ESSAI UNE PHILOSOPHIE EUDEMONISTE
qui est la conclusion logique, mais abusive de la philosophie kantienne doit être ramené à un idéalisme immanent. Et il ne saurait en exister de rationnel, de complet et qui puisse résister aux attaques du positivisme, de ragnosticisioc^ que si nous avons la loyauté et la sagesse de reconnaître, même parmi l'horreur de notre condition et Tangoisse de vivre, une rai^(>n d'accepter l'épreuve du destin et un motif d'espérance.
Nous avons découvert ce principe métaph> sique dans la tendance à la joie, sans laquelle notre notion de la volonté demeure insuffisante. Ce dualisme ne nous inspire nulle frayeur ; bien au contraire, c'est avec une gratitude in finie que nous en discernons la trace jusque dans les déductions du monisme le plus intransigeant que riiistoire de la philosophie ail produit. Et c'est à ce seul point de vue que nouH nous plaçons, en parlant de l'optimisme {le Schopenhauer, optimisme qui ne nie aucuTie des atrocités, du monde, mais qui n'a poiirl. non plus, le triste courage de prononcer la parole atroce du désespoir absolu. Car, ne l'oublions pas, la tendance que nous avons essayé de mettre en lumière n'a rien de commun avec cet optimisme infâme, outrage et défi jetés h l'universelle souffrance, qui trouve que tout va pour le mieux dans le meilleur des inondes. Ccl
lôG L OI'TiMlSME DE 8CII0PEWHAUER
univers atroce peut devenir, quoique voué à une imperfection fatidique, plus habitable et m ci Heur. Nous ne demandons, nous n'espérr>ns rien de plus que cette certitude. Elle suffi I à absoudre le Destin et à nous faire accepter la vie. La nuit du passé dure encore et règne sur le monde, mais l'aube d'un jour nouveau paraît à l'horizon, ses premiers rayons sufQïstnt à apaiser l'âme la plus révoltée, la plus iKCrtblée, la plus éprouvée par le sort impla- (^able.
L'auteur de cette étude, bien que revendiquant surtout le titre, glorieux entre tous, de philosophe, a toujours aimé profondément le théâtre, et son activité d'auteur dramatique l'a empêché jusqu'à présent d'achever bien des travaux métaphysiques, d'une importance capitale à ses yeux, car il voudrait y étudier dans la mesure très humble de ses forces l'énigme même de la destinée, — y fixer l'image décevante et grandiose du Monde, le secret insaisissable de la vie universelle.
Toutefois, en continuant ma besogne de dramaturge à laquelle je ne prôte point d'ailleurs une importance plus grande qu'à mon labeur de philosophe (mais le plus modeste travailleur doit se méfier aussi de la fausse modestie), peut-être ai-je été moins infidèle
qu'on ne le pense à cette science suprême qui sera toujours le but, Tidéal et la consolation de ma vie, ma seule raison d'être en ce monde, h moi très obscur, ainsi qu'aux maîtres célèbres de la Pensée éternelle, à tous ceux qui ont ^oûté et connu l'inappréciable douceur des joies intellectuelles qu'elle réserve à ses fidèles. C'est qu'il existe une singulière identité spirituelle, une similitude frappante entre ces deux formes d'activité humaine si différentes, si dis- «;emblables en apparence : l'art dramatique, frivole, voluptueux, entièrement voué, semblet-il, au culte du plaisir et de l'esprit du siècle, ot la philosophie, austère et mélancolique, plongée dans la méditation des grands prol)lèmes, dédaigneuses des ambitions éphémères ot des biens périssables de ce monde d'illusion, dont le théâtre nous présente à son tour une nouvelle image plus factice, plus puérile encore...
En réalité, de tous les beaux-arts, aucun n'est plus essentiellement philosophique que l'Art sublime et charmant du théâtre. Tout dramaturge, digne de ce nom, est un métaphyï^icien qui ignore souvent sa mission et l'idéal auquel aspire son génie.
Nous avons pu constater, en analysant Testhétique de Schopenhauer, que l'illustre philosophe allemand assigne pour but à l'Art,
quelle que soit sa forme d'expression, la reproduction des tendances initiales, des caractères importants, du fond impérissable des êtres et des choses, c'est-à-dire en somme, de TEssence du Monde, au sens platonicien du mot.
Cette définition ressemble aux formules de la plupart des théoriciens éminents, prédécesseurs ou émules de Schopenhauer. Mais la grande hypothèse qui sei^tde fondement à son système du monde, celle dont Schopenhauer fut l'inventeur et le promoteur, donne à certaines de ses investigations en matière d'esthétique une portée, une profondeur, tout à fait particulière, sans précédent, dans l'histoire intellectuelle du monde et qui ont entièrement renouvelé quelques-unes de nos conceptions de la Beauté, de l'idéal et de la Mission de l'Antiste. Parmi ces découvertes esthétiques, vraiment admirables et impérissables, il faut citer au premier rang les définitions nouvelles de la Musique et du Drame que nous a léguées le Maître dont chaque dramaturge et chaque musicien devrait connaître par cœur les théories sublimes, et que presque tous d'ailleurs ignorent complètement.
Si la Musique exprime directement l'essence même du monde, la Volonté de vivre, le fond Nouménal de l'Etre, la poésie en exprime l'ob jectivation la plus immédiate et la plus impor
tante, celle qui brille dans un regard humain, bientôt évanoui et éteint à jamais, mais où palpite l'absolu durant l'éclair d'une vie...
C'est, en effet, dans les luttes, les aspirations et l'existence orageuse de l'humanité captive que l'éternel vouloir vivre s'affirme en toute sa plénitude. Or, la poésie, au sens véritable de ce mot, a pour objet la représentation de la vie humaine et la poésie dramatique saisit et reflète celle-ci dans son intensité la plus douloureuse, au paroxysme de sa fureur destructive, dans les heures de crises tragiques où une destinée se décide et se brise, où le fond d'une âme se dévoile à nos regards. On l'a dit depuis longtemps, et ceci est la simple constatation d'un fait : La poésie dramatique, le théâtre étudie et représente avant tout et surtout, les conflits, les luttes et les chocs des volontés ennemies, les catastrophes et les combats sociaux et individuels, au moment où ces grands événements, d'égale importance pour l'âme qui les subit, qu'il s'agisse des destinées d'un empire ou du fragile bonheur d'une humble existence, atteignent à leur plus haut degré d'intensité, à l'heure solennelle où la flamme de toutes les passions, qui peuvent éblouir, charmer, terroriser ou accabler nos pauvres âmes, les dévore et les brûle avec la plus implacable ardeur.
Cette définition initiale de l'Art nous a ap-
pris qu'il vise k exprimer un caractère, une faculté maîtresse, une réalité ultime, une tendance profonde ou un trait essentiel (peu importent les formules des esthétiques diverses), avec plus de relief et de clarté que la nature ellemême ne peut le faire. La matière, Tétofife, le fonds métaphysique et humain de l'œuvre, ont par cela même une influence directe sur l'impression que le génie de l'artiste peut produire. L'intensité du plaisir esthétique, l'abandon de l'égoïsme qui nous opprime, l'oubli de notre misère, de notre faiblesse, de nos peines profondes, de nos immenses douleurs, de nos chagrins puérils, augmentent en intensité et en influence bienfaisante selon le plus ou moins d'importance et de signification de l'objet représenté par l'œuvre d'Art. Et il est à peine besoin d'ajouter à cela que le génie, le talent et la maîtrise d'exécution de l'artiste jouent aussi un rôle prépondérant dans le phénomène du plaisir esthétique. Mais ce résultat est toujours une libération, un affranchissement, une délivrance partielle de l'Ame. L'intellect, en devenant le pur miroir représentatif du monde, par un prodige inexplicable en lequel réside d'ailleurs le secret même de l'émotion artistique, déjoue les pièges de la Volonté, en dévoilant son essence.
La contemplation de la toute-puissance, de
RZEVVU."5K1. 11
1«>2 l'optimisme de SCMOPËNlïAUER
runifofmité, de la pérennité fatidii^ue de la souffrance en abolit pour quelques instants de trêve le joug abominable. Mais, encore une fois, plus rimage qui reflétera la Volonté du Monde à travers le prisme de l'Art sera caractéristique et significative, plus Tefflcacité et le sortilègede l'Art libérateur s'exerceront en nous avec une plénitude et une force propices.
C'est pour cela que le drame, le théâtre, l'Art admirable et étrange d'Eschyle et de Shakespeare, manifestation de la Yolonté éternelle au moment de son épanouissement le plus complet est bien Tart suprême, supérieur à tous les autres et donf Taction sur les Ames ne saurait être dépassée et atteinte. C'est pour cela aussi que de tous les genres de poésie dramatique, celui que les sots raillent lourdement, en disant qu'il vise au sublime, le Drame shakespearien, la tragédie ou le mélodrame, le Théâtre pathétique, en un mot, est le plus noble, le plus digne d'admiration, car c'est lui qui nous fait entrevoir, dans l'éclair rapide des catastrophes et des situations fatidiques, les abîmes de la destinée et de la douleur. Car c'est lui qui exige du dramaturge le plus de génie créateur, de force et de profondeur.; c'est lui enfin qui nous fait accepter avec le plus de résignation l'épreuve de vivre et le lourd fardeau de nos peines, qui nous incite au renoncement avec le plus de
persuasion et d'éloquenee. Il fait jaillir le plus infailliblement, des profondeurs mystérieuses de notre âme, un instant affranchie et réconciliée^ la flamme de la pitié, de la méditation et de cette noble mélancolie qui est l'aube d'une vie nouvelle, celle où acceptant et comprenant la fatalité, nous abdiquons la révolte avec l'espoir stérile...
Auprès des épreuves sans pareilles, des déchéances effroyables, des châtiments qui anéantissent un peuple, une race entière, auprès des désastres qui brisent la félicité et l'orgueil, la richesse ou la toute-puissance des heureux de ce monde, devant les spectacles grandioses ei terrifiants dont les chefs-d'œuvre tragiques déroulent à nos yeux les péripéties tumultueuses, l'amertume de nos chagrins, l'acuité de nos remords, l'importance de nos douleurs s'atténuent et s'effacent.
Un grand enseignement nous est donné par toute grande infortune, une étincelle d'éternelle vie jaillit de la poussière de tous les mart>Ts. Sur la tombe des héros et des saints, des généreuses et touchantes victimes, dont le poète nous fit voir les tristes amours, les espoirs brisés et la fin misérable, rayonne la pâle lumière, la clarté charitable d'un espoir retrouvé.
Dans la notion de l'égalité inéluctable, au sein de la douleur et de la défaite, il y a déjà un
104 L OPTIMISME DE SCllOFENHAUEH
principe d^apaisement et de pardon. Certes, notre mesquine, brûlante et immense douleur personnelle possédera toujours plus de réalité et de force meurtrière à nos yeux que toutes les épreuves des protagonistes de Sophocle, d'Eschyle ou de Shakespeare; pourtant le plus accablé, le plus révolté, le plus infortuné des hommes, malgré lui et même s'il est victime de la souffrance morale la plus cruelle, en se remémorant les paroles profondes et les pensées surhumaines de ces types idéaux du drame universel, dont les vêtements déchirés par Tor^ge semblent cacher dans leurs plis sordides et solennels le secret décevant de l'immortalité, le . plus malheureux des vaincus se dit encore : « Je dois souffrir et pleurer en silence, puisque Prométhée a subi son supplice immérité et que les étoiles indifférentes brillent du même éclat; puisque la grande âme d'Antigone n'obtient que la mort et le mépris pour salaire de son dévouement et de son sacrifice; puisque Lohengrin perd son rêve et son espérance pour avoir trop aimé et qu'Eisa doute de lui ; puisque Bérénice est répudiée, puisque Hamlet, le noble prince, le rêveur magnanime, meurt désespéré, Desdémone assassinée, Ophélie abandonnée et trahie ; puisque l'Amour ne fleurit que sur le tombeau de Juliette, d'Elisabeth ou de Dona Sol ; puisque Lear succombe sous les forces déchaînées
de la nature ennemie et de Tingratitude filiale; puîque Gordélie agonise enfin sous ses yeux, elle, la bonté, la charité, la divine Pitié et qu'en assistant à son trépas lamentable danfe les bras du vieillard à qui le sort a tout repris, on a touché vraiment le fond du désespoir et de Tinfortune.
Nos douleurs individuelles pâlissent auprès des pathétiques destinées de ces grandes figures idéales, vivants symboles de la souffrance et de l'iniquité humaine, immortels fantômes auxquels le génie des dramaturges prêtent la flamme et Taccent de la vie.
Oui, ces protagonistes du Drame éternel valaient mieux que nous et, pourtant, ils ont souffert davantage. Ce n'est pas tout. Dans Texcès même de leur détresse s'épanouit, comme une fleur mystique aux changeantes couleurs, au subtil parfum, le grand conseil d'apaisement et de résignation que la philosophie de Schopenhauer nous octroie elle aussi. Oui, l'intensité de la douleur, lorsqu'elle dépasse les forces humaines, en anéantissant en nous le désir de vivre, guérit et apaise l'insatiable et tenace volonté.
Pour celui qui a tout perdu en ce monde, jusqu'à la force de l'espoir invincible, pour celui qui n'a plus rien à attendre du sort, ni grâce ni merci, le renoncement devient facile et
désirable. L'instant propice où les portes de bronze de réternité s'ouvrent au souffle léger de notre dernier soupir, pour le néant ou pour une vie nouvelle, apparaît au vaincu et au désespéré, comme une délivrance. Quand tout nous abandonne, cette espérance demeure.
Quand tout nous trahit, cette certitude reste fidèle. C'est encore avec une sorte de joie que le héros foudroyé par Tinfortune, terrassé par la fatalité, renié, réprouvé et maudit' de tous, proscrit et funeste, s'endort enfin du suprême sommeil. Dans le gouffre insondable où tout rentre et s'cflace, la douleur elle-même disparaît. L'univers s'évanouit dans l'ultime regard du mourant, mais les larmes amères de la défaite, de l'abandon et du désespoir ne brûleront plus ses yeux qui ont trop pleuré... Et les protagonistes de tous les chefs-d'œuvre tragiques, en succombant victimes de malheurs inouïs, d'affronts inexpiés, d'iniquités criant vengeance au ciel, bénissent la mort qui délivre, parce qu'elle annonce la fin de toutes les souffrances.
« Triste flamme, éteins-toi, » dit Ruy Blas, écrasé par la plus atroce des douleurs d'icibas, le mépris de la femme qu'il aime d'un immense amour, unique et sans retour, ce mépris qu'il prévoit et redoute... « triste flamme, éteins-toi ».Ces quelques mots mélan-
coliques et si simples qui succèdent à des cris de révolte, de regrets déchirants et d'agonie sublime, ces quelques mots nous touchent jusqu'au fond de Tàme. Nous sentons qu'avec la flamme vacillante du dernier flambeau s'éteindront aussi la vie et la douleur de celui qui osa adorer sa princesse lointaine, la bienaimée dont tout le séparait ici-bas, du héros qui meurt de la mort de son rêve, un instant réalisé. Oui, mais déjà la flamme d'autrefois brûle d'une morsure moins âpre ce pauvre cœur brisé...
Tannhauser, réprouvé et sauvé par le miracle de l'amour fidèle, expire avec allégresse au pied du cercueil où repose la sainte qui l'aima et dont les prières lui ont obtenu le pardon divin. Les ultimes paroles de « la Fiancée de Messine » nous enseignent la résignation et le renoncement. Faust, parvenu au seuil de l'éternité, après avoir connu toutes les joies et toutes les ivresses, s'écrie avec amertume : « Pourquoi suis-je né?» Et la dernière prière d'Hamlet, agonisant dans les bras de l'ami qui le soutient et le pleure, son dernier vœu, parviennent jusqu'à nous, à travers les siècles, comme le soupir de soulagement d'une âme qui va cesser de palpiter et de souffrir: pour le reste, ami, silence... silence!...
Ces grandes âmes, brisées, régénérées aussi
168 L OPTIMISME DE SCHOPENHAIIER
par la souffrance, n'espèrent, ne désirent, ne sollicitent plus rien de la destinée... rien, sinon le sommeil sans rêve qui, lui aussi, est un bien, puisqu'en lui tout s'apaise et s'anéantit... Les biens qui rendent la vie digne d'être vécue et qu'ils ont perdus à jamais, tout ce qui est l'orgueil, le but et le sourire du pèlerinage terrestre: l'amour, la gloire, la joie et la beauté, en y renonçant à jamais, au sein du Nirvana ils les retrouvent enfin. De là, encore une fois, cette quiétude, cette sérénité qui planent sur les œuvres des grands poètes tragiques; cette douceur infinie qui s'exhale des poèmes, pourtant pleins de sanglots, de sang et de supplices, d'Eschyle, de Shakespeare, de Hugo; leur action salutaire et leur pérennité, leur auréole et leur suprématie... La plus haute maxime, la plus profonde formule de sagesse philosophique y rayonne sous le symbole des images ; c'est qu'après l'immense fatigue de la plus orageuse destinée, de la plus sombre journée humaine, viendra le doux repos... Parmi les désastres et les ruines des déchéances les plus iniques, les désespoirs les plus inconsolés, une certitude subsiste en ce monde où tout passe : le pressentiment que la douleur doit finir, elle aussi. Ainsi, dans la pire des épreuves, persiste encore un principe de libération, de renouveau et d'apaisement. Cesser de souffrir est déjà une
joie, une extase inefifable, elle interrompt brusquement la besogne des bourreaux.
Non, la douleur, l'erreur et le mal ne sont' pas les souverains absolus du monde, puisque leur règne est destiné à finir un jour, comme tous les régnent finissent. Laissons les disciples infidèles qui ne veulent pas copiprendre les conseils du maître, laissons- les voir dans rémotion palpitante que la tragédie, forme suprême de l'Art, nous octroie aux rares instants d'enthousiasme et d'oubli, la négation de la vie, négation totale et volontaire. Nous prétendons reconnaître, nous, dans la résignation sublime des héros de la noble race shakespearienne qui, ayant tout perdu, ne regrettent plus rien et surmontent la souffrance, un principe de vie, jaillissant du tombeau, des ruines et de la mort vaincue.
Comment ne pas aimer, ne pas vénérer ces bienfaiteurs de l'humanité auxquels, nous sommes redevables d'un tel enseignement '^^ Ah î oublier, oublier î ne plus souffrir ! Si le bonheur a fui, si le rêve dont la trahison équivaut pour nous à la faillite du monde, s'est évanoui, tâchons d'en perdre, au moins, la notion et le regret déchirant. Oublier 1 c'est le secret de vivre, c'est notre bien suprême et Toubli viendra. La fatalité ne peut nous interdire son retour ardemment attendu ; déjà, nous
entendons dans la nuit rapproche de ses pas, il apporte aux déshérités de ce monde d'ineffables présents, ses mains charitables, ses mains invisibles, briseront bientôt nos chaînes...
L'historien des grandes doctrines philosophiques, Fischer a mille fois raison de le dire, nulle définition de l'essence de l'Art, ne vaudra celle de Schopenhauer :1a vie n'est que volonté et la volonté est souffrance, mais la magie de l'Art nous accorde l'oubli, l'oubli d'un instant ou d'une heure, mais qu'iriiporte ? dans ce prodige résident la grandeur, la noblesse et la pérennité du génie, mais surtout du génie théâtral.
Une conclusion d'importance capitale, tant au point de vue social que purement esthétique, se dégage encore de ce rapide aperçu de la dramaturgie de Schopenhauer. La curiosité fébrile qui s'attache aux choses du théâtre, la place de plus en plus grande que l'art dramatique, en ses manifestations même les plus puériles, occupe dans les préoccupations du public et dans la vie mondaine, l'intérêt que provoquent les comédiens et les comédiennes, les pièces et les intrigues des coulisses, les commérages et les compétitions du métier, cette sympathie ardente, évidemment exagérée que la société moderne ressent pour le théâtre, cet engouement qui a inspiré tant de déclamations
stupides et de proteslalions amères, loin d'être du cabotinage grotesque, comme on le prétend, une forme, agressive entre toutes, de l'immense stupidité humaine, apparaît, au contraire, aux jugements plus profonds du philosophe, comme une des aspirations les plus généreuses, une des tendances les plus rationnelles et les plus bienfaisantes de la vie sociale. Si le théâtre revendique et obtient aujourd'hui une place prépondérante et exceptionnelle, c'est que l'art dramatique est le plus parfait et le plus synthétique de tous les arts, la plus haute expression du génie humain dans le domaine de la création et de la contemplation esthétique. De toutes les représentations de la vie, celle que nous offre le drame, est la plus harmonieuse et la plus puissante, puisqu'elle s'adresse à la fois aux trois fonctions essentielles dont parlent les vieux traités de métaphysique ; à notre sensibilité, à notre intelligence et à notre volonté, aux facultés innées de comprendre, de subir ou de vouloir l'existence qu'imposent à l'esprit humain ses lois constitutives. Cette représentation, en effet, doit être une synthèse de la poésie qui s'adresse à l'intelligence, de l'art plastique qui charme les sens et de la Musique qui chante dans notre âme la plainte éternelle du Monde et l'harmonie du devenir infini.
Richard Wagner dans ses aperçus prophé-
172 L OPTIMISME DK SCHOPENHAUEH
tiques sur les destinées futures du théâtre, admirables vues théoriques qui appellent pourtant bien des réserves et qu*il faudra réformer et compléter sous certains rapports, a prononcé sur ce sujet des paroles définitives contre lesquelles aucune fluctuation de la mode» aucun changement du goût ne peuvent prévaloir. Mais Tadhésion d'un philosophe célèbre et d'un artiste créateur, tels que Schopenhauer et Wagner, apportent audéveloppementdenotre thèse Tappui inattendu du génie. Comme nous, ces . deux géants de la Pensée moderne estiment que le théâtre, loin d'être une distraction futile, un plaisir négligeable, un passe-temps bon pour la foiile, est au contraire Tépanouissement suprême de la vie psychique, la forme la plus noble et la plus profonde que puisse revêtir icibas rinaccessible Idéal. l'Art le plus fécond et le plus salutaire, celui qui nous enlève sur les ailes du Rêve, de l'élan le plus suret le plus rapide, bien loin de nos tristesses, de nos souffrances, de notre égoïsme néfaste. Il faut l'aimer, il faut le vénérer et le servir; il faut en propager dans les classes mercenaires, parmi les esclaves qui ignorent encore sa volupté et son charme ineffable, la tradition, le culte et le respect.
Le théâtre seul, parmi toutes les chimères et toutes les illusions de ce monde, nous octroie
LA PHILOSOPHIE ET LE DRAME IJh
la joie inestimable delà paix retrouvée, de la souffrance abolie, de Tharmonie atteinte dans la contemplation d'une destinée idéale où se reflètent, après de terribles luttes et de tragiques conflits, Tessence du monde, la volonté de vivre enfin réconciliée, apaisée, rachetée, par Texccs même de ses souffrances. De là, Tespèce de sottilège du théâtre, Tattrait irrésistible qu'il exerce, l'intensité d'impression qu'il obtient par des moyens en apparence si matériels et si pi imitifs. De là ce prodige extraordinaire et qui se reproduit tous les soirs dans chaque salle de spectacle : plusieurs centaines de créatures humaines, tristes, vulgaires, accablées de souci fi, de chagrins et de préoccupations égoïstes, pat^ fois d'immenses douleurs individuelles et qui, pour quelques heures d'oubli, vivent de l'existence fictive créée par le dramaturge ou pur le génie des interprètes.
Puissance libératrice ou sortilège admirable du drame I . . . Tout drame, empreint d'une beauté véritable, n'est-il pas l'image et le symbole lointain de la création ? Et le monde lui-même, avec ses misères, ses souffrances, ses aspirations et ses joies infinies, n'est-il pas le plus extraordinaire des spectacles ?. Ne délaissons jamais l'Art sublime des Sophocle et des Eurypide, des Shakespeare et des Calderon, des Richai'd Wagner et des YictorHugo. Lui seul est l'image
vivante et passionnée de la philosophie. En servant sa noble cause, c'est celle de la niétaphysique et de la spéculation éternelle que nous servons encore . Car le gtanâ et sublime Hegel, l'adversaire et l'ennemi de Schopenhauer, malgré tant d'idées communes qui auraient dû réconcilier ces deux penseurs de génie, Hegel Ta dit avec raison : le Drame représente l'Univers.
Laissons aux gens du monde, aux gens de cercle, aux politiciens, aux chroniqueurs, aux moralistes amateurs et aux autres profonds esprits, le privilège de déblatérer contre le cabotinage, la puérilité, et l'encombrante fascination du théâtre. Le philosophe sait bien qu'il ne déroge nullement, en s'occupant avec amour de CCS choses si futiles, plus inoffensives en tout cas que les massacres ignobles de la guerre ou que les intrigues malpropres de la politique, de l'ambition et du lucre. Jusqu'à présent, les rapports sont plutôt rares et peu fréquents entre 1 e monde des théâtres , livré aux luttes mesquines des rivalités et des appétits individuels, et le monde des philosophes professionnels, pour- . suivant leur rêve de vérité, et leur recherche de l'absolu dans la retraite et l'isolement, loin
LA PHILOSOPUIE ET LE DUAME 175
du vain tumulte des soi-disant lieux de plaisir. Pourtant, j'en ai la conviction absolue, Tentente s'établira plus intime et plus profonde, inévitable et certaine, entre la Métaphysique et le Drame, la Philosophie et le Théâtre, ces deux formes antithétiques de l'aspiration mystérieuse qui nous fait entrevoir l'absolu parmi les formes passagères de l'évolution mondiale. De ces grandes tendances de l'Ame, la philosophie est certes la plus sublime, la plus empreinte d'un caractère sacré et mystique. L'instinct du Drame demeure pourtant, sans aucun doute, la manifestation du génie humain qui s'en rapproche le plus. Et cette analogie est facile à comprendre.
C'est que le dramaturge et le philosophe, sans s'en douter, travaillent à une tâche identique. L'un veut reconstruire l'image synthétique du Monde et de l'Éternité, le drame des origines cosmiques, de l'évolution universelle et des destinées de la race humaine ; l'autre, dans le cadre étroit et restreint du théâtre, dans les limites d'une fiction épisodique, évoque le drame partiel d'une destinée individuelle. Par cela même, l'inspiration du métaphysicien et celle du dramaturge apparaissent similaires, fraternelles, également dégagées des vaines ambiances.
Nous sommes profondément persuadés de la nécessité d'une alliance ou d'un rappix)chemenl
de plus en plus intime entre ces deux catégories de penseurs et de créateurs intellectuels. Aucunes railleries grossières ne diminueront ni n'affaibliront en nous cette espérance invincible. L'avenir de la civilisation est là, de même que la domination du monde appartient aux hommes dé pensée, aux apôtres de la Joie et de la Vérité, aux philosophes, aux poètes et aux dramaturges. Quelque éblouissantes que soient les surprises dont la réalisation normale de ridée du progrès, passant de la Puissance à TActe, nous réserve Téblouissement, à nous ou plutôt aux races futures, tous parmi les pauvres êtres humains ne pourront être euxmêmes des métaphysiciens, des dramaturges ou des sages, mais tous, même les plus humbles de nos frères, participeront un jour aux joies ineffables, aux nobles voluptés que le théâtre et la spéculation philosophique n'accordent encore qu'à l'élite intellectuelle ou sociale du temps présent. Il n'y aura de progrès véritable, de civilisation digne de ce nom, sur cette terre de misère et d'exil, que le jour où le travailleur, l'ouvrier, le mercenaire lui-même, pour lequel son labeur, du reste, ne sera plus le fardeau, la malédiction d'aujourd'hui, pourra com prendre comme nous la Beauté d'un dialogue platonicien, d'un drame de Shakespeare ou d'un poème deWagner.
De tous les oasis de joie, de beauté et de béatitude que le génie humain découvre parmi les sables arides du désert, voici la plus éblouissante de vie et de lumière ; de tous les refuges, de tous les abris, de tous ces asiles précaires, que son industrie ingénieuse édifia et dont sa charité nous invite à franchir le seuil, voici le plus sûr, le plus hospitalier. Nous ne saurions le redire trop souvent, l'art du théâtre est le plus profond, le plus admirable de tous les arts, parce qu'il en est avec là musique le plus directement inspiré par.rinstinct et le besoin meta physique. En ce monde où tout n'est que mirage et visions décevantes, ce domaine de la fiction, précisément parce qu'il n'afTecte aucune prétention à une réalité illusoire, est celui qui recèle les trésors les plus véridiques. Dans ces régions enchanteresses et factices, dans l'atmosphère féerique et naïve qui y règne, pour le philosophe qui a su démêler, à travers les niaiseries agaçantes du mé(i:"r le sens métaphysique du théâtre, fleurissent des fleurs d'oubli.
Le théâtre est l'art suprême, Richard Wagner est le plus grand musicien, William Shakespeare, le plus grand artiste du monde. Et parmi l'élite qui guidera l'humanité des temps avenirvers un idéal, chaque jour plus splendide et plus pur, vers les sources ignorées de joies, de renouveau et d'extase, que la doctrine pessi
178 l'optimisme DE SCHOPENHAUfeR
misle et désespérée de Schopenhauer fait jaillir quand même sous nos pas et que nous voulons retrouver, dans la cité future, le modèle du héros, du sage apparaîtra à nos descendants plus heureux sous les traits du noble et pathétique Frédéric Schiller, philosophe et dramaturge, métaphysicien et poète tragique.