‹ L'oraison dominicale [microform]Chapitre 5 sur 8 · Voilà le pardon de Dieu , tel que Jésus est · texte numérisé non relu

Voilà le pardon de Dieu , tel que Jésus est

DES OTFENSES. 165

venu l'apporter parmi nous, tel que du seiu de sa gloire éternelle et divine il l'offre, il le dispense à ce monde de péché ; son œuvre de charité et d'amour, scellée du sacrifice de la croix et du triomphe de sa résurrection , a consisté précisément à spirituaKser à ce point le pardon, à le replacer sur ses bases de liberté morale et à rétablir ainsi Tunion de Dieu et de l'homme par la miséricorde et parla sainteté, par l'amour et le progrès ; son règne à la droite du Père consiste à le maintenir ; son jugement consistera à le manifester devant l'humanité entière... Voilà ce que vous demandez en disant : Pardonne-nous nos offenses! A cette prière, comment Dieu répond-t-il? Quelle garantie avezvous d'une réconciliation en partie si mystérieuse ? Dieu a-t-il un gage à vous donner? Oui, mes Frères ! c'est au fond de vos consciences que Dieu vous répond j et le gage qu'il vous donne , c'est la paix du cœur. Tl est admirable que ces grandes promesses, ces grandes confiances qui font partie intrinsèque du Christianisme et qui , par leur côté divin, sont si.loin de nous, se rapprochent de nous

instantanément à l'aide des lumières , des réponses, des attestations de nos consciences ; tant il est vrai que le Christianisme , si divin dans sa partie divine, est conforme à notre cœur ! Quand on est réconcilié, on le sent , on le sait ; la paix ne peut pas être en nous à notre insu ; on ne se fait pas d'illusion sur le point de savoir si l'on est en paix ou en guerre avec Dieu , et il y a contradiction , mensonge, folie, à parler de réconciliation, quand on n'éprouve rien de la joie , de la sécurité , du calme délicieux et profond qu'une réconciliation inspire ; mais, en revanche, si on les ressent, si on en fai t l'expérience, si le cœur bat sous cette pression de bonheur, si les yeux se baignent de larmes sous l'étreinte de ces émotions , douter de son pardon, c'est douter de soi-même ; c'est douter du Sauveur ; c'est douter de Dieu, et mettre un enfer de notre invention à la place du ciel qu'il nous promet et nous entr'ouvre. Pierre était certain de son pardon quand il disait au Christ : Tu sais toutes choses; tu sais que je t'aime!... Au même prix, vous serez certains du vôtre.

IV. La paix de Dieu et du monde n'est qu'une moitié du Christianisme; son autre moitié, c'est la paix des hommes entre eux ; notre divin maître les a rattachées Tune à l'autre et scellées en un tout inséparable par l'ohligalion qui nous est faite de dire , non pas seulement : Pardonne-nous nos offenses ^ mais d'ajouter : comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Que celui donc qui prononce les premiers mots de cette demande, songe aux derniers et se mette en état de les proférer à leur tour !

Ge qui s'oppose le plus à la paix entre les hommes , c'est l'esprit de vengeance. L'envie est plus rare, a souvent honte d'elle-même , vit de peu , se cache et se change «pielquefois en une admiration, involontaire peut-être, mais qui calme et désarme ; -la concurrence , souvent , n'enfante que l'émulation ; la colère a des retours soudains qui la convertissent en pitié; elle ne se prépare pas et S'use promptement ; l'égoïsme même peut ne point

amener de discorde et se tenir à l'écart dans ses contentements sordides ; mais la vengeance, qu'elle soit penchant du cœur ou préjugé de l'esprit, instinctive ou raisonnée, la vengeance est le plus fatal obstacle à la paix ; elle est le dernier degré de toutes les autres passions, leur dernier résultat, leur dernier mot , leur but ; ce n'est pas seulement une animosité refoulée au fond de l'âme , une rivalité cachée dans les détours de la vie ; c'est la haine en pratique ; c'est la haine active , agissante, armée, souvent patiente, attendant son jour et à qui toutes les armes sont bonnes.

Son danger le plus fréquent est de njûtre d'un premier mouvement, de jaillir d'un seul bond. Que de vengeances auxquelles on ne pensait pas l'instant avant de les satisfaire, et dont on s'est étonné, désespéré même l 'instant après ! Les passions qui demandent réflexion sont moins dangereuses que celles dont l'assouvissement est d'ordinaire instan^^ tané ; la vengeance tient des deux , tantôt s'anaassant avec lenteur au fond du cœur qu'elle corrode, tantôt éclatant avec une méchanceté soudaine et

alors irrésistible ; c'est un serpent sur le chemin qui tantôt s'élance, tantôt se tient à l'affût.

Son illusion la plus dangereuse, comme elle impose souvent des sacrifices , jette en des périls et souvent prépare de cruelles représailles, est de prendre un faux air de courage , de dignité , de grandeur d'âme, et vous savez à quel degré de folie le préjugé qui l'ennoblit a été porté et dans l'antiquité et de nos jours. Dans l'antiquité il a donné naissance à ce droit contre lequel Moïse a fait une de ses lois les plus ingénieuses, à ce droit effroyable du vengeur du sang, qui autorisait le plus pro che parent de la victime à prendre sa place et à ravir la vie au plus proche parent du meurtrier , droit héréditaire qui éternisait la discorde et la haine et les faisait descendre de père en fils, de génération en génération, avec une tache de sang à chaque transmission. De nos jours, c'est le même préjugé, devenu plus poli dans ses discours, plus élégant dans son allure, qui a donné crédit au système du duel ; le duelhste moderne est l'héritier direct du vengeur du sang des siècles anciens,

héritier chrétien d'une atroce foUe païenne , et quand on regarde de près à ce code régulier de la vengeance moderne, on n'y trouve, pour excuses, que les imperfections de la législation qu'il faudrait compléter, l'autorité de l'exemple, la force de l'usage , le respect humain , et pour principe, ce faux honneur qui déplace l'infamie, et, au lieu de la laisser au coupable de l'insulte, en rejette sans ombre de justice une part sur l'innocent qui l'a reçue. . . Qui compterait les flots de sang que ces faussetés morales ont fait couler ? Qui compterait les larmes qu'elles ont fait répandre à des mères, des épouses, des enfants orphelins? Et que sera-ce si, dans ce funèbre calcul , aux vengeances individuelles ou héréditaires, vous ajoutez tout ce qu'ont enfanté de maux et de deuils les vengeances nationales, les vengeances religieuses ? Des tribus et des cités , des peuples entiers , des races entières , se prenant en haine constante et furieuse pour cause de voisinage, ou de diversité d'origine, ou de différence de couleur, et trouvant partout dés prétextes dOengeance et de guerre,'parce que le moindre ac-

cidentde la vie ordinaire se traduisait en une mortelle offense ; et depuis que le spiritualisme chrélien a nécessairement enfanté des nuances opposées de doctrine, église contre église, secte contre secte, clergé contre clergé , se prétendant offensés dans leur culte en prenant fait et cause pour Dieu, entassaient guerre sur guerre et persécution sur persécution pour punir des torts que Dieu ne punissait pas. Ainsi les fureurs chrétiennes ont répondu aux fureurs antiques ; la vengeance avait changé de masque sans changer d'arme ; la haine puisait dans l'Évangile même un prétexte de plus, et dans la chrétienté, tout était chrétien, au moins de nom, même la vengeance.

V. Notre divin maître, humble et doux de cœur, qui n'a jamais haï, mais qui savait combien, hélas ! le cœur humain est facile et prompt à haïr ; qui n'a , jamais rendu que le bien pour le mal, et qui s'est laissé crucifier en priant pour ses bourreaux ; notre divin maître a voulu recommander et sanctionner l'oubli des injures et des torts d'une manière toute spéciale ; il a voulu mettre ce devoir hors ligne ; il

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a voulu le rattacher à notre prière la plus auguste et la plus accoutumée ; il a voulu que ce devoir en fût inséparable ; il a voulu que tous ses disciples fussent forcés de dire à Dieu : Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ! Mes Frères, votre pardon par Dieu dépend ainsi du pardon de vos frères par vousmêmes, et comme le pardon des offenses est le secret de la paix du monde, il est aussi le moyen et le gage de la paix du monde et de Dieu.

Ah ! c'est que tous nous sonunes offenseurs et offensés. Je vous parlais du vengeur ancien, du duelliste moderne, des haines héréditaires, nationales, religieuses. Écartez de vos esprits ces vieux souvenirs et ces vastes fureurs ; revenez à votre vie privée. Nous sommes tous, dans toutes les nuances de nos conditions, tellement pressés les uns contre les autres dans ce monde; les chemins sont si étroits, les avenues vers toutes choses si gardées, et la foule est si grande ; il y a de tous côtés tant de rencontres et tant derivalités et de froissements, tant de ménagements à garder et tant de mé-

comptes à subir ; il y a tant de moyens d'humiliation pour s'humilier mutuellement; nos intérêts divers sont tellement enchevêtrés et croisés de mille façons et varient d'un point à l'autre avec une rapidité si décevante, que chacun a subi et fait subir quelque offense, quelque dommage, quelque chagrin... Que nous restera-t-il d'amour chrétien au cœur et de charité chrétiennedaus la vie, si nous ne savons pas mutuellement nous pardonner, s'il faut relever toutes ces injures qu'on s'inflige mutuellement par trop de promptitude de parole, d'acte ou de décision? Changez alors ce monde en une arène où le plus fort et le plus habile auront seuls raison, où la lutte sera sans trêve et sans fin ; mais alors ne parlez plus d'Église chrétienne ; vous n'avez plus de dieu que l'égoïsme, la haine, la vengeance, et ce dieu-là, l'Évangile de Jésus n'enseigne pas à le prier.

Non, c'est le Dieu qui veut pardonner et qui, pour pardonner à ses enfants, exige qu'ils se pardonnent entre eux, c'est le Dieu de clémence et d'amour que l'Évangile enseigne à prier, et Jésus

ayant rattaché d'une manière inséparable l'intérêt de votre salut éternel au devoir de l'oubli des injures, il en résulte qu'il n'y a que deux prières à adresser :

Pardonne-moi mes offenses, comme j'ai pardonné à ceux qui m'ont offensé; j'ai oublié leurs faules envers moi, leurs fautes de justice, de protection, de pitié, de reconnaissance ; oublie mes fautes envers toi ; traite-moi, au jour du jugement, au seuil de l'éternité, avec autant de douceur que j'ai traité pendant ma vie mes rivaux, mes envieux, mes ennemis, mes persécuteurs ; efface de ton livre mes transgressions, comme j'ai effacé leurs injures de mon cœur. Dieu ! j'ai pardonné, pardonne-moi!

Chrétiens, refusez-vous d'adresser cette prière ?. . Dès lors, voici la seule qui vous reste ; voici celle que vous préférez :

ODieu! souviens-toi de mes offenses, aussi fidèlement que je me suis souvenu des offenses reçues de mes frères ; traite-moi dans ta justice comme je les ai traités selon la mienne ; je n'ai point pai'donné, ne me pardonne point; je me suis vengé,

venge-toi sur moi à ton tour, et puisque j'ai hal, à Dieu ! prends soin de me haïr.

Chrétiens , devant l'alternative de ces deux prières, tout chrétien est placé.

Je vous renvoie à vous-mêmes pour ce choix inévitable , et je vous déclare que vous cherchez en vain un prétexte pour y échapper, un prétexte pour vous venger et haïr en sécurité. Christ a pris soin de ne vous en laisser aucun. Ne dites pas : On m'a trop grièvement offensé, et je fais une exception... Grièvement!... et vous, comment avez-vous offensé Dieu?... Ne dites pas : On a trop oublié et ma supériorité et mes bienfaits... Et vous, quelle supériorité avez-vous devant Dieu ? Tous ses bienfaits, comment les avez-vous reconnus et employés?.... Ne dites pas : Je pardonne ; mais je me tiens à distance et je m'éloigne sans retour de celui qui m'a outragé... Et vous, si Dieu s'éloignait ainsi de vous ! ... Ne dites pas enfin : J'oublie, mais au moins je ne suis pas tenu de rendre le bien pour le mal... Et vous, si Dieu ne vous rendait pas le pardon après l'offense, mais au contraire, après l'offense, la vcn-

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