprit, soit entre esprits différents, à savoir, dans une certaine mesure, certaines sensations agréables, saveur sucrée, odeur de rose, blanc, accords parfaits, qui s’opposent à certaines sensations désagréables, saveur amère, puanteur, noir, cacophonie, ou bien certaines notions qui se contredisent, l'une impliquant l’affirmation de ce dont l’autre implique la négation précisément avec la môme énergie de foi, ou bien certaines actions qui s’entravent et se paralysent parce que l’une implique qu’on poursuit et l’autre qu'on repousse la même chose avec la même force de désir.

Au fond, si l’on réfléchit à tous ces exemples, on verra sans peine que l’opposition du positif et du négatif se rapporte à celle du faire et du défaire (1), exclusivement propre aux forces, et par conséquent bien moins générale que celle de T acquérir et du perdre qui s’applique à toutes les propriétés actives ou passives des êtres, à toutes les quantités ; bien moins générale surtout que celle de l ’ apparaître et du disparaître , commune à toutes les qualités. Peut-être m’objectera-t-on que l’opposition du faire et du défaire embrasse à la fois non seulement celle du positif et du négatif, mais encore les oppositions quantitatives et sérielles. Pour qu’une quantité, en effet, après s’être augmentée, diminue, ne faut-il pas qu'il se

(1) Nous avons déjà dit plus haut que les oppositions de ce genre d’apparence statique, telles que celles du concave et du convexe, ou du plaisir et de la douleur, se réduisent à des oppositions dynamiques.

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soit produit une action contraire à celle qui avait causé son augmentation ? Et, pour qu’une série d'apparitions phénoménales quelconques, après s’être déroulée, se déroule inversement, ne faut-il pas admettre aussi l’exercice d’une force égale et contraire à celle qui a occasionné son premier déroulement ? Gela paraît certain ; et voilà pourquoi nous avons dit ci-dessus que toutes les oppositions statiques ont une origine dynamique. Mais encore ne faut-il pas tout brouiller et identifier la cause avec ses effets. Les idées de force, de quantité et d’ordre n’en restent pas moins bien distinctes et irréductibles les unes aux autres ; et pas plus qu’à l’idée de quantité et tle série, l’idée d’opposition n’est inhérente nécessairement à l’idée de force. L’opposition dynamique implique non seulement l’existence des forces, mais encore une constitution telle du milieu où elles se déploient, que leur combat y soit possible.

Si l’espace comme le temps n’avait qu’une seule dimension et, quiplusest, qu’une seule direction, suivant laquelle s’accompliraient les mouvements plus ou moins rapides de tous les corps de l’univers, absolument incapables de rétrogradation ou de déviation quelconque ; si l’esprit, semblablement rétréci et orienté, avait une nature telle, que, après avoir affirmé une thèse ou voulu un projet, les divers moi, affirmant ou voulant à la fois avec plus ou moins d’énergie, ne pourraient nier cette thèse ni vouloir le non-accomplissement de ce projet; il est certain que. dans un monde ainsi fait il y aurait encore des chocs mécaniques et psychologiques, quand le mobile plus rapide pousserait de par derrière le plus lent, ou quand le croyant plus fervent réchaufferait le croyant plus

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tiède qui l’attiédirait en retour. Mais on voit aussi que l’idée du choc alors, loin d’éveiller celle de lutte, de neutralisation réciproque des mouvements, des convictions ou des volontés, serait plutôt synonyme d’accord et d’harmonie, — je ne dis pas d’équilibre, — puisqu’il aurait pour résultat l’égalisation graduelle des vitesses, des croyances et des désirs. Toute lutte étant supprimée, il y aurait pourtant des actes encore, des puissances, des phénomènes dynamiques sans nulle opposition dynamique. L’idée de combat, l’opposition du faire et du défaire, n’est donc pas inséparable de l’idée de force ; et, pour que le combat soit possible aux forces, il est nécessaire d’abord que la constitution de l’espace et de l’esprit s’y prête.

Quoi qu’il en soit, remarquons maintenant que toutes les oppositions dynamiques de nature objective se ramènent, en somme, à deux mouvements dirigés en sens inverse sur une môme ligne droite ou sur l’élément rectiligne infinitésimal d’une courbe ; et que toutes les oppositions dynamiques de nature subjective se ramènent à ces deux espèces: la force de nier opposée à la force d’affirmer, et la force de repousser opposée à la force de désirer (1). Si nous ne discernons qu’un seul type fondamental d’opposition objective tandis que nous en distinguons deux types d’opposition subjective, c’est sans doute parce que nous ne pénétrons pas dans le for intérieur du monde physique, et peut-être, si nous en avions une connaissance plus profonde, verrions-nous que la prétention de résoudre la matière en mouvements, de réduire à l’unité la

(1) Voir dans nos Essais et Mélanges (1895) l’étude intitulée la Croyance et le Désir .

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dualité du mouvement et de la matière, est aussi vaine que celle d’identifier la croyance et le désir, le jugement et la volonté, l'activité théorique et l’activité pratique d’un homme ou d’un peuple, soit qu’on résolve les volontés en idées, comme Spinoza, soit que, comme plusieurs de nos contemporains, on voie plutôt dans les croyances des tendances et dans les convictions des énergies.

Je viens d’énoncer deux propositions importantes, qu’il conviendrait peut-être de démontrer. Mais le développement de la première n'apprendrait rien, je crois, aux physiciens, et le développement de la seconde m’entraînerait à répéter ce que j’ai dit ailleurs sur les caractères psychologiques et sociologiques éminents de la force de croire et de la force de désirer. La démonstration d’ailleurs se fera d’elle-même au cours d'une revue rapide de diverses sciences que nous allons parcourir pour y glaner des observations relatives à notre point de vue.

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