‹ L'orage sur le jardin de Candide; romans philosophiquesChapitre 7 sur 27 · LA CASERNE ET LES ARMEES · texte numérisé non relu

LA CASERNE ET LES ARMEES

— Crime, sottise ou folie, je ne sors point de là, insista le bon abbé Coignard.

— Je vois bien, lui répondit Vaissette, que l' antimilitarisme va devenir de mode. Il ne sera plus élégant, après la guerre, de se prévaloir de ses hauts faits. Le Français a la fausse pudeur de ses vertus. Il n'est point comme le Grec, qui aime à chanter sa gloire : Achille et moi ne nous ressemblons pas beaucoup. On nous reniera et nous nous renierons nousmêmes.

Don Quichotte dit gravement :

— On m'a rapporté ce mot amer. Comme passait un mutilé : « Voilà, dit une femme, un

de nos glorieux blessés. » — « Oui, madame, répondit avec un sourire résigné l'invalide : glorieux blessé aujourd'hui; mais demain infirme et cul-de-jatte! » Cet homme aurait-il raison même dans le domaine moral? Il y a déjà trois siècles, jj me rappelle que des pamphlétaires se moquaient de mon ami Cervantes, parce qu'il était manchot : or, il avait perdu sa main dans l'assaut d'une galère turque.

— C'est pourquoi, reprit l'officier philosophe, nous devons réagir dès maintenant, s'il est vrai que l'âme des morts crée l'atmosphère spirituelle du monde.

Le chevalier de la Manche proclama noblement :

— Ce qu'il y aurait de plus terrible, c'est que votre génération ait passé dans la fleur de sa jeunesse uniquement pour assurer à l'Europe de plus équitables frontières. Il faut aussi espérer que les hommes retireront quelque enseignement du drame : si bien qu'une guerre aussi atroce n'aura point été totalement inutile dans leur vie et dans leur conscience.

C'est ce dont doutait, hélas, M. Coignard, dont le mépris pour l'humanité égalait celui

des cyniques, malgré la charité que son christianisme mettait en son cœur. Il déclara, en toute candeur :

— Je n'aperçois pas le bien qu'amène un tremblement de terre ou quelque cataclysme de ce genre : en revanche, je vois les ruines qu'il cause.

— Quel rapport y a-t-il entre son tremblement de terre et ce que nous disons? fit Achille.

— Pour quelques âmes nobles que la guerre exalte, dit le docteur Faust, et dont elle fait étinceler toute la vertu, pour des milliers d'humbles et de passifs qu'elle éveille à la conscience du devoir et du sacrifice, quelle morne leçon de violence, de laideur et de crime elle aura donnée, je ne dis pas seulement à l'avant, mais surtout à l'arrière! Sortirons-nous meilleurs de cette épreuve? Je n'ose répondre.

— Peut-être, tout de même, grâce à la souffrance, concéda l'abbé.

— Qu'importe! dit violemment Don Quichotte. La lumière de quelques âmes aura été projetée en pleine clarté. Qu'importe qu'elle brille sur un siècle pire? Les justes ont tou-

jours été peu nombreux, au temps du Galiléen comme au nôtre : qu'est-ce que cela prouve contre la justice?

— Espérons donc, dit Vaissette, qu'on n'oubliera point de sitôt notre pitié. Quand il deviendra de bon ton d'en rire ou de la traiter de folie, il faudra que certains en conservent le douloureux orgueil.

— Je redoute, dit M. Coignard, cette tournure de votre esprit : un patriote devient vite un chauvin. Vous aimez votre patrie, et les sacrifices qu'elle impose; c'est fort beau. Mais vous approuvez aussi certainement la guerre et vous tolérez la caserne; c'est moins louable.

Ainsi, l'abbé faisait preuve d'une irréfutable logique, et d'une audace philosophique qu'il poussait jusqu'à ses limites. Mais Vaissette avait l'intelligence assez subtile pour accorder des postulats en apparence contradictoires, pour montrer qu'il ne se déjugeait point en se montrant à la fois patriote et ennemi de la guerre, en étant d'un même coup désireux de sauvegarder l'esprit militaire et contempteur des casernes.

— Aimez-vous, monsieur l'abbé, demanda-

t-il, la peste, la tuberculose ou le choléra?

— A Dieu ne plaise! répondit l'abbé. Il me souvient à ce propos...

Yaissette ne le laissa point poursuivre.

— Je n'aime pas davantage la guerre, repritil. Je constate qu'elle existe, tout comme ces maladies, voilà tout. Vous m'accordez qu'elle est aussi vieille que l'humanité et qu'elle lui est naturelle, par suite de l'extrême malignité de celle-ci.

— Je vous accorde même, dit l'abbé, qu'elle durera autant que l'homme, qui sera toujours aussi méchant.

Il ajouta, entrant en lui-même, et devinant, par delà la tristesse de nos temps, l'aube des jours nouveaux :

— Il est vrai que, tout en restant méchant, il suffira à l'homme, pour ne plus se battre, d'être un peu moins bête...

Il n'avait pas cru exprimer à haute voix cette pensée, qui était plutôt une méditation. Néanmoins on l'entendit et elle fut accueillie par un murmure d'approbation.

Vaissette reprit :

— Je fais peu de cas des médecins, qui

sont souvent des charlatans, et dont la science est presque aussi incertaine qu'à l'époque du docteur Tant-pis et de Diafoirus. Les médecins sont comme vous, monsieur l'abbé : ils adorent un Dieu en lequel ils ne croient pas.

— Je ne veux pas, dit M. Coignard, entamer ici une discussion théologique. Mais je suis irréprochable, sachez-le, quant à la doctrine et quant à la foi.

— Eh bien, dit Vaissette, sceptiques ou crédules, ignorants ou farceurs, quelle que soit leur impuissance, je les juge utiles à notre humanité, tant qu'existeront la peste et les autres misères dont je vous parlais. De même, tant qu'il y aura des peuples pillards, mal policés, amis du vice, de la rapine, du brigandage, oublieux de la foi jurée et méprisant les faibles, tant que les guerres seront susceptibles d'éclater, comme d'autres épidémies, je resterai partisan des casernes et des armées; car je ne connais pas de meilleur moyen pour nous défendre : j'en sais pourtant les tares aussi bien que vous.

L'abbé reprit :

— Docteur en théologie et professeur d'élo-

quence, secrétaire tour à tour d'un gentilhomme huguenot, d'un évêque et d'une danseuse d'opéra, par moments aussi comédien, laquais, écrivain public, j'entrepris bien des métiers et j'éprouvai bien des traverses; mais, moins naïf que Candide, je ne m'enrôlai pas. Je ne fus jamais soldat.

— Je le fus, dit Vaissette, et je vous parle par expérience. Je partis même vers ma ville de garnison avec les intentions les meilleures; car, socialiste et déjà antimilitariste, je n'en croyais pas moins à la nécessité d'armer toute la nation. C'est la nation armée, mal équipée et en sabots, qui avait battu à Yalmy les troupes de Brunswick, dont les soldats connaissaient dès cette époque les mystères du pas de l'oie. C'est la nation armée qui triompha, par un étrange retour des choses, de Napoléon en 1813 : les bourgeois allemands, plus habitués à boire leur bière et à fumer leur pipe qu'à manier les armes, se dressèrent contre les armées de métier de l'Empereur, comme nos héros de l'an II s'étaient levés contre les militaires professionnels du roi de Prusse et de l'empereur d'Autriche; vêtus de

la même redingote bleu-ciel qu'ils portaient, le dimanche, pour se rendre au temple, dans les villages de la Saxe, ou à l'église, dans les bourgs bavarois, ils triomphèrent des soldats de Napoléon.

« Je croyais donc à l'irrésistible force d'un peuple qui défend son sol et sa liberté; tel était pour moi l'enseignement de nos victoires révolutionnaires, telle la triste leçon de 1813. Depuis, le miracle de la Marne a confirmé cette doctrine. C'est pourquoi je partis au régiment tout plein de bonne volonté : au bout de huit jours, je songeais à déserter!

« Je n'étais point sorti, après un mois, de la caserne; ce privilège est interdit aux recrues, qui ne sauraient porter militairement leur capote, leur képi et leur baïonnette. J'étouffais, comme en prison. Je fus ému le jour où, désigné pour une corvée, je sortis en ville et je vis dans les rues des ménagères, des hommes vêtus autrement qu'en treillis et en bourgeron. A la cantine, je m'aperçus dans un miroir : la tête rasée, j'avais une figure de bandit et l'air d'un condamné à mort. Je n'étais plus que le matricule 777. Le sergent me

méprisait parce que je balayais mal la chambrée. Pas un être avec qui parler. Autour de moi, des hommes simples jusqu'à l'imbécillité, rendus plus stupides encore par leur réclusion et les travaux de leur nouvelle existence. On ne voyait pour ainsi dire point les officiers. Lorsque je cirais le parquet des couloirs avec des pommes de terre, lorsque je faisais reluire au pétrole les escaliers en fer du bâtiment, je ne pouvais comprendre que ce fût pour le salut de la patrie. On nous envoyait ramasser le fumier derrière les chevaux et les mulets, et cela avec nos mains, afin de nous dresser; l'écurie s'ornait pourtant de pelles et de fourches, fournies par le gouvernement de la République, mais auxquelles il nous était interdit de toucher : ce qui a toujours désespéré ma raison. Mon caporal, qui me haïssait, me commandait de toutes les corvées. La vie était intenable. A la période d'abrutissement succédait la période de révolte : bref, je résolus un jour de fausser compagnie à ma compagnie, et de m'en aller sans tapage. Et c'est je ne sais quelle impuissance à réagir, quelle accoutumance à la servitude, quelle absorption de

mon individu par l'immense machine, quelle mollesse de mon vouloir et de ma pensée qui m'empêchèrent de déserter.

— Vous avez eu du courage, dit l'abbé.

— Je me suis résigné, dit Vaissette. Là est le grand secret, à la caserne en temps de paix, et aux armées en temps de guerre. Je me suis résigné, sans chercher à comprendre. Je me suis ingénié, dès lors, par mille ruses à éviter les punitions. J'ai dérobé, afin d'avoir mon équipement complet, les brosses, vis d'assemblage, caleçons, cravates que mes camarades m'avaient dérobés. J'ai vécu dans la crainte des responsabilités et la terreur de mes supérieurs. Si bien que le régiment, sa façade de droiture, de loyauté et de courage effondrée, m'apparaissait comme une école de mensonge, de vol et de lâcheté.

— Je ne crois pas, dit l'abbé, avoir jamais fait aussi violemment son procès. Vous êtes pour l'armée un ami dangereux.

— Ensuite j'ai saisi, poursuivit Vaissette, que cet état provenait d'une équivoque permanente : j'étais à l'armée en temps de paix, et l'armée, faite pour la guerre, ne manifeste ses

vertus qu'à la guerre. J'ai saisi également quelle était la grandeur de cette soumission, de cette acceptation de la servitude. Un événement fâcheux vient toujours s'opposer au petit plaisir, avancement ou permission, qu'on se croyait en droit d'attendre; il faut s'incliner. C'est l'école du renoncement : je la suivis. Bientôt, devenu caporal à mon tour, j'éprouvai le sentiment d'être utile à la patrie en veillant à la propreté de ma chambrée et à l'instruction de mon escouade! La patrie vit de l'effort obscur de tous les caporaux et tous les brigadiers : sans eux, Miltiade et Annibal n'auraient pas vaincu. Et sans leur victoire que seraient la patrie hellène ou la patrie punique?

— Athènes n'a survécu, dit l'abbé Coignard, que par les artistes qui écrivaient Antigone et construisaient les Propylées, tandis que Carthage devait sa renommée aux navigateurs et aux commerçants qui fondaient des comptoirs par toute la Méditerranée, et même sur les côtes du glauque Océan. Les chefs militaires ne font rien pour leur peuple, si ce n'est de lui acquérir une certaine gloire de mauvais aloi, et de le saigner de temps en temps, en

conduisant ses fils vers le triomphe ou vers un désastre.

— Vous savez aussi bien que moi, répondit Vaissette, que c'est à l'abri des poitrines de soldats que les artistes peuvent, de leur stylet ou de leur ciseau, faire surgir des œuvres éternelles, et les négociants entasser l'or dans leur comptoir. Miltiade battu à Marathon, l'Acropole restait une colline couverte, non de temples de marbre, mais, comme l'Hymette, de thym, de romarin et de fleurs des champs. Annibal battu par Scipion, ce fut la fin à brève échéance de la riche cité des marchands africains.

« C'est pourquoi je m'incline devant la nécessité de construire des casernes, comme, hélas, des hôpitaux et des prisons, et devant le devoir d'entretenir des armées. Sinon, avant un siècle notre pays connaîtrait l'asservissement; et, bientôt, cette langue, qui est celle de Racine et de Voltaire, ne ferait plus les délices que de quelques érudits, comme fait actuellement votre joie, monsieur l'abbé, et un peu la mienne, le langage oublié d'Homère et de Platon.

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