‹ L'Orage, comédie en 1 acteChapitre 9 sur 14 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

madeleine, des sorbiers.

des sorbiers, apporte d'abord une servante sur laquelle sont des assiettes * une bouteille de vin , deux petits verres , deux assiettes garnies de dessert , puis après deux couverts , v in, eau , pâté , hors-d'œuvre, qu'il place ) à l'avant-scène de gauche , sur le guéridon .

La table est toute servie, comme dans le repas de comédie. . . seulement, je vous ferai observer que mes comestibles ne sont pas en carton. . . Mettez-vous làl permettezmoi, auparavant, de vous enlever votre manie. (Il lui retire sa mante,— A part.) Elle a conservé sa taille ronde... (Il place la mante sur le dossier du canapé .)

Madeleine, s'asseyant .

Je gage que vous préféreriez en face de vous un plus jeune visage?

des sorbiers, galamment.

Eh bien , vous le dirais-je, ma chère? on se fait au vôtre. [Avec intention.) Quant au mien, il est si dévasté... Voulez-vous des crevettes?. . . Si dévasté? C’est bien dévasté que vous avez dit-, n’cst-ce pas ? (Il s'est assis à la droite de Madeleine .)

L’ORAGE

MADELEINE

Permettez... c’est vous...

DES SORBIERS

Enfin!.. Vous ne m’avez pas démenti...

MADELEINE

• Eh bien, soit... je le prends à mon compte ce mot qui vous tient tant au cœur, mais. . .

DES SORBIERS

Mais. . .

MADELEINE

C’est pour le rétracter... ôtes-v ou s content!

DES SORBIERS

Oh ! jo connais le pourquoi de cette amabilité subite.

MADELEINE

Vraiment! . .

C’est parce que vôtu comme je le suis maintenant, je vous apparaît sous un autre aspect. . .

MADELEINE

Vous vous trompez... vos beaux habits me laissent insensible... je retire le mot parce que tout à l’heure quand je me suis blessée, vous avez pâli. . .

DES SORBIERS

Oh! C’est bien naturel!.. Ne causons plus de cela, et déjeunons. {Il lui offre du pâté.)

madeleine, se servant .

Ainsi, vous vous accommodez de votre vie solitaire!

L’ORÀCiE

DES SORBIERS

Mais' oui. . . Ohl J’aurais pu me marier dix fois!

Dix fois ! . .

.madeleine.

DES SORBIERS

Pas dans la môme journée. .. Au dernier moment, jo prenais une balance. . . •

MADELEINE i

Une balance?

DES SORBIERS

Jo parle au figuré. . . Je mettais d’un côté les joies que donne l’hymen, la vie à deux, le calme conjugal, les enfants; de l’autre, les ennuis inséparables du mariage, les trahisons de la femme, les criailleries des babys, les responsabilités, les deuils. . . Je considérais la situation respective des deux plateaux, ot... je restais garçon... Encoro un peu de pâté?

Madeleine, refusait'..

Moi, j’envisage l’existence autrement. Tout dépend des natures. J’ai besoin d’aimer... de me dévouer à quelqu’un.

DES SORBIERS

Pourquoi ne vous êtes-vous pas mariée plus tôt? madeleine, sévèrement.

Vous ôtes le seul homme qui n’ait pas le droit de me le demander.

des sorbiers, qui buvait , avale de travers et dit, à part.

Je crois que je viens de dire une bêtise !

L’ORAGE

, MADELEINE

Je ne me suis pas mariée parce que je suis une honnête femme!.. Un mois après notre rupture... votre rupture serait plus juste... j’entrais en qualité de gouvernante chez lady Covely, une vieille dame anglaise où je trouvai deux petites filles de six ans, deux jumelles... Le père et la mère venaient d’être enlevés par une épidémie, et l’aïeule était •devenue l’unique famille des deux orphelines... Je ne saurais vous dire avec quel amour je pris soin de ces êtres charmants et combien me parut douce la tâche de leur éducation. Il me sembla que je me purifiais au contact do ces deux innocences...

des sorbiers, à part.

Quand elle s’anime... ses yeux sont superbes...

MADELEINE

. Je fus leur mère d’abord... leur institutrice ensuite, et sur ce point encore, je suis leur obligée à ces chéries, car désireuse de les instruire, je dus m’instruire moi-même; et forcée de les accompagner dans le monde, il m’en fallut étudier los usages que l’obscurité de ma naissance m’avait interdit do connaître.

des sorbiers, à part.

Je mo disais aussi... ce langage... cos manières... celto distinction. (Il remplace les assiettes, les verres , le vin.)

MADELEINE

Certes, durant le temps que je passai près d’elles, des hommes se présentèrent qui voulaient m’épouser. Je refusai toujours... vous savez pourquoi. Et puis, ma tâche n’était pas finie. . . elle ne l’est que depuis trois mois. . .

Mes élèves ont épousé do braves jeunes gens, qu’elles rendront heureux, car j’en ai fait do braves femmes. . . aussi vrai !..

des sorbiers, lui prenant la main .

Aussi vrai que vous êtes une noble créature... mais votre prochain mariage ? . ,

MADELEINE

J’y arrive. Dans ces dernières années, un vieillard, un ancien diplomate, fréquentait assidûment le salon do lady Govely. . . Le jour où je fis mes adieux à cette famille, que j’avais insensiblement considérée comme la mienne, il était là. II me prit à part et me demanda ce que j’allais faire. Et comme j’hésitais à lui répondre, il ajouta : « Vous ôtes accoutumée à vivre auprès de l’enfance, je touche à l’âgo où l’homme est près d’y retomber. . . Voulez- vous de moi pour mari? » Je lui racontai mon passé en courbant la tète. Il me prit la main et me dit î « Votre aveu augmente encore l’estime que j’ai pour vous. . . Je persiste dans ma demande ...» Je lui ai demandé quelques jours de réflexion . . .

DES SORBIERS

Loyale naturel AhI il n’est pas à plaindre, votre mari.

MADELEINE

Mon futur mari !..

DES SORBIERS

Je comprends qu’on cherche à obtenir votre main ( Apart .) D'autant plus qu’elle est charmante sa main. (Haut.) Mais si j’ai bien compris, il est mûr votre. . . Tallevrand. . . il faut vous dépêcher, ma chère. . . ses rhumatismes s’impatientent. (Le dessert a remplacé le pâté.)

MADELEINE

Vous n’ùtes pas généreux. . . (4 part.) Il a toujours do l’esprit. . . (A cp. moment, des Sorbiers casse une noisette. Et toutes ses dents. . . (Des Sorbiers débouche la bouteille et se dispose à lui verser du vin). Quo faites-vous ?

DES SORBIERS

Goûtez-moi. . . ce romanée

MADELEINE

Merci ...

DES SORBIERS

Vous ne refuserez pas d'en boire à la diplomatie. . .

MADELEINE

Êtes-vous mauvais ! Rien qu’une larme alors. (Elle boit.) des sorbiers, à part, en la considérant.

Est-elle gracieuse 1.. ce petit doigt qu’elle détacho do son verre en buvant, me boulovcrse. (Haut.) Ah! Madeleine ! Madeleine! Vous rappelez-vous la vieille romance que vous chantiez à votre fenêtre rue Sainte-Anne... cette romance qui mo donnait tant do distractions! on no saura jamais la quantité de dossiers qu’elle m’a fait embrouiller et le nombre de galops qu’elle m’a valu ! . . Tenez n’est-ce pas cela? (Il fredonne.)

Aimons-nous follement ma belle !

C’est la chanson que dit mon cœur Quand ton souvenir de son aile Vient l’effleurer avec douceur.

L’amour est de toute folie

Madeleine, de même, continuant la romance La plus sage... C’est le bonheur.

C’est le printemps car c’est la vie!

C’est le pa-funi, car c’est la fleur!

L’ORAGE

DES SORBIERS

C’est bien ça ! (A part,) Quelle voix sympathique !

MADELEINE

Mais ramassez-moi donc ma serviette.

. des sorbiers, passaut derrière elle .

Oh ! pardon ! . . Voilà ! . .

madeleine, à part.

\\ est toujours aussi vif.

des sorbiers.

(En se baissant il a regardé le pied de Madeleine qui dépasse sa jupe, il dit à part en se relevant.)

Elle est toujours b.ien chaussée I (Haut.) Comme tout ça nous rajeunit !. . Comme tout cela nous. . . (Il est interrompu par un violent coup de tonnerre. Éclairs.)

madeleine, effrayée.

Oh 1 l’affreux orage ! (Elle court affolée vers la droite du théâtre et s'asseoit sur le canapé.) J’ai peur. . . c’est puéril. . . mais j’ai peur. . .

des sorbiers, la regardant avec tendresse , Il va fer *

mer la fenêtre.

Enfant! ( Redescendant vers Madeleine.) Ah I le parc de Saint-Cloud, et le restaurant de Ville-d’Avray ? (Coup

de tonnerre.,. Des Sorbiers, sans y prêter attention.)

Vous souvenez-vous?

madeleine, troublée.

Oui . . . oui ... je me souviens.

des sorbiers, prenant la chaise qui est à droite

du guéridon.

C’était notre troisième rendez-vous.., vous aviez dix-

L’OHAGE

sept ans, j’en avais vingt-neuf. . . nous étions jolis à voir sans doute, car les passants s’arrêtaient pour nous contempler en souriant.

madeleine, se rassurant peu à peu ; l'orage est moins

violent .

C’est vrai. . .

des sorbiers, s'asseyant.

Et ce grave vieillard qui nous barra la route et que vous prîtes pour un fou... vous étiez effrayée!.. Il fixa sur nous un regard attendri. Deux larmes brillèrent au bord de ses paupières flétries et il s’écria en découvrant son front : « O jeunesse! je te salue et je te bénis!. . En te voyant j’oublie le présent, je me souviens du passé et je pleure de joie. » ( Changeant de ton.) Celte petite scène no vous empêcha pas de m’avouer quelques instants après que la promenade vous avait ouvert l’appétit. . .

MADELEINE

Dame! Il était six heures, et nous trottions depuis midi.

DES SORBIERS

J’avise une auberge. . . je me rappelle votre embarras.

MADELEINE

C’était la première fois que j’entrais dans un restaurant. . . je vous serrais le bras.

DES SORBIERS

A me faire des bleus, positivement.

MADELEINE

Oli ! vous n’étiez guère plus bravo. , .

LOUAGE

UES SORBIERS

Je l’avoue... Enfin nous franchissons le seuil... et je vous entraîne vers la salle commune ; impossible de s’v fairo servir. Et nous voilà forcés do nous installer, en plein air, dans un bosquet Au dessert, le ciel s’obs-

curcit subitement. Do larges gouttes commencèrent à tomber Puis vint l’averse le garçon dût nous prêter

un parapluie que je tenais d’une main tandis que do l’autre je portais à vos lèvres des fraises. . . commo il n’en pousse plus... Ah! nous fîmes sous ce dôme prosaïque un repas vraiment divin 1 moi du moins, car vous... vous étiez fort troublée... il tonnait commo en ce moment... Le vent faisait rage comme en ce moment... votre épaule touchait la mienne comme en ce moment. . . Tout à coup, la foudre tomba sur l’église voisine et vous vous jetâtes à mon cou . . .

MADELEINE

Oui... [Un silence.)

DES SORBIERS

Nous rentrâmes tard à Paris... («4 part.) Très-tard, môme. ( Lui entourant la taille de son bras.) En nous retrouvant ainsi l’un près do l’autre et les mains unies. . . Est-ce qu’il vous semble qu’il y a douze ans?

madeleine, à voix basse.

Non.

des sorbiers, très-ému.

C’est singulier mon cœur bat... (Madeleine s'essuie les yeux.) Vous pleurez?., tu pleures . (.4 part.) Je sens que je vais pleurer aussi. (Il sc lève et remonte à gauche.)

Madeleine, se dégageant vivement , se lève.

Nous sommes fous. . . ce portrait. . .

des sorbiers, éclatant avec brusquerie .

Encore . . . Est-ce que vos bans sont affichés I

MADELEINE

Vous savez bien que non . . .

des sorbiers, redescendant.

Et l’aimez-vous ?

MADELEINE

Qui?

DES sorbiers.

Le diplomate I

MADELEINE

Pourquoi cotto demando ?...

DES SORBIERS

Il m’agace, votro mariage.

MADELEINE

Voyons, Hector. . , Cet homme est bon. . . honorabio. . . il m’aime sincèrement. . .

Lui. . . allons donc !.. Un égoïsto qui veut peupler sa solitude, voilà tout. . .

MADELEINE

Pensez que jo suis soûle au monde, sans appui, sans famille. . . mettez-vous à ma place.

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