LE FLAIR DU BEAU CHARLES
Pour un moraliste, l'exemple d'une famille comme celle de Bonnet-Picard, eût été symptômatique. Elle n'était pas, heureusement, la preuve d'une race en déclin, sinon corrompue, mais un symbole, tout de même, de la décadence de cette bourgeoisie austère et probe qui avait été, si longtemps, un visage de la France.
En regardant, de près, ce groupe, on pouvait se sentir écœuré. Il s'était édifié, pourtant, selon les principes les plus rigoureux, transmis par des gêné-
a L'ORAGE
rations impeccables ; et voici le spectacle qu'elle offrait : le chef, un vicieux, subissant de bas instincts et perdant, à cause d'eux, toute dignité. Les deux fils P Un incapable, et un ivrogne. Leurs femmes p Une égoïste, avide d'argent, tout son cerveau ramassé vers les gains dont elle était incapable. — L'Autre ? une gentille dépravée.
En vain, dans cette réunion de types qui auraient dû logiquement, normalement, rester à l'abri de la critique, le mieux intentionné chercherait la trace des vertus ancestrales, le respect de soi, le culte de l'honneur : on ne trouvait que les sentiments vulgaires et les appétits de natures primitives. C'est donc que l'abus, trop prolongé, des jouissances de l'argent ne vaut rien pour l'âme humaine ? Et un Jean Sarrias, qui voulait tout anéantir, pour recommencer la société, la purifier par l'apport d'un sang jeune, anoblir, sans cesse, l'aristocratie, — c'est-à-dire la sélection des meilleurs, — renouveler la bourgeoisie par l'afflux continuel des microbes, plus neufs et vigoureux, des plébéiens et des pauvres, ne défendait pas une doctrine si paradoxale.
Sans doute, en la simplicité brutale de ses conceptions anarchistes, il rêvait de moyens condamnables ; mais quels arguments nouveaux n'eût-il pas trouvés pour répondre à Marc Anavan, s'il avait pu suivre, de près, les agissements d'une Mme Emile Bonnet-Picard, et s'il avait pu, surtout, lire dans l'âme de cette névrosée parisienne, poupée de luxe, goulue de plaisirs el de joies, que l'argent stupide et merveilleux, Beul, pouvait lui procurer ?
Fernande avait été fortement impressionnée par les révélations de Sylvie, la femme d'Arthur. La
situation se posait ainsi : leur sécurité à tous était menacée, la fortune de la maison en péril, parce qu'une femme étrangère à leur famille, la maîtresse du souteneur, risquait de prendre un ascendant redoutable, grâce au trafic de ses charmes, augmentés encore par leur mise en valeur, à force de talent amoureux. Fallait-il donc se laisser duper, sans se défendre ? Mme Emile Bonnet-Picard l'entrevoyait seulement, dans des représailles, en se servant d'armes identiques à celles employées contre elle. Et, songeant à la manière de venir à bout de l'ennemi commun, c'est-à-dire de Chariot, dont l'ambition constituait le pire danger, elle se trouvait des excuses faciles. Pourquoi serait-elle coupable d'user, vis-à-vis de l'amant de la Gouine, des moyens dont se servait cette femme pour conquérir le papa Bonnet-Picard ?
Fernande, longuement, avait pensé à son plan, et, sûre de triompher, elle savourait, d'avance, le plaisir de sa victoire. C'était un piment nouveau qui plaisait à sa névrose spéciale, et elle trouvait même une joie véritable, perverse, à courir, avec maestria, cette, aventure scabreuse.
Pas une minute, elle n'avait douté que le contremaître ne serait sensible à la gentillesse qu'elle allait lui témoigner. Pour un lascar pareil, habitué, sans doute, aux amours vulgaires, ce serait une aubaine d'être distingué par sa jeune patronne. Et elle pensait bien n'avoir jamais à pousser les avances jusqu'au bout, jusqu'au don complet d'elle-même. A cette idée, sa délicatesse se révoltait encore ; elle était trop certaine de la puissance de sa séduction de jolie femme, d'élégante raffinée, pour concevoir des craintes sur l'issue de ce duel hardi qu'elle allait
engager. Mais si, par hasard, les escarmouches adroites qu'elle préparait ne suffisaient pas à réduire l'adversaire, et si un sacrifice sans réserve devenait inévitable ?
Eh bien ! On verrait.
D'avance, elle ne s'en effarouchait pas trop, le succès au bout. Mettre en échec une autre femme, ennemie dangereuse et puissante, c'était tentant et flatteur, après tout. Et puis, qui sait ? L'aventure comporterait peut-être, en définitive, des instants agréables. L'inconnu de la lutte, et surtout l'enjeu, excitaient au plus haut point sa combativité féminine. Judith avait peut-être son désir pour arme homicide, en se rendant sous la tente d'Holepherne. Ainsi, Salammbô, quand elle allait, prête à tout, ravir, au chevet du lit de camp du chef barbare, Mathé, le voile sacré de Tanit.
Quand elle vit, pour la première fois, Charles Négaud, dans l'atelier de Bonnet-Picard, au milieu de ses ouvriers, elle ne put se défendre d'un tressaillement. Elle pensa :
— Mais, il est beau garçon, mon adversaire !
Elle ne démêla pas bien, en ces instants, si cette constatation lui était déplaisante ; elle en fut, surtout, agréablemenl angoissée. (Adversaire ? Partenaire ? Eh !)
La jeune femme trouva un prétexte banal pour entrer en rapport avec l'amant de cœur et de bourse de la Couine. Sachant, par Sylvie, qu'il prétendait s'occuper de tout, aussi bien de l'ébénisterie que de la tapisserie, elle l'aborda franchement, pour lui demander un conseil :
— - On m'a dit, monsieur, que, depuis voire entrée
dans la maison, notre fabrication portait la marque d'un cachet particulier qu'elle n'avait jamais possédé. Vous avez énormément de goût, paraît-il ?
Un peu estomaqué de cette flatterie d'une personne qui ne devait pas avoir de nombreuses raisons de l'aimer, Négaud se tint sur la défensive. Il répliqua, méfiant :
— Mon Dieu, madame, on fait ce qu'on peut. Et puisque je suis ici pour travailler, je fais mon possible afin de justifier l'estime de mes patrons.
— Encore, il faut posséder les qualités indispensables... Si j'en crois, en effet, tout le bien que mon beau-père ne tarit pas de dire sur votre compte ?...
— Je vous assure, madame, de ma très vive confusion. Il ne faut pas m'attribuer des dons que je n'ai pas. A la vérité, je ne suis pas plus connaisseur qu'un autre ; mais j'ai, peut-être, un esprit plus moderne et le sens de ce qui plaît, aujourd'hui, à la clientèle. Certes, dans la maison Bonnet-Picard, il n'y avait, avant moi, que des ouvriers consciencieux. Le malheur est qu'ils avaient trop le mépris ou l'ignorance du progrès. Il faut être de son époque, et même de la prochaine, pour ne pas se laisser devancer par la concurrence. J'ai apporté ici mes idées, que je crois bonnes, et je serais heureux si le succès récompensait mes efforts.
La jolie bru de M. Bonnet-Picard pensa : « Hé, hé ! pas bête, l'ami de celle qu'on appelle la Gouine. Il s'exprime bien et ne se compromet pas !... » Elle était pourtant un peu ennuyée de rencontrer un adversaire qui semblait trop malin et affectait de rester sur un terrain neutre, en attente d'une révélation des vrais sentiments de l'aguicheuse qui rôdait
ainsi autour de lui. Charles Négaud se disait sage ment : « La particulière n'est pas venue seulement pour me faire des compliments : ce n'est guère l'habitude do la famille... Donc, méfions-nous !... Si c'est pour m'errîbobiner, faudra voir à repasser. Le Chariot est trop dessalé, ma belle, pour couper dans tes manigances. »
La jolie madame Emile, faisant la moue, remarqua :
— Vous n êtes guère aimable pour mon mari. En critiquant les éléments arriérés auxquels vous attribuez le piétinement de notre maison, vous oubliez, sans doute, que mon époux en est un chef important?
— Mais non, madame, je n'oublie rien. Votre mari eût, peut-être, réussi dans une autre branche commet iule ; dans celle-ci, il manque de compétence, et, peut-être, d'assiduité, voilà tout... D'ailleurs, l'ex-
uce a prouvé que les patrons qui s'en remettent a des ^>us-ordres dévoués et intelligents font plus et mieux pour la prospérité de leur commerce que d'autres qui prétendent en savoir davantage que tout le monde... On m'en a voulu pas mal, au déhul, et ou m eu veut peut-être encore, d'être entré dans la maison bonnet-Picard, comme un révolutionnaire. I i résultats prouvent, puisque vous mavea fait la ce de me le dire vous-même..- • — Que mon beau-père a eu raison. Certes. Voue voyez, je suis franche et peu rancunière.
« Que le diable m'emporte ! pensait Charles
|e sais où cette fine gonaesse \eut en
i renir 1... » Dana le doute, il estima qu'il fallait
i , do plus en plus, sur une garde réticente ; mais
Fernande, pressée d'entamer la lutte vivement, excitée par- la difliculté naissante et imprévue, soupira :
— Non, je ne suis pas rancunière, et je sais reconnaître le mérite là où il se trouve réellement. Monsieur iSégaud, je vous dis tout ce que je pense : quand j'ai connu la décision de mon beau-père de l'aire de vous son second, je vous ai détesté cordialement, et sans vous connaître, car, en somme, vous alliez prendre un peu la place de mon mari. Et cette place, avouez qu'elle lui revient de droit, puisqu'il est l'aîné, par conséquent le successeur tout désigné de son père. Mais, au bout de peu de temps, j'ai appris que votre influence ici était favorable, et je serais inintelligente si je gardais contre vous la moindre prévention. Je suis bonne joueuse, et je vais vous le montrer tout de suite.
— Mais, madame, fit Cbarlot, un peu gêné par cette conversation et inquiet, au fond, je me demande ce que j'ai fait pour mériter, si vite, les bons sentiments que vous me témoignez ?
— Votre devoir, simplement. Mon beau-père nous accable de votre éloge. Dans ces conditions, comment voulez-vous que je résiste ?
Elle tendit gracieusement sa main de jolie poupée, et, souriant de manière étrange :
■ — . Je pense, maintenant, que je dois vous considérer comme un collaborateur et non comme un intrus.
Finement, le faufileur demanda :
— Est-ce là, madame, l'opinion de votre mari ? La lèvre moqueuse, soudain :
— Je me demande si mon mari peut avoir encore une opinion. En tout cas, celles que je lui connais
ne sont pas les miennes, tout à fait. Ainsi, j'ai le désir, depuis quelque temps, de faire changer ma chambre à coucher. C'est un caprice, n'est-ce pas, que peut se payer la belle-fille d'un marchand de meubles ? *
— Evidemment.
— Croiriez- vous que celle que nous avons depuis notre mariage, date d'au moins trente ans ? Elle est laide, rococo, d'un style qui m'assomme... Et j'en désire une autre, plus moderne, en harmonie, d'ailleurs, avec moi-même. Eh bien, nous sommes toujours en discussion sur le choix des meubles et des tentures... Je sens qu'il me faudrait les conseils d'un homme de goût...
Elle baissa les yeux, rougit et soupira :
— Comme vous, par exemple.
Cette fois, Charles Négaud était abasourdi. Ça, pour le coup, c'était inattendu 1 Qui lui aurait prédit, il y avait seulement trois mois, quand il surveillait le « travail » de la Gouine, au long du boulevard Richard-Lenoir, que la femme d'Emile Bonnet-Picard le consulterait un jour, avec une telle câlinerie de prunelles, sur le choix de sa chambre à coucher?
« Mon vieux Chariot, va falloir faire attention. Tout ça, c'est très joli, et tu as le droit de te Bentir flatté ; mais oa ne sent pas le naturel. Il y a du louche là-dessous. Ce n'est pas sans motifs que cette coquine, alerte el rouée, qui n'avait jamais ouvert son bec rouge pour moi, et qui, maintenant, a l'air, pour m 'exciter, de soulever sa robe en levant sa paupière, frangée de longe cils, me demande, tout à trac, de la conseiller intimement. Ouvre l'œil, Chariot!...
— Vous ne répondez pas ? fit-elle.
Et, d'un regard plus caressant encore, elle sembla l'envelopper, le noyer dans son fluide. Il se sentit troublé, malgré lui. En dépit de ses préventions, il subissait le charme de cette femme élégante, très parisienne, si blonde et si rose, aux yeux agrandis et cernés, aux lèvres rougies de carmin, et qui dégageait un parfum capiteux. Il était flatté. Peut-être, après tout, n'y avait-il rien d'extraordinaire à ce qu'elle préférât son avis à celui de son crétin de mari, qui la négligeait sans doute, pour courir les cafés, accumuler sur la table de marbre une pile de soucoupes. L'ivrogne n'avait aucun goût, il le savait mieux que personne, et il n'était pas impossible que sa femme souhaitât une jolie chambre à coucher, au ton du jour, très moderne. Néanmoins, guidé par une méfiance instinctive, peut-être acquise dans son ancien métier, chaque fois qu'il avait affaire à une femme, il répliqua :
— Je n'ai qu'à vous regarder, madame, pour être sûr que le meilleur moyen de choisir avec goût c'est de vous consulter vous-même.
— Vous êtes flatteur, monsieur Négaud. Chariot roulait sur la pente :
— Je suis connaisseur, si vous voulez.
— Eh bien ; je doute de mon choix, quand même. Voulez-vous me rendre le service de venir chez moi ? Vous verrez ma chambre actuelle, et je suis convaincue que, d'un coup d'oeil, vous trouverez, d'après la disposition et les dimensions de la pièce, ce qui fera le mieux.
Sur un ton galant :
— Je vous regarderai, surtout : j'estime qu'une chambre à coucher doit s'harmoniser, avant toutes
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choses, avec la femme qui doit vivre dans son déccr.
— Alors, vous me regarderez tant qu'il vous pla;'ra, car je tiens à ce que le décor s'accorde bien avec ce t<<n de peau.
Elle retroussa son gant, légèrement, pour montrer son poignet, délicatement veiné, d'un blanc à peine rosé. Du coup, Cbarlot se ressaisit. 11 connaissait trop tes femmes pour ne pas soupçonner, jusqu'à l'évidence, qu'on tentait de l'attirer dans un piège. Lequel !' Il ne le savait pas encore ; mais il se méfiait, de nouveau, plus que jamais.
Un moment, il s'interrogea :
Fallait-il se débat rasser, sans plus de façon, de cette petite sournoise, qui le reluquait, jouait un jeu mystérieux dont il n'attendait rien de bon. Mais, l'ayant inspectée — en connaisseur, comme il avait dit, tout à l'heure — il ne se sentit pas le courage de clore l'entretien : elle était jolie, la mâtine. Et puis, à la réflexion, en dehors du plaisir du risque, il n'était pas inutile, en vue de ses projets futurs, de savoir ce que cette belle-fille — oh ! oui, belle tille ! — du protecteur de la Gouine, miirissait dan? sa tète blonde.
Il alla donc chez elle.
C'était l'après-midi, vers cinq heures, c'est-aVdire au moment de la journée <>ù « monsieur Emile « .i\ ait l'habitude de quitter le magasin pour retrourear, an café, des joueurs de manille. Ss femme avaM envoyé la Joconde, la bonne, porter une lettre,
un paquet, chea une amie, à I'
■ lit un après midi, un peu chaud, du eonamen
cemenl de juin. Par les fenêtres donnant sur le bon-
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levard Beaumarchais, une atmosphère de flânerie entrait, avec la rumeur lointaine de la ville et les tintements de l'avertisseur du tramway.
Dès qu'ils furent dans la chambre, seuls, Charles Négaud éprouva l'impression qu'il allait subir un assaut. Il se maintenait distant et déférent.
— Vous voyez, fit-elle. On n'est pas plus vieillottement logé... Que dites- vous de ma chambre ?...
— Ma foi, je conviens, sans peine, qu'elle ne s'harmonise pas avec votre beauté.
— Ah ! j'en étais sûre... Et vous voyez, à la place P...
— Quelque chose de beaucoup plus moderne — comme vous. Des meubles de style fin, en bois naturel, très clair, et sans lourdes sculptures. Il faut que ce soit léger, raffiné, parisien... Comme tentures, du bleu éteint.
— Oh ! merci... Je vois ma chambre, comme si elle était là, parachevée... Monsieur Négaud, vous avez toute ma gratitude. Mais croyez-vous que je trouve, chez nous, dans nos magasins, un mobilier de' ce genre ?
— Certainement, madame. 11 n'en existait pas autrefois ; mais « nous » en avons, depuis peu.
— C'est-à-dire depuis que vous en avez fait établir le modèle. Cher monsieur, encore une fois, croyez à ma reconnaissance. Mais où avez-vous appris tout ça?... Vous faites preu\e d'un sens élégant, et d'un chic du dernier bateau. Suis-je indiscrète, en demandant à quelle école ?...
— Mon Dieu, madame, ce n'est pas bien difficile... On fait parler, un brin, les clientes, on s'inquiète de leurs caprices, et, surtout, des modes en honneur,
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et l'on se fait, très vite, une opinion. Ainsi, je n'ai pas eu besoin de causer longuement avec vous pour deviner ce qui plairait le mieux à votre tempérament. El puis, s'il faut tout dire, je n'y ai pas grand mérite, car presque toutes les femmes d'une époque .se ressemblent. Ce que je viens de vous conseiller, je pourrais le conseiller à des centaines d'autres Parisiennes : je suis sûr qu'elles approuveraient. C'est à peu près comme si je vous disais qu'il est beaucoup mieux de danser le tango que la pavane. Vous en conviendriez, n'est-ce pas ?...
La Parisienne sourit et minauda :
— On voit que vous connaissez les femmes, vous ; ce n'est pas comme mon mari...
Il ne répondit pas. Près de la fenêtre, il écartait un rideau pour regarder au dehors. Mais elle vint près de lui, tout près, si près qu'il sentit son parfum ; il eut la sensation que ses cheveux follets, que ses frisons d'or, frôlaient son oreille. Et la voix très douce, presque dans sa nuque, reprenait :
— La femme que vous aimez doit être bien heureuse...
D'instinct, il recula. 11 était un peu rouge. Cette fois, il ne pouvait plus, sans paraître un imbécile, ne pas comprendra le but poursuivi par la jolie patronne. Dans une seconde, qui ressemblait à une sorte de vertige voluptueux, il vit la chatte élégante, Roupie, perverse, impudique et délicieuse, qui le provoquait. Il avait d'elle une furieuse envie. Ah ! c'était mieux mie la Gouine, évidemment, un « chopin » plus chic < 1 1 1< • l"us les béguins qu'il s'était payés au cours de son métier mouvementé d'amant. Jeter soudain, sur le lit proche, cette exquise tentatrice aux
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yeux langoureux, à la bouche souriante, qui l'appelait à demi, aux dents blanches, à la peau fine et mate, c'était tentant, irrésistible.
Pourtant, il résista.
En lui-même, il retrouvait l'énergie nécessaire, la force, quand il fallait, tenant la bête en échec. Alors, froidement, ayant reconquis ses esprits, il se demanda s'il n'allait pas, quand même, posséder brutalement cette névrosée et s'en aller ensuite, son désir satisfait, et sans promettre une nouvelle rencontre.
Mais il se rendit compte que l'aventure, ainsi, ne lui réserverait que tracas et ennuis. Du reste, il voulait garder le beau rôle. Et feignant de n'avoir pas compris, il se dirigea vers la porte. La gourmande et menteuse, à ce point démasquée, vit son échec irrémédiable. Il ne fallait pas que cela fût.
— Monsieur Négaud, vous n'allez pas partir tout de suite ?... Je vais préparer un peu de thé, voulezvous ?... Vous ne pouvez me le refuser. Je suis tellement seule... Songez donc, jamais je ne vois mon mari autrement que gris, après ses longues séances au café. Est-ce que c'est une existence ?... Aujourd'hui j'ai une diversion qui me plaît. Restez encore un peu, pour me faire plaisir.
La Don Juane avait accentué ces mots — « pour me faire plaisir » — d'une œillade diabolique. Le dessalé pensa cyniquement :
« Ben, Chariot, si tu ne saisis pas ?... Elle s'y entend, la garce !... C'est dommage que je sois devenu honnête : avec une marmite pareille, dans le métier, on aurait fait fortune. Allons, pas d'erreur, c'est encore les bourgeoises et les mondaines qui font les grues les plus épatantes. »
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Mais cette opinion le guérit de son désir : il en avait trop connu, de ces roublardes qui sayent adroitement s'offrir et semblent promettre des joies inexprimables, avec leurs mirettes en coulisse. Lui-même avait appris le» truc à la Gouine, quand il avait fallu conquérir Bonnet-Picard.
« C'est pas tout ça, conclut Chariot dans ses réflexions. N'oublions pas les affaires sérieuses. Et, si je marche, ce ne sera pas sérieux. Non, ma petite, ce n'est pas encore aujourd'hui que tu mettras dedans Charles Négaud... »
Avec son sourire le plus précieux, et l'air un peu rosse, afin qu'elle ne le prît pas non plus pour un idiot, il répliqua :
— Impossible, chère madame... Je suis attendu à cinq heures et demie, au magasin, pour une affaire importante. Et j'ai promis à votre beau-père d'être là. Néanmoins, je n'oublie pas votre charmant accueil, ni, surtout, votre invitation. Un jour que vous voudrez encore de moi, prévenez votre mari, que je vois toute la journée à l'atelier : nous monterons ensemble.
Elle so mordit les lèvres, dépitée. « Ça, tout de mémo, c'était un peu fort !... un peu raide I Comment ?... Cet ancien dos vert, trop flemmard pour être ouvrier, ce contremaître à l'aplomb d'homme du monde, la dédaignait... » On allait bien voir. Résolument, alors — Salomé bourgeoise qui veut la bouche il'1 saint Jean-Baptiste — elle le fixa, les \<-u\ allumés, les lèvres prêtes, en appel
— Autant nie dire que vous refusez et que vous
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ne viendrez plus jamais ?... Je vous déplais donc beaucoup ?...
— Oh !
— Alors ?...
— Je ne suis dans votre maison qu'un modeste employé. Peut-être, plus tard, quand j'aurai fourni une collaboration plus importante, il me sera permis de me croire mieux que cela, et j'aurai le droit d'accepter votre invitation. Aujourd'hui, elle ne ferait que vous compromettre et nuirait à ma situation. Vous êtes un peu ma patronne, madame, et je suis sous vos ordres.
— Eh bien, si je vous commandais d'accepter ?
— J'aurais le regret de vous désobéir, parce qu'un autre patron, au-dessus de vous-même, ne m'a pas autorisé.
Elle serra ses petits poings, furieuse.
Mais, tout à coup, elle se demanda si elle n'avait pas, simplement, devant elle, un nigaud, si elle s'était trompée ? « Ce garçon est un simple, qu'aveugle le devoir. Nous l'avons cru ambitieux, quand c'est un modèle de crétinisme et de loyauté. Maintenant, tout s'explique, et nous pouvons être tranquilles. Ce qu'il faut, ce qu'il médite pour le bien de la maison, c'est pour mériter l'estime du patron. Allons, il faut le reconnaître, papa Bonnet-Picard est un homme fort. Et il a bien manoeuvré en s'attachant, de cette façon, l'ancien amant de sa maîtresse. »
Désormais rassurée,
« madame Emile » eut, alors, pour Chariot un regard de mépris et le mit gentiment à la porte, avec quelques mots de compliment ironique et d'adieu, très aimables.
iG L'ORAGE
— Je vous remercie, encore une fois. Adieu, monsieur Négaud.
Charles Négaud, le gourmet de femmes, au fond de lui-même, était fort en colère et navré. Il n'aimait guère passer *pour un naïf, car il avait beaucoup d'orgueil. Et puis, renoncer aux charmes délicats qui lui étaient offerte, c'était bien embêtant. Mais il se consola très vite, en philosophe qui fait le compte du pour et du contre.
— Ça ne fait rien. C'est du travail bien fait, dont j'aurai la récompense.
11 descendit au magasin et, tout de suite, entra dans le bureau du patron.
— Justement, je vous attendais, fit M. Bonnet- Picard. Mon notaire a terminé la rédaction des statuts de notre future société anonyme, et je voulais vous en donner lecture. D'autre part, les concours financiers nous sont assurés, pour l'augmentation de capital consécutive à cette transformation de ma maison.
— J 'étais bien tranquille à ce sujet, opina Chariot. Quel est le capitaliste qui n'eût pas désiré place: fonds clans une entreprise aussi prospère et si bien menée :'
Flatté, M. Bonnet-Picard sourit. Puis, tendant un dossier à « monsieur Charles » :
— Tenez, il est tard, vous n'aurez jamais le temps <!«• lire tout pa, ce soir... Si vous voulez l'emporter chez vous .'
— Mais, avec plaisir...
Ils se quittèrent sur un serrement de mains éner-
gique. Décidément, ils étaient devenus très bons amis.
Dehors, l'arriviste pensa :
— Il avait l'air bien fatigué, ce soir, le patron. Il est vrai que c'était son jour d'amour... De trois à six. il n'a pas dû être raisonnable... Hé, là !... Il ne faudrait pas tout de même, que la Gouine aille trop fort... La société anonyme n'est pas encore constituée...
Il se disait aussi que, tant que l'affaire ne serait pas définitivement terminée, tout était possible. Et i! ne fallait pas se départir d'une prudence de chaque instant. Tout à l'heure encore, s'il avait manqué de résistance en subissant le charmant assaut de sa jeune patronne, il était fichu. Tous ses beaux projets étaient à l'eau, — dont il sortait.
S'il avait été moins intelligent, plus vaniteux, il aurait pu croire au caprice de « madame Emile ». Mais il avait une trop grande connaissance des femmes de Paris, et il était, surtout, un averti trop sceptique pour leur prêter un sentiment sincère. Tout n'était que calcul, en amour, et chaque manoeuvre d'Eve a puisé sa raison dans l'intérêt. Cette mentalité l'avait sauvé.
« Certes, il eût, volontiers, troqué la Gouine contre cette don Juane à la manque. Il s'était demandé, un instant, si les mêmes projets qu'il caressait avec sa maîtresse ne pourraient pas se réaliser, d'une autre manière, avec la femme d'Emile, avec cette rouée, qui divorcerait. Mais il s'était rendu compte, immédiatement, des difficultés. Et puis, il avait trop bien dressé la Gouine : elle ne laisserait pas faire... Ah I que la vie est compliquée 1... »
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Le soir, quand il rentra chez sa maîtresse, il la trouva couchée, fumant des cigarettes. En le voyant, elle tendit ses bras :
— Je t'attendais, mon petit homme chéri... Le vieux a eu, aujourd'hui, le talent de m 'énerver, avec ses exigences.
Il était dans un état semblable, énervé lui aussi, sans doute, à cause de la visite à la chambre à coucher de la jolie patronne, si troublante.
Maintenant, las, dans le lit de la trinité, les yeux dans les yeux, couchés l'un contre l'autre, ils échangeaient leurs pensées complices, :
— « Il » est resté longtemps, aujourd'hui ?
— Ah ! mon chéri, ça devient une terrible barbe !
— Patience ! Nous n'en avons plus pour longtemps.
— Sûrement, non : j'ai cru, cet après-midi, qu'il allait trépasser dans mes bras.
Chariot devint livide :
— Pas de bêtises, nom de Dieu I... Je ne suis pas prêt, moi. Faut mettre un frein [...
— Tu en parles à ton aise ; mais il est, de plus en plus effrayant, ce satyre. Il y a des moments, je te jure, où il me fait peur...
— Arrange-toi . il me faut encore du temps. Fais-le durer ou, sans cela, nous aurons turbiné pour rien.
In lui-môme, il se disait que, le père Bonnet- Picard mort, il serait peu probable que la jolie patronne fit attention à lui. Mieux valait compter sur l'amour, — fidèle et dévoué, — de la Gonine.
Il l'embrassa, brusquement, sur chaque joue, d'un baiser affectueux, sonore, qui claque bien ; et comme elle s'étonnait :
LA SUPRÊME AVENTURE tg
— Tu verras, ma poule, quand j'aurai réussi mon coup, si c'est du beau travail...