LE DOCTEUR FAUST CONFESSE SON ANGOISSE
— J'ai ressenti comme vous tous, messieurs, déclara le docteur Faust, un amour immense pour l'humanité : c'est, je crois, ce trait par lequel nous nous ressemblons. Je vous laisse à penser la meurtrissure que laisse en mon cœur la guerre, qui est un attentat contre la justice et contre la douceur du monde; et ma tristesse s'augmente de ce fait que je représente un peu, au royaume des Lettres, le peuple qui porte la responsabilité du crime.
Faust parlait lentement, perdu dans ses rêveries métaphysiques, et vraiment doulou reux. Il inspirait de la pitié au cercle des phi-
losophes qui l'entouraient. Il portait une longue robe noire, sur laquelle descendait sa barbe blanche ; il était aussi sec que Don Quichotte, et personne n'aurait reconnu en lui le fougueux amant de Marguerite. Le chagrin l'avait labouré. Seul d'entre ses compagnons il paraissait centenaire, et l'on pouvait se demander s'il était vraiment immortel : quelle différence entre ce vieillard, déçu de tous ses rêves, trompé dans tous ses efforts, et le beau chevalier, rajeuni par le breuvage que lui avait donné la sorcière, et partant à la conquête de l'univers!
Faust poursuivit :
— J'ai aimé les hommes : c'est pourquoi, m'évadant des livres et de la science, qui sont stériles, j'ai voulu me plonger dans la vie, pour atteindre ses réalités fécondes. J'ai cherché la justice. J'ai cherché la vérité !
— Je n'ai pas toujours compris vos actes, dit Don Quichotte. Tant de choses, en votre, existence singulière, restaient obscures pour moi... Mais ma province espagnole de la Manche est si éloignée de vos bords du Rhin ! Cette distance explique bien des différences
entre nos esprits. Yous aussi n'avez point, à coup sûr, saisi le sens de mes pires folies. Quoi qu'il en soit, vous avez été un ami véritable de l'humanité.
— Nous l'avons aimée chacun à notre manière, répondit Faust, et selon notre tempérament. Il y avait en votre façon plus de noblesse, de panache et de lumière; il y a\rait plus de réalisme, d'entêtement et de bonne humeur chez monsieur Pickwick, plus de grâce inimitable, d'élégance et de chrétienne bonté chez l'abbé Coignard. J'avoue que la mienne, toute voilée de brouillards septentrionaux, demeurait obscure et rébarbative. Il m'a souvent semblé que la vérité résidait dans l'inquiétude d'un esprit tourmenté de métaphysique; j'ai confondu la profondeur d'une idée avec son obscurité; et cette vérité j'ai tenté parfois de l'atteindre dans les ténèbres !
Il ajouta :
— Nous n'avons guère, monsieur l'abbé Coignard et moi, la même philosophie, ni la même théologie...
— Sans doute, s'écria vivement l'abbé Coignard : mais n'en croyez pas moins à toute
mon estime et à toute mon admiration. En ce qui concerne la théologie, nous n'avons, je le proclame, rien de commun; seule notre bonne volonté nous unit. Car je suis catholique, et, en fin de compte, tous les arguments de la raison, qui m'est aussi chère qu'à M. Descartes, cèdent brusquement devant la foi et devant les dogmes; je m'incline devant le « Credo quia absurdum », que n'a du reste jamais proclamé saint Augustin. Vous, monsieur, hérétique autant que Luther, athée aussi à vos moments, n'aviez aucune règle, aucune doctrine, aucun rempart.
« Vous êtes allé, en votre inquiétude, jusqu'à chercher la vérité dans l'alchimie; vous voilà à la découverte de la pierre philosophale! Notez bien que tout ceci est de nature à m'intéresser; car j'ai fort connu jadis un alchimiste à moitié fou, qui ne trouva, lui non plus, ni la pierre philosophale, ni la fabrication des vrais diamants, ni la vérité. Vous avez lu Paracelse, Basilius Valentinus, et YOpus maggo-cabbalisticum et theosophicum, au temps où, dans la bibliothèque astara'cienne, entouré des manuscrits de Synésius et d'Olym-
piodore, je traduisais celui de Zozime le Panopolitain. Mais, tandis que ma curiosité ne demandait à la magie et à la cabbale qu'un divertissement de l'esprit, la vôtre leur réclamait la vérité. Vous ne l'avez point trouvée, et c'est ce qui vous fit faire votre pacte avec le diable : voilà un péché que je n'ai point commis.
— Ce pacte que je signais avec Méphistophélès, dit le docteur Faust, prouve quelle était la soif d'idéal, d'absolu, d'infini, que je portais en moi. Or, tous les moyens en mon pouvoir étant épuisés, Satan m'offrit de la satisfaire. Ah! comme je résumais en moi, à cette heure, l'angoisse de l'humanité ! J'avais maudit tout ce dont j'avais vu le vide : notre science misérable, les illusions de nos rêves, les richesses, le jus de la treille, les baisers des femmes, l'espérance et la foi, la patience.
— La patience et la résignation sont les premières lueurs qui mènent vers la vérité, dit Yaissette.
— Et j'en arrivais, dit Faust, à crier à Méphistophélès : « Montre-moi un fruit qui ne tombe pas avant d'être mûr, et des arbres qui
reverdissent tous les jours ! ' » C'est alors que nous avons conclu notre accord. Satan devait me conduire parmi les hommes; mon cœur élargi connaîtrait toutes les joies et toutes les douleurs; je descendrais à tous les abîmes, je monterais tous les sommets, je confondrais mon existence avec celle du genre humain. En revanche, si, dans ce voyage, je rencontrais enfin l'absolu que je cherchais, si je disais à la minute fugitive : « Suspends ton vol! » le Démon avait la victoire et pouvaitm'emporter. . . Hélas ! j'ai vaincu. Hélas ! je n'ai point demandé à l'instant qui passe de s'arrêter. Hélas ! dans les bras mêmes de Marguerite j'ai réalisé que mes joies étaient incomplètes : le désir me rendait malheureux, car je voulais la volupté, la volupté me rendait triste, car je regrettais le désir. Hélas! je n'ai jamais rassasié mon âme, hélas! je n'ai jamais éteint ma soif d'infini! Triste victoire que ma victoire sur Méphistophélès, pauvre triomphe que ce triomphe de l'humanité... Mais où sont les sources vives intarissables?...