UN HOMME POLITIQUE
Quand il sortit de chez sa maîtresse, le lendemain malin, Charles Négaud croisa, dans l'escalier, son ancien rival, Julien, l'apprenti de Jean Sarrias.
La rencontre s'était déjà produite trois fois. Elle n'avait pas surpris Julien, car, ayant été le premier à connaître l'entrée de la Gouine dans la maison de la rue des Archives, il avait, tout de suite, pensé qu'un jour ou l'autre, il se trouverait, nez à nez, avec l'homme qui lui avait pris Paulette, durant son court séjour à Londres.
La première fois, ils s'étaient regardés avec défiance, en se tenant sur leurs gardes. Julien surtout, Car il s'attendait à une attaque de celui qu'il avait eu la veine de tomber, dans leur duel féroce. Mais, à sa grande stupéfaction, Chariot était passé £ans lien dire, avec un regard mauvais.
La seconde fois, son ancien rival avait feint de ne pas reconnaître l'apprenti. Et son attitude avait étonné davantage Julien, qui croyait savoir, pourtant, le caractère ombrageux et rancunier de Chariot et ne s'expliquait pas comment il avait pu devenir si pondéré. A vrai dire, quand il avait appris l'entrée de son ennemi dans., îâ .maison Bonnet-Picard, il a\ail pensé que • le vaurien, dans son désir et sa
volonté de jouer à l'honnête homme, oubliait, volontairement, tout ce qui pouvait lui rappeler le passe. Néanmoins, le brave Julot aurait été bien surpris, s'il avait connu les véritables sentiments du contremaître de la maison Bonnet-Picard : ceux, déjà, d'un roi de France, oublieux volontaire des injures faites, en sa personne, au duc d'Orléans, avant la couronne
de fleurs de lys.
Charles Négaud, en effet, estimait qu'il était sur la voie de la fortune, et qu'il convenait, pour lui, de vivre une existence complètement différente de celle
d'autrefois.
S'attarder aux petites choses du passé, aux mes quineries, aux souvenirs d'amour-propre lui semblait, indigne de lui, et, surtout, de sa condition nouvelle. Son aventure avec Paulette tenait, vraiment, trop peu de place dans l'histoire de sa vie pour qu'il prît garde à tout ce qui pouvait s'y rattacher. D'ailleurs, ce Julien, en somme, ne lui était pas antipathique. Il avait eu « une affaire » avec lui, et, même il avait failli y recevoir un sale coup ; mais il ne voulait plus se le rappeler. Le futur chef de la grande maison de meubles du boulevard Beaumarchais ne pouvait, décemment, liquider toutes les histoires du souteneur de la Couine. Aussi, la troisième fois que Charles Négaud croisa Julien, il lui tendit sa dextre, sans hésiter.
Julien eut un sursaut et recula, les poings en arrêt, car il connaissait trop la manière sournoise des aparl.es qui cherchent une occasion pour se venger. Mais ( ha. Int. éclatant de rire :
--Que t'es bête!... C'est fini, voyons!...
Et, comme Julien restait interdit, ne comprenant
pas ce revirement, cet oubli d'une bataille qui n'était pas flatteuse pour le souteneur, Négaud, tendit, à nouveau, la main :
— Tope là, te dis-je !... Ce n'est pas une raison parce qu'on s'est fichu des marrons sur la tronche, un jour, pour rester ennemis, toute la vie !... On a réglé ça... J'ai écopé, tant pis pour moi !... En tout cas, nous n'allons pas revenir là-dessus, hein ?... Les torts étaient de mon côté ; je t'avais pris ta poule... Tu m'as demandé des explications loyales, on s'est battu, j'ai eu le dessous ; c'est terminé. Fallait bien qu'il y en ait un qui soit vainqueur.
Julien, en somme, ne tenait pas à reparler de cette aventure, qui le forçait à penser à Paulette. Ces souvenirs lui étaient pénibles, et tout ce qui lui rappelait la femme aimée, à présent morte pour lui, bouleversait son cœur. Il accepta donc la main de Chariot, qui se faufilait dans la sienne, et la serra mollement.
— Qu'est-ce que tu fais, maintenant ?... interrogea l'amant de la Gouine.
— Je travaille avec le père Sarrias.
— C'est de la chance. J'aime beaucoup ton patron. C'est un homme, celui-là !... Et si je n'étais pas dans une maison où je compte me faire une belle situation, c'est Jean Sarrias que j'aurais voulu avoir pour me commander. Il m'est sympathique, vois-tu, et j'admire, franchement, ses idées.
— Ses idées sont les miennes, fit Julien, non sans fierté.
— Tu as raison, frère .11 faut, toujours, défendre l'ouvrier, les pauvres bougres qui pâtissent de l'égoïsme des patrons. Si jamais vous avez besoin d'un coup de main, je serai des vôtres, au premier appel...
Il n'en pensait pas un mot ; mais il ne lui déplaisait pas de parler ainsi à Julien, qui répéterait, ingénuement, ces blagues à Sarrias. Charles Négaud, d'ailleurs, était sincère, quand il exprimait son admiration pour le SQulpteur. Ce sauvage, ce révolté, l'intimidait. Il lui reconnaissait une belle envergure, et il le redoutait un peu. Qui sait ? Pour réaliser, plus tard, ses ambitions politiques dans le milieu ouvrier où Sarrias avait une influence considérable, il ne fallait pas être contre lui.
Julien, pour ne pas rester moins affable que Charlot, demanda :
— Tu habites donc la maison, maintenant ?
— Oui, j'ai loué un logement, au sixième, pour la Gouine. Depuis que je travaille, elle ne fait plus son vilain métier. On a tort, vois-tu, de se débaucher, de s'avilir de la sorte. On croit faire le malin, et, un jour, on s'aperçoit qu'on est dupe de soimême. Le mieux, encore, est de rester un honnête homme. Au fond, j'ai toujours été honnête, moi. Mais les bourgeois m'ont tellement écœuré, un moment, que j'ai voulu dresser ma maîtresse à les tondre, en toutes occasions, de toutes les façons, en exploitant, leurs vice9. Seulement, il arrive, toujours, un matin où on se déboute. Quand on réfléchit, il n'y a que le travail. Qu'est-ce que tu veux ? J'aime ma femme. Je l'ai dans le sang. De la savoir entre les bras des autres, cette idée m'était insupportable... A présent, Julot, les mauvais jours sont finis : je gagne bien ma vie, la sienne, et nous nous marierons, un de ces jours... Tu seras 3e la noce, fiston ?
« Eh bien 1 vrai, le type ne manquait pas de toupet », car Julien n "avait pas eu de peine à démêler
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les raisons de l'intérêt que portait M. Bonnet-Picard à la maîtresse de Chariot, et tout le monde savait maintenant par quel moyen il avait décroché son poste de contremaître. Julien, pantois, ahuri, bouche bée, dans l'escalier, admirait l'audace de ce « type » ou son inconscience, son amoralité cynique, qui se masquait d'un vernis de beaux sentiments ; mais, il se remettait, enBn, sachant, lui, comment on devient sous-direcleur d'une maison sérieuse, et le subit avancement de Charles Négaud ne l'impressionnait pas. « Et — ce qu'il y avait de plus fort — le souteneur faisait le mijauré, en parlant de sa souffrance morale d'amant jaloux. Alors, pourquoi tolérait-il le riche patron ?... »
Un brin gêné, Julien quitta Négaud.
Quand son disciple raconta cette conversation à Sarrias, ce ne fut pas sans s'indigner.
Mais l'anarchiste, qui ne pouvait connaître les véritables ambitions de l'amant die la Gouine. hocha la tête, socratiquement :
— Pourquoi ne pas approuver ce garçon ?... Il est mieux où il est que sur les boulevards, en train de tanguer chez les bistros, et surveiller, à travers les vitres de la devanture, une gonzesse. Et puis, çà m'amuse, moi, de voir Bonnet-Picard entre les mains de ce couple !... Que veulent-ils ?... Soutirer au vieux cochon le plus d'argent possible ?... Tant mieux ! Toutes les reprises sont bonnes. Les ennemis du Capital sont mes amis !
— Un ami, Chariot ?
— Bien sûr, je ne l'inviterai pas dans ma maison, et je ne le présenterai jamais à Clémence et à Silvette.
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— Si encore il était de notre milieu, je comprendrais... Mais Chariot n'a jamais été un ouvrier. C'est un intrus dans notre monde. Il prend la place d'un meilleur.
— Oh ! nous n'avons plus le temps, mon petit, de faire ces distinctions. Plus tard, on verra à donner aux bons ce qui leur revient de droit. Pour l'instant, il faut agir, et par tous les moyens. Le Chariot et la Gouine sont en train de ruiner la famille Bonnet- Picard : je n'y vois pas d'inconvénients. Ce n'est peut-être pas très moral de soutenir un tel monde. Est-ce ma faute si, parmi les nôtres, il ne s'est trouvé personne pour faire rendre gorge au vieux ?... Dans les guerres, les soldats d'Afrique, les mauvaises têtes. font le coup de feu aussi bien, et même mieux, que les soldats de l'armée régulière, parce que la guerre s'adapte à leurs instincts. N'importe, ils sont utiles et concourent, sans le savoir et sans le vouloir, à des résultats qu'ils abhorent, quand il ont leur sang-froid. Considérons le Chariot comme un de ces soldats des bataillons disciplinaires. Il sert notre cause, en essayant de satisfaire ses instincts ; laissonsle donc continuer.
— N'empêche que, plus tard, s'il devient riche, en dépouillant le patron, il ne nous connaîtra plus.
— C'est possible, et même probable. Mais il sera temps, alors, de nous retourner contre lui. Pour l'instant, il est des nôtres, il est du peuple. En somme, ce n'est pas un mauvais bougre. Je l'ai bien vu, quand il a insisté pour faire garder, par Bonnet-Picard, le contremaître Raymond, dont le vieux singe voulait 96 passer. Chez les pires bandits, on est étonné, parfois, de découvrir de bons sentiments.
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Julien comprit que l'opinion de Sarrias était assez bien ancrée. Ses idées poussaient fatalement l'anarchiste aux pires indulgences, et, dans la générosité de son âme, ce berger confondait les brebis saines avec les galeuses, dans le troupeau pour lequel il combattait.
L'apprenti cessa donc de parler du souteneur. Pourtant, le lendemain, Sarrias, soucieux, dit à Julien :
— Je voudrais savoir si Chariot compte rester longtemps locataire de cette maison. J'ai intérêt à ce que les affaires de cet arriviste progressent vite, parce qu'il me faut, à tout prix, le logement qu'occupe la Gouine. Tu sais pourquoi.
Oui, Julien le savait. — La partie du sixième, habitée par le couple, était le dernier endroit de l'étage où Sarrias n'avait pas encore fait de préparatifs de résistance. Il fallait donc s'informer des intentions de Chariot, pour réaliser le plan auquel l'anarchiste et l'apprenti continuaient de travailler secrètement.
Aussi, lorsque Négaud, descendant de chez sa maîtresse, croisa Julien, celui-ci ne chercha pas à l'éviter. Il lui tendit la main de bonne grâce :
— Tu es matinal, mon vieux.
— Mais, c'est ainsi, tous les jours ! Depuis que je suis contremaître chez Bonnet-Picard, il faut que je me lève à cinq heures. Mon devoir me commande d'être le premier au travail, pour donner l'exemple aux autres.
Julien, toujours épaté, écarquilla de grands yeux. Il se souvenait encore, malgré lui, du Chariot paresseux d'autrefois, qu'il avait vu descendre en pantoufles, les traits fatigués, les paupières lourdes
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de sommeil, le jour qu'il avait arrêté Paulette dans la loge des concierges, à son retour de Londres. Le temps change les individus.
Gouailleur, cependant :
— Mais si tu continues. Chariot, tu vas devenir un sale capitaliste.
— J'y compte bien ! Alors, à quoi servirait de turbiner comme je fais ?... Mon plan, vois-tu, est d'en lirher un coup, pendant quelques années. Après, je me reposerai.
— Et tu penses que ce sera long, quelques années ►> Chariot eut un sourire énigmatique. puis, confidentiellement, car il n'avait aucune raison de se méfier de Julien :
— Pas trop. Plus tôt, en tout cas, que tu ne penses. Le Chariot est, toujours, un débrouillard. Et dès que l'épingle sera tirée du jeu. ce sera mon tour de jouir.
— Alors, tu quitteras ton logement du sixième ? Il répondit dédaigneusement :
— On pourrait le quitter tout de suite, si on voulait.
— Tu nous préviendras du déménagement. Sarriai voudrait ta boîte à bijoux pour un copain de province qui doit venir à Paris.
Chariot fixa soudain l'apprenti :
— Ah ! dit-il en souriant, pour un copain de Landerneau, comme la Gouine est une cousine de province de Bonnet-Pirard. Écoute, petit, je suis trop dessalé pour entendre des histoires. Voilà déjà quelque temps que je me demande ce que vous fabriquez, Sarrias et toi, dans les pièces que vous avez louées sous des prétextes divers et, d'ailleurs, invraisemblables. Mais, soyez tranquilles ! Je ne suis |>;is
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une « casserole ». et je ne vous « donnerai » pas. Sûr, vous manigancez quelque chose. Et, d'avance, je vous approuve, bien que je ne sois pas au courant... Alors, il vous ferait plaisir, le logement de la Gouine ?...
— Je joue franc jeu : Sarrias m'a demandé de t'en parler.
— Dis lui qu'il est à sa disposition. Dans quelques jours, nous filerons pour nous installer dans un appartement très chic, dans un autre quartier. Et ça n'est qu'un commencement !... Ne le dis à personne, surtout !...
— Entendu. Je ne te demande pas ce que tu fais.
— Moi non plus, bien que je sois rudement intrigué. Mais j'ai confiance dans Sarrias, et tu peux lui porter, de ma part, tous mes encouragements.
Ainsi, chaque fois que se présentait l'occasion, Charles Négaud se rendait agréable au sculpteur sur bois. Il avait pressenti, sinon deviné, ses desseins et, pensant que cette amitié pourrait lui êlre utile un jour, il la soignait du mieux qu'il pouvait. Il estima même que celle de Julien n'était pas négligeable.
— Et toi, demanda-t-il, es-tu content de ton sort ?... Gagnes-tu bien ce que tu veux avec Sarrias? ..
— Oh ! moi, je n'ai plus que de modestes ambitions... J'ai gâché ma vie.
Chariot considéra l'apprenti avec étonnement :
— Non ? C'est parce que ta môme t'a trompé, que tu es devenu comme ça ?... Tu as tort, petit... Les poules, vois-tu, ce n'est pas bien intéressant. Tu en as perdu une. tu n'as qu'à en chercher une seconde,
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et tu verras qu'elles sont toutes pareilles : elles ne valent pas mieux les unes que les autres.
— Pourtant, sans elles...
— Oui, je sais ce que tu veux dire... Eh bien, tu te trompes. Si je m'en suis servi à l'occasion, c'est parce que j'avais voulu les dresser. D'elles-mêmes, les femmes ne sont d'aucune utilité.
— Mais, l'amour ?...
— L'amour ?... T'y crois donc ?... Tu vois, pourtant, ce que c'est... une souricière, avec un petit chat dedans... Regarde Bonnet-Picard !...
Il eut un rire cynique, puis, tapant sur l'épaule de Julien :
— Laisse donc ces balançoires. Sais-tu ce que tu devrais faire ?... entrer dans ma maison !...
Il disait « ma maison », très sérieusement, Julien ne fut pas offusqué de l'entendre parler ainsi.
— Si tu entres chez moi, repris Chariot, je te ferai la part belle. Tu vois, je n'ai pas de rancune, et je te dois bien ça pour avoir été, peut-être, la cause de ton malheur sentimental.
Mais Julien ne voulait rien devoir au souteneur qui lui avait volé Paulette et l'avait corrompue. Il éprouvait trop de douleur et de dégoût à se rappeler lo passé.
Tristement :
— Merci, ne t'occupe pas de moi. A côté de Sarrias, je trouve mon bonheur. Et nous avons un but, d'ailleurs, qui nous récompensera de toutes nos ii lierres.
Chariot eut un sourire un peu méprisant pour ce naïf qui renonçait, à Bon âge. aux plaisirs de la vie. Pour Sarrias, il comprenait. L'anarchiste avait
vécu, il avait couvé des haines et, en les assouvissant, il connaîtrait, sûrement, une très grande joie.
Quant à Julien, c'était un jobard, à lame d'esclave. Lui, Charles — Charles Négaud — il comprenait la politique, et c'est habile de flatter les uns et les autres, sans en penser un mot, de louvoyer parmi les sots et les malins, toujours vers son but, cherchant et faisant sa destinée.
Haussant les épaules, il s'en alla ; mais, il se retourna sur une marche, et, gentil camarade :
— Ça ne fait rien... Si tu as besoin de moi, je serai toujours à ta disposition, mon petit Julot. Ne le gène jamais avec moi.
L'apprenti regarda quelques instants, penché dans la cage de l'escalier, sur la main courante, descendre ce Charles, gentil et cynique. Il n'était pas pire que d'autres ; il était même meilleur, bien qu'il ne fût pas dans la droiture et la vérité morale du bien.
Ah 1 il arriverait, Charles Négaud. Il serait, certainement, un jour, directeur de très grands magasins. Qui sait ? Officier de la Légion d'honneur ? comme M. Dufayel. (Chariot avait eu un moment, déjà, le vice de la rosette.) Mais, à quoi bon, lui, Julien, envier Chariot, son avenir ! On ne refait pas son caractère, ni son cerveau, ni son cœur. La religion de Sarrias l'avait touché, converti trop profondément, pour renier ainsi sa croyance, sous l'effet d'un mauvais exemple. Et c'est dans une chimère que ce pauvre petit, transi par un seul méchant amour, que ce catéchumène fervent et désespéré voulait trouver la joie suprême de sa vie.
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TOUT POl R SO^ IDEAL
On était à la iin du mois de juin. Jean Sarrias s'énervait, maintenant, de ne pouvoir passer à la réalisation de son rêve. Il avait dépensé tout ce qu'il possédait, jusqu'au dernier centime, et il lui arrivait de piV lever, sur l'argent de son travail, des sommes qui servaient ù solder des achats de munitions. Mais il ne possédait toujours pas les armes, ni les mitrailleuses et le petit canon qui devraient servir à la défense de sa forteresse, en plein Paris.
Charles Négaud lui avait cédé, comme il lavait promis à Julien, l'appartement de la Gouine, à présent dominatrice absolue de la destinée du père Bonnet - Picard, qui, d'ailleurs, avait assez vite regretté d'avoir installé sa maîtresse dans cette maison ouvrière. Aussitôt, le sculpteur et son apprenti avaient mis ce logis en état de guerre, et Sarrias n'attendait plus que les moyens d'acquérir les pièces d'artillerie légère dont les supports étaient vissés aux plateformes des fenêtres.
L'anarchiste, pour la première fois, dut refuser un secours à un camarade dans le besoin. Comme jl n'avait jamais hésité à venir en aide ù ceux qui frappaient à sa porte, son geste fut mal interprété. On pensa qu'il rbangeait de manière, et. en cette occasion, il lit un mécontiiil qui n'eu! pas de peine à convaincre cinq ou si\ autres personnes.
Le Semeur d'Amour, alors, fut profondément affecté de ['aventure qui diminuait -.1 popularité. Pourtant, au moment d'agir, il avait besoin de sentir, autour
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de lui, le plus grand nombre de sympathies ouvrières. Il devint sombre, neurasthénique, et sa haine pour le capital, la société, devint effrayante. Jamais, autrefois, il ne se fût laissé aller, devant Clémence, à une explosion de rage révolutionnaire, car il savait que cela peinait sa compagne. Mais, depuis quelque temps, il n'avait plus aucune retenue, pas même devant Silvette, la mignonne dont la jeunesse gracile et souriante l'impressionnait, d'une façon si gentille.
Un jour, il regarda, longuement, le meuble hindou, son chef-d'œuvre, qui avait repris sa place dans l'atelier, à la suite du geste généreux de Marc Anavan. Et, le cœur serré, mais les yeux brillants d'un éclat terrible, il murmura :
— Il est écrit que ce meuble, le Semeur d'Amour, ne doit pas périr dans le siège et l'écroulement possible de cette maison, quand sonnera mon heure dernière. Il ne me reste qu'à le vendre : c'est là mon seul espoir de réaliser mon rêve.
Il ne lui déplaisait pas, au surplus, de penser à cette éventualité. Il avait travaillé à cette œuvre, durant plus de dix années, pour atteindre un but qu'il s 'était assigné, et rien n'était plus naturel que la réalisation de son idéal s'accomplit selon les choses décidées. Il voyait là, peut-être, la marque d'un destin fatidique, et il avait peur de s'y dérober.
Le Semeur d'Amour, en vérité, avait été conçu pour rapporter un argent qui devait servir à la libération d'une race : il ne fallait pas qu'il en fût autrement. Et, à partir de cette décision, Jean Sarrias ne pensa plus qu'à vendre, une seconde fois, le merveilleux chef-d'œuvre, en dépit des souffrances artistiques qu'il avait endurées, au moment de la vente à Bonnet-
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Picard. Mais, que valaient, désormais, ses souffrances artistiques, quand des milliers et des milliers d'êtres misérables geignaient, toujours, dans les mansardes ou suaient leur sang devant les fourneaux des usines ? Et puis, si cette pièce unique restait dans l'immeuble de la rue des Archives, nul ne pouvait savoir ce qu'il en adviendrait, au moment de la bataille dont la maison serait l'enjeu. Mieux valait que son chef-d'œuvre partit avant, pour ne pas être anéanti. Et cette considération, qui flattait, au surplus, la vanité de Sarrias, lui fit trouver moins pénible l'idée de cette seconde vente, qui serait, cette fois, définitive.
Or, le sculpteur n'eut pas besoin de chercher un acquéreur. Il arriva, le matin du 1er juillet, dans l'atelier, un monsieur rasé, très froid, qui demanda à voir un meuble dont on lui avait conseillé l'acquisition : Le Semeur d'Amour. Après un rapide coup d'œil, il se déclara satisfait et s'enquit du prix que demandait Sarrias. Celui-ci, devenu malin pour les besoins du moment, et, prouvant une finesse qui lui avait toujours fait défaut dans ses autres négociations, questionna le visiteur. Il apprit, ainsi, qu'il avait entendu parler de cette bibliothèque extraordinaire, fabriquée par un modeste ouvrier, bazardée pour quelques malheureux six billets de mille, une première fois, et rachetée cinq fois plus cher, quelques jours après, par Marc Anavan, le multimillionnaire, enfin replacée dans le même atelier où l'œuvre avait été conçue. Cette anecdote était connue d'un certain monde d'amateurs, de snobs, en train de faire, ainsi, bénévolement, une belle réclame au meuble de Sarrias. A cause de ce bruit, et parce qu'un initié, potinier, avait dit encore à l'Américain que l'auteur du
chef-d'œuvre était un original, dont la destinée était de mourir dans une affaire retentissante, car il ne se gênait pas die professer des idées anarchistes, cette bibliothèque hindoue devenait une curiosité. A ce meuble s'attacherait, peut-être, un jour, une histoire célèbre. Et notre Américain s'était juré d'avoiry à n'importe quel prix, l'objet de sa convoitise.
Devant le désir de l'acheteur, Sarrias ne perdit pas son sang-froid, et, fixant le chiffre de ses prétentions, il lança, d'une voix ferme :
— Cinquante mille francs !
— Ail right !
Le Yankee, sans discuter, tira de sa poche un carnet dont il détacha un feuillet, sur lequel il griffonna, sans hâte, la somme, la date, avec la signature.
— Voilà ! fit-il.
Le jour même, Sarrias avait touché son chèque, et, dès le lendemain, le Semeur d'Amour, pour la seconde et suprême fois, devait quitter l'atelier.
Le soir de ce 1er juillet, Clémence et Silvette, lorsqu'elles connurent la nouvelle, furent prises d'un affreux pressentiment. Pour la jeune fille, la surprise était douloureuse, car elle ne pouvait oublier dans quelles circonstances elle avait demandé à Marc, pas encore son amant, — et son mari devant le peuple, — de faire à son oncle le plaisir de revoir son meuble, dans l'atelier, à sa place habituelle. Et voilà que le sculpteur, oubliant cette générosité de Marc Anavan, avait revendu son chef-d'œuvre.
— Mais pourquoi ? fit Clémence, angoissée. Nous n'avons pas besoin d'argent.
— Oui, pourquoi ? répéta Silvette.
l'ohase. 3
L'Ûi.
Et, dans leur commune inquiétude, les deux femme» s'étreignireat.
— Vois-tu, Silvette, continua Clémence, je sens, hélas ! que l'heure approche où les bêtises effroyables vont r-ommencer. Il y a longtemps, tu le sais, que .lean médite quelque chose d'où sortira notre malheur à tous deux, peut-être à beaucoup d'autres, et je ne puis rien testes pour le retenir. 11 a son idée fixe : ce n'est même plus une obsession, c'est une religion : la religion de l'incendie, du meurtre, de la révolution ! 11 est fou, te dis-je ! 11 est fou, à l'enfermer.
Elle fondit en larmes, et Silvette essayait vainement de la consoler. Clémence répétait sans cesse, désespérée :
— C'est, la fin, ma pauvre petite... Nous avions trop de bonheur, et trop de chance, surtout depuis que tu es là. Je sens que l'heure fatale va sonner. Et je ne puis rien faire, pour empêcher çù, rien dire même ; je n'en ni pas le droit, cap il m'avait prévenue, quand nous nous sommes aimés... Tant pis pour moi !... La p pesai . j'ai eu peur amant un fils de famille, un patron sans oeeur, un égoïste, <pii m'a fait coiinulre (a vilenie ù'1* hommes. Le second était un ouvrier qui avait, pour la classe de l'autre, une haine impardonnable ! Bt «t'est entre ces deux amours et ces deux hainea que j'ai pansé, Boitement, qu'un honneur était possible !... Comment veux-tu que je me plaigne ?...
Sihï'ttf, navrée, interrogea :
— Mais que veut-il faire ?... Vous aves dû ètn i nliilrntr. pQpfoia .''...
— Parfois, oui ; mais pas toujouw.,1 II y a quel que chose que \r ne »gjs p»*, qu'il nie cache obstiné-
ment... Julien doit le savoir. J'ai bien essayé de le faire parler, niais rélève a la discrétion du maître. Ils s'enferment, ensemble, durant des après-midi, et nul ne peut se douter de ce qu'il manigancent... Ainsi, ces logements qu'ils ont loué, dans la maison, et où personne n'a le droit de pénétrer, que veulent-ils en faire ?... ils travaillent souvent, toutes portes et fenêtrès closes... Pourquoi ?...
— C'est curieux, en effet, et môme angoissant.
— Oh ! oui, angoissant !... J'éprouve, parfois, la nuit, l'impression de dormir sur un volcan, et je me réveille, en sueur, toute tremblante d'émotion. Jean me demande, alors, ce que j'ai et il a de la peine, je le sens, quand je lui dis la cause de mes cauchemars. Mais j attends, en vain, une parole rassurante. En vain, oui ! On le sent fixé, implacablement, vers son but, et ni mes larmes, ni mon amour, rien ne le fera se détourner de ce but.
A son tour, impressionnée par ce langage, cette peur éprouvée par Clémence, Silvette frissonna. Toute pâle :
— Si c'étaient des bombes, que Sarrias et Julien fabriquent ou emmagasinent dans la maison ?...
— Tais-toi )... Il ne faut pas prononcer de tels mots. C'est, peut-être. vrai. Je ne suis pas sûre de ne pas avoir vu, rôdant autour de chez nous, certains jours, des hommes louches, inquiétants, qui semblent être des policier?.
— Mon Dieu !...
— Oui, parfois, je redoute qu'on vienne arrêter Jean et qu'on fasse, ici, une perquisition. J'en suis à souhaiter, à attendre presque cette intervention de la justice. Ainsi, on l'empêcherait de commettre son
acte de folie, cet acte dont il parle quelquefois, seul, en pensant tout haut, devant ses livres et ses brochures.
— L'acte, l'acte ?... Quel acte ?...
— Ah I voilà ce qu'il faudrait savoir 1... Quelqu'un le sait, sûrement, car il a tout appris, ici, le soir qu'ils se sont rencontrés, pour la dernière fois.
— Marc ?
— Oui, Marc Anavan... Tu te rappelles ?... Sarrias nous a fait sortir, quand il s'est confessé.
— Alors, je suis rassurée 1... C'est une chose que Marc pouvait entendre, et au sujet de laquelle on le consultait, sans doute. Dans ce cas, je sais, d'avance, que ce ne peut être condamnable. Marc est un homme trop droit, trop juste, trop doux...
— Justement : il n'est pas revenu, depuis ce soir-là. Silvette resta frappée, atterrée par cet argument
sans réplique. Elle balbutia, prise de crainte :
— Mon oncle et Julien ne vont pas faire sauter la maison ?...
Mais Clémence n'osa pas répondre. Est-ce qu'elle savait ?... Puisqu'elle avait avoué que, durant des nuits interminablement longues, elle s'était réveillée, au milieu d'un cauchemar affreux, et que jamais son mari ne l'avait consolée, rassurée, alors, est-ce que tout n'était pas possible ?... Mais quoi ?... Que préparait-il ?... Mieux eût valu, cent fois, connaître les desseins insensés de l'anarchiste, que de rester dans cette incertitude abîmante.
Néanmoins, Silvette alla trouver Sarrias, dans l'atelier, où le sculpteur considérait son œuvre et sem-
blait s'en gaver les yeux, s'en remplir les prunelles, pour toujours.
— Oh 1 mon oncle !... Vous lavez encore vendu, le Semeur d'Amour ?
Il comprit le reproche muet des yeux mauves, cou- .leur de lin, de Silvette, et il se sentit honteux. Le front bas :
— Il le fallait !
— Pourquoi ?...
Il baissa, davantage, la tête, et soupira, gêné :
— Je ne puis pas le dire.
— Ah ! Mon oncle ! Et à Marc Anavan, l'avezvous dit ?
— Suffisamment, puisque, sans doute, nous ne nous reverrons jamais.
— Et vous n'avez pas craint, en vendant cette merveille, que vous avez créée, et qu'il vous avait rendue, pour apaiser votre douleur, d'avoir perdu ce fruit de vos mains et de votre génie, vous n'avez pas craint de blesser Marc ?... C'est mal, ce que vous avez fait là, mon oncle.
Il répliqua farouchement :
— - Non I... Un jour, tû comprendras, toi aussi, et tu me pardonneras. Quant à savoir si je dois de la reconnaissance à Marc Anavan, je ne veux même pas me poser la question. En dépit de ses idées, celui-là est un riche, un jouisseur comme les autres, et sa religion veulasse me gêne. Je ne dois rien à ton ami. Je ne le déteste pas ; mais il a refusé de me prêter son concours, pour la réalisation de mon plan. Eh bien, si j'ai vendu le meuble, c'est pour réussir ce qu'il a voulu empêcher en se détournant de moi.
Quand même, je lui demande pardon, ei je te demande pardon, Silvette.
Elle comprit que rien ne ferait revenir le sculpteur sur sa décision, qu'il ne rendrait pas son argent à l'Américain, qu'il livrerait, comme convenu, le Semeur d'Amour. Enfin, elle pensa que le mieux était, pour elle, d'aller trouver Marc Anavan.
Pourquoi n'était-il pas revenu, depuis trois jours ? Et elle, Silvette, sa femme, pourtant, pourquoi la laissait-il en danger, dans cette folie acharnée de son oncle ? Elle était gagnée, maintenant, par l'épouvante, celte atroce peur éprouvée par Clémence, et qui la faisait se lever, la nuit, tremblante d'émotion, l'oreille attentive aux moindres bruits, le cœur oppressé, le crâne comme encerclé de fer, tout le corps frémissant, dans l'attente d'une révélation affreuse, et puis d'un événement formidable, qui serait la fin de tout.