L'Optimisme de Schopenhauer
Le génie et l'œuvre de Schopenhauer furent étudiés plus d'une fois en France, au moment où le pessimisme, remplacé aujourd'hui, assez désavantageusement d'ailleurs, par les théories féroces et arhitraires de Nietzsche et de son école, par le culte de la force brutale et la théorie de volonté de puissance, au moment où le grand métaphysicien de la quadruple racine de la raison suffisante était à la mode dans le monde littéraire, intellectuel et même dans la société aux prétentions de dilettantisme. Parmi ces travaux de critique ou d'érudition, il faut
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citer tout d'abord les quelques éludes d'ensemble vraiment dignes de Schopenhauer que lui ont consacrées les maîtres de notre littérature pliilosophique française. Le plus connu et le plus populaire est sans aucun doute l'ouvrage de M. Ribot, un volume déjà classique, qui obtint un légitime et retentissant succès. C'est un travail excellent, une monographie tout à l'ait remarquable et qui fait le plus grand honneur à réminent directeur de la Revue philosophuiae. Il est difficile, ce semble, de résumer avec plus de clarté, de netteté et d'impartialité, une philosophie aussi originale, aussi subtile, aussi complexe, et qui choque toutes les habitudes intellectuelles et toutes les croyances des personnes étrangères aux spéculations métaphysiques. C'est à celles-ci que s'adresse surtout M. Ribot, et l'influence de son volume fut bienfaisante au possible, car elle donne une idée très précise de la doctrine, des tendances et de la personnalité de Schopenhauer au lecteur n'ayant jamais lu une ligne dn maître. On connaît d'autre part, la haute valeur intellectuelle de l'auteur de ces belles études de psychologie expérimentale qui brillent au premier rang des productions modernes de l'école française ; et l'on sait que la force, l'originalité et l'harmonieuse homogénéité de sa pensée se sont affirmées avec éclat dans des travaux plus impor
CHITIOLES ET CO.MMENTATEUHS .]
luiils; mais celle élude sur Schopenhauer, malgré sa siinplicilé,deineureun des plusadmiiables ouvrages de M. Ribol, et les auteurs allemands de certaines monographies pédantes et agressives i)ourraient en tirer quelque profit, s'ils daignaient s'assimiler la lucidité, la sûreté d'exposition et limpeccable composition, toutes les rjualités d'ordre et de mesure qui distinguent ru'uvre magistrale et définitive de M, Ribot-
Le plus récent ouvrage français consacré à Schopenhauer, le beau livre de M. Bossert, est également un travail de tout premier ordre aussi profond et sagace que de lecture agréable 3t la physionomie si curieuse du grand pessimiste allemand y est étudiée avec infiniment :1e pittoresque et de relief
Il y a aussi des choses excellentes et des pages tout à fait charmantes comme maîtrise littéraire dans l'étude déjà ancienne de Caro sur le pessimisme, assez vaste tableau synthétique où le i)ortrait qu'il trace de Schopenhauer occupe le premier plan. L'siuleiiv des Éludes morales sur 'es temps présents n'était nullement l'esprit superficiel, le philosophe amateur qu'on a assez sottement persiflé de son vivantetqui n'a jamais existé que dans l'imagination de ses détracteurs. Ce fut, au contraire, un métaphysicien professionnel, épris des grands problèmes spéculatifs, parfaitement capable d'en comprendre l'austère
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mais irn'sisliblc et palhélique beauté; c était aussi, malheureusement, un pliilosophe dépourvu de personnalité marquante, et des préoccupations de morale courante altèrent souvent la netteté de ses jugements. C'est ainsi que dans son étude, nullement négligeable, forl distinguée au point de vue littéraire, parfois charmante à lire, on est choqué à chaque instant par le parti pris de rechercher surtout les conséquences sociales et esthétiques du pessimisme; parti pris énoncé même avant qu'une réfutation sérieuse de la philosophie de Schopenhauer nous en ait démontré le bon droit et le bien fondé. Ce n'est pas ainsi que l'on juge et que l'on condamne un homme de génie, un penseur tel que le métaphysicien du Monde comme volonté et comme représentation.
Combien plus profonds, plus significatifs, plus sagaces, apparaissent les essais de Renouvier. sur le pessimisme. L'auguste chef de l'école du criticisme français, l'illustre et tfès éminent philosophe dont l'incessant labeur et l'immense talent, la profondeur et l'originalité de vues, la puissante unité de doctrine, sont dignes de l'admiration unanimedu monde philosophique, l'auteur de cet lissai de classification des syslèmes, œuvre gigantesque, s'est occupé à plusieurs reprises de la théorie et des idées du métaphysicien allemand, d'abord dans la svnthèse extra-
CliiriQUES ET COMMENTATEURS r,
oiïlinaiic tlonl nous venons de citer le litre, véritable monument d'érudition, de compréhension et de pensée spéculative, puis dans d'autres ouvrages, de pul)lication plus récente, de signification etde valeur non moins grandes, mais principalement dans ce livre si curieux intitulé : Histoire et solution des problèmes métaphijsi(jues où tout le chapitre dans lequel Renouvier étudie la philosophie de iSchopenhauer est un chef-d'œuvre d'analyse et de reconstruction synthétique; chef-d'œuvre où la richesse d'idées est si grande et si vivace, où chaque ligne contient tant d'aperçus nouveaux, de commentaires profonds, que l'intelligence du lecteur éprouve une sorte de vertige en les I)arcourant. Mais la physionomie de Schopenhauer se dresse plus nette, plus précise encore dans les livres admirables de M. Alfred Fouillée.
Aucune œuvre philosophique en France n'apparaît plus vaste, plus belle, plus digne d admiration que celle de M. Fouillée, et nous sommes heureux d'exprimer une fois de plus l'admiration enthousiaste qu'elle nous inspire et de constater aussi que cette admiration de sesdisciples — nous revendiquons modestement une place très humble parmi les plus fidèles, — cette admiration se propage dans les milieux les plus étrangers et les plus indifférents à la
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haute spéculation ; elle pénètre dans les couches les plus profondes du public et devient tellenionl unanime, ffu'elle ressemble enfin à de la popularité et à de la gloire. La g^loire ! ce salaire si légitime de tout travailleur delà pensée, dont le plus médiocre des pamphlétaires ou des vaudevillistes bénéficie souvent, tandis que l'opinion pu})li([ue la dispute et la refuse avec tant do ladrerie opiniâtre aux philosophes et aux penseurs. Tl est bon toutefois, il est salutaire et juste que de temps en temps un homme de génie dont la foule stupide est incapable de comprendre les œuvres, les tendances et l'idéal ([u'il poursuit, soit admiré et connu, et il est surtout dun excellent exemple quun métaphysicien bénéficie à son tour de cette unanimité de suffrages incompétents dont le spécialiste le plus infime dans les régions des sciences exactes, s'enorgueillit trop souvent. Pendant si longtemps les sots de.tous les partis affectèrent non pas seulement d'ignorer l'immense labeur accompli par la i)hilosophie de notre pays de France. mais de traitera la légère les problèmes essentiels et la raison d'être de la philosophie elle-même. L'autoiité intellectuelle et morale qu'exerce aujourd'hui un homme tel que l'illustre auteur de r Avenir de la méiaphijsique rend presque impossible ce superbe dédain. Même le vulgaire lecteur de journaux, celui dont les ra-