L'OPPOSITION ET L'ADAPTATION
Nous touchons au terme de cette longue étude. Cependant il nous reste encore à mieux préciser que nous ne l'avons fait plus haut les rapports instructifs de l'Opposition avec l'Adaptation. La philosophie de l'évolution — ou plutôt de l'identité universelle — a souvent confondu ces deux termes en un seul, celui de corrélation ou de correspondance, et créé de la sorte une ambiguïté décevante. Cette confusion est un des pièges involontaires dont elle s'est servie pour dissimuler ridée de finalité tout en l'utilisant et faire accepter les pins étonnantes assimilations. On dit également bien, dans le langage usuel, que l'œil correspond à la lumière, le poumon à l'air (adaptation) et que la droite du corps correspond à la gauche, le plateau d'une balance à l'autre plateau (opposition). L'esprit peut être ainsi insensiblement amené à considérer toute adaptation comme une opposition, et c'est en effet de la sorte que la relation de ces deux termes est d'abord comprise. Au fond de lïdée d'accord, de complément mutuel, il semble, à première vue, que nous ne trouvons rien de clair si ce n'est l'idée d'équilibre et de mutuelle neutralisation.
Toute satisfaction d'un désir paraît nous mettre sur la voie de cet équilibre final que nous trouverons dans la mort, demain, mais que les éléments dont nous sommes composés ne goûteront qu'à la fin des temps si, suivant le rêve apocalyptique de Spencer, tous les mondes sont destinés finalement à se pelotonner en un seul bloc inerte pour l'éternité. A ce point de vue, on doit regarder tous les buts que nous donnons pour débouchés à notre activité comme des formes passagères d'un seul et unique besoin permanent, le besoin d'équil'ibration. D'autre part, s'il est vrai que nous sommes en rapport avec tous les autres êtres, et si l'on croit que tout rapport consiste à s'accorder ou à s'opposer, il s'ensuit, puisque le premier de ces rapports est ramené au second, que l'opposé de notre être est l'ensemble de tous les autres êtres de l'Univers et que nous avons besoin, pour être complètement équilibrés, d'entrer en conflit avec cet immense
antagoniste.
Je n'ai pas à insister pour écarter, après tous les développements précédents, cette interprétation ultra-militaire de la vie universelle. J'ai i)lutôt à me demander ce qu'il y a de vrai dans un point de vue précisément inverse qui verrait dans l'opposition une espèce, et une espèce inférieure, d'adaptation. Ce qui manque à un être, ce qui le compléterait, ce qui lui est adapté, est-ce seulement et est-ce toujours le contraire de cet être? Ou plutôt, quand, par hasard, une chose est complétée par son contraire, ne devons-nous pas regarder cette exception comme un cas singulier de l'adaptation des moyens aux fins?
Ou bien, l'adaptation ne serait-elle qu'un terme moyen?
l'opposition l.MVERSKLLK
Deux choses semblables s'additionnent; deux choses différentes se co-adaptent ; deux choses opposées se détruisent. Est-ce que l'adaptation n'apparaît pas ici comme un milieu entre l'addition et la destruction, une combinaison hydride des deux, sans rien d'original, en sorte que, ùté ce qu'elle a de répétiteur, et ôté ce qu'elle a de destructeur, elle serait vidée de tout son contenu? Ainsi, l'idée de différence, qui est liée à celle d'adaptation, se résoudrait en similitudes et en oppositions combinées ensemble, et n'exprimerait rien de plus que cette étrange association. Mais comment cette synthèse serait-elle possible, comment la contradiction des deiLX éléments réunis dans la notion de différence et d'adaptation serait-elle évitée (comme nous sentons bien qu'elle l'est, car autrement la fécondité de cette idée serait inconcevable), si, par un certain côté qui nous échappe, la nature de cette notion ne rélevait au-dessus de ses deux éléments soi-disant exckisifs? C'est l'addition qui s'explique par l'adaptation, dont elle n'est qu'une forme élémentaire ; mais l'adaptation ne s'explique pas par l'addition. Est-ce que l'opposition, de môme, ne s'éclaircitpas bien mieux par l'adaptation que celle-ci n'est éclairée par celle-là ? Il est on ne peut plus aisé de ramener toute opposition à une adaptation, tandis qu'il est toujours difficile, et souvent impossible, de considérer comme opposés les termes co-adaptés. Non seulement il est loisible, mais il est même avantageux de résoudre l'opposition en adaptation. En se plaçant à ce point de vue, on comprend moins malaisément, ce me semble, certaines conséquences de la loi, de la réaction égale et contraire à l'action, qui ont paru mystérieuses, nous le savons, aux géomètres philosophes. Pour-