‹ L'orage sur le jardin de Candide; romans philosophiquesChapitre 2 sur 27 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Candide vivait seul en sa petite métairie.

Elle se trouve sur les rivages de la mer de Marmara, non loin du Bosphore, à quelques lieues de Brousse, qui cache ses maisons blanches, ses jets d'eaux, ses minarets et ses terrasses sous les rosiers grimpants et l'ombre des mûriers. Il y avait vécu heureux depuis qu'il avait su découvrir les vertus du travail, de la paix intérieure, des joies du cœur et de l'esprit; depuis qu'il s'était décidé à ne plus demandera la vie ce qu'elle n'est pas en mesure de nous donner, et que son scepticisme l'empêchait de chercher le meilleur des mondes possibles ; depuis qu' il trouvait l'infini des belles

aventures dans la culture de ses salades, dans l'équilibre de sa pensée et dans l'amour de Cunégonde, son épouse, dont la beauté lui était une illusion volontairement conservée, et qui lui préparait des mets délicats et d'excellentes pâtisseries.

La Vieille était morte la première, puis le fidèle Cacambo, qui allait vendre à la ville les aubergines, les pistaches et les limons qu'on récoltait. Pangloss et Martin les avaient suivis, convertis à la douceur de Candide, l'un sans regret de n'avoir point enseigné à Leipzig ou dans quelque université westphalienne, l'autre estimant que l'existence, pour n'être pas le plus grand bonheur qui fût, était du moins supportable. Gunégonde, un peu plus tard, les rejoignit sous les tertres d'un gazon qu'arrosait une fontaine et qu'ombrageaient de hauts cyprès bleus.

Candide ne se consola de toutes ces pertes qu'en allant rêver sur les tombes, au fond de son ATerger, en s'entourant, suivant l'usage du pays musulman, de plusieurs servantes jeunes et belles, en cultivant mieux que jamais son enclos.

DE LA PLUIE QUI SURPRIT CANDIDE il

Il se disait que, voici vingt siècles, par delà les flots où il voyait chaque soir sombrer le soleil, plus loin que Lemnos, Skyros et les Cyclades, sur l'autre rive de l'Archipel, un homme possédait, comme lui, un modeste jardin. Il y réunissait quelques amis, et le divin Epicure y exposait sa doctrine : par le charme de son esprit, la vigueur de sa pensée, la grâce des muses hellènes, la doctrine du doux Athénien était celle que les aventures de sa vie avaient fait concevoir à Candide. Ainsi, le génial et charmant philosophe tout comme l'homme naïf et simple rencontrèrent le bonheur, l'un par inspiration divine, l'autre par humaine expérience, dans un petit jardin.

A son tour, par un tiède crépuscule oriental, Candide s'endormit en la paix du tombeau. Ses compagnes parfumèrent son corps et l'ensevelirent auprès de ses amis, sous un cèdre, au pied d'un buisson de myrte et sous un tapis d'asphodèles. Mais le lendemain, aux premiers rayons du soleil sur les orangers et sur la mosquée du village, elles virent Candide qui, souriant, rajeuni, contemplait ses tomates rouges et ses raisins d'or. Comme elles avaient

appris, de la sagesse de l'islam, à se résigner et à ne point chercher à comprendre, elles ne s'étonnèrent pas, et la vie poursuivit son eours.

C'est que Candide était immortel.

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