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LA FAUTE DES ROSES

Or, un après-midi de ces journées de meurtres ma gnifiques, en août, sur les bords de la Marne, un petit soldat, parmi tant d'autres soldats qui couraient en avant, vers l'envahisseur, tomba dans un champ de blé saccagé, dont la guerre, survenue en ouragan, avait empêché de faire la moisson. Ecroulé parmi les <'[iis et les coquelicots, — tués, piétines, blessés, eux aussi, quelques-uns debout et survivant, — il avait prié un compagnon de gloire de lui couper un peu sa capote, aussi les courroies qui l'étouffaient. afin de pouvoir respirer longuement, une dernière fois, sous le ciel verlainien, si pur, si bleu, dans la chaude clarté de cette journée d'été. Un anonyme lui avait rendu ce service et avait continué sa course en avant, vers la victoire. Etienne Gril, le petit soldat abandonné, dont le sang coulait par cette blessure, — au coa, à l'épaule ? il ne savait pa« trop. — s'était évanoui.

Revenant à lui, avec un tantinet de fièvre, il avait mis quelques instants à se ressaisir. Ah ! oui ! la guerre ! Mais il n'était pas mort pour la Patrie. Perdrait-il son bras gauche, dont il souffrait ? Un paysage délicieux, tout autour. Dans le champ de blé où il gisait, des héros, en pantalon garance, aux képis rouges, par ci, par là, sous le soleil splendide, des morts au champ d'honneur, sans doute, puisqu'ils ne bougeaient pas. Il jouissait encore, lui, du seul bien véritable, sans lequel les autres ne sont rien : la vie. Des ribambelles de coquelicots écarlates, au bout de leurs tiges renversées, lui évoquaient des taches de sang, et, l'an prochain, ce sang, par lui-même et par d'autres versé, fera plus beaux, plus grands, plus pourpres, d'autres coquelicots. Une blessure, au soleil, des coquelicots, des pantalons rouges, des képis rouges, c'était, pour lui, la bataille de la Marne, — et des roses.

Une villa blanche, dans les feuillages, tout proche, une maison gentille, au toit de tuiles, jaune clair, quasi bouton d'or, troué par un ohus. Par dessus le mur de clôture, à côté de la grille de la porte d'entrée, un rosier dressait, dans le ciel bleu divin, dans le soleil, ses branches et ses roses, dont lui venait le parfum, — d'éclatantes ro?es. adorablement roses, un feu d'artifice de roses.

Alors, le petit soldat, qui, en s'évanouissant, avait eu peur de mourir, se souvint, regardant les cadavres glorieux étendus autour de lui, par ci, par là, d'un livre d'amour, La Faute des Roses, qui célèbre la jeunesse et des baisers, à travers les idées, parmi les roses de Bretagne, les roses de Paris, les roses de Flo-

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rence, et, — pensant à l'auteur, qui, pourtant, malgré les trahisons de la vie, a, compréhensif de tous les péchés inhérents à la nature humaine, célébré, sans trêve, la fê,te de 1 existence et de la lumière, — il dit à ces roses, dans le grondement des canons plus lointains, à l'azur, à un papillon qui volait des coquelicots vers les corolles, sur le mur de la villa un peu décoiffée :

— Pourquoi Champsaur est-il pessimiste ?

Evidemment, à quoi bon s'attrister, pour quoi que ce soit ? Il faut chasser le cafard, éviter la bile et le fiel, et, surtout, ne pas se frapper soi-même ; çà n'arrange rien. Au contraire. Alors, garder son courage en bonne humeur, dans l'ouragan ? Pourquoi pas ? La reine Marie- Antoinette (morte sur l'échafaud) égrenait, à Versailles, dans sa ferme de Trianon, une chanson de Fabre d'Eglantine (guillotiné, en 1794, le même jour que Danton et Camille Desmoulins) ■ L'Orage :

Il pleut, il pleut bergère, Presse tes blancs moutons...

L'Orage, c'est la Révolution Française, et ce mot sans flafla suffit bien pour étiqueter 191 i. efl l.i guerre mondiale. Même quand on est encore dans la tempête, le cyclone, l'ouragan, il faut les dominci. les remettre tout de suite à leur rang ; — il faut, mes frères, qui devons tous mourir, paraître agité, parfois, à la surface, si on veut, pour le mouvement et le pittoresque, mais rester calme, au fond, comme la mer, et. plus intelligents qu'elle, tenir, toul ça. la tempête, le cyclone, l'ouragan, pour moins qu'il n'en ont l'air, à plus forte raison quand le cauchemar est fini.

qu'un tas de gens se sont tirés, sains et saufs, profiteurs aux millions plus ou moins louches, de la grande tuerie. Il faut considérer les ennuis et les malheurs comme on les verra plus tard, dire en souriant :

— C'est un orage ; il passera.

Ils passent, en effet, même les plus longs, qui semblaient devoir ne jamais finir. Parlez à un paysan de France ou d'Angleterre, de cette foutaise de jadis, la guerre de Cent ans, — dont il a entendu parler vaguement sur les bancs de l'école, à moins qu'il ne l'ignore tout à fait, — pendant qu'un orage tonne et que la grêle tombe sur ses arbres, aux fruits naissants, et dévaste la campagne. Le rustre promènera la main sur ses joues et son menton, et trouvera plus importante, à juste raison, cette petite réalité que les grandes histoires d'autrefois.

Faisons comme la reine Marie- Antoinette qui s'égaie avec la chanson de Fabre d'Eglantine : L'Oi'age : Il pleut, il pleut bergère,

Plusieurs milliers de moutons massacrés pendant cinq ans d'abbatoir intense et mondial. Séverin Silve. fusillé ; Jacques Silve, un cadavre héroïque ; Silvette, violée par un Boche ; Marc Anavan, blessé mortellement, peut-être ; Jean Sarrias, les yeux crevés, près de son fils tué. Mais Etienne Gril s'émeut surtout, comme autrui, pour lui-même, et, salement amoché. mais vivant, sous un tourbillon d'éphémères qui virent éperdûment, au soleil, en des poursuites effrénées, un seul jour d'existence, parmi les épis saccagés, d'autres soldats, culottes garance, képis rouges, et des coquelicots fauchés ou blessés, il sent, avec plaisir, la

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victoire ; il la respire sous le soleil triomphant, et. tout à coup, il voit le drapeau tricolore français qu'arborent, <ians la nature même, parmi ces paysages de Champagne, un pan de ciel bleu pur qui se détache, une falaise crayeuse, et la plaine couverte de morts ou de blessés, de braves petits soldats qui piquent dans les blés, des taches de vermillon. Ainsi le champ d'honneur fleuri de milliers de coquelicot?.

La France étendait ainsi, pour ce simple pioupiou blessé, un brin poète, son drapeau tricolore.

Mais le drapeau d'un peuple, symbole et préjugé international, n'est, pourtant, pas celui de l'humanité, quand elle sera vraiment civilisée ; il est encore moins, — Astre scintillant qui éclairais ces batailles de microbes sur un minuscule grain de sable roulant sur luimême et emporté dans l'éther, ô Constellations, à des distances inimaginables, amas imprécis de soleils — il est encore moins ce drapeau d'un seul pays sur la terre celui de l'Univers, de mondes formidable? qui effarent la pensée, de mondes si reculés de nous qu'ils restent ignorés des yeux braqués des astronome* épiant aux miroirs paraboliques merveilleusement travaillés, de deux à trois mètres de diamètre, de télescopes gigantesques, dans leurs observatoires, Siriua et les cosmos échappés jusqu'à présent à leurs calculs, et toute une fantasmagorie céleste qui vagabonde à travers ces deux inconnus jumeaux, inconciliables l'un sans l'autre, le temps et l'espace, l'infini et l'éternité.

Ephémères sur une minime planète — crotte détachée d'un soleil qui fait partie d'une constellation papmi d'autres innombrables systèmes solaires, — sur

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cette poussière ronde, les hommes, pour la bataille éternelle de la vie, les animaux, les insectes, les végétaux mêmes se battent, s'entretuent,

s'entretueront.

Le sage jouit du bien quotidien, de l'heure fugitive, et respire, quand il est temps, les roses de la vie.

« — • Ne t'en fais pas ! » se disaient les poilus.

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