PROCLAME ACHILLE
— J'entends enfin, fit Achille, les paroles que j'attendais. Je me perdais en vos discours, aussi subtils que ceux d'Ulysse. La guerre est d'essence divine, comme la justice et comme la religion !
— Certes, un Grec est qualifié pour soutenir cette thèse, déclara l'abbé : il y a toujours en lui un peu de ce soldat fanfaron qu'a si bien décrit Plaute. S'il n'ose mordre, du moins sait-il aboyer.
— Mon nom est resté dans toutes les langues la personnification de la bravoure, poursuivit le héros du vieil aède : tout enfant, vous le
savez, un centaure me nourrit de la moelle des lions. Oseriez-vous me comparer Ulysse, dont tout le courage résidait dans les conseils et les paroles, ou Ajax, fils de Télamon, qui calma ses fureurs en égorgeant des troupeaux qu'il avait pris pour des guerriers?
— Ce sont là des aventures qui peuvent arriver! remarqua sans insister Don Quichotte.
— Oseriez-vous me comparer ce malheureux Agamemnon, ou cet autre Ajax, fils d'Oïlée, le plus fier des Grecs, qui, rebelle aux destins, menaçait vainement le ciel? Moi seul, héros chéri d'Homère, demeure immortel. Je suis le symbole de la vaillance dans les batailles et l'âme même des combats. Joseph de Maistre a glorifié la guerre, en la déclarant une expiation et comme une épuration de l'humanité. Il eut tort : on doit la glorifier en la proclamant la grandeur et la beauté, du monde. Elle est une vertu, et non pas un châtiment. La guerre a tout enseigné aux hommes; elle a rendu subtil leur esprit grossier; elle est la mère de la famille, de la cité, du gouvernement, et des arts; elle est la fille de la religion et de la justice!
— Le pauvre garçon est plus dément que vous ne le fûtes jamais, chuchota M. Pickwick à Don Quichotte.
Achille poursuivit :
— On s'est d'abord battu pour défendre son foyer et l'autel de ses dieux domestiques, et la première épopée naquit de la bataille; nierezvous après cela que l'origine de la guerre soit divine et que la poésie même ait sa source en elle? La guerre est le creuset où se purifient les nations, la fontaine sanglante de Jouvence où elles se rajeunissent, la pierre de touche qui met à l'épreuve les races. Par elle sont détruits les peuples malingres et faibles. Par elle dominent les Etats les plus dignes et les plus puissants. Quels que soient vos paradoxes et vos sophismes, auxquels je ne comprends goutte, reconnaissez que le droit de la force est le plus antique, le plus solide, le plus durable.
— On croirait entendre Hegel, Fichte ou le général von Bernhardi! s'écria Faust épouvanté.
Mais on ne pouvait plus arrêter Achille déchaîné. Il dit encore :
— La guerre est à la genèse du monde,
depuis le meurtre d'Abel par Caïn. Et même avant, n'y a-t-il pas eu la lutte des Titans et des Dieux? Il a suffi aux Anciens d'une déesse pour incarner la sagesse, Minerve; d'une aussi pour incarner l'amour, Vénus ; il leur fallut deux divinités, qu'ils fussent Grecs ou Latins, pour incarner la guerre : ce furent Ares et Pallas, ce furent Bellone et Mars.
Candide l'interrompit :
— Tel est donc le souvenir que vous conservez de la guerre, dit-il, alors que je n'y vois que pillage, vol, meurtre et brigandage, et, en définitive, crime et folie ! D'où provient donc cette différence?
— Ne proviendrait-elle pas, lui répondit l'abbé Coignard, de ce que vous avez fait la guerre, ainsi que Vaissette, tandis qu'AchilJle, malgré sa renommée, ne l'a jamais faite? Il n'est plus grand stratège et plus valeureux guerrier qu« celui qui reste tranquillement dans son fauteuil, en robe de chambre, et chaussé des pantoufles « où brille le printemps en fleurs ».
— Je n'ai pas fait la guerre? répéta avec ahurissement le fils de Thétis et de Pelée.
— Ou si peu, conviens-en, Achille aux pieds légers! poursuivit l'abbé. Si j'en crois Homère en son Iliade, si j'en crois mon cher Stace en son Achilléïde, ton rôle, au début de la guerre de Troie, fut surtout, déguisé en femme sous le nom de Pyrrha, de t'amuser à la cour de Lycamède avec les filles du roi; tu t'étais embusqué dans l'île de Skyros! L'ingénieux Ulysse ne put te découvrir, parmi ce chœur de nymphes, qu'en étalant, travesti en marchand, des bijoux et des armes : celles-ci admiraient les joyaux; pour toi, ton sang bouillant ayant parlé, tu saisis la lance et l'épée.
— C'est alors, dit Achille honteux, que l'ennemi sut ma colère : demande -le aux Troyens morts, aux campagnes ravagées, aux villes fumantes, aux...
— Ton accès fut bien court ! poursuivit implacablement l'abbé. Car Agamemnon t'ayant enlevé une captive, tu te retiras sous la tente; et pendant dix ans tu consentis à rester tranquille, tandis que le siège déroulait ses péripéties : avoue que c'est là une étrange façon de faire campagne î
Achille se tut, accablé.
— Ce qui te distingue, Achille, déclara naïvement Candide, de César, de Napoléon et des autres grands capitaines, c'est que ceux-là sont célèbres par leurs exploits, tandis que tu n'es connu que par le poème d'Homère.
— Tu fais bon marché de mon intrépidité légendaire, répondit le vainqueur d'Hector.
Candide poursuivit imperturbablement :
— César, dont les légions suivaientle cheval trapu, a conquis les Gaules et soumis l'Empire. Le monde fut son domaine. Il périt à la veille de réaliser un rêve grandiose, que ne pouvaient concevoir qu'un poète et un rhéteur comme lui : partir contre les Parthes afin de conquérir l'Orient, puis, remontant vers le Nord, vaincre le Dace, le Suève et le Germain, étonnés de le voir arriver par le côté où se lève l'aurore, revenir ainsi dans sa province des Gaules, pour terminer sa carrière là où il l'avait commencée! Quant à Napoléon, d'Arcole aux Pyramides, et d'Austerlitz à laMoskowa, l'Europe et l'Afrique voyaient passer, dans un nuage de gloire, sa redingote légendaire. Faut-il te parler des autres guerriers dont l'histoire nous a rapporté les
victoires? Et, pour couronner ces sanglantes batailles, tu vois le sergent Vaissette, inconnu dans la littérature, humble héros au milieu de millions d'autres dont le nom ne restera point, qui fut un des soldats obscurs de la Marne, de l'Yser, de Verdun et mourut sur la Somme, l'an 1916, au cours de la plus implacable des guerres qui aient ravagé le monde. César, Napoléon, Vaissette, chercheurs de gloire, conquérants ou défenseurs de la terre sacrée, qui fut votre patrie, vos actes ont tracé des sillons aux champs de l'histoire! Tu n'as rien fait, Achille, et les annales savantes t'ignorent. Tes exploits sont de l'ordre des folies de Don Quichotte. Tu n'existes point par toi-même, mais seulement par Ylliade.
Le bouillant Achille n'éclatait point de fureur parce qu'il ne voyait pas au juste si Candide le flattait ou se moquait de lui : il prouvait en cela qu'il était bien de la race de ces fier-à-bras et de ces professionnels de la bataille, forts en gueule mais bornés dans leurs propos, et prudents quant à leurs actes.
L'élève de Martin poursuivit :
— Rien, du reste, n'est ennuyeux comme
Homère. Je me souviens à ce sujet de la théorie que me soutint jadis à Venise le seigneur Pococurante : pour lui, ni pour aucune personne sincère, l'œuvre du poète n'avait aucun intérêt. « Cette répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, déclarait froidement le sénateur vénitien, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui est le sujet de la guerre et qui à peine est une actrice de la pièce, cette Troie qu'on assiège et qu'on ne prend point, tout cela me causait le plus mortel ennui... » Je fus d'abord scandalisé d'une pareille impertinence; puis, devenu sage, et cependant que je binais mes aubergines, je me dis que Pococurante avait raison : c'est ainsi, Achille, que le récit de tes exploits imaginaires n'est conservé, parmi nos livres, que par tradition. Mais qui donc possède, comme moi, le courage de son opinion?
L'abbé Coignard riait, riait comme un héros d'Homère ; sous sa soutane son ventre heureux dansait.
— Je vous accorde, dit-i , encore que le génie de ce vieil auteur soit éternel, qu'il est
des œuvres malhabiles et endormantes qu'on ne place que par habitude à côté de Sophocle ou d'Horace, parfumés des plus rares odeurs de l'antiquité. Et que dire des modernes : on met Descartes et Bossuet à côté de Fénelon et de Racine; mais qui les lit?
— Personne, s'écria Vaissette, à moins qu'ils ne soient au programme de la licence ou de l'agrégation! Je conçois qu'on étudie ces auteurs, dont l'influence fut considérable, à condition qu'on professe la théologie, comme l'abbé Coignard, ou la philosophie, comme moi : mais que font-ils dans la cité des Lettres? Mon cher maître, monsieur Lanson, malgré son indépendant et clair esprit, ne les y laisse que parce que monsieur La Harpe les y a trouvés. Il serait temps d'en chasser ceux qui n'eurent d'autre souci que de cultiver les arts, comme Candide son jardin; or, tel était bien le dernier soin de Calvin ou de Pascal! Mais nous voici loin de la guerre, proclamée divine par Achille.
— Je n'insiste plus, dit courageusement le Grec, puisque je me vois seul démon opinion!
— Tout cela est bel et bon, conclut l'abbé en
prisant dans une tabatière d'or, que lui tendit Candide, une pincée de tabac fin, parfumé à l'eau de rose. Je veux vous rapporter un souvenir personnel qui jadis me frappa vivement. Achille pourra démentir ou confirmer ce qu'a de vrai le propos que je vais vous rapporter. Il s'agit de l'étrange aveu que me fit un capitaine, qui avait fait la guerre de Succession et servi le roi pendant dix-huit ans, sous monsieur le maréchal de Villars. Je confesse que la nuit était fort avancée, que de nombreuses bouteilles vides justifiaient son éloquence en excusant sa franchise, tout comme les nuages d'une épaisse fumée de pipe et la présence de sa maîtresse, laquelle, ayant trop chaud, n'avait gardé que sa chemise, courte à vrai dire et transparente. « Monsieur l'abbé, me confia ce capitaine, la guerre consiste uniquement à voler des poules et des cochons aux vilains : les soldats en campagne ne sont occupés que de ce soin »*.
« Cette confidence, poursuivit M. Coignard, ne laissa pas de me fournir matière à réflexion.