‹ L'optimisme de Schopenhauer: étude sur SchopenhauerChapitre 2 sur 5 · LA MORALE PESSIMISTE NOBLESSE ET TOUTE>PUISSANGE DE LA PITIÉ · texte numérisé non relu

LA MORALE PESSIMISTE NOBLESSE ET TOUTE>PUISSANGE DE LA PITIÉ

L'émotion oslhétiquc, la joie passagère dont Tiirt est la source sacrée nous apparaissent I iimmc (les faits d'une indéniable vérité métaphysique et psychique. Mais un éclair qui dissipe, pendant la fantasmagorie de quelques î^neondes, les compactes ténèbres d'une nuit (orageuse nous permet-il de proclamer avec ■illégresse que le jour et la lumière régnent sur )p monde, au moment même oîi la tempête et j'obscurité nous enveloppent et nous accablent ti«^ toutes parts? Non, certes. Et l'Art, forme *?upreme de la faculté de sentir la vie, lueur i-phémère, un instant apparue dans la prison ténébreuse de l'existence cosmique, ne prouve vwn contre le postulat primordial du pessimisme ; celui qui proclame le néant et la

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cruauté fondamentale de TÊtre — puisque Thlre n'est que volonté, tension, effort et aspiration invincible vers un but inconnu, et que Tcfibrl est synonyme de douleur, de souffrance, d'inquiétude et d'angoisse. De même qu'un coidic»! ranime le courage du condamné qui va mourir ou qu'un breuvage narcotique octroie aux malheureux qui ont tué le sommeil, selon la belle parole du grand Shakespeare, quelques minutes de repos et d'oubli, l'illusion divine île l'Art nous permet d'échapper pour une heure au jougatroce de la réalité. Celle-ci n'en demcuii^ pas moins radicalement néfaste, et digne du verdict sans appel qu'ont prononcé les sa^^^es de tous les temps et de toutes les races.

Quelques lueurs d'accalmie et de trêve, une heure de répit accordée parcimonieusemrjjt par le bourreau aux victimes ne peuvent Tljc assimilées à une grâce complète; et à la grande question qui se dresse dès le début d'une éthique rationnelle, devant le moraliste el le philosophe, à la question éternelle : La vie estelle digne d'être vécue? Schopenhauer répond encore par une négation farouche, malgré Le charme, la magie et la frissonnante beault^ du Rêve, de la Fiction et de la Poésie, des Arts paisibles et indulgents à la détresse humai m* et dont, mieux que personne, il a su nous (U* peindre la noblessse,. refficace bonté et cille

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ineffable douceur qu'ils répandent dans les âmes blessées.

Un examen impartial de la morale pessimiste, telle que Schopenhauer l'a érigée en doctrine éblouissante de force, de vérité et pathétique, nous prouvera pourtant que d'autres sources de bonheur, d'apaisement et d'oubli, jaillissent encore du sol inépuisable.

Déjà, le pessimisme est forcé de reconnaître f|iie la sensibilité, en sa manifestation la plus luiute, aboutit, par la création et la contemplation esthétique, à une victoire fugitive et très bnVve, obtenue sur 1 universelle douleur, aune conquête, éphémère, mais réelle (nous ne saurions le répéter trop souvent), de cette joie mystérieuse et indéfinissable que le Maître Lriigique déclare pourtant à jamais absente et bannie du monde où nous vivons notre exil.

Dims les régions moins ardentes, mais plus sereines encore, de la vie morale, de l'altruisme, dt^ la charité et de l'amour au sens religieux et mystique du mot, le plus sublime d'ici-bas, dans les sphères apaisées de l'éthique et celle-ci étiez le philosophe du Monde comme volonté el a^mme représenlalion, n'est pas une construction arbitraire et artificielle, mais la conséquence lou'u]ue et irréfutable de son système de l'Uni- \crsetde sa conception générale du monde, nous verrons le grand pessimiste conclure à la

possibilité d'une félicité plus durable, plus parfaite, plus harmonieuse encore que celle dont le génie artistique nous accordait Tinestimable bienfait. Aux foudroyants éclairs de l'émotion artistique succède la pâle aurore de l'Amour éternel ; la nuit, ses visions d'épouvante, son froid glacial, ses terreurs, et ses ténèbres régnent encore sur le monde, mais les lueurs du matin paraissent à l'horizon.

Si l'esthétique de Schopenhauer se distingue par d'innombrables et frappantes beautés, il y a dans sa morale une incomparable sérénité, une noblesse d'accent, une lumineuse sagesse qui nous inspirent une sorte d'admiration respectueuse, presque craintive et intimidée.

Personne n'a parlé avec plus d'éloquence de la volupté, de la fièvre, de la joie intime et profonde qui accompagne l'émotion esthétique; mais personne n'a trouvé des accents d'une sagesse plus hautaine et plus touchante, à la fois, pour nous peindre la félicité, la floraison intérieure, l'apaisement inefl'able que la science du bien, la morale, pour l'appeler de son nom vulgaire et sacré, procure à ses élus. Nul moraliste, ni dans les temps modernes, ni dans l'antiquité, n'a célébré les bienfaits, la grandeur, et la suave efficacité du dévouement, du sacrifice, de la charité, de l'amour et de la pitié, de toutes les vertus qui prêtent une valeur et

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un sens suprême à la vie avec plus de conviction, d'éloquence, de force persuasive et de génie. Si l'Humanité méchante et infortunée n'entend pas les conseils de cette voix inspirée qui semble nous parler vraiment de l'autre rivage, il n'y a plus qu'à désespérer de ses destinées et du triomphe ultime de la justice. Avec la morale de Schopenhauer s'évanouissent l'espérance vivante et la possibilité même d'une morale rationnelle, capable de modifier, d'améliorer, d'ennoblir et de vaincre la nature ennemie.

Souvenez-vous des paroles sublimes dans leur simplicité qui indiquent le point de vue auquel se place Schopenhauer, pour construire l'édifice grandiose de sa morale sur les ruines de tous les biens, de toutes les richesses et de toutes les illusions de ce monde dont il nous fit comprendre le mensonge et le néant.

Celui qui a reconnu l'identité de tous les êtres (et celte identité est évidente pour Schopenhauer et pour ses disciples, car, si tout n'est que Volonté, la diversité des êtres n'est qu'un mirage de plus en ce monde où tout s'évanouit), celui-là ne distingue plus entre lui-même et les autres, il jouit de leurs joies comme de ses joies, il souffre de leurs douleurs comme de sa douleur, tout au contraire de l'égoïste, qui, faisant entre lui-même et les

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autres la plus grande différence et tenant son individu pour seul réel, nie pratiquement la réalité d'autrui. La pitié est ce fait étonnanl, mystérieux par lequel nous voyons la ligne de démarcation qui, aux yeux de la raison, sépare totalement un être d'un autre, s'effacer et disparaître, le non-moi devenir en quelque sorte le moi . La pitié seule est la base réelle de toute libre justice et de toute vraie charité.

Intuition merveilleuse du génie î Taccent tlo l'éternité résonne vraiment dans la voix du grand philosophe qui vient de fixer en quel ques lignes l'antique et invincible problème do la Loi Morale. D'autres écoles peuvent surgir et proposer aux siècles à venir des solutions nouvelles du problème éternel, celui-ci néanmoins se dressera toujours comme un dilemme angoissant et tragique, comme une question redoutable que l'âme adresse à l'Univers. Quel que soit le parti qu'adoptera définitivemeiil l'humanité dans ce grand débat ouvert depuiî^ des siècles, il faudra, avant tout, qu'elle réponde» à l'interrogation que la volonté, enfin consciente de son esclavage et de son origine, s'adresse li elle-même au cours du chef-d'œuvre morose et pathétique où l'auteur des Parerga et Paralipomena, voulut tout embrasser afin de tout comprendre .

Sommes-nous capables d'aimer autre chose

que nous, l'âme humaine est-elle susceptible d'un affranchissement de Tindividualisme ?

ayant à choisir entre notre bonheur personnel ou le bonheur d'aulrui, et ce problème s'impose à notre examen dans toute alternative morale, pouvons-nous sacrifier l'intérêt subjectif, le fond d'égoïsme qui constitue en apparence l'essence même de la volonté? Le conflit pratique entre votre individualité et mon individualité s'affirme à chaque pas dans la vie et. c'est sur la solution du conflit que l'on peut et que Ton doit fonder l'idée du Bien, idée qui est l'armature et la justification de toute morale digne de ce nom. En un mot, le désintéressement est-il possible, oui ou non ? Est-ce l'égoïsme ou l'amour du prochain qui symbolise avec le plus de véracité le fond ultime de la volonté? La question de la morale est là tout entière et elle réside uniquement dans la solution que notre doctrine de vie y apporte. Les plus hautaines, les plus abstraites spéculations métaphysiques, celles d'un Kant, d'un Hegel ou d'un Schopenhauers'y ramènent aussi bien que les angoisses de la plus humble créature humaine, dépourvue d'instruction et de culture, n'ayant jamais entendu parler de l'impératif catégorique, bien certainement, et qui subit pourtant, elle aussi, au cours des épreuves d'ici -bas, la tristesse et les affres de la lutte éternelle entre l'égoïsnie et

le devoir. Alfred Fouillée se demande avec angoisse dans un des plus beaux chapitres de ce chef-d'œuvre qui s'appelle VA venir de la métaphysique : La Volonté, dans ses éléments et dans son tout, est-elle ouverte ou fermée à autrui, aimante ou indifférente? Est-ce la paix finale ou la guerre dont elle porte en son sein le germe invisible ?

Dilemme redoutable, énigme cruelle et poignante? Mais le monisme d'Arthur Schopenhauer, s'il est appelé à la résoudre dès le début de son investigation en matière de morale, lo pessimisme cosmique, trouve les éléments de la solution, si ardemment et si douloureusement recherchée, dans les principes fondamentaux dont il se réclame et dont il procède. En eflfel, l'opposition essentielle entre l'égoïsme et le désintéressement, entre notre moi et celui du prochain, si elle apparaît à chaque conflit dans la pratique, s'efface et disparaît en théorie, pour celui qui admetlesystèmedeSchopenhauer dans son point de départ et dans ses développements inévitables. Tandis que les ordres de toute au tir doctrine de morale, même l'impératif catégorique de Kant ne peuvent être suivis que s'ilî^ obtiennent notre assentiment à un acte de foi, réthique de Schopenhauer est la conséquence tellement logique et irréfutable de sa conception du monde, qu'il paraît impossible de

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réfuter Tauslère et sublime morale dont le Maître nous commande Taccomplissenient et le l'espect si Ton n'est pas parvenu à réfuter d'abord et très victorieusement l'ensemble de sa philosophie.

Quelles que soient la beauté d'éloquence, ou la sagesse des conseils de sacrifice et d'abnégation que nous donnent les moralistes d'écoles et de tendances diverses qui se partagent et se disputent l'empire des âmes et la direction des esprits, il nous est toujours possible de les réduire à néant pas une simple et dédaigneuse négation. Qu'aurait donc pu répondre l'admirable et candide Kant, le plus grand génie philosophique des temps modernes et du temps éternel au sceptique qui ne trouve pas en luimême la notion de cette Loi du Devoir dont la splendeur émouvait jusqu'aux larmes, autant que la beauté même du ciel étoile, l'illustre penseur de la Raison Pure? Rien, sinon réitérer un ordre dont le caractère catégorique semble perdre de plus en plus sa puissance de persuasion arbitraire'et qui, exigeant un acte de foi de l'âme qu'il sanctifie, ne saurait résister aux attaques du doute le plus vulgaire.

Rien de pareil à craindre pour le disciple de Schopenhauer. Tout prosélyte de cette haute, austère et impérissable doctrine, est amené à en adopter les conclusions et les tendances nio-

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raies, non pas à la suite d'une conversion inïrrieure, de caractère purement mystique et qui peut ne pas se produire, malgré tout le zèle ci toute la bonne volonté du néophyte — écupîl habituel de tous les systèmes de morale, — majLs comm.e conséquence inévitable et logique, conime assimilation scientifique, raisonnée ol complète, de la philosophie de la Volonté. Kn effet, si le môme vouloir vivre, le même prin cipe d'ardeur, de vitalité et d'effort indomptable palpite dans tous les êtres, car tous rn* sont que les formes changeantes, les objecti\;itions médiates de réternelle Volonté, la difl'rren ce tellement essentielle entre notre moi t L les autres créatures vivantes, s'évanouit, s'eff;nr et disparaît. Le voile se lève, les ombrrs décevantes de Tégoïsme se dissipent, pareilles aux fantômes de la nuit à l'approche du joui . Le mensonge etl'égoïsme, Teffroyable slupidiit*^ de la haine et de la lutte nous apparaissent dans toute l'horreur qu'ils méritent. C'est nousmêmes qui souffrons, qui aimons, qui défif pérons, qui aspirons à un Idéal impossible <li* bonheur et de perfection , c'est nous qui existon s dans ces êtres innombrables, qui nous semblen I hostiles, redoutables, et destinés, à devenir no-? ennemis, s'ils ne le sont pas encore et dont ïù destinée se confond pourtant avec la nôtre an regard du philosophe, de même qu'une uni h'

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profonde d'origine, d'orientation etde substance nous relie dans les abîmes de l'Absolu à ceux-là mêmes qui nous combattentou qui nous persécutent. Le méchant est avant tout un insensé, P»nsque c'est lui-même que frappe sa colère, et >* s propres armes se retournent contre lui, tandis que le sa|?e, épris d'un idéal de sainteté îiuiccessible au vulg'aire, défend au contraire noire propre bonheur et notre propre cause, mais agrandie, ennoblie, purifiée et comprise. Ainsi, l'Art, pour quelques brefs instants d'enthousiasme et d'extase, nous délivre des rluitnes de la nécessité et de l'égoïsme univer- ?ï^*l. Son sortilège bienfaisant et propice nous lîUpre momentanément de la servitude de l'in- (]i\ idualisme. source de toutes les peines et de In 11 tes les épreuves d'ici-bas, puisque la volonté Ati l'individu est condamnée d'avance à la dnuleur, à la défaite et à toutes les trahisons dn sort, à toutes les perfidies du destin ennemi. Miiis le sentiment, mystérieux et sacré entre V ms du Bien, de la Pitié, source immémoriale et inlarissablede la Morale éternelle apparaît plus pHlrace, plus essentiellement libérateur encore. I ji identifiant notre moi avec celui de tout ce <l ni existe, donc de tout ce qui souffre, sous le n^ï-ard indifférent des étoiles lointaines, en fiiîgant battre notre ca^ur à l'unisson avec rr-liii de la nature entière, la philosophie de la

Volonté agrandit singulièrement l'horizon mesquin et borné de nos destinées misérables, elle entr'ouvre à nos regards débiles, demain évanouis dans la nuit sans réveil, des perspectives infinies. Ce n est pas tout, elle fait jaillir du sol aride de la réalité des sources inconnues où nos âmes altérées de bonheur, de vérité, de consolation et de paix, peuvent apaiser la soîl ardente qui les dévore, où elles puisent une force de renouveau et une puissance d'oubli plus durable que celles dont l'Art lui-même est le dispensateur. Sur la route de l'initiation mystique et de la délivrance suprôme, l'émotion esthétique est la première étape, la seconde ouvre ses portes hospitalières à la créature affranchie qui accepte et choisit pour invariablf^ étoile au ciel de ses destins, la loi austère du Devoir, conséquence logique et symbole limpide de rUnité fondamentale de tous les etn^s dans la volonté transcendante.

Désormais, à partir de l'instant solennel où une vie morale commence pour nous, c'est àdire la possibilité et le désir du sacrifice nécessaire, l'identification de notre moi avec celui de nos compagnons d'infortune et d'exil terrestre, la fatalité perd de plus en plus son pouvoir d'oppression, ce joug inepte et inexorable auquel nous étions assujettis sans réserves, aux jours d'égoïsme absolu pèse sur nos âmes d'un

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poids moins écrasant. Peu à peu, à mesure que notre bonté, notre charité, notre douceur, notre besoin de fraternité et de bienveillance, notre faculté d'abnégation, de pardon des injures et d'oubli de soi-même grandissent en nous, se développent et s'affirment en une série d'actes altruistes, nos facultés de souffrir, elles semblent diminuer et s'éteindre. Nous découvrons des ressources infinies de consolation, d'apaisement et de résurrection, d'espérance et de joie, trésors plus précieux que toutes les richesses matérielles et dont le pessimisme théorique niait naguère, en sa désespérance, jusqu'à la possibilité. Nous en savourons avec délices la conquête inattendue, encore bien partielle, bien fragile, bien âprement disputée par les puissances innombrables de la souffrance et du mal, mais indéniable et certaine. Chaque douleur que nous avons apaisée diminue notre lot de tristesse terrestre et ce tribut tragique que nous payons tous au malheur, chaque infortune que nous avons eu le bonheur de soulager se change pour nous en gage d'espérance ; chaque blessure, que nos soins fraternels ont guérie, nous procure autant qu'à la victime qui en subissait la souffrance, la volupté de l'apaisement et la joie de la convalescence. Toutes les larmes que nous épargnons à nos semblables, sachez-le bien, nous

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les aurions versées nous-mêmes un jour, rt comraLent ce miracle éternel de l'Amour plus fort que la Douleur peut-il nous étonner, pui:^que celui qui souffre, qui agonise ou qui pleuro et que nous secourons, celui qui nous semblait jadis un ennemi et un étranger est un auli c nous-mêmes, puisqu'on nous sacrifiant pour lui, c'est à notre détresse que nous venons \\i aide, c'est de notre propre et immense misère que nous avons pitié ?

C'est en vain que la perfidie, la violenuut et la haine exercent contre nous leur fureur fratricide. Si nos ennemis, nos bourreaux on nos persécuteurs sont heureux, triomphant, et prospères, leur félicité nous dédommage an centuple du mal qu'ils espèrent nous infligtM, c'est en vain que les êtres les plus chers, Ils plus tendrement aimés, nous abandonnenl, nous méconnaissent ou nous trahissent — Je choisis tout exprès, comme exemple, la plus cruelle des épreuves. — Nous souffrirons In martyre, sous la première impression de l'ou trage et de la félonie, nous verserons dc^ larmes de sang, nous atteindrons le fond de Ja douleur et de l'humiliation humaine ; notie raison fléchira au souffle de l'infortune et de l'irréparable. Mais si nous apprenons que Iji créature adorée, parjure à ses serments, qui nous dédaigne, nous méprise et nous bravCi

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est heureuse, du fragile et éphémère bonheur d*ici-ba8, quelle est Tâme généreuse, vraiment aimante, vraiment soumise à l'illusion décevante et sublime de Tamour, quelle est Tâme capable de regretter un seul instant la rançon dont elle paie la félicité de l'être aimé que la vie éloigna de nous à jamais ? Et c'est en vain aussi que la souflTrance physique, la pauvreté, l'esclavage social, la maladie, l'abandon, l'ingratitude, l'épreuve dégradante de la misère, l'injustice et le mépris du monde, c'est en vain que tous les maux innombrables qui accablent la triste humanité, c'est en vain que les pires désastres nous écrasent, nous désespèrent. S'il y a de la joie en ce monde, de l'amour, de la richesse, de la volupté, de la santé, de la force victorieuse, de la lumière et de la beauté, qu'importe que nous ne possédions pas même une parcelle de ces trésors éphémères, désirables quand même, puisqu'un reflet de la Joie absolue y palpite ! Le sage, et tout homme de bien, toute créature vivant d'une vie altruiste et aimante, est parvenu à la sagesse véritable, le sage participe au bonheur d'autrui, surtout s'il a la certitude d'y contribuer par sa propre souffrance. Pareil au philosophe stoïcien, pratiquant parmi les ténèbres du monde antique leg préceptes du grand Epictète, du sublime Sénèque ou du noble Marc-Aurèle, il est riche, il est jeune,

victorieux et superbe, il est aimé, il est heureux, il participe à la richesse, à l'amour, à la liberté, à la jeunesse épanouie de ses semblables et même de ses ennemis. Car, si la même essence palpite dans tout ce qui souffre et aspire au bonheur impossible, c'est-à-dire dans tout ce qui existe, qu'importe le rôle briïlant ou très humble, éclatant ou lamentable .que le destin nous assigne dans la puérile et éternelle comédie du monde ! 11 faut que la Vie puisse produire un peu de beauté, de vérité et de joie; si elle y parvient l'existence est absoute, de même que le plus humble interprète d'un chefd'œuvre bénéficie d'un rayon de gloire ; qu'importe, si c'est notre Moi éphémère ou celui de notre frère en faiblesse et en misère humaine qui profite de la conquête du Bonheur? L'essentiel est que la joie existe, qu'elle fleurisse parmi tant de décombres et de ruines, que notre âme parvienne, à en créer l'illusion bienfaisante. 11 suffit qu'une créature vivante en respire un instant le parfum mystique. Sa volupté sera la nôtre, nous entendrons les cris d'allégresse de Tesclave affranchi, parmi les pires épreuves de la défaite personnelle, nous comprendrons sa joie, nous subirons l'extase de sa délivrance et de son orgueil.

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Le second cycle de rinitiation mystique est franchi par le disciple de Schopenhauer. Il s'est assimilé la morale profonde et si douce, si pitoyable sous son apparente rigidité dont nous venons d'esquisser les aspirations essentielles. Toutefois, car il y a dans le déterminisme supérieur de la dialectique une force mystérieuse qui dépasse vraiment les prévisions humaines, même quand il s'agit d'un homme de génie — le disciple du Maître, s'il est de bonne foi et s'il n'admet pas l'obéissance passive en matière de croyance philosophique, une fois parvenu à ce sommet de l'existence morale d'où l'on embrasse déjà l'ensemble de l'Être et de la totalité du Monde, pénétrera sans doute au delà des limites que Schopenhauer lui-même voulait nous assigner. Pour la seconde fois, parmi les ténèbres et l'épouvante de la nuit terrestre, il sera contraint de reconnaître un principe de liberté, de renouveau et de victoire obtenue sur l'éternelle et universelle souffrance. La Volonté de vivre n'était déjà plus radicalement meurtrière et infâme, puisqu'elle nous octroie le bienfait, à nul autre pareil, de la contemplation esthétique; elle contient dans ses profondeurs insondables, un principe positif, de caractère bienfaisant plus indéniable encore, puisque la pos-

sibilité de FAmour, du Sacrifice et de la Pitié, c'est-à-dire la possibilité d'une morale nous fait participer à une forme de l'être qui n'est plus l'âpre désir, l'effort atroce et vain, la souffrance sans fin du Vouloir vivre. Ce mode d'existence que le plus humble des hommes peut adopter et choisir, n'eût-il ni génie, ni talent, ni instruction d'aucune sorte, ni même cette faculté de comprendre la Beauté qui est déjà un privilège, cette vie nouvelle échappe à la Fatalité tragique de la Douleur et de la Servitude; elle est elle-même, quelque imparfaite qu'elle apparaisse encore, le bien possible et réalisé, la joie atteinte, la démonstration vivante du bonheur, un instant victorieux puisque toute créature qui se sacrifie à une autre, par une loi équitable et sublime, trouve dans l'ardeur même du sacrifice l'oubli de ses propres souffrances. Si le héros ou le saint qui s'immole au bonheur d'autrui, non seulement ne regrette pas les biens périssables auxquels il renonce, mais reçoit déjà le salaire de son dévouement et le prix de son effort, c'est parce que la délivrance, l'écrasement du mal, l'évasion de notre âme, prisonnière de l'erreur et de la haine, c'est parce que le Bonheur et la Joie, achèvement et enchantement des destinées, se paient d'un prix exorbitant certes, ce prix étant, selon Schopenhauer, le sacrifice de notre félicité per-

sonnelle ; mais c'est aussi parce que la Félicité est possible, même ici-bas, parce que l'existence de ces biens ineffables, nous interdit de prononcer le verdict sans appel qui condamne le monde. Si le sacrifice, essence et triomphe de la loi morale, ne servait qu'à augmenter et à propager la souffrance, pourquoi Schopenhauer nous en imposerait-il le culte, l'accomplissement et le désir? La diminution de la douleur est déjà une forme de la joie et Tabnégation des bienfaiteurs de l'humanité ne leur eut-elle octroyé que celle-là, Tanathème absolu du pessimisme apparaîtrait déjà en contradiction évidente avec la morale que Schopenhauer a déduite, avec tant de force et de génie, de l'étude de la vie humaine et de l'évolution cosmique. Car l'objection que l'on a adressée si souvent à la morale formaliste de Kant garde aussi toute sa puissance agressive contre les austères avis du renoncement pessimiste. On ne se sacrifie pas à une ombre, à une illusion, à une formule abstraite, mais à une réalité vivante et certaine, et cette réalité ne peut être ni l'orgueilleuse chimère d'une Loi arbitraire et abstraite, ni la doctrine incomplète de l'Unité fondamentale de tous les êtres, mais la victoire de l'idéal qui nous fait espérer une vie plus douce, une humanité meilleure, une augmentation de la joie possible, surtout une diminution de la souffrance éternelle.

Celle-ci demeure pourtant la maîtresse inexorable de nos fragiles destins, et tôt ou tard, la loi fatale nous ramène dans son empire, rept^iitants et soumis, comme des esclaves fugitifs.

Néanmoins, on ne saurait le redire tro|i souvent, parmi les démentis cyniques de la réalité insultant Tldéal, et quand les plus gramis g^énies de notre race, des titans tels que le penseur du Monde comme volonté cl comme rcpi-rsenlalion nous ordonnent de désespérer et de mourir, de cette agonie de l'âme qui est le w noncement, la fuite de Tesclavc, Tévasioii suivie de représailles tragiques, mais qu'importe ! la libération est possible, même ici-ba^;. Oui, la misère, la douleur, les deuils, la trahison et la déchéance de tout ce que nos âmrs ont aimé au printemps, l'immense lassitude, le

supplice de vivre, voilà la vérité, voilà notre sort à tous, il n'y en a pas d'autre. Et dans la lutte déchirante qui dure du berceau à la tombe, chacun de nous est sûr d'être vaincu à la fin du combat. Mais une lueur d'espoir brille dans les ténèbres, mais on échappe à la tyrannie de régoïsme,des appétits insatiables, de la volonté ardente et à jamais inassouvie. La magie de l'Art nous accorde l'oubli, pendant une trêve propice. La douceur de l'amour et la sainteté de la loi morale, en nous faisant participer aux douleurs comme aux joies apparentes d'autrui, en nous commandant de diminuer la souffrance et de propager le bonheur, nous rend plus libres encore, nous réconcilie davantage, nous dévoile quelques ti'-aits de plus de l'idole dont le Maître niait l'existence elle-même et dont le visage se dessine lentement, parmi les ombres et les énigmes de l'Absolu, dont le sourire mystérieux attire les créatures vivantes depuis que Tillusion du monde y déploie ses prodiges, dont le regard semble nous dire :

« Oui, je suis la Joie éternelle, pauvres insensés, créatures périssables qui osez douter de moi, de moi vers qui aspire tout ce qui existe ! Je suis si bien l'inspiratrice, l'initiatrice, la souveraine de vos destins que vos négations elles-mêmes semblent plaider ma cause... >^ Quel est en effet le but auquel aspire la vo-

lonté, lasse de tant d*eflbrts stériles, lorsqu'eUt! cherche Toubli au refuge de TArt ou du Bien?

Cet oubli, cette délivrance peuvent-ils être un surcroît de (Jouleurs, une augmentation de souffrances? Non, pertes, ou, s'il en était ainsi, le philosophe démasquerait une fois de plus la perfidie de la nature ennemie elle saurait nous montrer le piège que tend à ses victimes l'illusion du Bien et de la Beauté, Schopenhauer^ pourtant comme tous les penseurs et tous les philosophes dignes de ce nom, proclame bien haut, avec la gratitude émue et Téloquencc sublime du prisonnier qui échappe aux bouireaux, la sainteté, la noblesse et Tefficacité de l'Art et de la Morale. Nul doute n'est donc possible à ce sujet, et peu importe que Tillus Ire métaphysicien ne s'en soit pas rendu compte très exactement, ou plutôt n'ait pas voulu dé duire les conséquences totales de son esthétique et de sa doctrine du Devoir. En délivrant la volonté du joug de l'égoïsme et de la servitude, en lui permettant de rejeter, ne fût te que pendant quelques heures de trêve bienfai santé, le fardeau accablant de l'inquiétude, du trouble, des soucis décevants, des convoitises^ toujours inapaisées, des appétits jamais sati.S' faits, l'Art aussi bien que la Morale attestent la possibilité et l'existence d'un monde où la soulfrance apparaît amoindrie, la Joie accessible.

le Bonheur passant de la puissance à l'acte, le Mal terrassé et ^a douleur vaincue.

Mais Textase de la contemplation esthétique s'évanouit avec cette brièveté tragique qui semble la rançon fatale de la Jeunesse, de la Beauté, de l'Amour et de l'enthousiasme, car ce qui rend la vie digne d'être vécue est précisément, hélas ! ce qui passe et se fane le plus vite, ici-bas, les roses printanières, les fleurs du rapide été ou les moissons de l'automne nous ont à peine permis d'en respirer les devins parfums que déjà leur parure éclatante n'est plus qu'un souvenir.

Mais la loi morale, l'altruisme et la sublime pitié, s'ils nous emportent loin du Monde matériel, où chaque combattant se défend, lutte avec acharnement, espère la victoire et finalement succombe et expire, les armes à la main, au nom de Tégoïsme insensé (n'est-ce point un prodige, à nul autre pareil, que cette seule notion du désintéressement, du souci de la peine d'autrui, de notre devoir envers les autres créatures, cette notion dont l'homme seul est capable, parmi les innombrables êtres vivants, qui tous se haïssent, se détruisent et se dévorent ?) mais la loi morale, si elle ennoblit, purifie et agrandit notre existence, en la faisant participer aux peines et aux joies., aux travaux et aux aspirations, aux regrets, ou aux grandes

espérances de nos semblables, ne nous apportet-elle aussi qu'un apaisement passager, une guérison momentanée, une félicité incertaine et précaire ? Il faut le reconnaître, hélas ! car si la faculté d'oubli, le fait même d'échapper à la tyrannie de rinstinct,de l'ambition, de l'inquiétude du lendemain, l'esclavage du moi, est déjà une conquête immense sur la douleur, maîtresse et souveraine du Monde, celle-ci règne quand même en partage dans l'atroce univers que la fatalité nous assigne pour prison, et l'âme du sage, délivrée des regrets, des remords, de régoïsme, continue néanmoins à soufTrir d'une souffrance plus noble, mais intense et tragique encore. La douleur cosmique tressaille en lui, les plaintes des martyrs innombrables résonnent douloureusement dans les profondeurs de son être, la misère, l'esclavage, l'injustice le désespèrent et l'accablent. Il pleure toutes les larmes du monde, son cœur saigne par toutes les blessures humaines, son âme se brise aux spectacles effroyables de la détresse et du délire des créatures périssables auxquelles il a sacrifié la chimère du bonheur personnel et que son sacrifice, résolu et accompli au prix de tant d'efforts, d'un renoncement surhumain, d'une crise mystique si douloureuse et si laborieuse, n'a ni délivrées ni apaisées ni rendues complètement heureuses ou meilleures. S'il a

120 L OPTIMISME DE SCUOPENllAUER

vaincu sa propre douleur, le sage, le héros pacifique ou le saint, tant qu'il demeure parmi le monde des vivants, n'a pu écraser d'une victoire durable l'universelle et fatidique Loi du Vouloir Vivre qui est aussi la Loi d'inutile agitation, de défaite certaine et de tortures inévitables.

Le mal reprend ses droits, la douleur obtient sa revanche. Plus que jamais, même en admirant la Beauté, même en suivant les préceptes du Bien, nous souffrons, nous désespérons, nous agonisons dans les affres d'un long supplice... Désormais ce n'est plus la faillite de notre fragile idéal, qui nous incite à la révolte et au désespoir mais le désir de l'idéal sacré entre tous, celui de la joie universelle. Car, ni la Beauté, ni la Bonté ne peuvent abolir la souffrance. Elles sont encore, quoique très supérieures à l'égotisme vulgaire, certes, des formes d'activité humaine assujetties au vouloir vivre, et l'existence reste toujours le Mal, la Trahison et l'Epreuve suprêmes.

La troisième et la plus noble de nos facultés (bien que Schopenhauer lui ait ravi son ancienne priorité et sa suprématie d'autrefois) la pensée, ce don mystérieux de comprendre la vie, le seul, en somme, qui creuse un abîme entre l'homme et les autres créatures, capables de sentir et de vouloir, et de souffrir

comme nous, hélas I mais non pas de penser, rintelli^nce, nous permettra enfin de franchir le seuil redoutable des régions interdites, celles où les vérités suprêmes brillent d'une ineffable clarté, OÙ palpite enfin la flamme de l'absolu, où l'initiation s'aclîève et nos destinées s'accomplissent, tandis que les derniers voiles se déchirent. Le penseur, non sans une lutte bien douloureuse encore, s'est affranchi de l'égoïsme, de l'illusion primordiale, de l'absorbant et féroce individualisme, plus tard, il a cherché la guérison et le mot de l'énigme dans les sphères apaisées et sereines de l'Art, il a cru, comme nous tous, aborder au port, toucher au but rêvé, en acceptant la servitude volontaire du devoir et de la vertu, et toujours son attente fut déçue et trompée, non pas d'une déception complète, il est vrai, mais déchirante et tragique encore. Partout, même dans l'atmosphère pure et sublime de la Beauté ou du Bien, la douleur est reparue, la fleur symbolique au parfum qui tue, aux sombres couleurs de désespérance et de deuil, les roses funéraires ont refleuri encore. Et l'esprit vainqueur, non plus seulement des illusions des sens et des mirages matériels, pièges grossiers dans leur habileté même, mais vainqueur aussi des stratagèmes subtils où se déploie l'astuce du Vouloir Vivre — toute-puissance du génie ou ineffable gran-

deur de la pitié — Tesprit comprend, enfin, l'ultime vérité, il acquiert une certitude irréfutable, il reconnaît que le Monde est absolument mauvais et, parvenu à ce degré de clairvoyance et de haute sagesse, il sent en luimême la force de choisir entre la volonté de vivre et celle de ne plus vivre.

Le verdict sans appel est prononcé, le plus haut degré de sloïque fierté accessible à une créature humaine est atteint. La parole tragique et définitive, inspirée et indestructible, plane sur le monde qu'elle condamne, sur le destin dont elle a déjoué l'immémoriale astuce. Et cette sentence suprême qui est aussi la suprême sagesse, est une condamnation. Le vrai devoir, la vraie beauté, le seul bonheur réside dans l'anéantissement du désir de vivre, c'est là la délivrance complète. Détruisons-en nous mêmes l'étincelle néfaste, le principe de l'Être. Alors seulement nous ne souffrirons plus. Et c'est pourquoi au jugement de Schopenhauer, le Bouddhisme, avec sa rage de destruction, son renoncement mystique et les abîmes de néant qu'il fait entrevoir à ses fidèles, c'est pourquoi le Bouddhisme semble être déjà l'expression

symbolique, anticipée et instinctive de sa philosophie. Le Nirvana est le but, le port et le refuge de nos fragiles destinées...

En lui seul, dans ses profondeurs insondables, dans son sommeil sans rêve, dans sa nuit sans étoile, nous trouverons le repos, la délivrance, la fin de Tinterminable épreuve, la quiétude et la sainteté du grand silence que l'existence interrompt Le monde où nous vivons, où nous agonisons plutôt, ne peut s'améliorer, il ne peut échapper à la Loi fatidique ; l'espoir et la chimère du progrès, c'est-à-dire d'une amélioration de la vie, ne méritant que l'indulgence méprisante du sage. Le Non Être vaut mieux que rÊtre, de sorte qu'au bout des investigations laborieuses de la science, après le tumulte et le cauchemar des siècles, comme salaire de son dur labeur, la triste humanité ne reçoit que ce conseil : l'anéantissement du Vouloir Vivre, et avec lui, l'anéantissement du Monde qui n'existe que par les consciences où il se représente.

Jamais doctrine négative ne fut plus absolue, plus radicale, plus persuasive que celle-ci. autant par la splendeur de la forme où elle s'exprime que par la force de pensée philosophique et l'unité admirable qui l'anime d'un bout à l'autre. Jamais une sentence plus implacable, plus âpre, n'aura stigmatisé 1 injus-

tice du inonde et Tépreuve de la destinée. On a atteint vraiment le fond du désenchantement et du désespoir, le nihilisme intellectuel ne saurait aller au-delà, puisque déjà, dans cet anéantissement qu'enseigne Schoi>eiihauer, les limites du monde d'ici-bas sont dépassées. Le Maître du pessimisme moderne nous guide dans ces sphères du rêve, de la contemplation et de l'extase mystiques, inexprimables en termes du langage humain, dont les extraordinaires visions des grands philosophes néoplatoniciens, de l'admirable école d'Alexandrie, si peu connue et si digne de l'être, celle desProclus, des Sirianus, des Modératus de Gadès, des Alcinoiis, des Ammonius Saccas, des Porphyre, mais surtout du gigantesque, obscur et redoutable Plotin, émule et rival de Platon, peuvent seules nous donner une notion approximative.

Le cycle des facultés et des aspirations humaines est parcouru et toutes les routes ont abouti aux gouffres d'épouvantes, et d'horreur. Deux fois, l'espérance invincible aura brillé sur la route périlleuse, aux chemins difficiles du long apprentissage, à deux étapes différentes, sous la clarté propice d'étoiles bienfaisantes mais incertaines et l'une et l'autre trop éloignées de nous» hélas ! pour dissiper les ténèbres ; deux fois, le fantôme du bonheur s'est dressé devant nous. Nos mains tremblantes

se sont tendues vers lui, accablées de chaînes, brisées par la douleur. Sous le souffle pur do ridéal vainqueur, notre détresse infinie s'apaisa un instant, nous avons cru découvrit^ le remède désiré ; mais bientôt les derniers specti^s se sont évanouis, et voici enfin, irréfutable, indéniable, toute puissante comme Téter nité, voici la solution du grand problème : le Bonheur est impossible. Tant que continue encore l'épreuve de la vie, telle que nous la subissons ici-bas, il faut anéantir le désir memt^ et la force de vivre. Le bienfaiteur, l'ami d<' Thumanité et de la nature est celui qui aspire à y éteindre le feu dévorant de rÊtr.e et de la souffrance ; et toute philosophie rationnelle st^ termine par une négation absolue.

Depuis les plaintes farouches des prophètes, depuis les prédications enflammées et ardentes des sages brahmaniques ou des premiers martyrs bouddhistes enseignant aux humains le mépris de la douleur et la haine de la vie, la douceur du néant et le repos de l'abîme; de puis les méditations sublimes et désenchantées du prince Hamlet songeant aux problèmes de la destinée et de la souffrance sur ces terrasses d'Elseneur où le fantôme du devoir lui appa raît pour la première fois, depuis Eschyle ou Ezéchiel, depuis Shakespeare ou Byron, l'humanité n'avait pas entendu un réquisitoin

plus éloquent, plus fougueux, plus farouche que celui-ci.

Non, jamais accents plus pathétiques, plus frémissants d'épouvante, plus sincèrement tragiques, plus impressionnants et plus douloureux n'avaient retenti sous la voûte des cieux, vers ces espaces infinis^ où tant de regards humains ont cherché un signe d'espérance, un appui, une promesse de renouveau, une consolation, fût-elle pâle et tremblante comme la clarté des astres lointains. Tout n'est que vouloir vivre, impulsif, inutile, et sans but, dans le rythme des constellations comme dans les battements d'un pauvre cœur aimant, demain réduit en cendres ; tout n'est que douleur éternelle, labeur sans sanction, et sans trêve, rien n'est vrai, rien n'existe, sinon la mystérieuse puissance de vivre et de souffrir. Et pour la centième fois, à l'interrogation anxieuse de l'âme désespérée qui demande : Où est la guérison, non plus illusoire et temporîiire, mais véridique et sincère? le philosophe qui n'a pas seulement enseigné mais démontré le désespoir à l'origine et à la fin de tout, le sage répond encore : La destruction du Mal en est le seul remède. N'essayez pas d'ennoblir mais d'abolir la vie. Ni espoir, ni clémence possible. Le néant, le néant encore et toujours.

Lui seul vous apaisera, lui seul vous donnera

la paix, lui seul ne vous trahira pas... Mais ceci est vraiment un des faits les plus significatifs et les plus importants de l'histoire intellectuelle de rhumanité. Au moment même où Schopenhauer est parvenu à la conclusion logique de sa doctrine, conclusion nullement arbitraire, sa vamment déduite, irréfutable et s'appuyant sur l'effroyable réalité de l'existence quotidienruaussi bien que sur la dialectique la plus sublime, au moment suprême où il lui faut terminer l'œuvre de toute sa vie, résumer en quelques pages synthétiques le sens de son chef-d'œuvre, entraîné par un instinct, un appel irrésistible* de son génie en qui palpite vraiment Tâmo douloureuse du monde, le voici qui né peu!

s'empêcher de pousser encore, malgré touL malgré l'atroce vérité de sa haine et de sa ré volte, malgré la victoire de sa philosophie et hi certitude de son bon droit, le cri d'espéranrc qui ne s'éteindra pas, tant qu'un être vivanf continuera à vivre et à soufTrir ici-bas, à cher cher le sens de la vie et la chimère du bonheur On se souvient des lignes mémorables, ?^i souvent citées, commentées, de mille manières dissemblables et qui ont à elles seules suscilr toute une littérature et toute une école philosophique, de l'aveu significatif et pathétique qui termine l'œuvre capitale de Schopcnhaucr.

Après avoir reconnu qu'il s'est contenté (]c

128 LOPmn^ME DE SCnOPENHAUER

fair»^ la métaphysique du monde, ne pouvant •^e former de notions même symboliques de ce qui dépas'^e le monde, le grand philosophe reconnaît par cela même que, si sa philosophie se termine par une népration, cette négation, bien qu'assimilable au néant diaprés la terminologie rudimentaire du langage humain, n'implitiue nullement la notion du néant absolu. Elle laisse à Tétat de question ouverte le *rrand problème du bonheur, du souverain Bien et de Tau-ilelà. Attitude intellectuelle d'un scepticisme pui^ment et essentiellement kantien, qu'imposait à Schopenhauer sa loyauté spéculative, mais qui d'un rapide coup d'aile l'emporte bien loin du nihilisme absolu, précisément à l'heure solennelle où celui-ci semblait sûr de triompher.

Rappelons une fois de plus quelques-unes des pensées admirables qui achèvent une des (puvros les plus fortes du génie humain, en y faisant pénétrer tout à coup Téclatante lumière dos espaces infinis et des espoirs immortels.

« Les Bouddhistes emploient avec beaucoup de raison le terme purement négatif de Nirvana qui est la jiégaliou de ce monde Si le Nirvana est défini comme néant, cela ne veut rien dire sinon que ce monde ne contient aucun événement propre qui puisse servir à la définition ou à la construction du Nirvana .Lors

LA SOLUTION DU GRAND PROBLÈME lt>',*

donc que par la sympathie universelle, par la charité, l'homme en est venu à comprend le ridentité universelle de tous les êtres, à supprimer tout principe illusoire d'individuation, à reconnaître soi dans tous les êtres et tous les êtrcs^ en soi, alors se produit Tanéantissement de la volonté (la béatitude dans la mort), cet état de parfaite indifférence où sujet pensant et objeL pensé disparaissent, où il n'y a plus ni volonté!* ni représentation, ni monde. C'est là ce que les Indous ont exprimé par des mots vides de sens comme Résorption en Brahma, Nirvana. Nous reconnaissons volontiers que ce qui reste aprôs l'abolition complète de la volonté n'est absolument rien pour ceux qui sont encore pleins du vouloir vivre. Mais pour ceux chez qui la volonté s'est convertie et abolie, notre monde actuel, ce monde si réel avec ses soleils et sa voie lactée, qu'es t-il ? Rien. »

C'est lui qui est le néant. Ainsi parle Schopenhauer, dont la profonde sagesse et rardenh: pitié font sourire Nietzsche, le Maître des générations actuelles. Paroles simples et sublimes, paroles inspirées qui éclaireront durant des siècles le labeur des philosophes et le sort ténébreux de notre race esclave, paroles fécondes qui créeront peut-être la métaphysique des temps à venir, car la portée spéculative et la signification morale qu'elles empruntent au

130 L OPTIMISME DE SCIIOPEMIAl ER

génie du philosophe allemand et aux tendances essentielles de sa doctrine sont incommensurables, presque incalculables en influence bienfaisante, certainement insoupçonnées de Schopenhauer lui-même ■

Ainsi le détracteur le plus acharné et le plus éloquent du monde et de la destinée humaine, le pessimiste le plus redoutable, car il n'eut pas seulement du génie, mais aussi un immense talent d'écrivain, le penseur acerbe et profond, le révolté dont le dédain superbe et la rage de négation n'épargnèrent aucune des chimères, aucune des illusions, aucun des refuges de la lamentable humanité, le grand et morose Schopenhauer lui-même est obligé, de par la toute-puissance de la dialectique éternelle, celle qui se confond avec la vie ellemême, à reconnaître au delà du tombeau, il est vrai, dans les régions inconnues où notre être aborde enfin, après le grand naufrage, à discerner, lui aussi, au firmament de leternité, une invariable étoile. Notre race captive et malheureuse jamais d'ailleurs ne l'avait perdue de vue, parmi les pires épreuves, les ténèbres les plus hostiles: l'âme collective des générations, a cru en elle, a vécu dans l'espoir et la certitude de la revoir et de la retrouver. C'est l'étoile de la joie, l'astre pui* et sacré du bonheur, du bonheur absent de notre monde à nous, mais non

pas de rimmense Univers ni du vaste domaine du possible et du réalisable. Et c'est en vain que l'illustre misanthrope allemand a voulu nous convaincre de l'inanité de notre croyance et de nos longs espoirs, c'est en vain qu'il noua fît, en un immortel chef-d'œuvre, la démonstration du désespoir et du pessimisme. C'est en vain qu'il nia toujours cette clarté si faible, à peine perceptible, mais qui existe pourtant, qui tremble et scintille à l'horizon et dont la pâle lueur éclaire seule notre route. Lui-même a cru l'apercevoir déjà dans le clair sourire delà Beauté ou dans le regard apaisé et clément de la Bonté s'apprêtant au martyre, lui-même a puisé dans la magique influence qu'elle dégage la force de penser, de souffrir, d'enseigner ]a délivrance et voici qu'aux portes mêmes df l'éternité, lorsque notre guide croyait s'abîmer dans la nuit du néant, elle s'épanouit, elle se propage, elle jaillit, de toutes parts, en une éblouissante et mystique aurore.

Car nulle doctrine de vie, nulle philosophie, c'est-à-dire aucune explication de l'univers ne peut être basée sur une négation absolue. La possibilité du monde, quelque tragique, néfaste et imparfait qu'il soit hélas ! doit avoir sa raison d'être au sein de l'absolu, dans un principe positif; sans cela, ce monde, déjà si atroce et si cruel, mais où l'idée, du moins, et le rêve de

la Joie subsiste, cet univers périrait. Et aucune morale ne saurait dominer les âmes si elle ne prêche que le néant, la destruction et le nihilisme absolu, si elle ne trouve pas, même dans ses cris de désespoir et de révolte, même dans ses conseils d'ascétisme et de renoncement, une parole de vie, de renouveau et d'espoir. Comment pourrait-il en être autrement ? La négation ne saurait s'exercer que sur la notion ontologique, très nettement définie, d'un Bien quelconque, primordial, caché, en puissance seulement peut-être, mais qui seul soutient et explique le prodige de l'Etre.

L'humanité ne sauraitsubir lesépreuves innombrables, les peines et les tourments de la vie, les supplices physiques et les tortures de l'âme, toute l'horreur et toute l'épouvante de nos destins dont Schopenhauer n'a point exagéré l'intensité, si, parmi tant de mal et de ténèbres, ne subsistait quand même le mystérieux et invincible principe du Bonheur possible, de la cessation de la souffrance, de l'idéal vainqueur, aujourd'hui ou dans des milliers de siècles, dans la réalité de l'heure présente ou aux termes inconnus de l'évolution cosmique.

Cette force initiale dont chacun de nous a ressenti le pouvoir, aux heures si rares et si brèves d'accahnie et de félicité relative, ou même aux heures où nous avons moins souffert, cette

réalité, aussi certaine, aussi évidente, que la soufifrance et l'effort universel, anime, exalte, console, réconcilie, empêche de disparaître à jamais la race des vivants ; puissance mystérieuse, pareille en son active intensité à la Pensée éternelle d'Aristote, à la Pensée divine, à la Pensée parfaite, source de toute vertu et de toute Beauté, absente de notre misérable monde, certes, mais qui existe et qui l'attire d'un invincible attrait I

La notion du Bonheur est indestructible dans la nature et dans l'âme, le rythme et l'harmonie des mondes en tracent le symbole sur le chemin des étoiles, aux routes de l'infini, les créatures innombrables en cherchent la réalisation primitive et grossière dans la satisfaction de l'instinct et l'homme enfin, si borné, si criminel, si méprisable qu'il soit encore, en possède l'intuition sublime et en poursuit l'impossible chimère. Son universalité dans toutes les régions de l'être permet de Tassimiler à une de ces vérités ontologiques dont l'antithèse et la négation absolue sont indémontrables. — D'autant plus que, nous ne saurions trop le répéter, la négation pure ne peut rien créer, un régime de vie d'où tout élément positif de persévérance dans l'Etre, par conséquent même d'obscur bien-être serait absent, un monde foncièrement mauvais

est inconcevable, impossible et contradictoire en soi. La souffrance radicale qui est le Non-Etre, n'a de sens et de réalité que si Ton admet aussi le postulat de TEtre achevant ses destins, en se synthétisant avec son contraire dans l'obscur et mystérieux travail du devenir cosmique. Car c'est peut-être le châtiment mérité des grossières invectives dont Schopenhauer accabla Hegel, l'illustre philosophe berlinois, si oublié aujourd'hui, et dont le génie égala sans aucun doute celui de son ennemi, car ce génie fut bien noble, bien grand et bien pur; c'est la revanche de Hegel qu'il faille se rappeler la célèbre formule hégélienne pour expliquer l'évolution de la pensée de Schopenhauer et la contradiction apparente à laquelle le condamne la logique supérieure des choses et de la vérité.

Mais cette contradiction n'est qu'apparente, elle devient une preuve de plus de la forte unité philosophique de l'œuvre qu'elle résume dans cette synthèse finale, de l'intégrité absolue d'une pensée consciente de sa force, prête à admettre tous les points de vue qui s'imposent à la dialectique du métaphysicien, tandis qu'il reconstruit l'évolution du monde. C'est cette vaste et admirable synthèse, avec les perspectives infinies qu'elle dévoile soudain à nos yeux, qui termine l'œuvre de Schopenhauer.

LA SOLUTION DU GRAND PROBLEME IHf,

Et nous y trouvons une raison de plus pour respecter sa probité de penseur et son ^énie de philosophe. Car, il est, sans aucun doute, aux régions de l'Absolu, au delà du Monde visiblr*, une synthèse initiale oii les thèses et les antithèses des jugements humains se concilient el s'accordent en une Réalité suprême. Autant que Schopenhauer, lui-même, avec la même convoitise ardente et la memeâpreté chagrine, nous estimons que le monde est mauvais, que la vie est cruelle, injuste et atroce, que notre destinée à tous est aussi effroyable qu'incompréhensible, éphémère et superflue. Nous estimons que le pessimisme a raison et que la conception dû monde qu'il nous propose comme doctrine de vie est juste, rationnelle et féconde. Mais cette doctrine est incomplète comme toutes celles qui visent à embrasser l'absolu en une formule de savoir humain. Emule, élève et continuateur glorieux de Knnt, notre maîtru à tous, aux plus humbles comme aux plu-s célèbres, l'auteur du Monde comme volonté el comme représentation aurait (\\\ s'en souvenir: l'Absolu n'existe point dans ce monde d'apparences et de phénomènes qui n'est que la manifestation de la réalité ultime, de la chose en soi, de la substance Première dont toutes les railleries du grossier positivisme contemporain ne parviendront pas à détruire

révidence. Et les doctrines qui admettent un dualisme initial et éternel, celui de la Matière et de la Pensée, de l'Esprit et de la Nature dans les fondements du monde, doctrines aussi profondes et aussi défendables que les théories du monisme absolu à la mode aujourd'hui, la philosophie du dualisme yers laquelle itous atti rent toutes nos préférences personnelles, pourrait opposer à la thèse de Schopenhauer les mêmes objections.

Non, vraiment, point d'Absolu parmi les ombres vaines et fugitives d'ici-bas. Voilà encore une vérité d'évidence première, pas même Fabsolu de la douleur, du mal et du renoncement.

Ce n'est pas tout. Pour que la négation complète du Bonheur, c'est-à-dire le Mal radical, fondamental, inguérissable, soit possible (et, sans ces caractéristiques, point de pessimisme sincère, logique et complet), il faut que le bien existe quelque part, dans les régions incommensurables du possible ; il faut qu'un principe positif de Vie et d'Affirmation rayonne dans le monde transcendant du Nirvana, même en supposant qu'il soit absent à jamais de l'univers terrestre et du monde des apparences. Car une antithèse d'ordre purement spéculatif, comme celle qui sert de fondement au pessimiî^me, n'est intelligible que

si la thèse à laquelle elle s'oppose comme contradiction universelle, possède, elle aussi, le privilège de TEtre. Et la toute puissance de la dialectique éternelle, nous le savons maintenant, a conduit Schopenhauer, contre son gré sans doute, sous Timpulsion irrésistible de l'évidence philosophique, à cette concession d'une incommensurable portée spéculative, difficile à concilier, semble-t-il, tout d'abord, avec les préférences de son génie et les principes immortels de sa doctrine et qui pourtant achèvent, complètent et sanctifient son œuvre. Non, quelque atroces, despotiques et universels que soient le Mal, la souffrance et le Crime, tout ce qui est la négation de l'Idéal, ces formes multiples, encore triomphantes partout, de négation ne peuvent être les seuls éléments de la constitution du Monde. L'explication totale de l'ensemble des choses qui accepte et propose comme principe métaphysique, comme solution définitive, une négation radicale ne saurait satisfaire aux aspirations, et aux tendances les plus profondes de la philosophie et de l'humanité.

Selon la puissante et indestructible parole du philosophe antique, jamais, du Non Être, vous ne ferez jaillir le prodige et la réalité de l'Être. Si le fait primordial, le postulat concret de l'existence a surgi du néant, une force mystérieuse et que nul terme emprunté au langage

18H r/oPTIMKSME DE SClIOPENlIAUEIt

humain ne saurait définir, une force présente dans tout ce qui aspire à vivre, une raison suffisante explique et rend intelligible et possible, le prodige de la vie. Ce principe est inefTable, indéfinissable, immanent au monde, peut-être existe-t-il au delà du monde réel d'une existence transcendante, comme un des attributs de Dieu. En tout cas un irrésistible instinct de notre nature nous oblige à croire en lui. En nous et autour de nous, tout atteste son existence et sa toute-puissance. C'est lui qui se manifeste dans les Lois de mécanique universelle et d'harmonie mathématique qui régissent l'univers matériel, les astres célestes aussi bien que la pierre qui obéit, en tombant, à ce que nous appelons la loi de pesanteur et l'attraction terrestre. Le même principe palpite, frémit, souffre et combat dans la lutte pour l'existence dont la Fatalité s impose aux espèces innombrables d'êtres vivants, chacune, fût-ce au prix de la destruction de tous les autres, affirmant, avec tant de frénésie et de fureur, sa persistance de vivre et son besoin inA incible de bien-élrect de joie animale...

Et c'est encore ce principe positif entre tous, mais ennobli, idéalisé, parvenant peu à peu à la conscience de son essence première et de sa mission véritable qui dirige, éclaire, protège et anime la triste et fragile humanité. C'est son

influence qui la conduit parmi tant d'épreuves, de deuils, de cataclysmes et d'infamies, vers de nouveaux et de meilleurs destins. Son symbole, pour nous, est la croyance indestructible au bonheur possible, en la prédominance des forces bienfaisantes sur les puissances du mal, en la victoire finale de l'Idéal et de TEsprit, c'est-à-dire, en somme, la croyance sacrée en la bonté finale de la vie, malgré tous les démentis de l'heure présente. Or, remarquez-le bien, de la solution que nous inspire notre conscience, quand nous interrogeons aA ec angoisse le dilemmedes destinées, dépendle verdict suprême, celui dont les termes métaphysiques oscillent nécessairement entre l'optimisme et le pessimisme absolu. Si la vie n'est pas immédiatement et radicalement mauvaise, malgré toutes ses tares et toutes ses épouvantes, elle mérite d'être vécue et le pessimisme intransigeant apparaît impossible. D'autre part, la coexistence du principe de béatitude, de bien-être, d'épanouissement et de bonheur avec tous les motifs de souffrance, de destruction et de mal, cette coexistence suffit déjà, quelque faible, isolée et timide qu'elle apparaisse encore pour absoudre la vie. Et la foi en ce principe, sa présence immédiate, son aperception intuitive sont tellement innées et invincibles, que le ^rand pessimiste allemand, après l'avoir nié

HO L OPTIMISME Di: SCllOPKNHAUER

tout d'abord d'une négation hautaine, Schopenhauer finit lui aussi par le chercher et par le découvrir dans toutes les sphères de l'activité psychique, dans l'exercice de toutes nos facultés de réagir au contact de l'univers, dans notre pouvoir de comprendre, de sentir ou de vouloir la vie. Ce principe positif que le vulgaire appellera toujours, simplement, naïvement et sagement de son nom, vieux comme le monde, le bonheur ; ce principe rayonne déjà dans l'oubli momentané de nos misères et de nos peines que donne la joie de l'Art, puis dans la volupté du sacrifice et la sanction du bien, enfin dans la félicité ineffable de cet anéantissement total du vouloir vivre qui est la suprême conquête de la raison et le terme de la philosophie pessimiste. Mais, nous avons essayé de l'indiquer au cours de cette étude, précisément à l'heure redoutable et décisive où s'achève l'édification de cette haute doctrine, quand Schopenhauer exprime enfin sa pensée, en nous proposant cpmme un suprême espoir Textinction totale de la volonté et la disparition du monde, l'extraordinaire prodige que nous voulons signaler, une fois de plus, aux admirateurs de ce grand génie, se produit tout à coup. Le pessimisme parvenu à son apogée, au développement intégral de ses principes et de ses prémices, est obligé de reconnaître, l'existence de ce principe positif de

LA SOLUTION DU GRAND PROBLEME Ul

bonheur indéfinissable, de joie vivifiante et d'affirmation propice dont il niait avec ta ni. d'âpreté la possibilité ontologique et intelli gible. Les lignes célèbres qui terminent l'ouvrage capital de Schopenhauer, lignes déjà ci tées et dont le retentissement fut immense dans le monde philosophique, attestent qu'il nn s'agit point d'une hypothèse vague érigée par nous en affirmations arbitraires, mais d'une conclusion tellement évidente et irréfutable que l'illustre métaphysicien de la volonté lui-même y désigne le Nirvana ou anéantissement final de la volonté de ce mot de béatitude dont le plus zélé philosophe eudémoniste se contenterait sans doute.

Et, encore une fois, rien de surprenant, rien d'illogique, dans cette évolution d'une philosophie géniale et d'une méditation aussi sincère et aussi profonde des grands problèmes... Si la vie, telle que nous la subissons en ce monde de misère et d'exil, est la pire des épreuves, sî on y épuise vraiment les ressources infinies delà douleur — et nous croyons avec Schopenhauer que le mot de l'énigme, en efl'et, se résume dans cette belle métaphore d'un trèe noble poète français : la vérité sur la vie, c'esl le désespoir — même en ne tenant pas conipli' des raisons purement ontologiques qui nous font croire à l'existence nécessaire d'un priii

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cipe positif, principe de renouveau, de lumière et de réconciliation, le fait même d'avoir démontré que l'existence à laquelle nous sommes condamnés est le plus atroce de toutes les existences possibles et l'image vivante du mal absolu, ce fait seul implique une autre affirmation. L'anéantissement complet de cet état de souffrances indicibles qu'offrent au penseur le spectacle et l'agitation du monde, ce Nirvana idéal ne peut être qu'un changement favorable et propice, l'aube mystérieuse d'un jour nouveau, d'un mode de l'Être qui se rapproche de ce que le langage humain appelle : joie, bonheur, béatitude...

Mais une synthèse universelle qui finit par reconnaître au terme de son évolution, encore voilée par les brumes dès régions mystiques, la félicité, symbole de l'Absolu, objet sacré et insaisissable de la volonté ; une philosophie qui s'achève par une démonstration aussi positive des plus grandes espérances d'ici-bas peutelle être qualifiée de pessimisme absolu? Non, certes ... Et comment ne pas reconn aître que si un génie philosophique de telle envergure n'a pu résister à l'appel invincible de cette voix lointaine, venant à la fois de l'autre rivage et des profondeurs de notre être, qui nous ordonne d'aimer, d'espérer et de vivre quand même, si un pessimiste tel que Schopenhauer, proclame

Texistence d'un principe immanent, producteur de bien-être, destructif de la douleur, qui se realise, en niant la vie actuelle et la nature perverse, il est vrai (mais le mode de sa réalisation est négligeable), c'est que vraiment l'instinct du Bonheur fait partie de l'essence de l'Ame et de la Nature. Loin d'être une vaine invention de l'optimisme traditionnel, il correspond à la plus certaine et à la plus bienfaisante des Réalités. Même en nous enseignant le renoncement, vous ne vous ferez entendre et obéir qu'en promettant aux âmes accablées de détresse, de lassitude, de chagrin et de doute, une vie meilleure et un bonheur, difléreni peutêtre du bonheur chimérique que nous poursuivions ici-bas, mais qui méritera encore son appellation terrestre. Car l'Être ne subsiste que s'il vaut mieux que le Non Être ; car vous ne créerez jamais rien avec une négation, car nulle fleur terrestre ou mystique ne s'épanouit au gouffre du néant absolu. Sa floraison exige un sol propice, il faut un principe, une raison d'être et une cause initiale à tout ce qui aspire aux phases du devenir et à la fantasmagorie de l'Être. Pour les créatures vivantes, cette condition priiTiordiale de Texistence même, c'est la possibilité du Bonheur. En nous l'octroyant, après l'aflianchissement suprême, Schopenhauer nous a donné le droit de parler de la

part d'optimisme que contient son œuvre et que nous devons y retrouver, puisqu'elle est Tœuvre d'un homme et d'un homme de génie .

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