‹ L'orage sur le jardin de Candide; romans philosophiquesChapitre 1 sur 27 · PREAMBULE · texte numérisé non relu

PREAMBULE

Nous devons des excuses à M. de Voltaire : il avait lui-même demandé qu'on laissât Candide à la culture de son jardin, et qu'aucun admirateur maladroit ne poursuivît le récit des aventures de son héros.

« 0 Muses ! dit le patriarche de Ferney à la fin de la Princesse de Babylone, empêchez que des continuateurs téméraires ne gâtent par leurs fables les vérités que j'ai enseignées aux mortels dans ce fidèle récit, ainsi qu'ils ont osé falsifier Candide, L'Ingénu et les chastes aventures de la chaste Jeanne. »

De fait, nous n'avons pas eu pour la volonté

du grand Voltaire plus de respect qu'il n'eut de révérence pour les puissances et pour les idées de son siècle. Nous avons dû raconter un événement qui surprit Candide en 1914 et rapporter tout au long un entretien qu'il eut en ce temps-là avec divers personnages.

Le désir de Voltaire fut mal entendu : de la Princesse de Babylone on fit trois opéras et une pantomime! Marmontel et quelques malfaiteurs de son espèce tirèrent des comédies de L'Ingénu\ Quant à Candide, à peine deux ans après son impression, il était falsifié par la publication d'une « seconde partie », supercherie littéraire attribuée à un certain Thorel de Campigneulles, ancien garde du corps et trésorier de France de la généralité de Lyon. La dernière imitation de Candide, due à un excellent écrivain de notre époque, M. Abel Hermant, date de cette année. Et ce n'est point l'ultime, si nous en jugeons à notre essai : d'autres suivront.

Entre ces extrêmes, il y a tant de suites, d'imitations, de réfutations de Candide, d'ouvrages inspirés par lui, qu'il est impossible de les compter : cela va de la dissertation philo-

sophique1 à l'opéra-bouffe!2 Belle matière que leur étude pour une thèse de doctorat! Le sous-lieutenant Vaissette, ancien élève de l'École normale supérieure et de l'Institut Thiers, professeur au lycée de Toulon, dont nos lecteurs verront plus loin' la figure, allait s'adonner à ce travail quand il fut tué, au cours de la Grande Guerre, et à l'aurore de la

victoire3.

Il nous semble que tous les imitateurs de Candide, nos devanciers, sont coupables : quel intérêt y avait-il à nous montrer l'amant de mademoiselle Cunégonde au Danemark4 ou aux Deux Indes 5, lorsque M. de Voltaire l'avait promené, de l'Eldorado à Constanti-

1. Remercîment de Candide à M. de Voltaire, Halle et Amsterdam, 1760, in-8 de 35 pages, attribué à Lou.s Olivier de Marcoanay, conseiller de légation et premier rapporteur au département des Affaires étrangères de Prusse

2 Candide, grand opéra-bouffe en cinq actes et sept tableaux, par Désiré Pilette. Paris, Dentu, 1861, in-8 de 123 pages.

3 L'appel du Sol, roman, par Adrien Bertrand. Pans, Calmann-Lévy, 1916, in-18 de 302 pages.

4 Candide au Danemarc, ou l'Optimisme des Honnêtes gens, Genève, 1769, in-8 de 8 ff. lim. et 209 pages.

5 Candide Anglais ou Aventures tragi-comiques <TAmb Giunett avant et dans ses voyages aux deux Indes, Francfort et Leipzig aux dépens de la Compagnie, 1771, 2 parties, in-8 de 184 et 132 pages.

nople, partout où il avait cru nécessaire et suffisant?

Nous seuls trouvons grâces à nos yeux! Ce n'est point seulement par une indulgente faiblesse d'auteur : c'est parce que notre temps a été si fertile en accidents, qui ont dépassé tout ce qu'avait imaginé Voltaire, qu'il nous a paru indispensable de voir la trace que ceux-là laissaient jusqu'en la métairie ottomane du naïf Westphalien.

La Révolution française a passé, ainsi que les bouleversements européens du xvinc siècle, ceux du xixe et même ceux du xxe, qui vit la comédie de la révolution jeune turque, triste parodie de la nôtre, et personne n'a songé à nous dire si Candide fut informé de ces cataclysmes. Nous ne serions pourtant pas fâchés de savoir ce que l'élève de Pangloss et de Martin, le fils spirituel, pour tout dire, de M. de Voltaire, pensa de Robespierre, de Talleyrand, de l'Empereur, et même du prince de Bismarck et de M. Thiers.

Il nous a été donné de connaître les réflexions que suggérèrent les faits actuels non seulement à Candide, mais encore à divers autres

personnages aussi célèbres que lui. Ces événements dépassent en horreur et en portée tous les événements antérieurs. C'est pourquoi nous avons cru de notre devoir de consigner la conversation qui suit.

M. de Voltaire, souverain de la prose française, nous pardonnera notre maladresse, en raison de notre bonne intention et de notre bonne volonté.

Aussi bien M. Anatole France, son héritier et notre maître, ne nous donnera-t-il point tort.

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