‹ L'orage sur le jardin de Candide; romans philosophiquesChapitre 27 sur 27 · LES OISEAUX DU PRINTEMPS · texte numérisé non relu

LES OISEAUX DU PRINTEMPS

C'est le premier jour du printemps.

Il a éclaté soudain, et tout de suite affirmé sa royauté. Il est tardif. On l'attendait depuis un mois. Il aurait dû déjà fleurir les haies d'aubépines et les arbres du verger; il ne se montrait point; on désespérait de lui. Il en est ainsi depuis trois ans, depuis qu'a commencé la crise qui fait frissonner le monde : c'est à se demander s'il n'y a point là une indication du ciel, las de la folie des hommes et de la force des méchants, et refusant à la terre de nouvelles floraisons. Les soldats sont depuis six mois des blocs de glace et des blocs de boue. Le désir des beaux jours rend la pluie plus pénible

encore. Les fêtes pascales sont passées, et les implacables averses continuent, et nulle végétation ne vient animer le sol. Paysans, les hommes maudissent cette glèbe stérile; soldats, ils insultent son humidité. Voici l'avril, l'avril des poètes et des chansons villageoises : il fait froid; il pleut. Avril finit et l'on redoute les caprices d'un variable mai. Beaux mois du printemps, vous ne méritez plus les noms que vous avait donnés Fabre d'Eglantine, noms charmants qui disaient la terre, ses fruits et ses fleurs : germinal, qui fait éclater les bourgeons sur les branches et fait jaillir du sillon les blés verts; floréal, qui poudre de rose les pêchers, de blanc les cerisiers et dé toutes les couleurs les rosiers des jardins; prairial, qui laisse croître les marguerites, les anémones et les jonquilles en bouquets éclatants, parmi les hautes herbes parfumées !

Or, quand on désespérait de lui, le printemps, le printemps rose, vert et bleu a souri sur les arbres, les pelouses et le ciel. Cette nuit encore on grelottait dans les tranchées; au rayonnement de la journée la chaleur vous envahit, avec sa lassitude heureuse.

Le printemps : les oiseaux!

Les oiseaux! Ils sont la vie d'un paysage; ils sont l'âme des champs, l'esprit vivant de la forêt, la voix des pâturages. Eux seuls font des plaines et des montagnes l'animation. Un pays sans oiseaux est un désert. Leur présence apporte aux landes ensanglantées la grâce, l'espérance, la foi.

— Les oiseaux sont revenus!

Et la nouvelle s'est propagée sur toute la ligne maudite et sacrée, par les dunes flamandes, par les collines picardes, par les falaises de Champagne, par les sapinières vosgiennes, le long des saules bas de la Scarpe et des aulnes pâles de la Meuse.

Voici les' messagers de jours meilleurs, voici les hérauts du printemps!

Le tonnerre des artilleries déchaînées, la démence du sol et de l'air en fusion ne les étonnent point. Rien ne trouble leur philosophie, leurs chants et leurs amours. Ils portent le printemps en leur cœur!

S'ils ne font point leurs nids sur la ligne même du feu, c'est qu'il n'y a plus d'arbres, ni de haies. Ils ont dû émigrerde leurs villages

familiers. Ce sont des réfugiés. Mais ils ont tenu à rester le plus près possible de leurs anciennes terres : à une lieue des tranchées, dans les boqueteaux où sifflent encore les boulets, dans les buissons émondés par les obus, ils bâtissent leurs nids. Les taillis voisins des glacis d'attaque résonnent de leurs querelles comme du sifflement des balles de mitrailleuses.

Voici qu'on oublierait, pour avoir vu la renaissance des passereaux, le vol des vautours lâches et voraces, des maudites aigles héraldiques, des corbeaux qui tournaient tout l'hiver au-dessus des pauvres cadavres abandonnés. Voici que, pour un peu, l'on croirait déjà à la défaite des oiseaux de proie !

Car les petits oiseaux ont repris possession de l'air. Que les poètes ne comprennent-ils encore leur langage? Le roulement régulier des canons est dominé par leurs voix. Je les distingue tout le long de ce sentier qui mène de la lisière de la forêt jusqu'à l'entrée des tranchées.

Petites mésanges aux belles huppes; loriots aux sons de trompette, hôtes des rouges cerisiers; fauvettes musicales aux plumes

dorées; pinsons, musiciens romantiques au gilet incarnat sous la gorge, aux atours bleus et verts striés de noir; bouvreuils harmonieux aux plumes empourprées, quels sont vos discours et quelles vos chansons? Quelle votre chanson, ô rossignol, prince des soirées lumineuses, dont la voix pure s'est élevée, cette nuit, dans le silence rempli d'angoisses? Quelle votre chanson, hirondelle, qui n'avez pas retrouvé vos nids coutumiers aux clochers des églises, aux pignons des maisons bourgeoises, aux toits des fermes, toutes démolies par la rage des maudits? Quelle votre chanson, alouette, qui vous êtes nichée, vous et votre couvée, dans ces sillons creusés par les engins en avant du réseau, et qui vous élevez soudain devant nos yeux éblouis, malgré les balles, en pleine clarté de l'aurore !

Et c'est en me rappelant l'Évangile que j'ai compris la sérénité des passereaux malgré la bataille, et que j'ai saisi la leçon qu'ils nous donnaient.

Il est écrit : « Ne soyez point en souci pour votre vie de ce que vous mangerez uo de ce que vous boirez... Regardez les oiseaux du

ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ni n'amassent dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux? D'ailleurs qui d'entre vous peut ajouter par son inquiétude une coudée à sa taille? Ne vous mettez donc pas en souci pour le lendemain : car le lendemain aura soin de ce qui le regarde. A chaque jour suffît sa peine. »

Telles sont les paroles du Christ dans le plus beau discours qu'aient entendu les hommes.

Oui, toute la sagesse est dans la conduite des oiseaux. Ils ont les vertus de la patience. Ils ne se mettent pas en peine pour la journée qui suivra. Ils ne redoutent point la mort : ils l'accepteront sans murmure. Les destins sont maîtres. Ils chantent. Ils aiment. Ils annoncent le lever de l'aurore. Ils proclament le printemps!

Il nous faut être semblables à ces petits oiseaux du ciel, qui nous sont revenus, semblables aux humbles passereaux du Sermon sur la Montagne.

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