LA GRANDE PITIE DES CHIENS
D'où vient que La Fontaine, qui a dépeint les animaux avec une telle tendresse, n'ait rien dit des chiens? Sont-ils trop humbles, trop communs ou trop proches de nous-mêmes, trop semblables à nous?
Le doux fabuliste savait bien que les animaux ne sont pas seulement nos serviteurs. Il voyait autre chose qu'une pondeuse en la belle poule noire qui court affairée, qu'un triste oiseau dans le hibou philosophe, qu'une bête de bât dans l'âne patient et rempli de malice, qu'une viande d'abattoir dans le bœuf puissant aux yeux d'un rêve lent. Avant Rousseau, La Fontaine avait compris la nature : pourquoi
n'a-t-il rien dit des chiens? N'en voyait-il pas autour de lui, gardant des riches basses-cours de l'Ile-de-France et jappant autour de leurs colombiers? N'en emmenait-il point à ses côtés dans ses courses vagabondes à travers les bois remplis d'insectes, à travers les blés d'où surgissent les alouettes, à travers les garennes humides de rosée, où dansent et culbutent les petits lapins?
Il ne pensait point sans aucun doute comme Malebranche, métaphysicien plein de tendresse pourtant, et qui croyait à l'harmonie et à la bonté du monde, qu'un chien ne sent pas et que, quand on le frappe, c'est un mouvement réflexe qui fait hurler son gosier, comme un tuyau d'orgue. Les chiens sentent. Ils participent à notre existence. Ils sont un peu de notre humanité. La lumière de notre divinité déchue b rifle encore dans leurs regards. Ils ont nos passions, nos tristesses, nos appétits, un instinct que nous n'avons pas. Ils sont libres en leur âme, car ils ne sont l'esclave d'aucun souvenir, d'aucune loi et car ils n'éprouvent point d'inquiétude pour l'avenir. Sans doute, leur liberté est soumise à notre
fantaisie : mais ne sommes-nous pas soumis davantage encore au bon plaisir de la destinée? Je m'obstine à croire que si La Fontaine n'a rien dit des chiens c'est qu'il a redouté que l'on comprit trop clairement qu'il parlait des hommes. Ce que j'écris ne saurait s'appliquer qu'aux chiens et nullement aux être humains : on va le voir.
Ils détestent la guerre, car ils sont bons naturellement. Comment a-t-on pu penser que le chien pouvait descendre du loup, pillard et vorace?Il n'y a rien de commun entre eux, si ce n'est quelque apparence extérieure : de même nous avons pu croire un temps que les Germains étaient les frères, les frères de joie et de misère, du reste de l'humanité. Il a fallu l'épreuve de ce siècle infernal pour comprendre qu'ils forment une race indépendante, encore sauvage, aussi éloignée de nous que les loups du Harz ou de la Thuringe sont différents des mâtins qui gardent nos troupeaux.
On les a pourtant conduits à la guerre. Même là, malgré l'ivresse du sang et des rafales d'artillerie, ils sont pacifiques et doux. Ils vont chercher les blessés; ils veillent à un créneau
d'écoute, protégeant la tranchée comme ils protégaient le seuil de la maison. Ils gardent. S'il découvrent un blessé, si quelque danger menace, ils gémissent ou s'agitent : ils n'aboient plus, ni ne mordent. Ils sont 1res malheureux et très tristes. Cette guerre est la grande pitié des chiens !
Ils ont très peur. Ils ne peuvent s'habituer aux bombardements. Chaque coup de canon, après bien des mois de présence au feu, leur fait courber la tête et provoque un frisson. Ils savent que ces coups sont mortels et que cette mort, froidement voulue par l'homme, qui ajoute ainsi une misère à toutes ses misères, est une lamentable folie. Ils le savent. Mais ils ne protestent pas. Ils ne décampent point. Ils se résignent. Ils continuent à trembler et à tenir fidèlement au poste qu'on leur a confié.
Ils aiment l'ordre, la discipline, l'obéissance. Ils ne réclament pas, qu'il pleuve ou que la nuit tombe. Seulement, quand le brouillard ou l'obscurité se font complices de l'ennemi et de sa traîtrise, ils sont plus inquiets et parcourent, les oreilles dressées, avec plus d'angoisse, la tranchée. Ils ne sont jamais fatigués. Ils ne
s'étonnent pas si on les récompense de leur labeur et de leur sacrifice par des jurons ou même des coups : ce sont d'excellents soldats. On le sait depuis longtemps. On avait à Rome des chiens et des oies pour garder le Capitole. Seules les oies avaient crié quand les Gaulois étaient venus surprendre la ville. Les chiens n'avaient pas aboyé, sachant que les blonds guerriers des Gaules, rudes et loyaux, étaient au fond des amis de Rome, et leur léchant les mains; depuis lors on promenait, sur les sept collines, à certaines fêtes, des oies blanches dans un palanquin de pourpre en signe d'honneur, et un chien crucifié, en marque d'infamie. Pauvres chiens! Par une étrange injustice, ils subissaient déjà, innocents, le sort que subit, innocent et divin, pour toute l'humanité, le Fils des Hommes! Si excellents soldats que les légions en avaient avec elles, les conduisant, comme des auxiliaires, contre les Daces ou les Rretons. Et Pline disait d'eux qu'il les préférait même aux auxiliaires, car ils ne fuient jamais devant l'ennemi, ils ne lâchent pas prise, et ils ne se montrent pas exigeants sur les honneurs, la
solde ni l'avancement! Pourrait-on rendre le même témoignage à beaucoup de soldats?
Oui, sans doute : à toute la foule anonyme qui se dévoue et meurt sans bruit. Héros obscurs qu'on ignore et qui s'ignorent, aussi simples dans leur servitude que les chiens. Point d'honneurs, point d'avancement, point de solde, des ordres brefs, une discipline de fer, toutes les tristesses de la souffrance et de la mort, la monotonie des saisons qui se succèdent, la terreur des nuits, et, pour divertissement, l'assaut, malgré les tirs de barrage, sur les j collines et les plateaux, qui ruissellent de leur sang. Et pourquoi ce sacrifice consenti, cette
misère volontairement supportée, en dépit de
tous nos instincts, de notre raison et de notre
foi? Pourquoi, s'il n'existe une miraculeuse,
obscure et invincible volonté de la terre de se
défendre, de se garder pour la race qui l'a élue,
qui la possède comme une amante; pourquoi
si ce n'est pas un mystérieux appel du sol à
ses fils pour protéger le seuil de ses frontières?
Tel est le devoir du chien de garde dans la
tranchée. Il se bat, mais c'est pour se défendre.
Il n'a pas attaqué. 11 demeure pacifique. Il est
en sentinelle sur le terrain et derrière un créneau, comme dans le champ où paissaient les brebis ou devant la porte du poulailler... Il se bat : et voici que souvent il a été cité à l'ordre de son régiment. Il est vraiment le héros inconscient de son héroïsme. « Votre nom? » criait un aide de camp du général Bonaparte, jacobin soucieux de récompenser la vertu, à un jeune grenadier qui venait, seul, de s'emparer d'une pièce autrichienne, et, ayant cloué avec sa baïonnette les six canonniers, retournait le canon contre l'ennemi. « Qu'ai-je fait de mal? » demanda en tremblant la recrue à l'officier. Il ne se doutait pas plus de sa témérité que les chiens qu'on a décorés.
Toutes les races et toutes les tailles sont également bonnes. C'est une injustice de vouloir que le chien des Flandres au poil fauve soit meilleur que le berger chevelu des Cévennes, le Beauceron trapu meilleur que le grand chien des Pyrénées. Et c'est une injustice de penser que la noblesse de l'origine distingue un loup aristocrate ou un lévrier nerveux d'un gros dogue de boucher ou d'un mâtin de paysan. Fils des fermes normandes ou de mas proven-
çaux, bêtes au pedigree célèbre ou bâtards nés au hasard d'une rencontre féconde, ils ont acquis les mêmes lettres de noblesse sur la ligne de feu.
Seuls les chiens de chasse transgressent leur devoir : aux plus beaux jours de l'été ou de l'automne on les voit parfois, d'une fuite soudaine, quitter la patrouille qu'ils escortent ou la corvée de brancardiers. La bataille fait rage : ils n'en ont cure. Ils aboient, humant le frais. Ils galopent, ameutant tous les chiens qui leur •répondent : et on les voit, à l'horizon, qui suivent le derrière affolé d'un lièvre, lequel avait oublié, grâce à la rage de l'homme, la malice des chiens. Car — les en blâme qui voudra — ces chiens préfèrent encore la course après les petits fauves des bois à la curée humaine.
Mais même ceux qui restent obscurément fidèles à leur devoir, — bergers arrachés à leurs troupeaux, hauts danois argentés, dogues fauves, loulous encore parfumés et regrettant dans la boue la caresse des coussins et la chaleur des appartements, bulls fidèles ronflant de leur museau écrasé comme des toupies, caniches lamentables et résignés comme les
mendiants aveugles qu'ils guidaient, — tous ces chiens enferment dans leurs yeux lents et mobiles la nostalgie du foyer qu'ils ont quitté. Et cette nuit, comme tombait le crépuscule, un musicien d'un bataillon de chasseurs a joué sur un cor des airs de chasse et sonné l'hallali; l'air s'est répandu en écho dans les forêts et sur les pentes vosgiennes : et à ces sons a répondu la clameur de tous les chiens de chasse, chiens courants, braques, griffons, bassets, une meute hurlant avec mélancolie au souvenir des bois, des taillis, des guérets, de la lande...
Comme jadis par les derniers jours de l'été je partais, suivi de mon chien pour courir, en quête d'une grive saoule, par les collines pierreuses de ma Provence, et comme je m'endormais, ivre de l'odeur du thym et des mélisses, dans un bosquet de roseaux et de chênes nains, j'ai gagné la forêt voisine du cantonnement; j'ai emmené un chien donné à la compagnie; et, dans l'herbe chaude, je m'endors. La futaie est lourde sur ma tête; un air humide monte de l'étang qui bourdonne d'insectes et de mouches bleues. Plus loin, le tunnel de l'allée cesse; une baie s'ouvre, dans
la verdure, sur une clairière; et c'est là le cimetière des camarades qui nous ont précédés au repos. Dans cette trouée de lumière, où s'étale le soleil, volent des papillons. Il semble que la mousse et l'herbe craquent sous l'effort d'un intime et mystérieux travail. Le soleil descend derrière les ormes; un rameau de houx étincelle; un sorbier devient rose; des mûres noires tombent du buisson et saignent sur le sol; les^ cloches mauves des campanules se penchent vers l'herbe; on sent l'odeur des persils tremblants, du fenouil d'or, des pavots, des fraisiers, des aigremoines, des hautes digitales sucrées... Quelle paix magnifique et féconde! Je me suis endormi.
Un déchirement soudain me réveille; une batterie invisible, défilée à côté, s'est mise à tirer. Les obus partent à coups réguliers. Et mon chien, réveillé en sursaut lui aussi dans son rêve, me regarde, à chaque obus qu'on tire, de ses prunelles pitoyables et humides; et, chaque fois, il hurle doucement, d'une plainte presque imperceptible, puis, l'échiné frissonnante, allonge une tête sage et résignée contre le sol.,.