LE DOUBLE PARDON DES OFFENSES
Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.
(Saint Matthieu, VI, ^2.)
Mes Frères,
Paix sur la terre l Bienveillance envers les hommes ! Voilà les premiers articles de la seconde alliance, les premières promesses du Christianisme ; voilà, dès la Nativité, les premiers mots de cette langue nouvelle que l'Évangile venait apprendre aux hommes à parler entre eux et avec le ciel. Il est simple et naturel que TÉvangile commence ainsi : le Christianisme tout entier n'est qu'un système, un principe, un moyen, un enseignement de réconciliation et de paix , et c'est changer les termes ,
non les idées, que de le donner pour une loi de progrès : l'homme est un être aimant ; son progrès est impossible sans l'amour.
La réconciliation chrétienne, la paix chrétienne est double, pour ainsi dire : elle embrasse la réconciliation des hommes et de Dieu, et celle des hommes entre eux : l'une ne peut se fonder, se concevoir même sans l'autre. Si Dieu est le Père commun des hommes, si l'humanité ne forme qu'une famille, la paix entre les enfants et leur Père céleste et la paix de tous ces Frères entre eux sont inséparables et n'en forment qu'une. Aussi, Jésus a donné la sanction de son autorité infaillible et divine à cette féconde et salutaire pensée, que l'amour de Dieu et celui du prochain vont de pair et que de ces deux commandements le second est semblable au prèmiei'. Sortie d'une bouche humaine, cette leçon eût semr blé trop hardie ; les esprits d^uhe tendance mystique et d'une piété contemplative l'auraient accusée de dégrader l'amour dû à Dieu et de mettre le Créatour au niveau de la créalurc. Mais tjuel crojant peut canlciler contre le Cbiiiif le iaxer à'cXiigO'U-
tion et refuser de tenir pour certain ce qu'il enseigne ? C'est donc une vérité acceptée, une vérité acquise au procès de l'égoïsme et de la charité, que nul ne peut aimer Dieu ou le prochain sans les aimer tous deux, et que de ces deux amours, l'un vaut autant que l'autre.
L'antiquité juive n'avait offert au monde qu'un premier aperçu de ces divins enseignements, qu'une première lueur de ces divines lumières, quoique le plus admirable, le plus touchant et même le plus long récit du premier livre sacré soit le récit d'un pardon ; et ce qui suffirait à montrer combien l'économie mosaïque était insuffisante et l'alliance nouvelle nécessaire, c'est que toute l'autiquité païenne (ainsi que le cours de celte étude nous a déjà fourni occasion de le reconnaître) avait fondé et sa religion etsamoralesur un priacipebien différent, l'égoïsme, qui était censé régner dans l'Olympe, et qui, dès lors légitimé, régnait en maître sur la terre, r^e calomnions pas l'aiitiquité païenne. On y trouve de tout, grandeai* d'àiiic, force d'e.^pril, feniicto de cœi:r, gciile^ p;it;'ijii::iU-', i'Cv>iiûJri.:;;.:c.i.c;i;, i:.;-:;iri:i;i-
mité; on y trouve même, en cherchant:ï>fen;'ri(lée : du progrès ; on y trouve l'amour delà gloire, l'amour du beau et du juste; mais, hélas ! que l'on y trouve peu de véritable amour ! Les anciens ne sar ■ valent pas aimer. .. Quelle distance de leur amour du.coricitoyen, restreint en des bornes si étroites, appuyé sur l'esprit de caste, sur l'orgueil héréditaire, sur la garantie mutuelle de privilèges exorbitants, à l'amour chrétien du prochain! "Quelle distance aussi du culte spirituel de gratitude, de confiance et de tendresse que nous offrons, à ce culte des religions de l'antiquité, toujours intéressé et toujours effrayé, dont le but constant est ou d'apaiser les dieux ou d'épier et surprendre leurs secrets! L'égoïsme domine tout dans l'antiquité, et pour commencer à le désarmer, il a fallu, à côté de leçons sublimes, des exemples équivalents ; pour enseigner au monde la paix et l'amour, il a fallu i'amour de Christ ; pour enseigner le pardon des offenses, le dévouement, le sacrifice, il a fallu les pardons et le sacrifice de la croix.
Le principe de la réconciliation, base et but de
la ReligiÔBLcchrétienne, est consacré dans l'Oraison Dômiriicale. La prière du Seigneur, au point de cette étude où nous sommes parvenus, vous a déjà offert un simple et magnifique résumé des premiers et des principaux traits du Christianisme; de ce résumé, la morale proprement dite, la morale pratique, considérée dans ses fruits, ses périls, ses combats, ses victoires, ne pouvait être absente, et en effet les dernières demandes portent d'abord sur les péchés commis dont le pardon est encore à obtenir, ensuite sur les péchés à venir dont l'occasion même est à éviter.
Et ce principe de la réconciliation, qui est à la fois la plus grande leçon et la plus grande espérance de la morale chrétienne, Jésus lui donne pour garantie et pour consécration le besoin du pardon divin, le désir du salut éternel. Pardonne-nous nos offenses !... voilà la réconciliation et la paix entre nous et notre Père céleste; mais cette paix, Jésus 1-a liée par une attache indissoluble à la paix des hommes entre eux ; il fait dépendre l'une de l'autre, en nous obligeant à dire : Pardonne-nous nos offen-
ses comme nous "pardonnons à ceux qui nous ont offensés !
Le texte, sans que je m'arrête à discuter des variantes de traduction qui n'entraînent nullement des différences de sens, m'appelle à examiner ces deux idées : nos offenses envers Dieu et celles de nos frères envers nous.
I. Pardonne-nous nos offenses /.., Pour tenir utilement ce langage, pour adresser avec sincérité cette prière, il faut qu'au fond du cœur d'où elle sort il y ait confession, repentir, amendement.
Confession : l'Évangile , à un point de vue , est un acte d'accusation divinement porté contre l'homme; l'Évangile a pour point de départ le fait et le sentiment du péché, c'est-à-dire l'antique et déplorable souvenir d'un pas en arrière, d'un changement dans la condition morale et religieuse de l'humanité, d'un passage funeste du bien au mal,
du vrai au faux, et la reconnaissance intime et personnelle qu'à cet état de péché chacun de nous a participé, que nul n'a fait en sa vie les progrès qu'il aurait pu faire, que nul n'est aussi bon et aussi éclairé qu'il pourrait l'être, que nul ne s'est plu toujours dans la vérité, la vertu et la religion. Le reconnaître et le confesser, non vaguement pour l'humanité en grand, mais pour son propre compte, est la première condition avaul de dire à Dieu : Pardonne-nous nos offenses ;\e nier, c'est se dire parfaits, ou du moins assez justes, assez fidèles ; c'est contester contre Dieu , qui dans TÉvangile déclare tout homme convaincu de péché, et ceux qui le nient diront à Dieu autre chose, s'ils trouvent autre chose à dire; mais ils ne peuvent dire : Pardonn£-noiLs nos offenses !
Repentir : se confesser à soi-même ses fautes et n'en éprouver aucune repentance, c'est s'y enfoncer à plaisir et comnaettre une faute nouvelle; c'est épaissir les ténèbres ; c'est agglomérer le mal. Une reconnaissance du mal sans regret du mal serait l' istoire de notre vie, mais non son amélio-
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ration, et que sert de revenir en arrière vers le péché, de repasser en idée par les chemins impurs suivis jusqu'alors, de compter ses iniquités une à une pour ne pas leur laisser même le nom d'iniquités et n'éprouver aucune tristesse à tous ces souvenirs de honte? Il y a là une contradiction flagrante qui déposera contre nous. Niez , s'il est possible, que le mal soit le mal, ou, s'il est possible, effacez votre part de mal des replis de votre mémoire, alors vous serez dispensés de le déplorer. Mais si le mal, par une illusion fatale, n'a pas pris pour vous l'apparence du bien, si Satan à vos regards ne s'est point déguisé en ange de lumière , donnez-lui son vrai nom, et si votre mémoire involontaire est remplie des témoignages de vos fautes, vous n'avez pas droit d'étouffer la tristesse de ces retours vers le passé ; soyez tristes de vos transgressions ; nourrissez dans vos âmes cette repentance pure et sincère dont saint Paul dit qu'p» ne se repent point, et du sein de vos regrets pourra s'élever la prière : Pardonne-nov^ nos ofenses ! L'amendement est la dernière condition de ce
vœu, ramendement qui n'est que le repentir devenu pratique, changé de sentiment en acte, et passant du fond de l'âme dans l'extérieur de la vie. Je sais et je confesse que l'humanité, dans sa faiblesse, est continuellement sujette à cette triste forme du péché qu'on appelle les rechutes; je sais et je confesse que le repentir le plus vrai au début et longtemps le plus actif, n'est pas encore un bouclier invulnérable contre les flèches acérées du mal. Mais il n'en est pas moins incontestable qu'mi repentir de paroles, de protestations, de gémissements, même de prières et qui expire ainsi ; qu'un repentir qui n'aboutit à aucun effort d'amendement, n'en est pas un. Se repentir, c'est se corriger. Se repentir, et de propos délibéré retourner à ses fautes, et retomber [en recherchant la chute, c'est se condamner. Pierre, après ses reniements, a commencé par les larmes ; il a continué par les aveux, les promesses, les œuvres; vous savez comment il a persévéré,... et quand la prière ; Pardonne-nous nos offenses ! est envoyée au ciel sans qu'aucune bonne résolution l'accompagne, elle retombe
comme une condamnation sur la tête de celui qui l'adresse.
Cependant, après la reconnaissance et le regret du mal, après le retour vers le bien et le vrai, rien n'est détruit, rien n'est effacé des péchés commis, des mensonges acceptés durant le "passé de nos jours ; ils sont toujours là devant nous, dans toute leur difformité et avec leurs suites menaçantes ; ils sont toujours là, ombre noire au milieu des splendeurs de la vie, barrière fatale entre Dieu et nous. . . Ce qui seul les efface et les enlève , ce qui les ôte avec le temps de notre vue, ce qui décharge nos cœurs de leur insupportable poids qui rendrait tout impossible, même la vertu et la religion, c'est le vœu exaucé de la prière sainte , c'est le pardon de Dieu.
II. Mes Frères, je ne connais rien dans le champ immense du Christianisme dont on se fassie une plus fausse idée que le pardon des péchés. Trompée par les images si répandues dans l'Évangile et qui ont passé naturellement dans la langue religieuse universelle, de tribunal et de jugement, de
sentences et dé châtiments, de récompenses et de com"onnes, de sacrifice et d'expiation, la piélé, dans sa candeur, prenant tout à la lettre, se figure que Dieu pardonne comme un souverain qui fait grâce au lieu de laisser appliquer la loi , comme un père qui se laisse fléchir au lieu de maudire et de déshériter, comme un juge qui accepte une victime et consent à frapper l'innocent pour le coupable. Il n'en est rien. Écartez de vos esprits toutes ces illusions empruntées aux choses humaines, voyez le vrai ; voyez en grand ; voyez les réalités divines sous les mots et les images, et vous reconnaîtrez que le pardon ou le salut consiste en trois bienfaits immenses , inappréciables , immortels, qui tous les trois reposent sur ce principe dominant : les peines ne sont que les suites du mal ; les récompenses, les suites du bien ; le méchant se punit et emporte son enfer en son cœur ; le juste se couronne et garde son ciel dans le sien ; Jésus, notre divin Sauveur, notre Rédempteur exalté, intervient à chacune de nos réconciliations avec Dieu, pour que le pardon céleste, trop matérialisé
par les pompes du mosaïsme, conserve en nos âmes et dans noire vie ce caractère spirituel qu'il lui a rendu; et Dieu, juste juge, intervient comme dans le gouvernement général du monde par sa providence, qui comprend sa justice.
Tout alors s'éclaircit. Le pardon de Dieu consiste, d'abord, à adoucir pour nous les suites même temporelles de notre iniquité, à les rendre aussi peu amères que possible, à prévenir qu'elles ne corrompent sans ressource ce qui nous reste de bonheur. C'est là un des emplois les plus mystérieux de la Providence, un des actes les plus profonds de la sagesse suprême, souvent un de ses secrets les plus cachés. Et il ne faut pas moins que la sagesse qui sait tout, voit tout, combine et harmonise tout, pour suffire à ce soin, pour parvenir à ce but, pour faire jaillir le bien du mal, non pas seulement sur les témoins, les complices, les victimes du pécheur, mais sur le pécheur lui-même, quand il s'est repenti et corrigé... Voyez-vous ce berceau royal déjà recouvert de deuil où vient d'expirer le malheureux fruit d'un perfide et sanglant
adultère; et se relevant du milieu de ces larmes, ce monarque, que les facilités de son despotisme oriental ont conduit jusqu'au crime, et qui déploie une ardeur , une sincérité de repentance égale à la perversité de sa faute... Cette mort si prompte, ce dernier soupir si voisin du premier, est, dans les vues de cette Providence qui dispose même pour les enfants des dédommagements de l'éternité , un adoucissement aux suites cruelles de ce forfait dont toute la fin du règne de David a été empoisonnée; au moins, il n'a pas vu souffrir avec lui ce malheureux eufanl, dont la vie n'aurait été qu'un long tourment et un prétexte continuel aux discordes domestiques et aux factions civiles... Mes Frères, la mort vaut quelquefois mieux que la vie, même pour les survivants... Et sur cette croix d'ignominie voisine de celle du Sauveur, expire un malfaiteur qui, pour suites de ses iniquités, s'est préparé, s'est choisi pour ainsi dire la mort la phis horrible ; mais il s'est repenti avec une force de volonté qui a été divinement reconnue, et la Pj'ovjdeuce, dans ses voies impcnéîrables et impré-
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vues, fait coïncider sa mort a\ec celle de Jésus et dresser sa croix assez piès de celle du Sauveur, pour que sa voix défaillante soit entendue par le Christ, qui lui accorde la promesse de l'éternel salut... Quel adoucissement à cette mort , horrible suite de ses fautes ! De ces grands exemples , revenez à vous-mêmes, et soyez persuadés que lorsque, repentants et contrits, vous ne souffrez pas des résultats de vos transgressions comme vous pouviez en souffrir, il y a là une grâce de Dieu, le premier trait, le premier signe du pardon.
Ce sont des preuves prises dans la mort que je viens d'alléguer ; mais quand le pécheur a devant lui de longs jours encore. Dieu (c'est le second caractère du pardon divin) lui envoie des occasions, lui fournit des moyens de réparer ses fautes. Pécheur, mondain, indifférent, impie, il s'est fait à lui-même le mal que devaient entraîner ses erreurs, et il a fait à d'autres celui que devaient causer ses exemples ; mais il s'est repenti, il s'est corrigé : la Providence lui vient en aide et suscite autour de lui des circoiîslanccs IcLç^i c|a'il peut servir ulU.i.-^,
ment la sainte cause.du devoir et de la vérité, livrer avec succès le bon combat dans son intérêt et dans celui de ses frères , augmenter leurs vertus , leurs lumières, leur piété avec les siennes, travailler ainsi à leur bonheur comme au sien, et réparer, racheter le mal autant qu'il se répare en ce monde. Pierre a renié lâchement trois fois, et que de courage il a su enseigner, lui si timide un jour ! Que de fidélités il a su fonder dans les cœurs , lui un jour si infidèle ! . . . Paul a cruellement persécuté les Églises naissantes, et dans le sang de ses persécutions il en a fondé des milliers ! Paul a complaisamment gardé les vêtements des bourreaux du premier martyr ; il se reposait ainsi, en attendant le sien.
Ces deux premiers traits du pardon sont du monde et du temps : il reste le ciel, il reste l'éternité, et le dernier trait qui reste, c'est le salut céleste, le salut qui arrête sur la limite de notre patrie actueUe les suites de nos transgressions, le salut qui consiste en une réconciliation immédiate, divine, éteniclic ciiirc Dieu ci liUuo ; inystérieiise
harmonie que notre amour de Dieu, notre admiration, notre gratitude, notre confiance, tels qu'ils se produisent dans cette vie, ne représentent qu'imparfaitement; mystérieuse sécurité contre l'erreur, contre le mal, contre la souffrance et le deuil, que nous ne pouvons dès maintenant nous figurer assez vivement, non pour y croire, mais pour l'anticiper et en jouir trop tôt. Mes Frères, ne soyons ni sur- : pris ni inquiets de notre ignorance. S'unir à Dieu par la pensée, par la prière, par la foi, est un état de l'âme dont, entre nous, ici bas, on ne peut donner l'idée à ceux qui n'en ont point l'expérience et l'usage : quoi de surprenant que l'union de Dieu et de ses élus, de ses fidèles, sans cesse resserrée, sous les conditions de l'existence immortelle par la médiation du Sauveur, soit un composé de secrets ineffables dans la langue des hommes? L'ignorance, ici, n'enlève rien à la certitude....; Nous ne pouvons douter des torrents de délices qui coulent aux célestes demeures ; mais pour les connaître, il faut s'y abreuver.