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ténacité, se répandre de proche en proche et tarir la source des batailles pour contradiction de drsirs ? Pourquoi les oppositions des désirs seraient-elles insolubles pacifiquement, quand il est prouvé que les oppositions de croyances ne le sont pas ? La patience nationale, qui dira sa puissance, l'irrésistible efficacité des moyens dont elle dispose pour arrivera ses uns autrement et plus sûrement qu'en tuant des hommes ? Les peuples prospères, de nos jours, sont ceuv qui ont mis le plus largement en pratique les vrais substituts actuels de la guerre: l'émulation dans l'enrichissement et le savoir, dans le travail, dans la propagande de ses sentiments, de ses convictions, de ses mœurs, et avant tout, dans le progrès de la population, qui a pour effet non pas de tuer les adversaires vivants, mais d'empêcher leurs enfants de naître en pnMKint d'avance leur place au soleil. Hélas !
La Justice surtout, mieux comprise et plus répandue dans les cœurs, tuera la guerre. Mais là encore des difficultés se présentent. D'abord, la Justice elle-même commence par être conçue comme une opposition, une syméh-ie. Les peuples sauvages, dans leurs conflits belliqueux, qui sont si souvent leurs seuls premiers contacts, la conçoivent sous la forme d'une symétrie de préjudices, le talion ; puis, à mesure que leurs rapports commerciaux empiètent sur leurs rapports militaires, ils la conçoivent déplus en plus comme une sy-
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métrie de services, l'échange ; deux symétries (1) qui se font pendant Tune à l'autre. Mais s'arrôte-t-on là? Non. De moins en moins, dans les pays riches et producteurs, le sentiment du Juste est satisfait quand on a reçu autant qu'on a donnr; car, en général, on vâc,oii bien davantage. Dans une bonne affaire ordinaire de vente et d'achat, de louage, de prêt, les deux parties à la fois gagnent au change, et vont gagnant toujours davantage. Avant tout, on se préoccupe de recevoir autant que ses collègues ou ses pairs ont reçu. L'égalité de traitement entre co-producteurs et entre co-consommateurs, bien plus que l'équivalent des services, répond au nouveau sentiment de la Justice. Viendra-t-il un moment où la maxime « à chacun selon ses besoins » sera prise en considération beaucoup plus que celle des saint-simoniens « à chacun selon ses œuvres »? C'est bien possible. En tout cas, nous nous éloignons fort, et chaque jour un peu plus, de la notion symétrique de l'Équité. En se raffinant, la Justice devient chose très dissymétrique et différenciée. Notre penchant français à la symétrie dans la rédaction de nos constitutions et de nos Codes a donc quelque chose de rétrograde ou d'attardé.
Remarquons aussi que le problème du juste prix, et, spécialement, du juste salaire, est indéterminé en soi et ne saurait être tranché que par des conventions après débats. Mais c'est dans ces débats préalables que semble apparaître
(1) n y a proîrrès de Piine ;ÏI*autre, r'est-à-diro amoindrissement de la symélrie. Les services échangés peuvent être égaux, mais ils sont toujours dissemblables, tandis que les préjudices échangés sont à peu près semblables autant qu'égaux.
rinsolubilité ralionnelle du problème : car quel autre moyeu de triomphe s'offre aux débattants, que d'user de leurs avantages naturels ou acquis, c'est-à-dire d'abuser de leur force? Supprimez ces soi-disant libres débats, et le traité de paix appelé convention, contrat, marché, qtii 'leur succède, vous ne le pourrez que par une règle légale, qui elle-même aura été le triomphe d'un parti à la suite de luttes parfois sanglantes. A beaucoup de petits marchandages et de petites escarmouches privées aura été substituée une grande bataille de masses, voilà tout : toujours le droit de la force. La nécessité de la guerre sociale suivrait donc de là ? — Mais ce serait oublier un élément essentiel : un principe spécieux de paiement se présente toujours à un moment donné, et, grâce à la sympathie imitative, se répand contagieusement dans les esprits. Il fournit la majeure du syllogisme dont la conclusion sera le prix ou le salaire cherché. Les prédications des économistes ou des socialistes, des moralistes ou des sociologues, ont pour effet de faire prévaloir, après débats intellectuels, mais purement individuels, après conflits psychologiques et paciûques, une notion de la Justice grâce à laquelle les débats sanglants des volontés pourront être prévenus. Il n'est rien de tel que de convertir un duel téléoloyique en duel logique pour faciliter la pacification sociale. C'est là l'avantage du point de vue juridique. Aussi les juristes, s'ils étaient plus sociologues, pourraient-ils travailler à la paix plus utilement que les économistes (1). Ceux-ci,
fl ■ Ce (piil sont pu. par leur seule autorité personnelle, pour adoucir les guerres iuierualiouales, pour pacilier les rapports iuteruatiouaux, uioulre ce quils porinait lit, à fortiori, pour amortir le eliuc îles partis et des elasses.
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malgré l'excellence de leurs intentions, sont moins propres à résoudre les difficultés sociales qu'à les soulever, parce qu'ils attaquent les questions sociales parleur côté le plus abrupt et le moins maniable, le côté téléologique^ désirs, besoins, volontés, choses nées'SWWÇt en lutte. Mais le juriste baptise tout cela droits, choses réputées toujours d'accord. Et, par un travail de déduction analogue à celui du géomètre, il détermine facilement ce qui est juste, en partant du principe accrédité qui s'offre toujours à lui, à un moment quelconque. Il y a seulement cette différence, que les axiomes géométriques ne changent pas, tandis que les axiomes juridiques se modifient lentement, suivant une pente d'ailleurs irréversible.
Où nous conduira cette évolution de la Justice et de la Morale ? Je n'en sais rien ; mais je sais bien qu'elle travaillera toujours dans l'avenir, comme elle a toujours travaillé dans le passé, à élargir par degré le cercle social et à y orienter les désirs individuels dans les directions où ils s'accordent le plus, où ils se heurtent le moins. A ce dernier point de vue, n'est-il pas clair que les activités sont plus aisées à accorder que les avidités? Ce n'est donc point, je crois, dans le sens du communisme, du désir de possession surexcité, mais plutôt dans le sens de la coopération, du désir d'action stimulé, que le courant nous porte (1). Les perspectives de
(1) A propos (le coopération, je ne puis passer sous silenre les idées de M. Gide sur l'avenir des sociétés coopératives de production. On verra alors, dit-il, le capital servant d'instrument au travail, tandis que, sous le régime actuel, ou plutôt passé déjà, on voit le travail servir d'instruineui au capital. Vraie ou non, rassertion implique une inversion remarquable. Entre les deux termes de fctte opposilioji s'interpose comme état zéro une étape que nous traversons maintenant : ;i savoir, le caiiital et le travail se servant mutuelle
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la sensation sont courtes, elles s'arrêtent aux quelques années ou aux quelques jours qui nous restent à vivre. Mais les perspectives de l'action sont illimitées, elles s'étendent aux générations indéfinies qui nous succéderont et qui pourront recueillir, conserver, accr3lfS^ V héritage de nos efforts. C'est en s'orientant vers cet au delà terrestre que les aspirations des travailleurs modernes, si elles ne peuvent plus s'orienter en haut, vers le ciel religieux, pourront encore converger ensemble sans se croiser et se briser ; c'est seulement ainsi qu'ils retrouveront « l'espérance immense » nécessaire à nourrir en eux la vertu et la joie de l'abnégation, quand le devoir l'exigera. Rien ne sera perdu, par suite, comme le disait le vieux Cournot, tant que la richesse sera poursuivie comme puissance plutôt que comme plaisir. Car, si tyrannique que cette puissance soit à l'occasion, elle ne
ment et également d'instrument ruii à l'autre. La pavlicipalion aux hcnéfices rei.iésenterait ce stade. Ainsi, salariat, parlicipation aux bénéfices, coopération : ce serait la une triade économique en train de se développer dialectiquement. M. Gide ajoute que révolution économique correspond en ceci à révolution politique : monarchie absolue, réf,i7ne constitutionnel, république. Cette dernière triade ne constitue une opposition (lueu ce sens: le monarque absolu possède tout le commandement, et le peuple ne peut qu'obéir ; en république, tout le gouvernement appartient au peuple, et il n'y a plus de roi ; dans le régime constitutionnel, le roi et le peuple se partagent le pouvoir. Ainsi comprise, cette opposition rentre dans la catégorie des oppositions inQuilistes que nous connaissons. En effet, du néant de pouvoir, le peuple passe à l'infinité des pouvoirs, et l'entre-deux est la limitation de ses pouvoirs. Or, nous savons que, dans les oppositions inUnistes, le lerme qui représente la réalité, toujours tinie, c'est le terme moyen. Entre o et inrmi, c'est m qui signifie le réel. Il s'ejisuivrait donc (?) que le régime constitutionnel, malgré son caractère do transition apparente, serait susceptible, en oscillant, d'une durée prolongée, et exprimerait le gouvernement positif. Mais peut-être bien cela prouverait-il surtout qu'il faut se méfier de l'attrait de l'opposition et de ses faciles jongleries.
pourra manquer d'être parfois, souvent même, 'iminemment salutaire. Je dis qu'elle ne pourra pas manquer de l'être, parce que les fins égoïstes de l'activité sont brèves, qu'on en a tout de suite fait le tour, et qu'à une ambition agrandie par ses propres succès il importe de reculer sans cesse Thorizon de ses vœux, en s'affranchissant de sa personnalité étroite par des générosités à longue portée. Voilà pourquoi, comme remède à ses excès, la Richesse croissante soulève inévitablement çà et là, parmi des milliers d'égoïstes et de médiocres indignes d'elle, quelques larges Ames ambitieuses, généreuses à force d'ambition, qui l'emploient à secourir les misérables, à planter des œuvres de bienfaisance destinées à fleurir plus tard, longtemps après elles. Ce n'est donc point le désir de la richesse qui est à blâmer et à réfréner, c'est le désir de la richesse pour la jouissance exclusivement ou principalement.
Mais quel est le genre d'activité qui nous divise le moins? Il faut l'avouer, les productions se combattent comme les consommations, et, si les ouvriers d'un môme atelier collaborent, surtout quand ils sont intéressés à ses bénéfices, si, par conséquent, l'agrandissement des ateliers agrandit le champ de l'harmonie sociale en ce qui les concerne, la lutte n'est que plus redoutable entre les ateliers rivaux. Quoiqu'on fasse, on ne détruira pas cette cause de conflit. Que faut-il donc faire pour l'atténuer et l'empêcher de devenir sanglant ?— Par deux moyens, non pas opposés, non pas inverses, mais corrélatifs et complémentaires en apparence, on poursuit en ce moment l'amélioration sociale : par l'accroissement des salaires et par la diminution des heures de travail. Lequel vaut le
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mieiix ? L'accroissement des salaires, s'il est général, ne pourra être accompagné ou suivi que d'une augmentation de travail pour répondre aux besoins nouveaux qu'il aura fait naître en permettant de les satisfaire. iMais l'augmentation des travaux, c'est la diminution des loisirs, des occupations extraprofessionnelles. Or c'est la vie professionnelle, concours et concurrence des efforts.emploi et conflit des volontés, qui, en somme, nous divise le plus. Et c'est à la prépondérance croissante de la vie esthétique, ûlle des loisirs, qu'il faut viser si l'on cherche sérieusement la paix sociale. Elle seule, parmi ces chocs et ces accords d'égoïsme, fait entendre le concert de sensibilités ou d'activités nuancées, différenciées à l'infini, qui, si elles peuvent bien s'être sympathiques ou antipathiques, donnent lieu aune solidarité et à une hostilité de tout autre nature, l'une et l'autre désintéressées, à une attraction de génies divers et à une émulation de talents semblables, le tout pour le plus grand charme de l'existence. Cette forme esthétique de la lutte est la plus haute et la dernière des transformations de la guerre.
En résumé, la lutte des forces, dans le domaine social pas plus qu'ailleui's, ne nous apparaît comme le procédé principal du progrès. Sous sa forme la plus aiguë et la plus formidable, la guerre, comme sous sa forme infiniment moins âpre et moins dangereuse, la concurrence, elle n'a été qu'un agent subordonné et médiateur de la logique sociale, et a bénéficié injustement des réels services rendus par l'invention, cette forme sociale de l'adaptation, et par l'imitation, cette forme sociale de la répétition universelle, qui elles-mêmes ont tra-
vaillé à leur insu pour le déploiement de l'universelle variation .
On pourra trouver une confirmation de cette manière de voir dans le Drame, cette floraison supérieure de l'art, ce miroir esthétique de la logique sociale en œuvre. A première vue, cependant, il semble nous démentir. La rencontre de deux convictions ou de deux passions contraires, la conscience qu'elles prennent de leur opposition, le combat, toujours sanglant, qui s'ensuit et les péripéties de la lutte : n'estpas toute la conception du drame ? C'est le duel logique ou téléologique, avant tout, suivi de son dénouement inévitable. Si donc l'histoire est toute pleine de drames, qu'il s'agit seulement d'y découper, c'est qu'elle est chose essentiellement antinomique et contradictoire. Mais, d'abord, il ne faut pas nier que le conflit des volontés et des esprits ne soit, en fait d'art, plus intéressant que leur accord, bien qu'il y ait beaucoup d'oeuvres d'art processionnelles en quelque sorte, comme la Divine comédie [i), qui nous intéressent sans lutte
(1) Et il est à remarquer que ces œuvres processionnelles, en toute civilisation qui se développe, succèdent aux: œuvres tragiques, dont elles semblent l'aboutissement. Le moyen àj^^e, pendant la gestation sanglante de la civilisation qu'il cherchait à dégager, a aimé et produit eu abondance les Chansons de geste, les récits de grands coups d'épée. Mais, quand il est parvenu à réaliser son idéal de courtoisie et de bourgeoisie, complétées l'une par Tautre, fondues en une originale harmonie, son inspiration et son goût poétiques se transfonnent en un sens singulièrement adouci et pacifié. Alors, quoique assurément la réalité reste dramatique et anxieuse, ce sont les longues œuvres à déroulement didactique ou panoramique, reflet naïf de l'iiréversible historique, qui ont le plus grand succès': en cela, le Roman de la Rose ressemble à la Divine Comédie, malgré leurs différences si profondes. ■— Est-ce que notre roman contemporain n'évolue pas un peu dans un sens analogue, ayant déjà passé des romans de cape et d'épée aux romans descriptifs ou psychologiques ?
tragique, par un simple déioulenient de personnages et d'événements harmonieusement variés. L'intérêt esthétique s'attache souvent à Texception, et c'est ici le cas. Ajoutons que le développement du drame va de la tragédie historique, où l'antinomie des désirs paraît insoluble, ù moins de meurtres ou de suicides, à la comédie de mœurs, où elle comporte des solutions pacifiques et souvent se révèle à la fin comme simplement apparente. Enfin, même dans la tragédie ou le mélodrame les plus trempés de sang, l'intérêt que nous prenons à la lutte des désirs ou des idées opposés est un élément inférieur et sans cesse décroissant de notre plaisir vraiment esthétique, qui consiste de plus en plus à voir mettre en relief, moins par des combats acharnés que par des situations singulières, l'individualité réaliste de caractères profondément originaux. Les caractères dans un drame sont-ils pour l'action dramatique, ou celle-ci pour ceux-là? A cette question, posée par Aristote, l'évolution de l'art a répondu autrement que lui, en montrant que l'action a surtout pour but de déployer les caractères. Un caractère est une virtualité infinie, susceptible d'un nombre incalculable d'actions différentes. Quelle qu'elle soit, l'action dramatique n'est qu'un des innombrables faits que les personnages pouvaient produire, soit par h'ur concours, soit par leur conflit, soit isolément. Si, dans telle action, ils s'opposent, ils auraient pu collaborer à telle autre. Leur opposition n'est qu'accidentelle. Elle n'est nécessaire peut-être, esthétiquement, que parce qu'elle est le seul moyen d'accentuer leur réalité. Leur collaboration sans conflit nous les montrerait non comme des ambitions et des puissances infinies, susceptibles par suite
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de s'entre-heur ter, mais comme les rouages d'une machine dont l'être propre est exclusivement limité à leur emploi. N'oublions pas un élément essentiel : la situation initiale, toujours difl'érente. Combinée avec les caractères, elle rend l'«c/ia;i réellement nécessaire. Mais Faction, qu'est-ce? Un enchaînement de situations changeantes, de la première à la dernière. Et une situation, qu'est-ce? C'est le pittoresque social, la juxtaposition rare et unique de caractères, de passions, d'idées, qui ne s'accordent ni ne se contrarient essentiellement, mais qui s'entre-éclairent, et dont les traits réunis en une irrégularité expressive ont une physionomie inoubliable malgré sa fugitivité. Tel est bien l'attrait profond du drame, et tel est aussi celui de l'histoire.
l'opposition et l'adaptation