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DE SGHOPENHAUER

Le génie et l'œuvre de Schopenhauer furent étudiés plus d'une fois en France, au moment où le pessimisme, remplacé aujourd'hui, assez désavantageusement d'ailleurs, par les théories féroces et arbitraires de Nietzsche et de son école, par le culte de la force brutale et la théorie de volonté de puissance, au moment où le grand métaphysicien de la quadruple racine de la raison suffisanie était à la mode dans le monde littéraire, intellectuel et même dans la société aux prétentions de dilettantisme. Parmi ces travaux de critique ou d'érudition, il faut

RZEWUSKl. 1

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citer tout d'abord les quelques études d'ensemble vraiment dignes de Schopenhauer que lui ont consacrées les maîtres de notre littérature philosophique française. Le plus connu et le plus populaire est sans aucun doute l'ouvrage de M. Ribot, un volume déjà classique, qui obtint un légitime et retentissant succès. C'est un Iravail excellent, une monographie tout à fait remarquable et qui fait le plus grand honneur k leminent directeur de la Revue philosophique. 11 est difficile, ce semble, de résumer avec plus de clarté, de netteté et d'impartialité, une philosophie aussi originale, aussi subtile, aussi complexe, et qui choque toutes les habitudes intellectuelles et toutes les croyances des personnes étrangères aux spéculations métaphysiques. C'est à celles-ci que s'adresse surtout M. Ribot, et l'influence de son volume fut bienfaisante au possible, car elle donne une idée très précise de la doctrine, des tendances et de la personnalitédeSchopenhauerau lecteur n'ayant Jamais lu une ligne du maître. On connaît d*autre part, la haute valeur intellectuelle de L'auteur de ces belles études de psychologie expérimentale qui brillent au premier rang des productions modernes de l'école française ; et Ton sait que la force, l'originalité et Tharmouieuse homogénéité de sa pensée se sont affirmées avec éclat dans des travaux plus impor-

lants ; mais cette étude sur Schopenhauer, malgré sa simplicité.demeureun des plus admirables ouvrages de M. Ribot, et les auteurs allemands de certaines monographies pédantes et agressives pourraient en tirer quelque profit, s'ils daignaient s'assimiler la lucidité, la sûreté d'exposition et l'impeccable composition, toutes les qualités d'ordre et de mesure qui distinguent l'œuvre magistrale et définitive de M. Ribot.

Le plus récent ouvrage français consacré à Schopenhauer, le beau livre de M. Bossert, est également un travail de tout premier ordre aussi profond et sagace que de lecture agréable et la physionomie si curieuse du grand pessimiste allemand y est étudiée avec infiniment de pittoresque et de relief.

11 y a aussi des choses excellentes et des pages tout à fait charmantes comme maîtrise littéraire dans l'étude déjà ancienne de Caro sur le pessimisme, assez vaste tableau synthétique où le portrait qu'il trace de Schopenhauer occupe le premier plan. L'auteur des £'/wc/es morales sur les temps présenls n'était nullement l'esprit superficiel, le philosophe amateur qu'on a assez sottement persiflé de son vivantetqui n'a jamais existé que dans l'imagination de ses détracteurs. Ce fut, au contraire, un métaphysicien professionnel, épris des grands problèmes spéculatifs, parfaiteoient capable d'en comprendre l'austère

mais irrésistible et pathétique beauté; c'était aussi, malheureusement, un philosophe dépourvu de personnalité marquante, et des préoccupations de morale courante altèrent souvent la netteté de ses jugements. C'est ainsi que dans son étude, nullement négligeable, fort distinguée au point de vue littéraire, parfois charmante à lire, on est choqué à chaque instant par le parti pris de rechercher surtout les conséquences sociales et esthétiques du pessimisme; parti pris énoncé même avant qu'une réfutation sérieuse de la philosophie de Schopenhauer nous en ait démontré le bon droit et le bien fondé. Ce n'est pas ainsi que Ton juge et que l'on condamne un homme de génie, un penseur tel que le métaphysicien du Monde comme volonté et comme représentation.

Combien plus profonds,plus significatifs, plus sagaces, apparaissent les essais de Renouvier, sur le pessimisme. L'auguste chef de l'école du criticisme français, l'illustre et très émineht philosophe dont l'incessant labeur et l'immense talent, la profondeur et l'originalité de vues, la puissante unité de doctrine, sont dignes de l'admiration unanime du monde philosophique, l'auteur de cet Essai de classification des systèmes^ œuvre gigantesque, s'est occupé à plusieurs reprises de la théorie et des idées du métaphysicien allemand, d'abord dans la synthèse extra-

ordinaire dont nous venons de citer le titre, véritable monument d'érudition, de compréhension et de pensée spéculative, puis dans d'autres ouvrages, de publication plus récente, de signification et de valeur non moins grandes, mais principalement dans ce livre si curieux intitulé : Histoire et solution des problèmes métaphysiques où tout le chapitre dans lequel Renouvier étudie la philosophie de Schopenhauer est un chef-d'œuvre d'analyse et de reconstruction synthétique; chef-d'œuvre où la richesse d'idées est si grande et si vivace, où chaque ligne contient tant d'aperçus nouveaux, de commentaires profonds, que l'intelligence du lecteur éprouve une sorte de vertige en les parcourant. Mais la physionomie de Schopenhauer se dresse plus nette, plus précise encore dans les livres admirables de M. Alfred Fouillée.

Aucune œuvre philosophique en France n'apparaît plus vaste, plus belle, plus digne d'admiration que celle de M. Fouillée, et nous sommes heureux d'exprimer une fois de plus l'admiration enthousiaste qu'elle nous inspire et de constater aussi que cette admiration de ses disciples— nous revendiquons modestement une place très humble parmi les plus fidèles, — cette admiration se propage dans les milieux les plus étrangers et les plus indifférents à la

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haute spéculation ; elle pénètre dans les couches les plus profondes du public et devient tellement unanime, qu'elle ressemble enfin à de la popularité et à de la gloire. La gloire ! ce salaire si lé^nïîiuo de tout travailleur delà pensée, dont le plus médiocre des pamphlétaires oudesvaudevillîftteK bénéficie souvent, tandis que Topinion publique la dispute et la refuse avec tant de ladrerie opiniâtre aux philosophes et aux penseurs. Il est bon toutefois, il est salutaire et juBtc que de temps en temps un homme de ^énie dont la foule stupide est incapable de comprendre les œuvres, les tendances et l'idéal tju'il poursuit, soit admiré et connu, et il est siHÏout tl'îHi excellent exeiïîple qu'un métaphysicien bénéficie à son tour de cette unanimité de suffïaffcj^ incompétents dont le spécialiste le phiî^ infime dans les régions des sciences ovaclos, s'enorgueillit trop souvent. Pendant si longtemps les sots de tous les partis affectèrent non pas seulement d'ignorer l'immense labeur nerompli par la philosophie de notre pays de Frarire, Triais de traitera la légère les problèmes essentiels et la raison d'être de la philosophie, el[e-m*^me. L'autorité intellectuelle et morale (pi^f xereesinjourd'huiun homme tel quel'illus- Ire niifeurde r Avenir de la métaphysique rend presque impossible ce superbe dédain. Même le vulgaire leeleur de journaux, celui dont les ra-

contars de nos feuilles publiques constituent Tunique nourriture intellectuelle sait vaguement que la France contemporaine possède un grand philosophe, un métaphysicien de génie, un penseur qui est l'égal des plus célèbi^es Maîtres de la Pensée spéculative, l'orgueil de notre pays, la gloire la plus authentique et la plus noble de notre époque. Toutes les railleries, toutes les attaques de la médiocrité jalouse et inquiète ne peuvent prévaloir contre un fait certain : îamais la philosophie n'a eu en France autant de représentants éininentsetd'un zèle vraiment méritoire, si l'on songé à l'accueil indifférent que notre public lettré réserve à leurs travaux, et personne n'admire plus sincèrement que l'auteur de ces lignes la haute valeur et la signification du mouvement philosophique qui se produit depuis une vingtaine d'années au pays de Descartes et de Malebranche, où les nobles traditions de la pensée spéculative semblaient naguère abandonnées pour toujours. Mais malgré l'immense talent, Toriginalité, l'éclat, la profondeur de métaphysiciens tels que MM. Bergson, Boutroux, Ribot, Liard, Bourdeau, Lévy- Bruhl,Durkheim, Gabriel Séailles et tant d'autres, sans parler des Maîtres illustres qui reposent aujourd'hui du suprême sommeil. Vacherot, Ravaisson, Saisset, Secrétan, Renouvier, Brochard, l'immensité de l'œuvre accomplie.

la multiplicité de problèmes qully arabordés, la puissance* d'influence morale exercée sur le mouvement philosophique européen, la maîtrise parfaite s'exerçant dans l'étude de tous les phénomènes de vie sociale, artistique ou intellectuelle, d'un penseur tel qu'Alfred Fouillée, lui assurent sans contestation possible, une suprématie absolue dans le monde de la haute pensée philosophique, aussi bien qu'au jugement irraisonné et instinctif de la foule. Il est pour non s ce que Kan t fut j adis pour T Allemagne , ce qu Herbert Spencer a été pour les peuples anglo-saxons : le représentant le plus célèbre de la tradition métaphysique de son pays et de sa race, le Maître respecté, admiré de tous, entré vivant dans l'immortalité, le penseur dont Toeuvre et la gloire ne feront que grandir, qui a créé tout une école florissante et dont le nom, illustre et populaire à la fois, domine le tumulte des factions politiques et des intérêts égoïstes. Et ce n'est que justice. Car, je le répète en toute sincérité, M. Alfred Fouillée est un homme de génie, dans toute l'acception de ce mot qu'on emploie trop souvent aujourd'hui sans rime ni raison. Il a édifié un nouveau système de l'univers, il a reconstruit le monde sur un plan nouveau, il a créé une de ces vastes synthèses métaphysiques où l'Enigme première — celledes origines et des destinées — nous semble résolue

CRITIQUES ET COMMENTATEURS i>

en une intuition géniale et où l'Image mystérieuse de rUnivers, de la Totalité dfe l'Être, de l'Ensemble des réalités existantes ou possibles, cette grande Image où chacun de nous se retrouve, selon sa belle parole, luttant, souffrant, jouissant, aimant, un instant victorieux, toujours sûr d'être à la fin vaincu, où l'Image du Monde apparaît plus précise, plus vivante, • plus accessible à nos faibles regards.

Par la force immanente de réalisation, dans un devenir susceptible d'être dirigé, ennobli et utilisé pour la Cause du plus noble Idéal, parla force de passer de la puissance à l'acte qu'il attribue aux Idées, — base essentielle et point de départ de toute sa conception du monde, — M. Fouillée î^ voulu abolir les antiques barrières qui subsistaient encore entre la Matière et l'Esprit, entre l'Univers physique et la conscience humaine, entre la psychologie et la cosmologie, la science positive et la science de l'Ame, la Pensée et l'Action. Entons cas, même au jugement de ceux qui, comme l'auteur de ces lignes, restent fidèles aux grands principes du dualisme philosoj)hiquo, M. Alfred Fouillée a rétabli l'harmonie si ardemment cherchée, de la vie individuelle avec la vie universelle, et par cela même l'Unité fondamentale et ultime du Monde ; par la démonstration admirable de l'élément sociologique qui réside au fond de

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rinslinct de recherches spéculatives, celuirci n'étant que le besoin de l'Universel et l'Univers étant le plus vaste des groupes dont nous faisons partie; il a entièrement renouvelé la mé- Ihode et le but des sciences sociales; besogne tlcju esquissée par le pathétique Guyau, ce noble l)enHeiir, mort tropjeune, après avoir écrit trois on ({iialre livres qui resteront parmi les plus pius chefs-d'œuvre de la philosophie et des icllrcs françaises, métaphysicien remarquable A*m\ M. Fouillée a parlé avec tant d'éloquence, (lo lliunme et d'émotion sublime dans un livre qui est lui aussi un authentique chef-d'œuvre. \ïiiis les principes de réforme métaphysique, le rriioii vellement de la philosophie par l'élément soridlo^nque, ces principes posés par Guyau îivrr lant de sûreté et d'autorité ne sont encore <HiVli:nichés dans son œuvre. C'est M. Fouillée {fiii ]v:i a développés dans une série d'œuvres imniurielles se rattachant toutes à la même tlôt'lriue des idées forces, de monisme immaiKMil, aux tendances nettement idéalistes dans Unir jij^mcur scientifique, qui anime le labeur philnsuphique tout entier de cet illustre penseur. Parmi ses œuvres il faudrait tout citer, lie] mis la Plulosoplue de Platon, ce monument tTriudilion et de pensée créatrice à la fois, où rrvil l ou te la saigesse platonicienne, jusqu'au drrniL^r volume publié par M. Fouillée. Et la

tendaïice sociologique de l'investigation spéculative n'est elle-même qu'un des aspects sous lesquels nous apparaît la doctrine de M. Alfred Fouillée, une des solutions de l'éternel Problème dont, mieux que personne, il a compris et exprimé la complexité et la multiplicité de perspectives diverses qu'il comporte, car qui donc oserai ténumérer ou même évaluer les attributs possibles de l'Être ?

Une doctrine comme celle de Schopenhauer, une philosophie qui exerça, une. influence prépondérante et décisive sur les destinées de la pensée spéculative, et*qui, malgré son originalité absolue, apparaît comme une phase nouvelle, comme une conséquence logique de la grande réforme accomplie au déclin du dix-huiticme siècle par Emmanuel Kant, un système aussi grandiose, aussi ingénieux, et, il faut bien le dire, aussi déconcertant, si on l'examine au point de vue du bons sens ordinaire et de la logique bourgeoise, devait inévitablement attirer l'attention d'un historien et d'un critique des idées philosophiques tel que M. Alfred Fouillée, dont l'érudition, le savoir et la haute compréhension de toutes les doctrines contemporaines nous émerveille autant que ses dons de créateur. A plusieurs reprises, le philosophe de la Psychologie des idées-forces étudia les tendances

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et les idées du grand métaphysicien du Mande comme volonté et comrfie représentation. Tout d'abord dans un chapitre les plus substantiels et les plus instructifs de son Histoire de la Ptiilosophie^ ouvrage classique que M. Fouillée a complété récemment, en y ajoutant une conclusion qui est un pur chef-d'œuvre d'éloquence, de synthèse géniale, de lumineuse et prophétique pénétration des destinées futures de la métaphysique. Dans la Philosophie de Platon^ cette admirable monograpliie où revit toute la doctrine du Maître inspiré et sagace qui conduit, depuis tant de siècles, les âmes altérées de vérité absolue au Banquet éternel ; dans la partie consacrée, au. cours de cette immense synthèse critique et historique, à l'influence toujours visible et vivante de la pensée platonicienne sur la philosophie moderne, M. Fouillée, en quelques pages merveilleuses de lucidité, de profondeur, de brièveté synthétique, résuma la valeur et la signification, les principes essentiels et l'importance de la métaphysique de'Schopenhauer. Mais c'est surtout, dans un ouvrage vraiment extraordinaire par l'éclat, la variété, l'abondance d'idées, ouvrage traduit dans toutes les langues, admiré et commenté par les philosophes professionnels du monde entier, c'est surtout dans son Essai de critique des systèmes de morale contemporains

que M. Fouillée a tracé un portrait définitif de Schopenhauer; c'est là qu'il a étudié, avec une maîtrise, une autorité et une sagacité qui ne seront certainement dépassées par personne, les tendances initiales de cette grande doctrine. Peut-être l'illustre auteur de la Psychologie des peuples européens ne rend-il pas suffisamment justice à la valeur métaphysique et surtout à la valeur purement esthétique et littéraire de Schopenhauer comme penseur et comme écrivain, cette valeur étant absolument exceptionnelle, les études nombreuses qu'il a poursuivies à différentes époques de sa propre carrière de critique et d'historien, demeurent toutefois ce qu'on a écrit de plus remarquable, de plus profond et de plus complet en langue française sur ce sujet; et dans cet ordre d'idées, comme dans toutes les régions possibles d'érudition philosophique et de spéculation supérieure, c'est dans les ouvrages de M. Alfred Fouillée que le lecteur français devra chei'cher des données exactes et des renseignements dignes de foi.

Nous rendons justice, on a pu s'en convaincre, aux efforts et au talent déployés par les commentateurs fiançais de Schopenhauer, il est profondément regrettable néanmoins de ne poiivoir signaler, au cours d'une étude sur le l'auteur du Mondi^ comme volonté et comme représentation les traductions d'études similaires

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ayant paru en Allemagne. Elles permettraient au public capable de s'intéresser encore aux problèmes de haute spéculation, de s'assimiler entièrement la pensée de Schopenhauer, de pénétrer certaines subtilités qui ont échappé à l'investigation des plus autorisés parmi les critiques français. En tous cas, les ouvrages ludesques de valeur supérieure inspirés par cette grande philosophie compléteraient la notion que nous nous en sommes formée. Parmi ceux dont la traduction immédiate s'impose pour le renom scientifique de notre cher pays, il faut citer tout d'abord trois monographies magistrales, intéressantes chacune à des titres divers, celle de Paulsen, celle de Volkelt, et le volume de la collection des grands philosophes modernes qui établit jadis l'immense notoriété de M. Kuno Fischer, où celui-ci étudie l'œuvre et la biographie de Schopenhauer avec une minutie, un souci des moindres détails caractéristiques, une conscience scientifique presque exagérée, mais aussi avec une autorité, une force de déduction et une érudition incomparables.

Oserai-je avouer, malgré toute mon estime pour le célèbre professeur qui a si noblement parlé de notre grand Descartes, malgré les très belles pages que contient son étude sur Schopenhauer, — quelques-unes sont même de toute

beauté, — oserai-je dire bien nettement que je place tout à fait au même rang que cette biographie critique (on la cite pourtant d'habitude avant toutes les autres), les admirables éludes de deux autres philosophes allemands contemporains, Tun et Tautre très connus dans leur pays natal, presque ignorés en France. Le livre de M. Volkelt, professeur à Leipzig, est d'une beauté d'analyse sans égale. Il est superbe de clarté, de relief, de ressemblance, de pittoresque et les longueurs, les dissertations savantes, mais fatigantes pour le public, qui alourdissent Touvrage classique de Kuno Fischer, y sont totalement absentes, ce qui est rare dans un ouvrage allemand. C'est là un travail absolument remarquable, profond, intéressant et de facture ingénieuse, de composition sobre et habile, de lecture facile, exécuté par un métaphysicien professionnel, aussi compétent que les pédants insupportables qui pullulent au pays de Kant et de Fichte, de Schelling et de Schopenhauer, mais qui se distingue avantageusement de ses confrères par une vivacité, une clarté et un talent d'écrivain presque comparable au talent du philosophe dont il nous expose l'histoire et la doctrine, avec tant de verve, de méthode et de sobre éloquence. J'en dirais autant de l'élude de Paulsen, et puisque l'occasion m'est offerte de citer le nom du

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trièbre philosophe, comment ne pas dire que iinus devrions posséder aussi depuis longtemps une traduction de son admirable Introduction à ia philosophie. Ce^i un des chefs-d œuvre de la pensée spéculative moderne, un des grands livres philosophiques de ce temps-ci; de même que l'auteur est, sans aucun doute, un des plus cniinents métaphysiciens de l'époque. C'est un Etes grand esprit et un écrivain de valeur hors ii^ne, penseur de tout premier ordre, de telle envergure que l'Allemagne, cette patrie de la haute spéculation, n'en possède pas en ce moment de plus robustes, de plus ingénieux ni de plus puissants. Encore une fois sa fameuse Einleitung in die Philosophie est un cheï-d' œuvre iiuLhentique,il faut absolument le faire connaîhc en France. Et combien d'autres études allemandes parmi toute la littérature que suscita ]v génie de Schopenhauer, combien de biographies, de critiques, d'essais ou autres travaux analogues mériteraientégalementd'être traduits ri connus. Le public lettré trouverait autant de l>rGfit que d'intérêt dans la lecture d'études analytiques remarquables telles que celles de Vh'buis Uber Schopenhauer ou Richard Bottgen [lier Grundproblem der Schopenhauerchen Phiiftsophie)^ même dans la lecture de biographies impeccables telles que Histoire de la vie de Schopenhauer par Grisebach, sans parler des souve-

nirs personnels du fameux Frauenstadt auquelle Maître légua la propriété littéraire de son œuvre et qui en profita d'ailleurs pour la publier aussitôt dans une édition absurde et incomplète, ce Frauenstadt que M. Kuno Fischer éreinte avec tant de spirituelle férocité dang son ouvrage classique, circonstances aggravantes qui ne peuvent prévaloir contre le fait certain de Tintimité très noble, très pure et très désintéressée qui exista entre legrand homme et son premier admirateur. Il est vrai que nous ne possédons pas non plus une seule traduction de l'admirable correspondance de Schopenhauer luimême, correspondance dont il existe en Aile-, magne plusieurs éditions.

Et Hartmann lui-même, le plus illustre disciple du Maître, créateur de tout un système qui prétend achevée l'œuvre de Schopenlîauer, Hartmann qui consacre tant de pages admirables à la philosophie du pessimisme, le grand métaphysicien de l'Inconscient est si peu connu encore.

Pour en finir avec ces doléances inspirées uniquement par l'amour, le plus ardent et le plus sincère des intérêts intellectuels de la France, ma patrie d'adoption, très chère et si digne d'être aimée, qu'il me soit permis de désirer aussi la publication en français de quelques systèmes métaphysiques des disciples

de Schopenhauer, par exemple de la célèbre Philosophie der Erlôsung de Mailander qui nous ferait voir jusqu'où peuvent aller les conséquences logiques de la doctrine du Maître, la force destructive du pessimisme et l'aspiration fanatique au néant absolu.

La publication de ces travaux remarquables, malgré Tinégale valeur qu'ils présentent, nous prouverait en tous cas l'inanité des racontars sur la prétendue décadence de la philosophie allemande. Non, mille fois non, si l'ère des grands génies créateurs y semble révolue, l'aptitude, le sentiment et les dons métaphysiques ne s'affaiblissent et ne diminuent nullement au pays de Kant, de Schopenhauer, et de Hegel, qui est aussi le pays de Wundt, de Lotze, de Lange et de tant d'autres penseurs éminents, appartenant déjà au passé, eux aussi, mais que nous nous obstinons à ignorer. L'Allemagne possède toujours de nombreux philosophes de talent, des intelligences spéculatives supérieures, et elle peut s'enorgueillir d'une activité, d'une production et d'une érudition métaphysique dont on ne trouverait l'équivalent dans aucun autre pays. Parce que nous ne connaissons même pas les noms des célébrités actuelles de la science suprême, n'ayons pas du moins la ridicule prétention de nier leur effort, et jusqu'à leur existence. L'étude impartiale des

ouvrages presque classiques, archi-connus dont je viens de citer les titres, nous permettrait aussi de réfuter bien des objections ; car on qualifiera sans doute de paradoxale et d'arbitraire la thèse soutenue dans ce livre. Cette thèse a trouvé pourtant de nombreux défenseurs parmi les critiques les plus éminents de TAUemagne contemporaine : chacun a eu le courage d'employer, comme' nous le faisons ici, ce mot d'optimisme qui semble une plaisanterie facile et.de mavais goût, quand on l'applique à l'auteur des Aphorismes sur la sagesse dans la vie. Mais tous ont reconnu plus ou moins dans son œuvre gigantesque et parfois contradictoire, comme Texistence elle-même des éléments positifs, des motifs de croyance et d'espoir, des professions de foi eudémonistes que nous ne faisons que coordonner dans le petit travail actuel avec plus de relief et plus de dédain encore des opinions reçues et des définitions classiques.

Nous voudrions résumer brièvement l'impression qui se dégage pour nous de l'appréciation critique dont la doctrine de Schopenhauer a été l'objet sous les cieux les plus différents. Bien que nous n'ayons pu indiquer ici que les tendances générales des commentateurs français ou allemands, une conclusion peut être déduite de ce rapide examen, surtout

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8Î nous y ajoutons quelques réflexions inspirées par l'attitude de la critique des pays slaves. Trop souvent et sans qu'ils s'en rendent compte eux-mêmes, les critiques de Schopenhauer ont rendu le Maître responsable des théories intransigeantes que certains de ses partisans fanatiques, avec l'exclusivisme de tous l'es sectaires, et il y en a en philosophie comme dans toutes les régions d'activité humaine, hélas ! ont tirées de ses principes. A ce point de vue le système philosophique du métaphysicien Mainlànder, ouvrage dont j'ai déjà eu l'occasion de parler au cours de cette étude, et qui jouit en Allemagne d'une notoriété comparable à celle de la Philosophie de V inconscient d'Edouard de Hartmann, la fameuse Philosophie der Erlôsang est infiniment curieuse et significative. C'est chez Mailànder comme chez Hartmann, d'ailleurs, que la conscience humaine, malgré tout le talent dépensé par les auteurs (et ils en ont beaucoup l'un et l'autre) se heurte aux dangereuses chimères — et combien superflues î — du suicide cosmique, d'extinction totale de l'Être, du néant absolu, chimères contre lesquelles le lucide et mordant génie du Maître se révolta de tout temps, en secret, même quand il nous prêchait le renoncement et l'abnégation suprême. C'est que Schopenhauer, s*il est accablé de douleurs au spectacle déchirant de la

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souffrance universelle, si aucune des misères de ce monde n'échappe à son regard, s'il est épouvanté par l'existence, ne veut point la détruire à jamais, mais l'ennoblir, la purifier» la diriger vers lavenir meilleur et la joie véritable dont il conçoit la possibilité au sein du Nirvana, forme supérieure de l'Être, de l'Idéal réalisé et vainqueur. Schopenhauer craint, redoute et méprise notre vie à nous, précaire, misérable et sordide, il ne hait point la notion de TÈtre en soi, et on ne saurait le répéter trop souvent, ce qu'il prêche avec tant d'éloquence tragique : c'est l'anéantissement de notre monde abominable, assujetti à la représentation éphémère et à la volonté insatiable, toujours inassouvie, mais non pas la destruction totale de la Réalité. Par les éléments positifs que nous avons signalés dans sa doctrine, par le culte qu'il a voué au génie de 1 Art, de la Vertu et du Renoncement, ce grand homme laisse à la pauvre humanité une issue possible, il lui indique un port de refuge et de libération, il pose le fondenient d'une doctrine de renouveau et de force vitale reconquise. Sa philosophie n'est point le nihilisme absolu, farouche, stérile, haineux et inadaptable aux conditions de la vie qu'enseignent Edouard de Hartmann et surtout Mailànder. Le souffle ardent de la Pitié, la grande lumière de l'espérance mystique la vivifient,

raniment, et vont entr'ouvrir devant elle les portes de bronze de l'Avenir et de TEternité. Cette philosophie demeure quand même, nous avons essayé de le démontrer, une doctrine de vie, aussi bien que la doctrine du Maître sublime de la Raison pure.

Aussi nous avouons ne pas comprendre les motifs de l'opposition très vive que soulève encore dans les pays septentrionaux, surtout dans les pays slaves, où les œuvres de Schopenhauer sont pourtant très répandues, l'ensemble de ses théories. Nous admettons volontiers l'antipathie intense que doit inspirer le monisme implacable de Schopenhauer à un penseur diamétralement hostile à sa conception du monde, par exemple à M. Lutoslawski, un des mieux doués et des plus célèbres parmi les jeunes philosophes polonais et dont le système personnel est une des tentatives des plus curieuses de reconstitution de l'atomisme hellénique, renouvelé par une science et une sûreté de méthode toute moderne. M. Lutoslawski a synthétisé sa doctrine dans un ouvrage intitulé La Puissance de l'A me {Seelenmacht) et publié en langue allemande, ouvrage que nous considérons pour notre part comme une des manifestations les plus hautes, les plus originales du génie slave, robuste, belle et harmonieuse construction métaphysique dont l'audace nous

ravit, car l'auteur y combat un des abus intellectuels du temps présent, ce culte fanatique du nnonisme présenté comme unique explication du monde, hypothèse démentie par les lois constitutives de l'esprit aussi bien que par les conquêtes de la science positive.

Mais comment expliquer, par exemple, le dédain et l'antipathie évidente que manifeste à l'égard de Schopenhauer le plus érudit, le plus savant et le plus autorisé parmi les philosophes de la même nation, M. Struve, métaphysicien de premier ordre, juge impeccable et impartial de toutes les hautes question s spéculatives et qui a rendu à la cause importante entre toutes de la philosiophie, ignorée et méconnue étrangement par la société polonaise, si lettrée, si cultivée à tant d'autres points de vue, d'incomparables et inappréciables services ? Grâce à l'initiative, au talent, au labeur infatigable d'une existence vouée tout entière à la science suprême, à la défense de ses intérêts et à la propagation de son influence, M. Struve, secondé d'ailleurs en cette tâche généreuse par plusieurs autres philosophes éminents, a créé tout un mouvement philosophique dans la littérature polonaise, où l'absence totale d'ouvrages métaphysiques choquait comme une anomalie et une étrange lacune. Ce mouvement s'accentue chaque année, devient de plus

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en plus intense et bienfaisant, il a même nécessité la création d^une Revue philosophique fort intéressante et fort bien rédigée paraissant à Varsovie — phénomène tout à fait nouveau au pays de Mickiewicz et de M. Sienkiewicz.

M. Weryho, philosophe degrand talent, penseur éminent , est le directeur de la revue en question . Henri Struve a été un des promoteurs et un des initiateurs de cette révolution intellectuelle, dont réquivalent se produit aussi en Russie, sur une plus vaste échelle et avec plus de retentissement ; il a publié lui-même une Introdiiciion à (a philosophie qui est une œuvre sans précédent d'aucune sorte dans l'histoire littéraire de la nation polonaise, véritable monument d'érudition, de sagesse et de profonde compréhension des nécessités vitales de la philosophie. Toutes les questions de métaphysique, de morale et d'esthétique, l'ensemble et les détails de la science universelle y sont exposés et étudiés avec une autorité magistrale et une compétence sans égale. Cette belle œuvre marque une date importante dans l'histoire de la civilisation slave- Eh bien I M. Struve, lui aussi, malgré son immense talent et sa haute impartialité, demeure visiblement hostile à l'auteur du Monde comme volonté et comme reptésentalion.

Un autre philosophe, Russe celui-là, et pour

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lequel j'ai toujours eu la plus profonde estime, n'octroie pas non plus à Schopenhauer la place que mérite celui-ci. Je parle de M. Schelpanow qui a servi et qui sert encore bien noblement, les intérêts de la philosophie éternelle, dans une des régions les plus riches, mais les plus arriérées au point de vue intellectuel de la Russie moderne — je veux parler de l'Ukraine et de sa métropole Kiew — où l'initiative strictement individuelle de l'éminent professeur moscovite a réveillé ou plutôt a fait naître dans les esprits un peu cultivés du pays le besoin et le désir de la spéculation métaphysique — et remarquez que dans; une grande ville comme Kiew, M. Schelpanow, même à l'Université locale est le seul et unique philosophe professionnel. Comment ne pas admirer l'œuvre accomplie par ces vailfants défenseurs des traditions admirables de la science universelle que le génie des Platon, des Descartes et des Kanta immorlisée, mais qu'il faut enseigner^ peu à peu, en commençant par les notions les plus rudimentaires, lorsqu'on s'adresse à des sociétés encore jeunes.

Et bien d'autres métaphysiciens moscovites partagent l'hostilité tendancieuse de M. Schelpanow, hostilité qui ne diminue en rien, estil besoin de le dire, l'estime toute particulière que nous professons pour l'éminent écrivain de

Kiew, pas plus d'ailleurs que l'enthousiasme de certains philosophes russes d'autrefois, par exemple, de l'admirable Strakhow, un des derniers admirateurs de Hegel pourtant, n'augmente notre admiration. Le talent seul importe et non pas les opinions individuelles, en méliiphysique comme en tout autre ordre d'idées , tju de labeur intellectuel. Nous ne faisons allusion aux commentaires slaves et à l'attitude (lu la critique philosophique en Russie et en l*L>logne que p'arce que celle-ci nous semble is être placée à un point de vue erroné en ne lenant compte que des éléments négatifs de la l^jiilosophie de Schopenhauer. L'essai que nous publions aujourd'hui, précisément parce qu'il demeure d'accord avec les conclusions des principaux critiques allemands, a pour but de rectifier ce point de vue en démêlant parmi les paradoxes et les révoltes enflammées de Schopenliauer. les principes' générateurs qui survivront à son nihilisme apparent et que même Funalyse des Maîtres les plus illustres de la liaule spéculation française, selon nous et malfrré notre déférence pour leur œuvre et pour leur génie, n'a pas réussi à mettre en lumière tiî à discerner bien nettement.

Le moment semble opportun pour juger en toutéquité, sans parti pris tendancieux d'aucune sorte, Tceuvre grandiose et le génie tumultueux de Schopenhauer. La place qu'il occupe dans l'histoire intellectuelle du monde moderne et dans les annales de la pensée spéculative, ne lui est plus contestée par personne, même par les adversaires de sa doctrine, jusqu'à présent plus nombreux que ses partisans. Et comment s'en étonner? puisqu'il s'agit d'une philosophie qui, en apparence du moins, condamne et combat le principe même de l'Être et les joies de la vie, ces joies éphémères, périssables et décevantes, dont la conquête problématique demeure pourtant, parmi tant de déboires, de luttes et de souffrances tragiques, le but et riiléal obscur de la triste humanité, l'illusion

28 L OPTIMISME DE SCUOPENIIAUER

siiprôme que, jamais, quoi qu'il advienne, notre liK'c esclave ne voudra abdiquer ni renier. Il SfjiiJjle vraiment que l'aspiration au bonheur, rripreet fiévreuse recherche de la joie, furent, tlf lt>us temps, le reflet et l'image la plus précise iUi l'insaisissable absolu. Si longtemps méconnue, incomprise et dédaignée, l'œuvre philosop lii que d'Arthur Schopènhauer exerça, pendan t |uf s d'un demi-siècle, une influence prépondérarilr sur l'évolution des idées et la conception iMtuellement régnante du monde et de la desliiicc, telle, du moins, que celle-ci s'élabore ït'iitement parmi l'élite d'une époque et d'une ^^énération ; car l'immense majorité de nos isi Tiihlables, la foule mercenaire et obscure, et qu il faut plaindre d'ailleurs d'une immense pHié pour son ignorance même, sa sottise gigiïntesque, sa bestialité farouche et son esclavage éternel, la foule, de nos jours, comme aux lotnps de barbarie, que nous croyons révolus, L'ontinue à végéter, sans rien soupçonner des innquêtes de la science, de la pensée affranchie, i\v rinvestigation philosophique, des chefs- (l'd^uvre déjà réalisés par les arts imniortels, cunsolation et enchantement de ce monde.

N*ûublions jamais, quand nous parlons de la pluHî trompeuse des chimères d'icî-bas, celle de In Lrloire artistique, littéraire ou scientifique, n'oublions jamais que ses purs rayons ne pénè-

trent pas dans le gouffre insondable d'ignorance et de ténèbres où végètent les nations, — et où peut-être un jour, parviendra la lumière; n'oublions pas, même quand nous parlons de la gloire la plus retentissante, que celle-ci demeure restreinte et ignorée delà foule. Gardons présente à notre mémoire la notion salutaire de ce fait si simple : la relativité et le néant de ce que nous appelons assez sottement Timmortalité posthume, ou la célébrité actuelle du génie. Sachons bien que, du vivant même de Platon, de Descartes, de Kant ou de Schopenhauer, quelques disciples OH quelques lecteurs, hostiles ou bienveillants^ connurent seuls l'existence de ces grands génies, de ces maîtres à nuls autres pareils, et dont la gloire est vraiment éclatante et si pure qu'elle nous semble universelle. Et, si l'on dit que l'opinion de cette minorité soidisant intellectuelle est la seule qui compte, je répondrai d'abord, que personne n'en sait rien, ensuite que c'est déplacer la question et que le fait dont je signale l'éloquence tragique n'en demeure pas moins certain. Oui, des millions de créatures ont vécu ici-bas le songe de l'existence ou le subissent encore, sans avoir entendu seulement prononcer le nom de Platon ou de Shakespeare, de Kant, ou de Dante, de Descartes ou de Balzac. Il nous paraît superflu de rappeler, ici, que Schopenhauer, de son vivant, fut incom-

m T- OPTIMISME DE SCHOPENHAUER

piis, pendant de longues années, incompris miMnepar cette élite, dont la supériorité inlellêcluelle apparaît encore si discutable et qui eut tant de peine à reconnaître le génie du grand îiuHaphysicien allemand, auquel l'humanité de Inuft les siècles, et de toutes les races, est n il érable de ce cbef-d'œuvre qui s'appelle fe Monde co(nme volonté et comme représentation, chnH'œuvre sans égal, où s'affirme la sul»n*ine conquête à laquelle puisse prétendre Tesprit bumain : une conception nouvelle (le l'Univers, une explication originale de l'ijiigme éternelle, une vision totale de l'Ensemble des choses et de la synthèse du Cosmos. X\cc quelle injustice et quelle brutale indifférnico fut accueillie tout d'abord la tentative i^i^^antesque de Schopenhauer, mémo parmi le public lettré de son temps! Nos lecteurs s'en snii viennent très certainement.

V quoi bon rappeler les phases successives de cette mélancolique histoire?

Schopenhauer était un immense génie phil<>sf>phique,il apportait au monde une doctrine il une parole nouvelles, se rattachant toutefois à de très anciennes traditions spéculatives, ('omment pouvait-il espérer un autre accueil t\\ïc celui dont le gratifièrent tout d'abord l'inrninpétence, la routine et la niaiserie de ses nmlomporains? Pendant de longues années le

grand penseur dont le système de FUnivers devait opérer plus tard une des révolutions métaphysiques les plus extraordinaires de ce tempsci, — car ceux-là mêmes qui le dénigrent, l'attaquent ou le calomnient, ont subi son influence, — pendant ces belles années de jeunesse, d'épanouissement et de force vitale encore triomphante, et lorsque son œuvre pourtant était déjà réalisée, à l'âge où un penseur, un artiste ou un écrivain, peut savourer pleinement Tivrcsse de la victoire Schopenhauer ne connut que Tamertune de la défaite, l'épreuve la plus douloureuse parmi toutes celles qui se dressent devant nous aux chemins d'apprentissage de la vie : se sentir dédaigné, bafoué et vaincu, tandis que la certitude d'un génie authentique, la conscience très nette d'une supériorité écrasante, et qu'accentue encore la médiocrité de ceux qui triomphent, de nos ennemis, de nos rivaux, tandis que le sentiment de notre force méconnue nous brûle le cœur de sa flamme invincible. Cette amertume, intolérable pour certaines âmes trop ombrageuses ou trop fièrcs, déjà fertile en souffrances atroces pour l'âme le plus sincèrement stoïcienne (car le mépris et le dédain sont les pires des affronts, et rien n'en efface le souvenir), le profond métaphysicien du Monde comme volonté et comme représentation l'épuisa jusqu'à la dernière goutte. Ses

yi L OPTIMISME DE SCHOPENHAUER

t hefs d'œuvre tlemeuraient invendus, încompiis, inconnus; les sphères savantes, littéraires Mil philosophiques, ignoraient jusqu'au nom de çAxxi qui se croyait un réformateur appelé à ^^irider l'humanité vers de nouveaux destins; II* public lettré, ou soi-disant tel, persistait snigneusement à ne pas acheter ses livres. La redoutable conspiration du silence Técrasait de lout son poids, trouvant facilement pour auxiliaires la paresse d'esprit des heureux etl'ignoinuce fondamentale de la foule, sans parler intme de la sourde animosité du sort si longtemps ennemi. Et il est à peine besoin de signafer ici une fois de plus l'étrange contradiction i\\n existe entre le but grandiose que voulait ;tlleindre le penseur génial des P^rer^a et P^rahpomena^ol ce mépris de la foule, entre cet inî-ijccès mesquin et la signification de l'œuvre de Schopenhauer prise dans son ensemble, TimïTiensité des horizons qu'elle dévoile à nos yeux, I atmosphère de beauté tragique et de révolte sublime qui y règne.

Non certes, mille fois non, un homme de i^vnie tel qu'Arthur Schopenhauer n'aurait pas dû souffrir de ce dédain de la foule, de cet iicliarnement avec lequel la renommée qui fr-ippe si souvent à la porte des faiseurs et des ^mIs, s'obtinait à ne pas franchir le seuil de sa demeure à lui, qui, plus que tout autre, parmi

DOCTRINE ET INFLUENCE DE SCHOPENlIAUEn 33

les hautes individualités de son temps, méritait d'être loué, glorifié, admiré et aimé ! Un penseur de cette envergure, un métaphysicien de pure tradition kantienne, — car on sait que Schopenhauer, si orgueilleux, si âpre pourtant, ne songea jamais à nier la dette intellectuelle qu'il avait contractée malgré tout son génie, aussi bien que nous tous très obscurs et très humbles, envers le grand homme delà Raison Pure, créateur et initiateur de toute la philosophie moderne, — un philosophe ayant pénétré aussi profondément dans les régions mystérieuses et sereines de TAbsolu et TÉternité aurait dû dédaigner à son tour le sot mépris de ses contemporains, les vaines satisfactions d'amour propre et d'orgueil et cette volupté d'ordre si évidemment inférieur que procurent les suffrages du public ou le mirage de la notoriété. 11 auraitdû se résigner à l'isolement, à la solitude, au silence obstiné autour de sa personnalité et de son œuvre.

Il n'en eut pas la force, et souffrit cruellement...

Mais enfin, après cette période si longue d'obscurité, d'attente fiévreuse d'une gloire chimérique et dont le Destin devait pourtant s'acquitter envers lui, comme d'une dette sacrée, voici qu'elle apparaît lentement à l'horizon de cette existence si triste et si vide d'un homme

RZEWL'SKI. 3

^ L OPTIMISME DE SCllOPENIlAUER

de génie isolé, aigri et méconnu; voici qu'elle il lu mine le déclin de cette destinée qu'on pourrait qualifier quand même d'heureuse, en la comparant à l'existence de l'immense majorité dêé créatures humaines, s'il n'y avait toujours quelque fatuité et une dose énorme d'outrecuidante niaiserie dans la prétention d'apprécier les motifs de tristesses et de joie de nos semhliiMes.

EL de toute évidence, il y avait dans la naliire morale de Schopenhauer, dans sa personnalité psychique et son tempérament individuel, une source inépuisable d'amertume et fie mélancolie. Toutefois, sa haine et sa frayeur dt.' la vie semblent se dissiper sous l'influence bienfaisante et très douce de cette chimère de la iLHoire dont les premiers rayons enivrent et apaisent les âmes les plus rebelles et qui, pour lui, apparaissaient si tard, à l'heure où, de louies parts, les brumes du soir s'élèvent, où le souffle glacial de la tombe flétrit déjà les moissons et les fleurs de l'automne, mais semble aussi leur donner plus de prix et de valeur.

Nous n'avons pas l'intention de retracer la bio^^raphie bien connue d' Art hurSchopenhauer, dans cette esquisse dont le but est d'indiquer dans son œuvre certains aspects synthétiques et UT néralement inaperçus, mais qui s'imposent à Tattention de tous ses admirateurs et à tous les

DOCTRINE ET lîVFLUENCE DE SCïrOPENHAlJER 35

amis de la philosophie, lorsqu'on approfondit la doctrine, le système métaphysique et l'enseignement moral de cet homme extraordinaire.

Je n'insisterai donc pas sur les phases successives que traversa cette progression assez rapide de la célébrité du Maître, événement capital de sa destinée individuelle, à partir de l'instant mystérieux et solennel où daigna lui sourire cette puissance redoutable et incompréhensible dont la réalité est pourtant plus certaine que n'importe quelle autre, puisque chacun de nous en éprouve les eflets et que l'humanité, parmi les mirages, les luttes et les visions décevantes ou sublimes de l'histoire, l'a vénérée sous les noms divers de la Fatalité, du Destin, du Hasard, de la Chance néfaste ou propice, bienfaisante ou hostile, à partir du jour où le Sort, si longtemps ennemi, accorda à Schopenhauer les revanches que le grand homme, méconnu aux jours de sa jeunesse, revendiquait encore avec tant d'âpreté et de colère, sans espérer peut-être lui-même la réalisation de son rêve. Celui-ci triompha pourtant, comme on le sait, du vivant même de Schopenhauer. Après le discrédit, d'ailleurs exagéré, comme tout mouvement de réaction, qui frappa l'école philosophique florissante longtemps, si grande et si noble d'ailleurs, de l'idéalisme germanique du dix-neuvième siècle,

yfi LOPTlMI>ML DL -m JIOPEMIAl ER

celui qui semble s'identifier avec le génie de Fichle. de Scliellin^^el surtout de Hegel, profondément oublié et injustement dédaigné à son tour, et qui fut. en un passé encore tout récent, le Maître suprême de la pensée européenne, qui demeure encore Tégal de son grand ennemi, voici que Ton dtVouvre Tœuvre ignorée, dédaignée, moisissant sur les rayons poudreux des bibliothèques, l'œuvre gigantesque et sublime de Schopenhauer.

La grande lumière d'une doctrine nouvelle, la force invincible d'une vérité découverte et d'une de ces vérités primonliales et indestructibles contre lesquelles le temps ni l'ingratitude humaines ne peuvent prévaloir, l'éblouissante beauté d'une Idée géniale, éclose dans une grande intelligence et développée avec un talent d'écrivain égal à la force de spéculation qui rinspire, oui, la lumière, la beauté, la joie splendide de la victoire, Tallégresse d'une conquête de plus obtenue par le génie humain, le trouble, Témotion, Tirrésistible attrait d'une immense gloire naissante, tout cela jaillit tout à coup des vieux bouquins d'un philosophe inconnu, à peine cité par les historiens de la métaphysique moderne, dédaigné par les professionnels, totalement ignoré du public, et dont les œuvres immortelles, répandues aujourd'hui dans le monde entier, ne trouvaient

nî acquéreurs, ni lecteurs, pas même de détracteurs. Mais, encore une fois, voici la revanche si longtemps attendue, complète, éblouissante, et digne de l'homme supérieur qui en bénéficia. On découvre son système philosophique, on se passionne pour ses livres, où une maîtrise littéraire extraordinaire fait valoir avec tant d'habileté et de puissance Toriginalité de la pensée spéculative et la richesse des idées métaphysiques. On commente, on analyse, les ouvrages, les idées, la doctrine, la conception du monde, la vaste synthèse cosmique et les paradoxes de Schopenhauer 1 Un enthousiasme indescriptible, et que les attaques furieuses des envieux et des sots ravivent et rendent plus intense, un enthousiasme pareil à celui que provoqua jadis le grand, nuageux et redoutable Hegel, l'ennemi personnel, la bête noire de Schopenhauer, et dont l'auteur du Monde comme volonté el comme r^epr^ésenlaiion parle toujours avec une grossièreté et une âpreté si affligeantes, vraiment regrettables ; car on ne saurait le redire trop nettement Hegel fut, lui aussi, un immense génie; un enthousiasme général de la jeunesse lettrée, de tous ceux qui pensent, qui souffrent, qui méditent les grands problèmes et aspirent à les résoudre; un véritable délire d'admiration, de sympathie et de curiosité, se manifeste partout et dédom-

38 l'optimisme de sghopeniuuer

mage Schopenhauer des affronts, des dédains d'autrefois.

Rien de plus émouvant dans sa puérilité, de plus humain, de plus touchant que le récit des dernières années du grand philosophe allemand , et cet épanouissement inattendu de sa renommée et de son influence qui en marque les péripéties. On en trouvera les détails dans les nombreuses biographies germaniques du Maître. Chez nous, il faut bien le dire, la haute personnalité de Schopenhauer a été fort peu étudiée à ce point de vue subjectif, si important pourtant pour la compréhension totale des idées d'un réformateur, d'un contemplatif aussi évidemment inspiré, et vibrant aux moindres impressions de la vie. Toutefois, je le répète, dans ses grandes lignes et son aspect général, celte période de tardive et définitive victoire, nous est connue. Car, presque du jour au lendemain, Schopenhauer est devenu célèbre : des disciples fidèles, des admirateurs enthousiastes viennent à Francfort présenter leurs respectueux hommages à l'homme de génie qui semble avoir trouvé le mot de toutes les énigmes, celle des origines cosmiques aussi bien que celle de l'Amour, de l'Art ou de la Beauté terrestre. Avec la candeur spontanée et sincère du génie, lequel implique toujours chez celui qui en possède le privilège redoutable, une

DOCTRINE ET INFLUENCE DE SCHOpENHAUER 89

certaine dose de naïveté chftrmante, Schopenhauer est heureux de ces manifestations puériles de Tadmiration chaquejourgrandissante des générations nouvelles, il savoure ces impressions imprévues avec délice, il jouit pleinement de sa popularité, il apprécie toutes les sensations d'orgueil, de triomphe, de vanité satisfaite que le succès peut donner, sensations inférieures, mais intenses et ennoblies encore par la conscience d'une grande œuvre accomplie, par la certitude d'avoir dompté le sort. Enfin, après quelques années de précieuse revanche où celui qui fut vraiment le Shakespeare du pessimisme connut l'illusion et peut-être la réalité du bonheur et de la gloire possibles ici-bas, rame réconciliée avec le destin, confiant en l'avenir de l'œuvre immortelle qu'il léguait à l'humanité et dont le souffle de l'infortune et de la malchance ne lui avaient fait jamais douter, Schopenhauer s'endort du suprême sommeil.

Cette intelligence sublime, qui avait pénétré si profondément par delà les vaines apparences du monde matériel jusqu'au fond primordial de l'Être, jusqu'aux régions ténébreuses de l'Éternel et de l'Absolu, de la Volonté mystérieuse dont tout procède et où tout rentre et s'efface, cette flamme qui brillait dans le regard lucide, acerbe et désenchanté du grand pessi-

10 L OPTIMISME DK SCHOPENHAUER

miste et qui, même à travers la mort, éclaire encore la route de Thumanité, cette flamme s'éteignit à jamais dans la nuit sans réveil.

Et l'influence de Schopenhauer n'atteignit vraiment son apogée qu'après la mort du philosophe. Toute la fin du dix-neuvième siècle est dominée par son sombre et despotique génie. Le reflet de son œuvre, l'écho de sa voix éteinte pour l'éternité palpitèrent, plus vivaces que jamais, sur ce glorieux tombeau dont les générations n'avaient pas eu le, temps de désapprendre le chemin. On retrouve la trace de ses théories, toujours originales et vibrantes, de sa conception du monde, du devoir, de l'idéal et de la vérité, on retrouve son influence, pour tout dire en un mot, dans les régions d'activité intellectuelles et sociales en apparence les plus étrangères aux grandes spéculations métaphysiques.

Ce ne sont plus seulement ces professeurs de philosophie auxquels il avait voué une haine féroce et tant soit peu injuste, avouons-le, car s'il y a des pédants parmi eux, comme dans toute autre catégorie sociale, aucune, parmi les classes de la société contemporaine, ne peut rivaliser avec celle-ci comme intensité de culture intellectuelle; ce ne sont plus seulement les professionnels de la Science Suprême qui s'occupent de Schopenhauer, mais aussi

les amateurs, les dilettantes, les critiques littéraires, les moralistes de salon, les journalistes, les chroniqueurs, les vaudevillistes, etc. Inutile de constater que ces juges improvisés, lesquels s'arrogent le droit d'apprécier sans appel une œuvre qu'ils sont trop souvent incapables de comprendre, attribuentau morose et sublime métaphysicien du pessimisme d'inconcevables niaiseries dont il ne saurait être rendu responsable à aucun degré ; inutile de dire que sa pensée est de plus en plus travestie et dénaturée, mais n'est-ce point dans cette transformation et cette altération même que consiste l'influence et la pérennité d'une doctrine, ce qu'on appelle vulgairement la gloire, et ce que Schopenhauer convoita toute sa vie avec tant de tristesse et d'ardeur? On le cite à tous propos, à tort et à travers; plusieurs générations déjeunes gens l'admirent et le choisissent pour guide intellectuel et pour Maître suprême; des centaines de volumes paraissent dans tous les pays du monde, même les plus extravagants (car où donc la grande théorie de la Volonté n'a-t-elle pas pénétré ?) consacrés à la réfutation ou à l'apologie d'Arthur Schopenhauer. Le plus grand artiste, le plus extraordinaire génie créateur des temps modernes, celui qui devait indiquer à l'Art des siècles à venir, comme Idéal et modèle typique, une synthèse vivante et pilto-

42 L OPTIMISME DE SCIIOPENIIAUER

resque de tous les arts : musique, poésie, peinture et plastique réunis en une seule et grandiose vision de Beauté parfaite et complète, Richard Wagner lui-même se proclame son élève, s'inspire visiblement de sa doctrine et prête aux accents immortels de Tristan agonisant d'amour, de désespoir et de regret, la noble et farouche fierté du pessimisme.

Mais, une autre époque commence et voici qu'une réaction inévitable se produit et efface lentement la bruyante et éphémère popularité de celui qui comprit mieux que personne l'épouvante et l'angoisse tragique de l'épreuve de vivre — car vivre est déjà une épreuve imméritée et terrible — de celui qui, un instant, on a pu le croire, du moins, avait fait jaillir du fond del'âme collective de l'humanité pensante, une étincelle de pitié sincère, la conscience de notre misère infinie, peut-être même l'espoir d'un renouveau possible. Le grand silence de l'éternité indifférente entouredéjà de ses brumes opaques sa mémoire et son œuvre. Certes, l'une et l'autre ne font que grandir dans l'estime et l'admiration des philosophes et même des lettrés, mais son action sur la foule appartient déjà au passé, et je renouvelle ici la restriction nécessaire formulée dès le début de cette étude : quand nous parlons de la foule, il faut toujours sous-entendre une sorte d'élite. La foule au sens

DOCTRINE ET INFLUENCE DE SCïîOPENHAUER 48

exact de ce terme, le peuple, rimmense majorité de nos semblables, hélas ! ne lit rien, ne sait rien et croupit toujours daris les ténèbres de la barbarie la plus complète. Un homme du peuple chez nous comme chez les Lapons ouïes Cafres, ne sait même pas que Platon, Descartes ou Kant ont existé. Et combien l'action morale et intellectuelle de Schopenhauer sur la société de répoque, action qui fut profonde pourtant, semble aujourd'hui inefficace, dérisoire et res-, treinte I

Nul penseur moderne n'en exerça toutefois dans la mesure et les limites du possible, de plus légitime et de plus salutaire. Et voici les résultats acquis, la moisson et le salaire du génie : le monde moderne n'a retenu aucun des enseignements du noble penseur et du sublime philosophe. Pour l'humanité cruelle et stupide, victime et complice éternelle de l'impitoyable volonté de vivre, l'exemple, la parole et la doctrine de Schopenhauer, malgré leur retentissement exceptionnel demeurent nuls, inexistants et non avenus. La morale du Maître n'a pénétré ni dans les esprits, ni dans les mœurs du temps, elle n'a provoqué qu'une dédaigneuse pitié chez les hommes d'action qui en connaissent vaguement les lignes principales, l'inspiration et la méthode dialectique ; elle semble à tous un paradoxe extravagant et

44 LOPTIMISMi: DK SCHOPENHAUER

la rcalile lui donne à chaque instant de cruels

llriiiriilis.

(^onime autrefois, comme dans la réalité d'ïiicT ou dil temps éternel, de ce temps qui iVo?îl (Tailleurs qu'une illusion fondamentale et inn<'c. une des formes à priori de la sensibilité (ir^jioiirvue en soi de réalité supérieure, vérité Carriîliivre à tout esprit quelque peu cultivé, tlrjMiis la révolution opérée par Kant ; comme îiuh<IV»is, Taveugle, criminelle et stupide ^(>l^i^Jté de vivre poursuit sans trêve Toeuvre doLilnureuse qu'une Fatalité incompréhensible Itji assippne. Elle déploie ses prodiges d'astuces, i\v perversité et de haine avec la même âpreté, l:i nu'ino obstination et la même démence. Non [uis srrilement parmi les visions d épouvante, iJf nr( urtre, de destruction qui semblent les nniili lions essentielles de la vie animale sur cnlto lerre d'esclavage et d'ignominie, mais LJtiiiH li'S relations humaines, politiques, individut^lles et sociales du monde civilisé, ou soidisaiii tel, jamais la lutte pour la vie ne s'est jdTîi inée avec plus de violence, de frénésie et (li^ lu slialité. Partout la loi du plus fort oppriiiiniii Vidée de justice et de droit; la concurrence iiMpiloyable; la négation de l'Idéal; le culte iv\cliiîsif du succès et de la victoire obtenue à knil |H'ix ; l'argent maître et souverain du innrult% et toutes les infamies, tous les crimes,

DOCTRINE ET INFLLENCE DE SCIIOFENIIAUER |7i

toutes les bassesses accomplies et accepti-t'?; d'avance pour conquérir un peu de cet argcnl dont la mort enlèvera si vite à ceux qui h' détiennent la puissance illusoire. Partout U*^ êtres vivants, en qui palpite cette volonté dont l'impénétrable loi préside au rythme hariiin nieux des constellations poursuivant leur rouh^ mystérieuse sur les chemins de rinfini,ccll(^ volonté qui dans les régions infimes et iéuvbreuses de la vie terrestre souffre et aspire ;hi bonheur avec une ardeur égale chez un hommr de génie ou chez la plus répugnante des bruh*^ rampant sur Técorce boueuse de notre abonil nable petite planète, partout les créatures humaines, elles aussi, malgré la Rédemption du Sauveur qui est mort sur la croix, pour anéar» tir la souffrance et la haine, malgré les av( i' tissement des justes, des sages et des prophètrs, de ceux qui, ayant dissipé le mirage des app;i renées, découvrent la source profonde de àu\\ leur et de mal, et nous indiquent la délivrance partout les créatures humaines se dévorent, ^r combattent, se déchirent, se cramponnentàiMic existence atroce, se révoltent avec une fureur sn 1 1 vage contre Tidée même d'une abdication pus sible de régoïsme. Jamais l'affirmation del'Êt w. le Vouloir vivre— pour employer la terminoln gie de Schopenhauer lui-même — ne déplos.»

ses ressources d'iniquité, aA ec plus de cynisuu

46 L OPTIMISME DE SCHQPENHAUER

(rcst en vain que le sublime moraliste du jussimisme libérateur enseigna au monde occidental la sagesse du renoncement éclose depuis hm-rlemps parmi la barbarie asiatique, laquelle ji fil lire d'ailleurs que fort peu de profits ou de IJio^nès véritables. C'est en vain qu'il nous [irouve, en d'immortels chefs-d'œuvre, le néant de toutes les ambitions, de tous les appétits, de lims les mirages d'ici-bas. C'est en vain qu'il aV.'dt cru convaincre la triste humanité de ce ïn\{, si simple pour lui, d'une certitude lumi- Mciise, d'une fausseté si agressive au jugement dv lu foule : la volonté de vivre s'identifie avec Ui dcsir ; or le désir n'est lui-même, éternelleuii'iit et nécessairement, qu'effort douloureux, a s [Il ration stérile, déception et souffrance. Toujours il doit lutter avec l'âpre convoitise (li^^s autres volontés, étincelles jaillissantes du rncine foyer mystique, toujours il propage aul(Mïr de soi la souffrance et le mal ; toujours la viïlouté souffrira, puisqu'elle est le désir. Ah! A \aus voulez vivre d'une existence meilleure r\ itii apparaîtra peut-être la lumière ignorée U'iUi bonheur qui paraît impossible, renoncez ù lii vie ou du moins à celle que l'Ordre cosniique et le Destin Fatal nous imposent et qui n'rsl qu'égoïsme, douleur, crime et folie. Ne lut- II'/ plus, ne haïssez plus, ne désirez plus les I ficus mensongers qui s'évanouissent aussitôt

DOCTRINE ET INFLUENCE DE SCllOPENlIAUER 47

que nos mains débiles parviennent à les saisir. Revenez à la Source Première, dissipez Téternelle illusion, brisez les fers de l'esclavage. C'est dans l'immolation de nos désirs et de nos espoirs que vous trouverez la promesse et le gage certain d'une vie nouvelle, seule digne d'être vécue, et dont le bonheur et la liberté illusoire de ce monde ne sont que la parodie infâme, ou le symbole décevant ; car en abdiquant sa propre essence, la Volonté peut briser le Destin et délivrer le monde.

L'humanité écouta un instant ou, du moins, fit semblant d'entendre les paroles du sage désabusé, puis dédaigneusement, elle continua sa route parmi les mômes erreurs, les mêmes iniquités et les mêmes épreuves. L'amour, l'ambition, l'avarice, la sottise, la vanité et la violence, le Désir et le Regret d'une Félicité impossible, brûlent, dévastent et oppriment toujours les pauvres âmes humaines altérées de bonheur et de joie. Aucune des chimères, aucun des mirages qui enchantent ou emplissent de terreur les faibles regards, demain évanouis dans là nuit éternelle, aucune des grandes illusions n'a abdiqué sa toute-puissance mensongère, ou son attrait fatal... Non, non, l'humanité n'a renoncé à rien et les conseils du pessi misme demeurent aussi inutiles qu'héroïques et inefficaces.

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Le philosophe à la mode, à l'aube de ce vinp-liriae siècle qui commence parmi tant dlnquiëhnlcB et d'iniquités politiques ou sociales, dans ijiH^ atmosphère déprimante de malaise et de nionson^e, le penseur qui remplace Schopenhauer dans la faveur du public comme iTtlliience et réputation de hardiesse, 1 écrivain qiii symbolise les aspirations d'avant-garde et l<.'s audaces spéculatives de la jeunesse lettrée, cr n'est plus le révolté sublime, aigri et chari- IsiMi' qui enseigna naguère, au nom de l'invin- < i f)le souffrance, l'universelle pitié, ce n'est plus Si iiopenhauer, mais le dur, acerbe et cruel i iv'déric Nietzsche, l'ennemi du Christianisme fl (li; la bonté, l'apologiste de la force brutale, \v ikUracteur de toutes les chimères auxquelles tml cru les réformateurs et les sages d'autrefois. f /impitoyable et éloquent littérateur prussien, «iïïïit la morale consiste en une négation absolue de la notion même de moralité, dans une transmutation radicale des valeurs qui don-^ jiaient jadis un prix et un sens à la vie humaine, vt* malheureux et pathétique Nietzsche qui n'a fail d'aijleurs, en édifiant la doctrine du Surliomme et le culte de la Puissance vitale qui le j'i ^.iime, que continuer, en lui imprimant une ïliiuction anti-humanitaire bien déplaisante, la Mi('(ïrie initiale delà Volonté conçue comme juiriiîipe du monde et essence de l'Être, théorie

qui constitue la base et le point de départ dv toule la philosophie de Schopenhauer. Malheur aux vaincus ! malheur aux faibles ! malheur h ceux qui souffrent! qui désespèrent et qui pleurent ! telle fut résumée en termes vulgaires, la devise du philosophe de Zaràtliustra, antithèse frappante du sage selon Schopenhauer, mais si bien adaptée aux tendances el aux aspirations les plus profondes du monde moderne que celui-ci retrouva sans peine dans l'agressive doctrine du Retour éternel, l'imagr vivante de son méprisable idéal. Car, chez Nietzsche, la flamme d'un génie littéraire au thentique, l'éloquence, le lyrisme splendide, le pathétique et la beauté des symboles en dissimulent l'horreur ; mais proclamée par la foule immonde, vraiment, quelle doctrine pourrait inspirer davantage une sorte de dégoût mé^ lancolique?

L'horrible époque de transition où nous vivons le songe de l'existence, époque qui commença, du reste, du vivant même de Schopenhauer, avec ce régime de meurtre el de sang qui règne sur le monde, et ce cauchemar de paix armée qui nous semble la condition normale de toute civilisation, de tout progrès, lorsque, en réalité, même aux pires époques de barbarie et de ténèbres, l'humanité ne connut pas d'esclavage pareil, l'époque oîi nous vivons ne

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pouvait certes pas choisir de guide et de défen- ^i'iiv mieux approprié à sa valeur et à son Cime [)roronde.

Pourtant une troisième période commence pour l'histoire du pessimisme. Après avoir été il I laqué, commenté, vilipendé, ou honni partant lit' sots, après avoir été, pendant près d'un demi- HÎècle, pour la foule ignorante, le représentant al titré des tendances ultra-avancées et ultra-révolutionnaires de la pensée spéculative, Schopenhauer n'est plus discuté par personne, voici qu'une ère de calme et d'apaisement commence pour cette grande mémoire et cette œuvre imniortelle. Oui, enfin! enfin! — etgracesen soient rendues aux destinées équitables et propices — Snhopenhauer n'est plus le philosophe à la mode, celui que citent les gens du monde, lorsqu'ils veulent faire preuve d'érudition, celui ijiie raillent les journalistes, lorsqu'ils veulent fiiire étalage de civisme ou de vertu, celui qu'admirent de confiance les snobs de toute espèce, race inoffensive, certes, mais haïssable quand même, car elle dénature et rapetisse à snn niveau les conceptions nuageuses et sublimes du génie.

Et le pathétique visionnaire du Monde comme

DOCTRINE ET INFLUENCE DE SGIIOPENHAUER rA

volonté et comme représentation, le moraliste hautain et austère de rascétisme platonicien non seulement n'est plus le révolutionnaire intellectuel en vogue, mais il apparaît déjà, pour ses adversaires et pour ses partisans, comme un des grands classiques du dix-neuvième siècle et de tous les siècles. Oui, Schopenhauer, un classique et qui comme tel semble fort arriéré sans doute à quelques juges sévères, lesquels devraient pourtant réserver pour euxmêmes leur lucide sévérité, — voilà qui peut paraître une assertion paradoxale ou exagérée* Comment en contester pourtant l'évidente et écrasante vérité?

Il appartient désormais à cette race de grands génies philosophiques dont on ne discute plus la sagesse redoutable. Car celle-ci semble personnifier le plus noble effort, les aspirations les plus sublimes d'ici-bas et la gloire un peu mystérieuse qui entoure les noms dé ces maîtres immortels, plane au-dessus des vicissitudes du temps, des luttes contemporaines, des passions, des amours et des haines de l'heure présente. Oui, désormais Scliopenhauer nous apparaît l'égal de Platon et d'Aristote, de Plotin et d'Epiotète, de Marc Aurèle, de Sénèque et d'Epicure^ de saint Anselme et de saint Augustin, de Descartes et de Spinoza, de Leibniz et de Berkeley, de Hume et de Spencer, de Malebranche et de

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l'îcf ihs de Hegel et de Schellin g, peut-être même du ^nand, de Tincomparable Kant, son maître et notre maître à tous. Certes, la force intellec- (ueile et la signification métaphysique de ces pliilosophes de génie tellement divers ne peu- \r\\l prétendre au même tribut de reconnaissance et de gloire, mais chacun d'eux incarne V m î ment quelques tendances de Tesprit humain ou (juelque période nettement définie de la penîsrt* spéculative. Chacun d'eux fut vraiment un c féa tf ur, en ce sen s que chacun entrevit l'Enigme t"lt*iri(ille sous un aspect inaperçu jusqu'à lui. (Ji;R'im construisit une nouvelle et féconde lniH>lhèse, embrassant la Totalité de l'Être et ri'jisrmble des choses. Chacun nous légua une dt^rhine de vie, basée non pas sur de vagues et ijtlïihaires sentences impératives, mais sur quelque grand principe d'Unité universelle.

(]|ia( un reconstruisit l'univers sur un plannouvtNin. chacun prononça pendant le songe éphéinrf(^ de sa vie terrestre une de ces paroles iinpei'issables contre lesquelles rien ne peut l»ré\!iloir: ni l'oubli, ni les changements du Tnotide, ni le labeur des siècles, ni même Tintrifililude et le mépris de nos semblables.

i fil prétend en vain conquérir et attribuer à hi [itiilosophie un rigorisme d'argumentation v\ Mil caractère de certitude scientifique que le savoir suprême (ayons le courage de le dire),

DOCTRINE ET INFLUENCE DE SCilOPENHAUEn tÙi

ne saurait atteindre, précisément parce que, l'objet même de la métaphysique étant la définition de r Absolu et la compréhension de l'Univers, manifestation visible de cet absolu, l'immensité même de la tâche entreprise exclue la possibilité d'une solution définitive et précise, telle qu'on en peut exiger des sciences particulières, dont le but n'est jamais que l'analyse d'une partie fragmentaire des phénomènes de l'Être. Les grands systèmes spéculatifs conserveront toujours ce caractère hypothétique qui leur prête une beauté, une signification morale, une éloquence, une perfectibilité auxquelles ne sauraient prétendre les autres sciences, toujours limitées de par leur définition môme et le but de leurs investigations expérimentales. Toutes les vastes synthèses développées parles Maîtres de la philosophie éternelle, ne sont, à vrai dire, que des hypothèses géniales, entr'ouvrant, à nos regards éblouis, les perspectives infinies de l'Éternité et de l'immensité, en même temps qu'elles pénètrent jusqu'à l'essence intime de lu Vie, jusqu'à ce fond ultime et caché qui est lu terme radical de l'analyse possible, la sourceprofonde où tout ce qui existe puise sa raison de vivre. Encore une fois, là est la noblesse, la grandeur, l'inappréciable beauté, la force d'action sur les âmes d'élite, la grâce austère et la pérennité de la philosophie. Or, comment le

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nier? Parmi ces grandes explications de la K<';dUé totale, parmi ces immortels systèmes (]ui sont le patrimoine commun de notre race estliive, le trésor de sagesse supérieure où viennent s'enrichir tour à tour les générations successives, la doctrine de Schopenhauer, cette ^Gigantesque et si claire et si limpide philosophie tic lii Volonté, principe du Monde, essence mystérieuse de Texistence universelle, est une des explications les plus fécondes, et les plus inspirées du Mystère des origines et des destinées

Car, on ne saurait trop insister sur ce point diinportance capitale, une explication du secret <lii monde, une vue d'ensemble sur l'Univers t'I une doctrine de vie, nous servant de consolation et d'appui parmi les douleurs et les traverses d'ici-bas, voilà ce que doit apporter tout [ifiilosophe digne de ce nom, et c'est là le mérite que peut revendiquer, plus que tout autre, la philosophie de Schopenhauer. Elle présente de plus cette particularité très rare : l'homogénéité pîirfViite de la morale pratique, et de la puissante théorie spéculative qui en est l'armature et la base fondauientale. L'éthique de Schopenhauer est le résultat rationnel, la conclusion logique et irréfutable des prémisses établies dans la partie métaphysique de son système, unité d'inspiration et de dialectique qui pénètre vraiment

tout lecteur impartial d'une sorte de respect craintif. Non, très certainement, personne n*a pénétré davantage le secret du monde, nulle ilamme d'inspiration géniale ne dissipa d'un souffle aussi puissant les brumes opaques qui nous cachent sous le mirage décevant dei> vaines apparences, la vérité éternelle. Et cette œuvre gigantesque fut accomplie par l'homme extraordinaire qui pouvait dire avec fierté: le fait même de la possibilité d'une loi morale en ce monde de mensongesetd'égoïsme, dépend de cette assertion téméraire : il y a une métaphysique. Celui qui en nie la réalité détruit saiiî* s'en apercevoir la preuve et Texistence même d'une morale quelconque. Mais Schopenhauer savait bien que, malgré toutes les négations et toutes les révoltes de l'orgueil humain, la loi sacrée qui palpite au fond des âmes, et dont le souvenir bienfaisant, autant que l'aspect sublime du ciel étoile, émouvait jusqu'aux larmes l'illustre réformateur de la pensée moderne, cette loi i mpérissable avai t trouvé dans sa propredoctrine un fondement nouveau et indestructible.

Pour ces raisons multiples, TenseignemenL et la doctrine d'Arthur Schopenhauer grandis sent chaque jour davantage, à mesure que lîi foule se désintéresse de l'image mensongère, qu'elle s'en forma autrefois, son œuvre apparaît

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empreinte d'un tel caractère de beauté, de sén'jiité trag-ique, d'apaisement, de profondeur cl de ^^énie, que, dès à présent, les disciples IhlMes de ce grand homme ont le droit de Tad- II tirer sous l'aspect de l'éternité, subspecie œferfiîlatis. Et il convient, pour les mêmes raisons, iUi se réjouir profondément du discrédit passa- ^oT qui frappe cette œuvre immortelle, de la [tériode de réaction qu'elle subit en ce moment, cDiume toute nnanifestalion du génie humain.

1, influence, indirecte, pourtant, et passagère ilu'eUe a pu avoir sur les arts, les idées, les nioîurs et le bavardage d'une époque touche à SM Rn. Ecoutez la, plainte sublime de Tristan M^unisant de désespoir, pleurant son abandon et son amour trompé, dans la détresse infinie de cuux que l'éternelle illusion de l'Amour a marffriés au front du signe redoutable; ceux pour i|iLL le monde est désert quand une créature iiilorée les trahit sans remords et qui meurent i\r douleur sous le regard indiff*érent des astres Inintains, lorsque la douce étoile qui brille pour i'\\\ dans un regard humain s'est éloignée, emportant avec elle la force de vivre, les rêves li'ur et le divin mensonge. Car il y a là un sortilège, un philtre plus puissant que celui de IJrengane elle-même, et la toute-Puissance du \ ouloi r- vivre qui a créé les mondes innombrables accable aussi de son faix écrasant, une

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pauvre âme sans défense, si faible et si lasse, à l'heure inéluctable où Tamour apparaît...

V oici le grand chef-d'œuvre de Richard Wagner. ce drame lyrique de Tristan et Isotde, directement, immédiatement inspiré par la doçtriur de Schopenhauer, et dont le poème aussi bien que la musique, d'une surhumaine beàulc.

traverseront les siècles comme le vivant témcTig-nage de la force créatrice qui palpitait dans cette philosophie du désespoir, chef-d'œuvre métaphysique dont la lumière et la flamme faisaient éclore autour de lui les fleurs «aux changeantes couleurs, au parfum pénétranU aux teintes éclatantes et impérissables des chefsd'œuvre de F Art... Les adieux de Tristan à la bien-aijTiée disparue, à l'ingrate qui le dédaigne et l'oublie évoquent en nous-mêmes le frisson des grandes émotions tragiques, car c'csl l'âiTie de Schopenhauer invisible et présente, qui se mêle à la voix du mourant, et qui adresse au monde, et à la gloire si longtemps attendue, un éternel adieu.

Laissons-nous bercer une dernière fois par le pur sanglot et les chants inspirés qui s'élèvent sur la mer immense, qui planent sur les vagues en courroux, mêlant ainsii au souffle de la tempête et aux voix con fuses du monde matériel, les nobles accents de la douleur humaine, la tristesse des adieux.

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Tiimertume des séparations inexorables, la pL'rennité de Tamour fidèle, Tatroce souffrance des âmes dédaignées... En ces sanglots immorleU, dans cette plainte înapaisée et qui s'apaise pourtant au dénoûment du noble chef-d'œuvre cji' Richard Wagner, où Tadorée revient pour recevoir dans un dernier baiser, Tultime adieu do celui qui ne survécut pas à l'absence ; en ces harmonies sublimes s'exhale, atteint son apogée, puis semble s'évanouir, l'influence de la philosophie de Schopenhauer sur les arts, 1rs idées, l'activité esthétique, intellectuelle et si'hlimentale du monde des vivants. Les grands principes de la métaphysique de la V^olonté, ^o\} affirmation dans les types divers de vie cosmique ou d'organisation terrestre, le pathé- Uque qui s'en dégage ; les abîmes de souffrance, di> détresse et de désespoir qu'elle dévoile soudnin, puis le salut et la délivrance qu'elle découvre dans ses propres profondeurs, dans ce miracle éternel du renoncement et du sacrifice, ou la morale chrétienne nous avait désigné déjà i'iflcal même de la sagesse et du bonheur possif4c, tout ce qu'il y a de sublime et de nouveau Uni" les seules nouveautés authentiques sont t'< Iles qu'on retrouve) dans la doctrine de Scho- |H rihauer se symbolise en une vision inoulilioble de beauté concrète et douloureuse, évo- (jiiée par un chef d'oeuvre dramatique et lyrique

dont rien ne surpassera rémotion. Puis une sorte de silence enveloppe lentement l'œuvre prestigieuse du grand philosophe allemand. La foule s'éloigne de son tombeau, les profanes laissent en repos sa cendre apaisée, les artistes, les poètes et les dilettantes cherchent ailleurs leurs motifs d'inspiration et d'enthousiasmes- D'autres moralistes, d'autres penseurs bént' fîcient de cet engouement irraisonné qui s'efl'ace si vite ; d'autres voix moins austères^, mais plus dures, certes, et plus agressives, prononcent des paroles qui semblent l'anli thèse voulue de la noble doctrine, et elles sont accueillies avec des transports d'enthousiasme, elles trouvent leur application immédiate, non pas seulement dans les fictions de l'Art ini mortel mais aussi dans la politique mondiak-, la lutte des classes et des individus, la mêlrt' décevante des passions et des intérêts dv l'heure présente. Ce n'est plusl'anéanlissemejil de l'éternelle Volonté de vivre qu'on nous enseigne mais son culte exclusif et farouche. Ce: n'est plus l'universelle pitié qu'on nous apprend à chérir et à propager, mais le mépris et la haine du pauvre, du proscrit, du vaincu, du paria éternel. Ce n'est plus le grand reposi l'apaisement suprême, le sommeil sans rêves au sein du Nirvana, une fois l'illusion du Temps terrassée comme les autres, dont on

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nous promet la revanche certaine, mais le Hutour sans fin des mêmes souffrances, d.es mêmes épreuves, de la Tragédie du Destin renouvelée à travers le mirage des siècles pour le seul profit de quelques élus, dont le sort misérable des esclaves sans nombre est la lu- ^Mibre et fatale rançon. Frédéric Nietzsche est l'idole du jour. Une fois de plus nous constata ms sa victoire. Le surhomme déchaîne dans le monde illusoire de la réalité son égoïsme féroce, ses luttes fratricides, ses combats et son orgueil ÎTKsrnsé. Zarathustra inspire les penseurs et les artistes, les politiciens, les hommes d'État et niï^ine les rêveurs du temps présent, le Rêve et lii Réalité, l'Art et la Vie lui appartiennent! Malheur aux humbles ! honte et mépris à ceux fjai succombent surtout à ceux qui leur tendent la main, au nom de la Fraternité et de la Pitié, ci^-A deux reines exilées ! Telle e$t l'impitoyable lui du Maître nouveau que le monde a choisi.

1^! je parle encore ici de l'élite de la société moderne, car les brutes humaines, depuis toujours et instinctivement, connaissaient cette ihictrine, et n'en veulent pas d'autre. Comment un philosophe platonicien de tradition kantienne, un moraliste magnanime dans sa révolte même, une âme si tendre et si pitoyable, f]iioîque si clairvoyante et profondément persuadée de la souffrance initiale du monde,

comment un Maître qui appartient déjà au passé, tel que Schopenhauer, ne serait-il point démodé aujourd'hui ?

Oui, démodé, suranné et, pour employer une expression vulgaire qui dit bien ce qu'elle veul dire, effroyablement vieux jeu, tel nous apparaîl aujourd'hui, à l'aurore peu éblouissante du vingtième siècle, le profond logicien de « Ln quadruple racine de la raison suffisante », l'âpre moraliste et le psychologue des Aphorismes sur la Vie, le métaphysicien génial du Monde comme volonté et comme représentât ion. Et, encor(^ une fois, avec quelle satisfaction sincère nous constatons cette vérité que personne, ce semble, n'a osé formuler nettement! Enfin, l'œuvre immortelle de l'homme de génie qui continua la tâche gigantesque de Kant, développant les thèses initiales du criticisme avec une force d'intuition philosophique sans i)areille, nous indiquant les voies nouvelles qui, seules, pourront conduire la philosophie moderne vers les hautes destinées qui lui sont dues et promises, l'œuvre de Schopenhauer échappe au jugement de la foule ignorante et à la tyrannie de l'actualité. Non pas que son influence soit à jamais abolie : celle-ci a pénétré trop profondément dans l'âme collective de notre race pour qu'une brusque évolution du goût et de la mode éphémère en détruise les eflets, mais cette immense

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et bienfaisante puissance d'orientation morale devient anonyirie et impersonnelle, elle se confond avec ces mystérieux principes de perfcclionnement et de progrès où l'humanité Irniive instinctivement la force de continuer la lufic, sans connaître le nom et la personnalité fit' ceux qui, les premiers, posèrent et établirtMit les principes de vie en question.

Avons donc, non pas le courage, mais la joie tlf |p proclamer bien haut : la popularité d'Ar- Miur Schopenhauer est finie, ce n'en est plus la incïde, elle sent son vieux temps, c'est le cas de IrMlire La gloire du célèbre philosophe rayonne miun tenant dans ces régions lointaines, apais('rs et sublimes où les cris, les insultes et l'enccjis du vulgaire ne pénètrent plus, dans l'atmiiftphère glaciale et pure où s'épanouissent et ?t'ûffirment encore malgré les démentis agressrls et superficiels de l'évolutionnisme hasar ih iix,à lamodc aujourd'hui, les Idées de Platon ( i le Noumène de Kant.

i -oux qui reliront ses livres animés d'un Si m rHe puissant d'angoisse tragique etde révolte sïnCiTC, ceux qui reviendront à lui parmi les i'pjenvcs et les douleurs innombrables du Tiiriride, dont il comprit mieux que personne le iKsiTit et les ressources infinies de cruauté opfirossivc, ceux-là, désormais, seront des philoso- \A]i*H professionnels au sens véritablede ce mot,

n'impliquant aucune notion pédante de grade universitaire, dediplômes obtenus ni d'ouvrages publiés, mais la recherche ardente des vérités premières et le pressentiment de l'Absolu, la noble et généreuse inquiétude du Mystère Eternel.

Enfin I enfin ! les personnes quelque peu compétentes, sinon autorisées en matière de philosophie et de pensée spéculative, ceux que passionnent vraiment les grands problèmes de l'ontologie, les vrais et fidèles disciples du Maître seront seuls à s'occuper désormais de son oeuvre, affranchie à jamais des altérations de cette longue période de lutte qu'elle dut subir avant de s'imposer à la postérité. Mais il convient d'abolir certains malentendus qui subsistent encore dans les milieux les plus au courant du mouvement philosophique, sur cette grande doctrine, dont les tendances profondes ne se dévoilent que lentement, très lentement... L'étude présente n'a point d'autre but que celui d'élucider un des aspects de la philosophie du pessimisme, dont Schopenhauer fut sans aucun doute le représentant le plus caractéristique et le mieux doué, une de ces perspectives illimitées qu'elle ouvre sur le domaine de l'Absolu et dio l'Éternité.

[.a philosophie de Schopenhauer, si Ton veut n'sumer en une brève formule l'enseignement iillime qui s'en dégage, aboutit à une négation absolue et radicale de la vie. Ceci est indiscubble et certain, et prétendre le contraire ne serait qu'une tentative de paradoxe facile, manifestation de médiocrité intellectuelle très en lnveur aujourd'hui, mais qui a toujours eu le i\nn de nous agacer tout particulièrement.

Toutefois, il convient de s'entendre et il y a il.uis la notion même du néant un élément trllement haïssable et étranger aux aspirations \ri^ plus protfondes de l'âme humaine qu'une inialyse plus rigoureuse et plus complète de la ri inclusion fatidique à laquelle le philosophe (lu pessimisme fut amené y découvrirait peut- \HvC les prémisses d'une réconciliation possible

avec la destinée, le germe d'une fragile espérance. Pareille découverte ne demeurerait certes point sans profit pour le savoir humain, ni pour la solution du plus palpitant des problèmes moraux, celui-là même qui donne une valeur et un sens à la vie. Si un examen attentif des résultats spéculatifs obtenus par le plus lucide, le plus génial, le plus pathétique et le plus inspiré de tous les misanthropes et de tous les pessimistes, si l'enquête que nous voudrions esquisser brièvement, en la faisant porter non pas sur les principes, que nous supposons connus du lecteur, mais sur les conclusions du système métaphysique de Schopenhauer, si Tétude que nous entreprenons nous permettait de constater chez le détracteur le plus farouche de l'humanité et des conditions d'existence où celle-ci se développe, chez l'homme de génie qui prononça sur les souffrances du monde, la plus dure et la plus sévère des sentences et qui rêvait d'anéantir le principe même de l'être en son dernier refuge, si nous constations même chez Schopenhauer une tendance invincible et inaperçue de lui-même vers un bonheur impossible, vers une notion de la joie qui l'attire et le tente malgré lui ; les conséquences de celte simple constatation peuvent être importantes et le sont en effet.

Lorsqu'on relit les merveilleux chefs-d'œuvre de construction métaphysique et d'âpre éloquence littéraire qui constituent un eflbrt presque unique dans l'histoire de la pensée humaine, combien l'entreprise que nous venons d'indiquer d'une façon sommaire apparaît pourtant difficile, presque irréalisable I II semble tout d'abord que la conclusion généralement admise s'impose avec une évidence foudroyante.

Non, certes, jamais réquisitoire plus tragique, ni plus enflammé ne fut dressé contre l'injustice, la cruauté, l'illogisme et la brutalité de ce monde épouvantable où nous vivons notre exil terrestre, où tout n'est que désespoir, crime ou folie, où des abîmes de détresse se creusent à chaque pas, sur ces routes d'apprentissage qui ne mènent à aucun port de quiétude, de bonheur ou de salut possible. Car ce qu'il y a, à la fois, de poignant, d'admirable, et de terrible dans ce tableau de l'immense misère humaine, de Terreur initiale de l'existence, ce qu'il y a de merveilleux et de sublime chez Schopenhauer, c'est que sa description du Monde et des Maux innombrables qui l'accablent, tout en étant poussée au paroxysme du désenchantement lucide, demeure impitoyablement vraie, juste et persuasive, c'est que l'accent inimitable de la Vérité y palpite. De là le grand frisson d'épouvante shakespearienne qu'elle provoque,

de là l'ascendant despotique qu'elle exerce sur les esprits et les âmes, l'espèce de fascination qui attire vers ses profondeurs redoutables les malheureux qui ont souflTert, pleuré et compris que la vérité ultime réside précisément dans la souffrance et le désespoir. Cette vérité tragique, nous l'avions tous entrevue, mais nous n'osions pas encore la proclamer tout haut, et voici qu'un homme de génie trouve ce courage et justifie Tanathème qu'il jette sur le monde par toute une doctrine de l'Univers, par une philosophie originale et profonde.

Le monde physique dont la laideur, l'hostilité et l'omnipotence aveugle nous accablent, le inonde de la force et de la matière, l'univers extérieur qui nous semble la seule réalité n'est que le monde apparent, le monde comme représentation tel qu'il renaît et meurt avec chaque créature qui le conçoit, en le réalisant. En soi, il n'a aucune stabilité, aucune réalité, aucune pérennité, il nous emporte, nous chétifs et misérables, ainsi que les systèmes cosmiques qui gi'avitent aux routes de l'infini, dans ce reflux, ce torrent, ce tourbillon de phénomènes périssables, dont le spectacle remplissait déjà d'amertume et de mélancolie l'âme du vieil Heraclite- Point d'objet sans sujet, tel est le grand principe de l'Idéalisme éternel que Schopenhauer retrouva après ses glorieux prédécesseurs, après Pla-

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ton, Berkeley, Descartes, Kant, mais qu'il fixa u jamais en une forme impérissable de clarté, de netteté et d'évidence intuitive. Car les Lois qui nous attestent, d*un pouvoir tellement tyrannique, l'existence même de TUnivers visible, ne sont que les conditions sous lesquelles nous participons à l'illusion et au mystère de l'Être. L'apparence qu'offre le monde provient de la constitution de notre intelligence, de la façon innée dont toute créature de notre espèce doit se représenter les choses. Mais comme conséquence immédiate de ce postulat qui est une vérité d'évidence première, le monde matériel, infini, incommensurable, merveilleux et terrible dont nous mêmes faisons partie, n'est qu'un monde de phénomènes et d'apparences, d'une vérité toute relative. La matière est un mensonge vrai, selon la forte et admirable définition du Maître, el sous la trame multicolore des visions qu'il provoque, décevantes ou exquises, fatidiques toujours, puisque la loi d'airain du déterminisme universel l'enserre de toutes parts, se dissimulent l'ultime réalité, le fond caché de l'Être et de la Vie, la Substance Unique dont le nom seul a changé, la chose en soi, le mystérieux Noumène dont Kant déniait à notre race esclave le pouvoir d'une intuition quelconque, d'une compréhension même approximative, d'une vision

passagère. Cette chose en soi que les philosophes, les penseurs et les sages de tous les temps et de toutes les races ont vraiment et anxieusement cherchée parmi les fantômes de la réalité matérielle, sous les vaines arabesques des apparences sensibles, si vite dissipées, au souffle de temps qui n'est lui-même qu'une illusion suprême, cette vérité première s'appelle Volonté. Elle est l'Éternel, l'immuable, le mystérieux, le véridique Vouloir dont tout procède et auquel tout se ramène, et qui seul subsiste en ce monde où tout passe ; tandis que toutes les splendeurs et toutes les grandeurs accablantes qui rayonnent dans le chemin des étoiles, parmi les splendeurs des soleils, des planètes et des voies lactées ne sont que les images confuses et précises à la fois du Songe infini que poursuit ce Rêveur éternel qu'on nomme l'Esprit humain. Mais il se réveille à l'instant suprême de la délivrance et les visions de son rêve s'évanouissent aussitôt.

La Volonté seule est libre, donc la Volonté seule existe et, abstraction faite de l'aspect qu'il revêt pour les créatures périssables, enchaînées à jamais par les liens du Temps, de l'Espace et de l'Universelle causalité, formes à priori du principe de raison suffisante, en soi le monde n'est que volonté. Schopenhauer a proclamé cette vérité fondamentale, point de

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départ et source profonde de toute sa doctrine à plusieurs reprises, avec une éloquence, une ardeur et une force de dialectique platonicienne incomparable. Faut-il joindre à l'appui de cette assertion quelques citations qui réveilleront dans le souvenir des admirateurs du Maître les émotions à nulles autres pareilles de leurs premières lectures ?

« Ce monde avec tous ses phénomènes est Tobjectivation de la volonté; la Volonté, elle, n'est pas un phénomène, ni une idée, ni un objet, mais une chose en soi, non soumise au rapport de conséquences à principe ^ui est la loi de toute idée. »

Ces quelques lignes prises au hasard dans le traité du libre arbitre, résument déjà la construction gigantesque, l'œuvre future qui trouvera son expression définitive dans €e monument de pensée spéculative intitulé le Monde comme volonté et comme représentation.

Contre cette définition de l'Essence du monde aucune réserve critique ne saurait prévaloir, elle est légitime, puisqu'elle correspond à une des grandes observations des sciences expérimentales. D'ailleurs, ainsi que dit Schopenhauer, ce mot de Volonté est choisi faute de mieux, et le caractère hypothétique de cette nouvelle tentative n'en diminue nullement à nos yeux la signification profonde et la vérité supérieure, la

grandeur et la pérennité même de la philosophie résidant, selon nous, dans le caractère problématique que revêtent ses investigations ambitieuses et grandioses, si reposantes et si belles parmi Tâpre précision de la Science et la mesquinerie affligeante du Déterminisme.

Aussi, quand Schopenhauer identifie le Vouloir vivre, source de l'être, avec la souffrance, c'est-à-dire : quand il prononce un verdict d'ordre moral sur l'essence de l'être, sur ce monde de l'invisible, inaccessible au jugement humain, on peut dire que, sans dépasser les droits qu'assigne à chacun de nous la faculté bienfaisante de la rêverie métaphysique, il pénètre pourtant autant que êes prédécesseurs dans ces régions de l'arbitraire et de l'irréel dont les beautés nuageuses, sublimes et pathétiques échappent à toute appréciation ration - * nelle.

Oui, vraiment, quand un philosophe nous dit que la chose en soi, que l'Univers entier, en sa réalité première, n'est que volonté et, quand il développe sa thèse, avec une puissance et une splendeur de dialectique pareille à l'éloquence qui illumine les pages immortelles du Monde comme volonté et comme représentation, il ne peut encourir aucun blâme même de la part des partisans du dualisme, des adversaires du monisme et ses hypothèses demeurent belles et

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fécondes, d'une vérité métaphysique qui vaut bien la vérité dessciences expérimentales.

Mais s'il juge la finalité que la Réalité ultime semble envelopper avec le vagué et incertain critérium de la morale humaine, il prête davantage à la discussion, il la provoque même, surtout si l'ultime verdict prononcé par le philosophe est une condamnation contre laquelle la Nature et l'Instinct de l'Ame, tout ce qui nous entoure et tout ce qui palpite en nous, proteste et se révolte. Encore une fois, au métaphysicien qui nous dit: < Voici l'explication du Moi;idequi me semble en résoudre leÈ difficultés et le troublant mystère; voici le principe de l'Être et de la Pensée, la Source initiale d'où jaillit le torrent des événements et des choses, » toutes les railleries et toutes les chicanes de la critique 'demeurent impuissantes à détruire son oeuvre fatalement incomplète, mais toujours bienfaisante et lucide. Car son système philosophique nous éclaire et nous commente l'univers, et sa valeur se mesure à la quantité de phénomènes qu'il explique. Là, le métaphysicien demeure dans sa sphère légitime d'action et de noble indépendance. Un exemple très caractéristique de cette vérité, volontiers confondue avec de déplaisants paradoxes, nous est fourni par la doctrine même de Schopenhauer, et il convient d'insister tout particulièrement sur cette ques-

tien, beaucoup plus importante qu'on ne le croit en général, d'autant plus qu'elle se confond avec l'objet même de la présente étude.

Au philosophe qui nous enseigne que le Noumène de Kant, l'absolu pressenti, la cause initiale de l'Être n'est que Volonté, nous ne pouvons opposer aucune objection probante, pas plus qu'à Herbert Spencer ramenant la même conception d'essence primordiale du monde à la notion de la Force, Leibniz à celle d'un atomisme dynamique et spiritualiste à^la fois, Fichte à celle du Moi subjectif. Créateur et Evocateur du Cosmos. (Je choisis ici de parti pris l'exemple d'une doctrine d'idéalisme subjectif ayant le don d'exaspérer tout particulièrement les esprits vulgaires et la logique bourgeoise, mais dont les fondements métaphysiques sont très certainement aussi légitimes que ceux du matérialisme.) Le métaphysicien nous retrace une Image du Monde, il nous apporte une solution inconnue de l'Enigme éternelle, image toujours incomplète, solution toujours provisoire, mais qu'importe ! Toute explication du Monde, chaque grand système de l'Univers, c'est-à-dire chaque grande doctrine philosophique contient une part de vérité, puisqu'elle érige en principe d'intelligibilité universelle une des forces mystérieuses dont la hiérarchie nous échappe.

On ne saurait en dire autant de la tendance innée chez tout philosophe et qui l'incite à établir un rapport d'influence réciproque et de réaction immédiate entre le Principe métaphysique du Monde et notre sensibilité éphémère de créatures bornées et fragiles, et notre capacité de soufl*rance ou de joie. Remarquez d'ailleurs que le dilemme de ce rapport, singulièrement difficile à établir en termes concevables, d'une manière rationnelle et précise, ce dilemme n'est susceptible que de deux solutions auxquelles se ramènent nécessairement toutes les autres : Le pessimisme ou l'optimisme, il n'y en a point et ne saurait y en avoir d'autres. l'Univers peut être conçu, analysé, compris, et reconstruit de mille façons difl*érenles. Les relations qui nous sont imposées avec l'immensité accablante du monde et la totalité de l'être, le fatalisme des Lois ne peuvent apparaître que sous deux aspects diflcrents et antithétiques. Ou bien la vie nous semble bonne et désirable, acceptable en tout cas, ou bien nous prononçons sa condamnation, nous la jugeons mauvaise, cruelle et détestable. Elle est digne d'être vécue, ou bien son anéantissement devient la suprême sagesse, le but ultime et la délivrance unique et sans retour. Et ni l'optimisme, ni le pessimisme ne sauraient être réfutés d'une réfutation absolue de même qu'ils ne peuvent con-

vaincre ceux que leur tempérament, leurs idées, leur nature morale rendent réfractaires à la tendance initiale d'une de ces deux grandes doctrines. Car si Schopenhauer nous prouve en une série d'éblouissantes analyses et d'éloquentes descriptions didactiques que la volonté est l'essence du monde, nous ne trouverons, certes aucun argument probant qui puisse réfuter son système, et lui prouver qu'il se trompe. Mais s'il poursuit sa démonstration jusqu'à vouloir établir une identité absolue entre vouloir et souffrir, s'il veut nous convaincre que tout n'est que douleur et déception en ce monde, comment parviendra-t-il à nous convaincre, si notre être tout entier aspirant au Bonheur, au Triomphe et à la Joie, affirmé en avoir éprouvé, bien des fois, les effets, l'ivresse et la volupté, l'exaltation et le charme, à nul autre pareils. Si notre Ame refuse de croire que la Vie est un Mal, si elle refuse d'en abdiquer l'illusion, si elle juge le pessimisme une doctrine aussi incomplète et aussi inadmissible que l'optimisme intransigeant de Leibniz, de Read ou de Cousin, malgré tout le génie de Schopenhauer, malgré la part terrifiante de vérité que contient sa doctrine, le pessimisme n'aura point de prises sur ses tendances et ses convictions intimes.

On a accoutumé, de nos jours, à railler assez niaisement la classique division des facultés de

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rame en trois groupes nettement différenciés " la sensibilité, rintelligence et la volonté.

Or, en bonne foi et en toute sincérité philosophique, aucune classification ne s'adapte mieux à la vérité même, aucune ne correspond, d'une façon plus précise et plus sagace, aux modes divers de notre vie présente, telle que l'ont élaborée les formes innées de notre organisation psychique et les réactions, qu'exerce sur elle l'incompréhensible Univers, môme en admettant que celui-ci ne soit pas autre chose que la manifestation d'une Force psychique et toute immanente... Oui, on peut sentir, comprendre ou vouloir la vie. Le monde peut être conçu, senti ou voulu par la créature périssable qui en contemple quelques instants les mirages changeants. Le cycle des sensations, des pensées et des sentimen ts humains est parc^luru tout entier. La totalité des réactions du Moi frémissant malgré lui aux orages multiples dqs sens, de l'Ame et de l'Esprit, s'exprime dans l'histoire des tiois sciences fondamentales auxquelles aboutissent les trois tendances initiales que certains ouvrages de vulgarisation'^cientifiques ont quelque peu discréditées, en isolant chacune de ces facultés avec un formalisme superficiel et stupide, tandis que dans la réalité concrète elles se complètent et se relient en une synthèse vivante. La sensibilité, la raison et le

sens tnoral forment Tuni té vivante de l'Individu. L'Esthétique est la science qui correspond à la sensibilité, qui la reflète en son essence intime et ses inspirations les plus hautes, celle de rinstinct créateur ; de même que, par une harmonie analogue, la Métaphysique est la science rationnelle par excellence, puisque la Raison trouve en elle la satisfaction de ce besoin ardent d'unité universelle qui la tourmente et que les sciences fragmentaires ne peuvent lui donner; de même, enfin, que la Morale ou l'Ethique exprime ce qu'il y a de plus noble, et de plus profond dans la volonté humaine, tendant toujours à un but nouveau. Voilà une belle décou verte, nous dirat-on peut-être, et que l'on peut s'oflrir à prix réduit, en ouvrant n'importe quel manuel de philosophie scolaire. Mais il ne s'agit point ici d'une découverte quelconque. S'il est beau de formuler une méthode nouvelle ou une vérité inconnue, il est parlois utile de rappeler certaines vérités, très anciennes déjà mais qu'on oublie un peu trop souvent, sous prétexte d'innovation et de modernisme. La bonne vieille division des sciences philosophiques en trois groupes distincts est du nombre de ces vérités bienfaisantes injustement dédaignées et une étude rapide, mais attentive des conclusions, qui s'imposent à Schopenhauer dans les régions de la métaphysique pure aussi bien que

dans celles de l'esthétique et de la morale,, nous fournira quelques arguments décisifs à Tappui de la thèse que nous voudrions développer nous-mêmes et qui présentera peut-être le système du grand philosophe sous un jour nouveau.

La définition de la Beauté, origine et but ultime de l'Art, source inépuisable d'enthousiasme où ses élus puisent l'inspiration, telle que nous la présente Schopenhauer dans son esthétique, si elle est empreinte d'une forte unité, si elle s'affirme en des pages immortelles qui comptent parmi les plus parfaites productions du Maître, ne nous frappe nullement par la nouveauté ou. l'originalité absolue. Elle demeure d'accord avec les principes primordiaux de la Science du Beau, Science toute récente d'ailleurs, on le sait, — du moins, comme étude théorique de la faculté créatrice qui correspond à la sensibilité humaine, faculté distincte de l'intelligence et de la volonté. Et chez Baumgarlen, le philosophe allemaml

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du dix-huitième siècle, lequel est Tinventeur de ce mot : esthétique, dont la fortune fut rapide et éclatante, à tel point que certaines personnes estimables, mais singulièi^ement dépourvues d'instruction élémentaire, se figurent très sincèrement que ce terme si populaire aujourd'hui, a désigné de tout temps l'étude de la beauté et de l'art — chez Baumgarten luimême, chez Salzer, chez Mengs, chez Hemstertuis, chez Schiller, Herder, Hegel et Kant, d'admirables, suggestives et profondes définitions ont approfondi et nettement déterminé la notion même du beau et le mécanisme psychologique de la création et de la jouissance esthétique. Le mérite principal de Schopenhauer comme théoricien de la Beauté, c'est que son esthétique se rattache à l'ensemble de sa doctrine philosophique, c'est qu'elle procède directement de sa conception générale du monde et de la destinée et que, étant donnée et admise la métaphysique de la Volonté, aucune autre définition de l'Art n'y est possible. Si le Monde est vraiment identique à celui dont Sclîopenhauer nous retrace la tragique et grandiose vision, le génie artistique et l'Idéal vivant, doivent être vraiment tels que les définit le poète de Parerga et Paralipomena.

On connaît le sens tout platonicien que Schopenhauer assigne aux Idées éternelles,

toujours pures et immuables, d'une jeunesse invincible et inaltérable en ce monde ou tout passe. Elles sont pour nous la manifestation première de Tessence du monde, les principes intermédiaires entre l'Unité primordiale dont tout procède et émane et la multiplicité changeante des phénomènes. De cette définition qui participe aussi, de toute évidence, aux profondes théories mystiques de l'émanation telles qu'elles se développent dans les systèmes nuageux et sublimes de l'école d'Alexandrie, des néo Platoniciens, mais surtout de l'admirable Plotin, ce géant de la pensée spéculative, si peu connu, et qui fut sans aucun doute le plus puissant génie de l'antiquité ; de cette façon de comprendre la hiérarchie des forces universelles et la signification des idées dérive aussi très logiquement l'esthétique, la théorie de l'Art et de la Beauté que Schopenhauer a construite avec un talent d'écrivain éblouissant et que nul littérateur professionnel n'égalera jamais peut-être. Ainsi qu'il le dit lui-même dans le chapitre intitulé La représentation indépendante du principe de Volonté, Livre III, Die Welt als Wille: « Il faut se ranger à l'opinion de de Platon qui ne reconnaît d'existence propre qu'aux Idées et qui n'accorde aux choses situées dans le temps et dans l'espace (c'est-àdire tout ce que l'individu considère comme

RZEWLSKl. <*,

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réel) pas plus de réalite qu'aux fantômes ni qu'aux songes » et il ajoute plus loin : L'idée Constitue Tobjectivité la plus parfaite de la volonté, en conséquence, l'histoire de l'humanité, le tumulte des événements, le changement des époques, les formes de la vie humaine, si différentes selon les pays et selon les siècles, tout cela n'est que la forme accidentelle, le phénomène de ridée dans laquelle réside l'objectivilé adéquate de la Volonté. Mais l'Art arrête la roue du temps, les relations disparaissent pour lui, ce n'est que l'essentiel, ce n'est que l'idée qui constitue son objet. Et finalement, ce chapitre d'esthétique qui est certainement l'une des parties les plus extraordinaires du chefd'œuvre de Schopenhauer, aboutit à cette définition si nette, irréfutable et inoubliable : les objets du génie artistique considéré comme tel sont les idées éternelles, les formes persistantes et essentielles du monde.

Et encore une fois, très certainement, toutes ces réflexions d'esthétique générale sont d'une grande beauté et d'une puissance intellectuelle digne du philosophe de génie qui semble avoir hérité, plus que tout autre, des traditions les plus hautes de l'idéalisme kantien ; mais elles ne peuvent rivaliser avec les qualités d'innovation radicale qui distinguent, par exemple, tout le système purement métaphy-

sique de Schopenhauer, son concept de l'Univers et son ontologie .

L'esthétique du Maître pessimiste ne fait que rééditer sous une forme nouvelle, avec l'éloquence et l'âpre intensité que Schopenhauer apportait en tout et qui rendent son œuvre si vivante et si émouvante, les aperçus fondamentaux de ceux qui, bien avant lui, avaient réfléchi aux phénomènes étranges du plaisir esthétique, à la notion mystérieuse et auguste de la Beauté, image de l'Absolu, joie et enchantement de l'exil d'ici-bas. Recherche intuitive, ardente et douloureuse de l'Harmonie et de la perfection absente dans le monde réel ou soidisant tel, et qui rayonnent l'une et l'autre aux régions lointaines des idées absolues, expression plus complète et plus éloquente du Modèle impérissable dont les êtres et les choses d'ici-bas ne nous présentent que d'incertaines et insuffisantes copies, de maladroites imitations, poursuite acharnée du caractéristique, du général et de l'Universel symbolisé et compris en son essence profonde et intime, dans quelque image concrète^ plus complète et plus vraie que celles dont les vains fantômes de l'existence matérielle déroulent sous nos yeux les agaçantes et lamentables ébauches. Voilà, très certainement, les bases de toute esthétique rationnelle et digne de ce nom. Et nous retrouverions aisé-

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ment des aspirations initiales analogues chez Lessing, chez Kant et chez Hegel, chez Ruskin, chez Richard Wagner ou chez Taine ; chez tous les maîtres illustres qui ont créé la science du Beau et Font appelée à de nouvelles deétinées si brillantes qu'elle dépasse peut-être aujourd'hui les espérances de ceux qui l'ont décou- \ierte autrefois .

Mais où Schopenhauer est vraiment incomparable, là où il dépasse tous ses prédécesseurs et où il prononça vraiment des paroles nouvelles et profondes dont le .souvenir ne s'effacera point et qui ont bouleversé profondément notre compréhension de la Beauté, c'est dans les pages sublimes qu'il consacre à la Mission de l'Art immortel, au but de Libération, d'Apaisement et de Consolation que l'artiste doit poursuivre avant tout. Personne n'a exprimé avec plus de force, d'éloquence et de génie le sortilège qui se dégage de cette conquête suprême : la Beauté parfaite, saisie au passage, fixée en une œuvre d'imagination, l'Eternité étreinte par une créature périssable, l'Absolu se manifestant en cephénomène singulier, sorte d'intermédiaire entre la réalité d'ici-bas et le monde mystérieux de l'au-delà, qui s'appelle une œuvre d'art. Personne n'a exprimé avec une émotion plus persuasive, une sincérité d'accent plus touchante, une éloquence plus

forte et plus sobre a la fois, la noblesse, la grandeur, la pérennité et le charnfe, à nuls autres pareils, des Beaux-Arts, et tout ce qu'ils octroient à l'âme humaine, exilée, et meurtrie à chaque pas dans la vie réelle, tout ce qu'ils lui donnent de réconfort, d'espérance, de consolation et de courage. Parmi les éblouissantes et pathétiques visions que suscite son génie, l'Art rayonne et plane au-dessus des misères, des soufl'rances et des épreuves de l'existence universelle. Nos regards, voilés de larmes ou remplis d'épouvante, se lèvent anxieusement vers la pure lumière qu'elle répand sur ce monde d'esclavage et l'ineffable bienfait de l'apaisement moral, de la guérison, fût-elle momentanée, de l'oubli divin, pénètre et sanctifie nos pauvres cœurs blessés. Nos chagrins, nos désespoirs, nos peines cruelles, nos déceptions, nos remords, nos regrets déchirants, tout cela n'est plus qu'un souvenir dont les ombres mélancoliques se confondent peu à peu avec les fantômes au sourire apaisé et lointain, dont l'Art évoque à nos regards l'immémoriale théorie. Oui, l'Art est vraiment supérieur à la Vie, puisqu'il permet de l'oublier.

Nous demandons à l'Art d'être le miroir fidèle de la réalité. 11 est une reproduction plus puissante et plus exacte des idées platoniciennes où s'objective la volonté, et par cela même, un

symbole vivant de l'Essence du monde, il dévoile le fonds le plus secret de la nature, il exprime la quintescence de Têtre, la chose, en soi, mystérieuse et insaississable. Mais la métaphysique de Schopenhauer nous l'a appris, la chose en soi de Kant,le Noumène mystérieux, l'essence du monde réside dans ce principe de vie et de souflFrance, d'aspiration aveugle et de convoitise insatiable qu'est la volonté. Et la volonté, n'est que douleur, effort vain et stérile vers un Bonheur impossible ; elle est la source d'illusions décevantes, fatidiques et impérissables où les créatures vivantes et les mondes innombrables des systèmes cosmiques puisent là force et l'obligation de continuer leur inutile et tragique pèlerinage aux routes de l'infini et de l'Eternité. Avec une éloquence, une indignation, une émotion grandiose, Schopenhauer nous prouve le néant, la cruauté et le mensonge de vivre ; sa morale aboutira à une négation absolue de la vie, la sagesse, la sainteté et l'effort du génie consistant à la vaincre et à l'anéantir. Dès lors, comment la reproduction fidèle de cette Volonté maudite, néfaste et lamentable, peut-elle nous pénétrer d'admiration,, d'apaisement et de cette sorte de bienêtre moral qui est le résultat et la récompense de la création ou de la contemplation esthétique ?

Il y a là certainement une contradiction qui a échappé jusqu'à présent aux innombrables commentateurs du grand philosophe allemand, et que tous les sophismes et tous les paradoxes ne parviendront pas à abolir. Si le Vouloir vivre est un Mal, comment l'image agrandie, synthétisée, plus véridique, donc plus eflFroyable encore, de l'existence peut-elle agir sur notre Ame comme un principe bienfaisant et rénovateur ? Personne, peut-être, n'a lu et relu plus souvent que l'auteur de ces lignes l'extraordinaire chef-d'œuvre qui s'appelle Le Monde comme volonté el comme représentation. Les arguments que Schopenhauer oppose à ses détracteurs me sont connus, j'avoue toutefois qu'ils n'ont jamais réussi à me convaincre, du moins, si l'on s'obstine à vouloir définir le mystère de l'Art, en se plaçant au point de vue du pessimisme absolu, c'est-à-dire de la négation radicale du Bonheur et de la Joie. Car c'est à cette négation qu'aboutit tout pessimisme sincère. Tous les arguments de Schopenhauer se ramènent d'ailleurs à cet axiome purement arbitraire : nous n'avons en tant qu'individus aucune autre connaissance que celle qui est soumise au principe de raison suffisante et cette forme exclut la connaissance des idées platoniciennes ; il s'ensuit que si nous sommes capables de nous élever de la

connaissance des choses particulières jusqu'à celle des idées, cela ne peut se faire que par une modification intervenue dans le sujet.

C'est en cette modification que consistent précisément le mystère et le sortilège de l'Art immortel. Elle est le vivant symbole de son action propice et bienfaisante. Le sujet cesse alors d'être purement individuel, il devient un sujet purement connaissant, absorbé désormais dans la contemplation profonde de l'objet qui s'offre à lui, délivré de toutes autres dépendances. Le miracle de l'Art et de la Beauté se produit brusquement. C'est la connaissance qui s'affranchit du service de la volonté. L'explication paraît plausible, rationnelle, presque irréfutable aux pessimistes intransigeants, elle repose pourtant sur une contradiction logique et spéculative évidente. Certes, à l'instant mystérieux de l'émotion esthétique, notre amené subit plus, dans ses profondeurs intimes, le joug, ni l'angoisse coutumière de la volonté. Elle est pareille alors à l'esclave qui a brisé ses chaînes. Avec la volupté tranquille de Tégoïsme impérissable, des régions mystiques qu'elle vient d'atteindre, cette âme délivrée contemple les tortures et les stériles efTorts de ses anciens compagnons de captivité. Ne participant plus à l'atroce tragédie de l'existence où naguère elle-même joua son rôle — (et ce rôle est tou-

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jours celui d'une dupe ou d'une victime quels que soient les oripeaux d'illusoire grandeur ou de richesse éphémère dont s'affublent les interprètes de la comédie humaine), — notre inlt4 ligence en jouit maintenant comme d'un morose et angoissant, mais sublime spectacks puisque les forces grandioses et les Idées éternelles, qui dirigent et dominent le monde, y déploient leur .toute-puissance, leur invincible ardeur et leurs prodiges innombrables. Soit, et cette définition de l'Art, de la quiétude senti mentale et de la joie vibrante comme un cri de délivrance qu'il procure, cette définition ml admirable. Comment la rattacher pourtant a l'ensemble de la doctrine philosophique du pessimisme, puisque celui-ci nous amène de déduction en déduction à un anathème sans merci, à une condamnation définitive de la vie ? Gomment admettre que la contemplation de ces idées platoniciennes qui demeurent chez un penseur de tradition aussi essentiellement idéaliste que Schopenhauer, les prototypes éternels des phénomènes ; comment et pour quoi proclamer que la contemplation des idées, source de l'être et le reflet immédiat du vouloir vivre, deviendra pour nous une cause d'épa nouissement moral, un motif d'apaisement, uu principe de gùérison et de joie? La joie est absente de ce monde absurde et détestable. De

quel droit espérez-vous en faire la conquête sacrée aux sources mêmes de cet univers maudit et incompréhensible, à jamais condamné aux souffrances qu'il redoute et désire à la fois ? Le raisonnement du vulgaire, quelque antipathique que nous apparaisse Thorrible sens commun, est assez probant, lorsqu'il oppose à l'esthétique de Schopenhauer une irréfutable objection. De même que l'intelligence Divine créa le monde sur le modèle des Idées éternelles, de même l'Artiste évoque du néant un monde fictif, plus harmonieux que celui des apparences matérielles, car l'essence de l'Être s'y manifeste tout entière.

Mais la Volonté, source initiale du monde, n'est que désir stérile, souffrance, douleur et déception. Comment, encore une fois, sa reproduction dans les chefs-d'œuvre de l'Art peutelle devenir bienfaisante, désirable et sacrée? L'Ame qui se perd dans la contemplation esthétique se libère de l'esclavage de l'égoïsme, du souci dévorant du bonheur personnel, de l'ambition décevante et mesquine où s'épanouit l'âpre essence du Moi. Soit, dans cette libération de l'égoïsme résident la grandeur, la noblesse, la bienfaisance de l'Art. Il faut le bénir, le chérir, l'adorer pour cette grâce de l'oubli qu'il nous octroie parmi les déceptions, et les peines de la vie. Mais si la Volonté que l'Art exprime

ne contient vraiment nul élément de joie et de perfection, même en puissance sinon en acte, si elle est le Mal absolu et radical, nous le répéterons toujours, la contemplation même entièrement désintéressée de sa toute-puissance et de son prestige ne peut nous procurer les bienfaits spirituels dont les productions de génie sont si prodigues. Distinction superflue, critique tracassière et sans portée, nous répondra-t-on peut-être. L'émotion esthétique est un fait et un fait dïntuition immédiate, d'aperception psychologique certaine. Or, on ne discute pas un fait, même si sa raison suffisante nous échappe. Pareille exigence nous conduirait trop loin et dans des voies de subtilité où Tesprit humain ne s'est égaré que trop longtemps autrefois, en un passé de pédanlisme et de fausse philosophie. Nous ne saurons jamais pourquoi l'Être existe, l'Être et non pas le Non- Être, pourquoi l'éblouissante et fatale vision du monde a surgi de l'Abîme insondable du néant, pourquoi la volonté se manifeste, en tant que représentation, subordonnée aux lois et aux formes innées de l'intellect humain, pourquoi enfin ces formes, en leurs trois grandes classifications : le temps, l'espace et la causalité, sont ce qu'elles sont tandis qu'elles auraient pu être toutes différentes? interrogations qu'on retrouve à la base de toute doctrine d'ontologie.

De même, la négation, ou simplement la discussion du phénomène de Témotion esthétique ne peut donner aucun résultat appréciable. Cette émotion existe, de même que le monde comme représentation existe. Il faut Tacceptcr comme le postulat primordial qui rend possible l'activité de l'artiste et la joie de celui qui contemple son œuvre. Et, si la conséquence de ce postulat semble coritradictoire, puisque la volonté qui n'est que souffrance devient un principe d'apaisement et de beauté lorsqu'on l'étudié à travers le prisme de l'Art, qu'ini.porte ?

C'est là l'énigme palpitante, le vivant problème de la beauté esthétique et de l'ardeur créatrice. Il faut l'admettre, de même que le pessimiste le plus intransigeant doit admettre l'existence de ce monde qu'il maudit et dans lequel il ne voit qu'un tissu d'apparences et de mirages, qui existe pourtant comme représentation sinon comme volonté, comme produit du Moi sinon comme sa cause première. Nous né songeons nullement à nier ce qu'il y a de mystérieux et de troublant dans la floraison subite de la Beauté s'épanouissant tout à coup parmi les laideurs, les ténèbres et les orages de ce monde. Nous estimons aussi qu'en nous et autour de nous tout n'est que mystère, énigme insoluble, dilemmes décevants ou tragiques ;

mais par cela même que Ton reconnaît l'existence d'un mystère, on reconnaît aussi les conditions qui président à son apparition parmi les ombres et les rayons de Texistence, sous le joug fatal du déterminisme universel. Ces conditions n'éliminent pas le côté ténébreux du phénomène qui échappeouqui sembleéchapper à la loi de causalité et de raison suffisante, maî?^ elles nous permettent d'y penser et d'en parler sur un mode qui possède une signification cl un sens précis. Car un mystère est un fait comme les autres, un fragment de l'Être dans l'accejjtation ontologique du mot. Pour qu'un miracle pénètre d'enthousiasme, d'admiration ou de terreur une âme éperdue, il faut que cette âme existe d'une vie consciente; sans elle point do miracle possible. Pour que l'art emporte celui qui en savoure la volupté vers les région» de l'oubli et du rêve, pour qu'il nous pénètn^ d'extase, de ravissement et de gratitude ému(v, il faut que l'extase, le ravissement et la joie soient possibles en ce. monde. Voilà un raisonnement d'une clarté et d'une évidence plutol enfantine, irréfutable pourtant, et qui nous procure le premier argument nécessaire au développement de la thèse dont l'étude présenta poursuit la solution.

Que pourrait nous répondre l'illustre Maître lui-même, une fois sa colère apaisée, s'il était

f*ncore parmi nous et s'il daignait défendre sa il(»rlrine contre les objections que soulève ici VIII îles plus enthousiastes de ses admirateurs? La joie esthétique n'est qu'un répit accordé [Kir la Fatalité aux créatures accablées de lassitudi^ et de souflFrance» une halte dans le désert de Inexistence terrestre, une vision éphémère ffuî s'évanouit au moment où nos mains, que lanl de chaînes ont meurtries, s'apprêtent à la sais^ir. En raison de son intensité, du désaccord fniMiamental qui existe entre elle et Tégoïsme \i\\ incible de tout être vivant, elle est de courte (Iméo, elle épuise et fatigue Tâme qui bénéficie de st^s faveurs. L'audition du plus parfait chefd'œuvre finit par produire une impression de hhsHÎlude. Le Moi tyrannique, mesquin et détesliililt', esclave de l'âpre et douloureuse volonté de vivre, reprend bien vite le dessus et sa re va ne lie est toujours éclatante. L'illusion divine stï dissipe, l'extase de la contemplation s'évanouit, le charme est rompu. L'œuvre et l'action dup'nie sontéphémères et fragiles. Toutcela est vrai, tout cela est d'une observation psycholo- ^rriiH* profonde comme la plupart des commentaires de morale, d'esthétique ou de sociologie drnis lesquels Schopenhauer développe sa conçois! inn du monde et son expérience de' la vie. Mais personne ne conteste cette brièveté et cette IVa^rilité des émotions suscitées par le génie

LE SORTILÈGE DE L.\ BEAUTÉ lï^

artistique. Toutefois, même si nous l'assimilons à un éclair rapide, la sublime et bienfaisante, l;i pathétique et délicieuse volupté de TAbsoUi entrevu un instant dans l'intuition de la Beautr parfaite, Tivresse qu'elle verse à nos âmes cap tives, l'enthousiasme qu'elle y fait oclore et palpiter, nous permet de vivre d'un rythme si arden I et de jouir de la vie avec une telle intensité quo le sortilège de l'Art suffirait déjà à justifier l'absolution du Monde et de la Vie. Non, mille fois non, malgré tant de douleurs, d'épreuves et de maux cruels., notre univers n'est point à jamais reprouvé ou maudit, la vie n'est pas entièrement mauvaise et néfaste, la joie n'y est pas seulemen l un principe limitatif ou purement négatif, mais une réalité, de même que la lumière d'un diamant caché au trésor d'un avare rayonne d'une flamme discrète, et peu de regards humains l'auront même aperçue, pourtant cette lumière existe, elle aussi !

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