LE PATRIOTISME ET LA PEUR DU GENDARME
— Monsieur l'abbé, demande Vaissette, comment expliquez-vous que la France, celle de Valmy et de Verdun, ait manifesté si peu de patriotisme en 1870?
— Je ne vous entends point, mon ami, répondit M. Jérôme Coignard. La défaite ne prouve point que le vaincu ait eu un patriotisme moins ardent que le vainqueur.
— C'est ce que je ne discuterai pas avec vous, répondit le jeune philosophe : cela nous conduirait trop loin. Je crois, au contraire, que la victoire est non point à celui qui aura su souffrir un quart d'heure de plus, comme l'a dit un général nippon, mais à celui qui l'aura
désirée avec la volonté la plus implacable et le patriotisme le plus têtu. Mais passons. Je voulais dire qu'en 1870, une génération magnifique d'hommes de dix-huit à quarante ans se lamenta sur les malheurs de la France sans courir aux armes.
— La conscription n'existait qu'en Prusse, interrompit l'abbé. En France, nous ne possédions qu'une armée de métier.
— Mais, poursuivit Vaissette, comment nos intellectuels et nos paysans, qui, en 1914, se sont rués à la défense de la patrie, l'ont-ils laissé amputer, quarante-quatre ans avant, sans s'engager, jusqu'au dernier d'entre eux? Je ne dis pas cela pour moi, qui n'étais pas né, ni pour vous, qui étiez mort depuis un siècle, mais le patriotisme a d'étranges sursauts.
— Sans doute, répondit l'abbé, mes petitsneveux et vos pères sentaient-ils l'inutilité de toute résistance. Ils n'auraient fait qu'ajouter des tombeaux à des tombes. Leur lutte et leur mort eussent été vaines.
— Il n'est jamais vain de lutter et de mourir pour la justice! déclara Don Quichotte, qui avait entendu ces derniers mots.
— Oui, mais qu'est-ce que la justice?
demanda l'abbé, dont le scepticisme était universel et souriant. Vous savez bien qu'elle varie d'un simple versant à l'autre des Pyrénées! La France et la justice confondaient-elles leur cause en 1870?
Vaissette intervint, et, comme toujours, parla de tout son cœur et en toute conscience.
— J'aurais adopté votre doute général avant la guerre, dit-il; mais au cours de cette longue servitude, j'ai appris à posséder quelques certitudes. Je vous accorde que la justice est incertaine et trouble : mais on doit se donner à elle, quand on croit l'avoir découverte pour soi. En outre — j'en reviens à mes moutons — nos parents n'avaient pas à se perdre dans ce galimatias : la patrie allait succomber, ils auraient dû tous s'enrôler. Le devoir est simple.
— Leur sacrifice n'eût pas servi la France, répondit l'abbé Jérôme Coignard. Il était préférable d'attendre à plus tard...
Il ajouta, en regardant Vaissette par-dessus ses lunettes :
— Ils réservaient cette épreuve et cette gloire à votre génération !
— Parbleu, murmura Vaissette, il est toujours plus facile, quoi qu'on dise, de sacrifier ses fils que de se sacrifier soi-même.
Il ajouta :
— Bien sûr, je ne parle pas des mères et des amantes, qui sont de toutes façons, elles aussi, les sacrifiées. Je parle des hommes. Abraham et Agamemnon n'y ont pas fait plus de façons. Nous donnons à nos pères une rude leçon de patriotisme.
L'abbé Coignard, dépassant peut-être sa propre pensée, mais heureux de lancer une boutade, déclara :
— Le patriotisme n'est sans doute, comme l'honnêteté, que la peur du gendarme!
— Que voulez-vous dire? demanda Vaissette.
— Laissez-moi vous exposer ma théorie, dit l'abbé.
Il s'installa confortablement dans son fauteuil de jonc, but une citronnade sucrée, déclarant à part lui : « Je préfère le petit vin blanc des vignes du Seigneur », et poursuivit :
— Si la justice et son appareil sont, par leur iniquité, une des hontes de la société, si les lois et les magistrats sont également épouvantables, c'est que la justice est le fait de l'homme; et il n'y a jamais eu que ce naïf Jean-Jacques et les rêveurs de son espèce pour douter de l'extrême méchanceté de ce dernier. Pourtant j'estime nécessaires ces lois, même boiteuses, et ces magistrats, même véreux : sans eux, les vols, les crimes et les viols seraient par trop nombreux, étant donnée la malignité de notre nature. Sans la peur du gendarme, il n'y aurait, de par le monde, que des fripons. Or, c'est cette même crainte de la maréchaussée qui fait les patriotes. La loi, en 1870, n'établissait pas la conscription générale : la masse des citoyens ne s'est pas engagée. En 1914, les citoyens ont obéi à la mobilisation sous peine d'être arrêtés comme déserteurs. Mais ceux qui avaient dépassé quarante-six ans et qui cependant pouvaient partir ne partirent pas, et ne s'en estimèrent pas moins bons Français.
« Je vais vous citer un exemple. Je connais un homme sérieux, lequel a pris pour profession, comme vous Vaissette, d'enseigner la
philosophie. Vous m'avouerez que sa présence à l'intérieur n'est pas indispensable à l'existence de la nation. Il n'a pas de fils; la guerre ne l'a atteint ni dans sa fortune, ni dans sa personne, ni dans ses enfants. Il a quarantesept ans, et il est fort comme un Turc. Peu d'hommes, dans les tranchées, ont sa robustesse : il s'est contenté de faire des dissertations patriotiques à ses filles, et, l'automne, d'aller à la chasse au lapin, laquelle est plus pénible physiquement que la chasse au Prussien. Un an de moins, et il devait partir. Il n'est pas parti : Pandore ne l'y obligeait point! « Voilà pourquoi je vous disais, mon ami, que la terreur des agents de la police est le commencement de la sagesse et de l'amour de la nation. Le cas de mon professeur est celui de milliers de citoyens de son âge, encore aptes à porter les armes, et qui ne s'engagent pas. C'est celui de bien des petits jeunes gens, réformés par un heureux hasard, pas très solides sans doute, aussi solides pourtant que la plupart de nos soldats, et qui dépensent leur activité, non point à s'enrôler et à se battre, mais en travaux singulièrement plus épuisants : à
gagner de l'argent, à prendre la place de ceux qui luttent, à jouer la comédie, à faire des conférences et des matinées en l'honneur des écrivains blessés ou tués à l'ennemi.
— Vous êtes sévère pour cette canaille, monsieur l'abbé! dit Yaissette. Mais, je le déclare, nous nous sommes bien souvent dit cela au cours de nos rêveries dans les tranchées; et j'aurais éprouvé un sentiment de révolte, si la guerre ne nous avait appris à tout accepter avec résignation, et à ne pas croire plus que vous à la justice des choses de ce monde. Il y a des hommes qui s'offrent en victimes et se font tuer; il y en a d'autres qui restent dans les dépôts ou échappent à toutes les visites médicales; c'est fatal, comme il est inévitable qu'il y ait des pauvres et des riches, des malingres et des bien portants, des génies et des imbéciles, ce qui est injuste également.
Le maître de Jacques Tournebroche, bienveillant et subtil, affranchi des erreurs de son siècle et de bien des siècles qui précédèrent ou qui suivront le sien, poursuivit en ces termes :
— Je ne doute point que, suivant ses instincts naturels, l'homme n'ait un grand plaisir à être
soldat. Il y est porté par son penchant pour la maraude, le meurtre, la fausse gloire, et cet jf abrutissement qui est le propre des casernes ; je l'ai défini jadis un animal à mousquet. Mais ; .^s'il aime à être soldat c'est pour parader, * y* ^ pendant la paix. Le métier ne lui agrée plus en y temps de guerre : il est décidément trop dangereux! Je ne saurais, quant à moi, blâmer ceux qui ne sont point touchés par un patriotisme farouche et ne s'engagent pas. Mon horreur des armées est telle que j'aurais fait comme eux.
'■ — Blâmez-les, monsieur l'abbé, s'écria Vaissette. Blâmez-les! Si chacun avait raisonné comme vous, c'en était fait de la France : ce qui eût été un irréparable désastre pour l'humanité. Je veux en finir avec vos paradoxes. Certains jeunes gens ont, en effet, échappé à la levée populaire : mais que compte leur opprobre devant cette génération qui s'est tout entière sacrifiée? Certains hommes, robustes malgré la cinquantaine, sont restés chez eux : mais qu'estce que cette défaillance, en présence du dévoûment des vieillards qui sont partis de leur plein gré et ont tout donné, jusqu'à leur vie?
A côté de ceux-ci et de ceux-là, plus jeunes que leur âge, il y a ceux qui portent leur âge : aurions-nous eu besoin de cette armée cacochyme de valétudinaires? Leur place n'était vraiment pas sur la ligne de feu ; et c'est pourquoi ils ont eu la sagesse de n'y point venir. Monsieur l'abbé, vous avez stigmatisé quelques cas particuliers, qui sont en effet honteux; mais vous ne sauriez généraliser sans injustice. La loi, en imposant le sacrifice du sang à trente classes, ne faisait que constater la volonté de ces classes et de toute la nation. Nous nous forgions nous-mêmes cette servitude, dans notre volonté de défendre notre sol. Le gendarme n'a fait qu'assurer le jeu de notre libre décision. Quand l'agresseur est venu, nous nous sommes dressés.
Ayant rêvé quelques instants, Vaissette poursuivit :
— Sans doute je sais mieux que quiconque quelle fut notre misère, et la tristesse de ces agneaux qu'on menait à la boucherie. Je me sers, vous le voyez, d'une figure évangélique. L'uniforme, jadis bleu d'horizon, que je porte, à présent jauni, me rappelle l'ennui des tran-
chées, les mornes jours qui passaient, la pluie,
l'angoisse et la sueur des veilles d'attaque
Je me rappelle tout cela. Mais je me rappelle aussi l'élan irrésistible des vagues courant à la mort. C'était si beau que j'ai pleuré de commander à de tels hommes. Il faut n'avoir point été un vrai soldat pour ne pas garder le souvenir de l'assaut. Honte à qui le renie. J'ignore quel mouvement ou quel miracle nous transformaient : nous portions en nous l'âme d'un Christ courant vers Golgotha. Ah! je ne sais si ce qui nous poussait c'était le patriotisme ou la peur du gendarme; mais je sais que, sourds, aveugles, dans la tempête déchaînée, tandis que le ciel éclatait sur nos têtes et que la terre se déchirait sous nos pas, nous avons éprouvé l'horreur d'un frisson sacré !