LE DOUBLE PARDON DES OFFENSES
geance et la condamnation ! . . . Mes Frères, vous chercherez en vain, il n'existe pas de troisième prière à offrir ; choisissez donc la bonne part qui ne vous sera point ôtée; ne vous condamnez pas vousmêmes ; n'implorez point sur vos têtes la vengeance divine chaque lois que vous proférez la prière du Seigneur; fondez les réconciliations futures du Ciel sur celles de la terre. . . Pardonne ! . . . Voilà la paix du Ciel! . . . Pardonne comme nous pardonnons ! Voilà la paix de ce monde. Faites que l'une vous conduise à l'autre, et qu'il vous soit beaucoup pardomié, parce que vous aurez beaucoup aimé.
iVe nous laisse point tomber en tentation.
(Saint MatUnea, VI, »S.)
Mes Frères,
Une des idées fondamentales du pur Christianisme est contenue , implicitement il est vrai, mais avec une clarté que le plus aveugle fanatisme seul peut nier, dans la demande de l'Oraison Dominicale que notre précédente méditation essaye de développer. Le salut, le pardon n'est pas un dou gratuit , et je me sers à dessein de cette expression de saint Paul pour aller au-deyant du reproche que celte assertion est un démenti témérairement donné au grand apôtre. Saint Paul a dit aux Éphésiens ; Vous êtes
sauvés par grâce ; cela ne vient pas de vous , c'est un Ûon de Dieu. Qui peut un instant refuser de croire que Dieu était libre d'envoyer, ou non, sondivinFils au monde, et de nous donner, ou non, l'Évangile et le Christianisme ? Qui peut refuser de croire que Jésus était libre de rester, ou non, au sein du Père, dans sa gloire et sa paix céleste et éternelle, ou de venir, ou non, dans ce monde de péché, de mensonge et de deuil, traverser une naissance, une vie, une mort et une résurrection humaine, et les sanctifier en y passant? Si l'œuvre de la rédemption n'est point un acte spontané de notre Père céleste et un sacrifice volontaire de notre divin Sauveur, qu'est-elledonc? Une conséquence fatale de quelque loi inconnue du monde spirituel, une nécessité irréfragable tombée sur nous du ciel comme tin rayon ou un éclair, une révolution de l'ordre moral s' accomplissant avec l'enchaînement régulier des phénomènes de l'ordre physique ? Alors la rédemption n'est plus une grâce, une miséricorde, un bienfait ; elle ne mérite aucune reconnaissance , elle se rédiiit à rien. Non, le salut est un dongra-
tiiit dans son origine, et il l'est même dans son partage. Dieu, par la voix de saint Paul, appelait Éphèse à connaître l'Évangile; il .pouvait, dans son indépendance souveraine, laisser Éphèse en son triste et magnifique paganisme et envoyer saint Paul à toute autre cité de l'Ionie, ou de l'empire romain, ou du monde ; il pouvait, il peut encore appeler à la joie de la bonne nouvelle un peuple avant un autre peuple, une race avant une autre race, et semer le Christianisme d'île en île à travers les mers, de contrée en contrée à travers les continents, comme il sème à travers les siècles des saisons abondantes ou des époques de disette, à travers le globe des campagnes fertiles ou des déserts. Tout cela, c'est simplement la Providence, la Providence indépendante et souveraine dans son règne sur l'esprit comme dans son règne sur la matière; Dieu ne nous devait pas le Christianisme. Mais conclure de ce que Dieu pouvait donner ou retenir le Christianisme et laisser fermée ou nous ouvrir cette voie de lumière et de bonheur , que rbomnie n'a point à parcourir de son pas cette
carrière; que l'homme n'est pour rien dans l'affaire de son salut, que Dieu y fait tout et l'homme rien, et qu'il se sauve pour le Ciel, comme il respire sur la terre, parce que Dieu l'environne d'un air re^pirable, c'est transporter dans la Religion l'horamemachine du matérialisme; c'est nier la liberté morale ; c'est refaire un fatalisme en cherchant à le christianiser; c'est même rendre Dieu responsable de toutes les condamnations : pourquoi ne sauve-t-il pas toujours, puisqu'il est seul à le faire ? et c'est enfin démentir toute la Religion et tout l'Évangile. Je ne sais alors à quoi sert la morale : elle n'est plus qu'une assez médiocre institution civile ; je ne sais pas mieux à quoi sert la prière : élu et sauvé, que demander de plus? ré-prouvé, vous priez en vain. Mais non ; l'enfant prodigue est pardonné , après être revenu chez son père. Jésus disait lui-même aux Juifs qui repoussaient son salut : Vous ne l'avez pas voulu! AT^rès avoir adi-essé à la conscience, à la raison, à la foi ■ de ses disciples le simple et impérieux appel : Toï^ suis-moi ! il les laissait libres de le suivre ou non.
Nous sommes tous, dans l'œuvre de notre rédemption individuelle, co-oûvriers avec Dieu ; et saint Jacques a mis une netteté admirable de raisonnement à distinguer la part de Dieu et celle de l'homme dans l'œuvre commune, quand il a dit : Approchez-rvous de Dieu, et il s'approchera de vous. En un mot, le salut est conditionnel, et Dieu nous sauve, si nous nous sauvons.
II est évident que ces vues trouvent une garantie de plus dans la demande de l'Oraison Dominicale : Pardonne-nous nos offenses comme nou^ pardonnons à ceux^ qui nous ont offensés. Les mots n'ont aucun sens , les pensées n'ont aucune valeur , si cette demande ne signifie point que dans ce salut essentiellement conditionnel l'une des conditions pour que Dieu nous pardonne est que nous pardonnions.
Cette condition est-elle la seule ? Suffit-il de pardonner ? L'amour, la charité , la bénignité , l'oubli des torts et des offenses, est-ce là tout le Christianisme, et le surplus devient-il indifférent? Non, mes Frères, et Jésus n'a pas youli^ qu'on put
le croire. Aimer est sans nul doute le premier, le plus grand commandement et la voie la plus sûre pour arriver à un vrai et salutaire Christianisme. Mais lorsqu'on en est là, il reste à le compléter. Le Christianisme, outre les vertus qui ont la charité à leur base , se compose d'autres vertus. Dieu , qui est amoiu-, est aussi sainteté, et si l'Évangile commande d'aspirer à être miséricoi'dieux comme Dieu lui-même est miséricordieux, il commande aussi à' ëive parfait comme Dieu est parfait et saint comme il est saint.
Le désir de cette fidélité morale , de cette pureté, de cette perfection , complète et termine l'Oraison du Seigneur en ces termes : Ne nous laisse point tomber eu tentation, mais déUv7'e-nous dumal.
I. Des hauteurs des cieux, des souverainetés de la Providence , des splendeurs de la vérité, des soins de la vie et des émotions de l'amour , l'Oraison sainte nous ramène donc, en finissant, vers les plus tristes choses de ce monde , les périls des ten-
LES TENTÀTIOiNS. 185
lations, les turpitudes du péché. Il le fallait, parce que tout homme est faillible et pécheur ; il le fallait^ parce que dans le monde futur seulement l'homme sera affranchi dujpéché. Essayons d'aborder de front ces pénibles sujets et de nous consoler de la tristesse des pensées par la franchise des paroles.
Combien, d'entre nous ont été tentés , sans avoir approfondi un si vulgaire accident de la vie morale et s'être bien rendu compte de ce que c'est qu'une tentation ! S'il suffisait d'en avoir éprouvé pour le savoir , qui ne serait instruit dans cette science ? Mais non ; il y a quelque chose à la fois de si naturel et de si perfide dans les tentations dont notre âme est assaiUie pendant sa traversée de cette vie, que l'on s'épargne de les étudier et que souvent ou s'en rapporte à une vague expérience.
Les tentations ne sont , en réalité , qu'une des formes de la pensée et de l'activité humaine.
Dans notre activité , il faut distinguer toujours
ridée et l'action, le vouloir et le faire , le projet et
sa mise, à exécution. Des ouvrages d'un seul ouïe,
vrier, il est possible de parler en ces termes imposants et simples : Dieu dit ou veut que la lumière soit ! et la lumière fut. Là, l'intervalle de l'idée à l'acte s'efface ; la distinction n'existe pas ; vouloir et agir est pour l'Etre suprême un seul et même fait; ses volontés sont aussitôt accomplies que résolues ; en d'autres termes, en termes moins indignes de l'Être infini , l'activité infinie est instantanée et à travers l'immensité , qui n'est que son champ de travail, et à travers l'éternité, qui n'est que son temps d'exercice. Mais pour l'activité créée, telle du moins que l'homme la connaît et la possède, il y a distance de l'idée à l'action ; l'homme veut, se décide, prend son parti, et ensuite, il agit, il exécute, il produit au dehors ce qu'il a arrêté et résolu en lui-même. Cet intervalle entre sa volonté et la réalisation de sa volonté est rapide souvent comme la pensée même, et si court qu'aucun instrument, aucun calcul n'en peut trouver une mesure, même inexacte. Souvent , dans des circonstances données , l'héroïsme a des élans , l'amour des dévouements , l'affliction des désespoirs ; et
souvent aussi la force de l'habitude , si tenace et si tyrannique, a des retours , et quelquefois la colère a des transports d'une soudaineté, d'une promptitude telle que l'esprit s'épuise à concevoir cet excès de rapidité. -Pourtant, quelque rapide que soit l'explosion, il y faut l'étincelle ; le geste , le regard , l'acte extérieur n'auraient point lieu sans ordre de l'âme, et le fait demeure incontestable que notre activité passe et repasse sans cesse de l'idée à l'exécution. Il est même plus juste de dire simplement que l'homme est un être pensant, un être libre, et il n'est un être actif, qu'en sa qualité d'être pensant. Dans ces considérations faciles , la théorie de la tentation se trouve tout entière. Quand l'homme pense ou veut le mal , l'idée se nomme tentation; l'acte se nomme péché. Le mal , en effet , n'est qu'une des directions , un des déploiements de l'activilé humaine; aussi, il se compose de l'idée et de l'action, et dans tout ce qui est mal il y a toujours la tentation, corruption et péril intérieurs à 'étudier dans les replis secrets de notre âme, dans les profondeurs mystérieuses de notre volonté , et
le péché même, le produit extérieur de la passion intime, l'apparition \isible de l'iniquité du dedans. Saint Jacques , avec cette naïveté de style qui caractérise si souvent l'Évangile , a dit : Chacun est tenté , quand il est attiré et amorcé par sapi'opre convoitise , et quand la convoitise a conçu , elle en- ) : faute le péché.
n. Cette analyse de la tentation se trouvera, dès que vous y regarderez de près, d'accord avec l'expérience. Comme tout devient idée en notre esprit, tout peut devenir tentation en notre cœur. Aussi y a-t-il des tentations de mille sortes, de mille formes, de mille degrés, variant à l'infini, survenant de partout, et diverses, quoique tendant toutes au même but, le péché, diverses comme le sont nos pensées mêmes.
C'est une tentation que cette facilité de faillir qui s'est tout à coup offerte, que cette solitude qui semble nous garantir l'impunité même de la honte, que cette vanité à contenter, cette perte à réparer, cette vengeance ou cette cupidité à satisfaire, cette passion, quelle qu'elle soit, à desservir;
LES TENTATIONS. 'ï^^v^
c'est une tenlation, parce que le moyen, le moment, l'occasion invite au péché ; on n'y songeait point ; l'âme était au repos, les mauvais penchants sommeillaient; tout à coup ils se réveillent au bruit du monde qui leur offre ce qu'il appelle une bonne et commode occasion ; la tentation a pris la couleur de l'opportunité.
C'est une tentation que ces mauvais exemples donnés par de plus instruits, de plus élevés, de plus illustres, de plus sages que nous; par des hommes d'élite que l'on en croyait incapables, qui ont si belle renommée et si haute position, qui mieux que personne devaient savoir résister. On peut succomber où ils succombent; on peut se laisser vaincre où ils ont été vaincus.
C'est une tentation que ces conseils, ces flatteries, ces apologies du mal, ces satires du bien, ces leçons d'irréligion, de légèreté et d'indifférence, ou d'indépendance et de révolte, que l'on échange comme des défis, que l'on colporte comme des systèmes, et qui à l'oreille des faibles semblent un fidèle écho de la sagesse du monde et du bruit
que font entre eux dans leurs habiles disputes les disputeurs du siècle , ses guides , ses modèles, im- " prudents prometteurs de contentements qu'ils ne peuvent donner.
C'est une tentation que la fausse honte, ce despote ridicule et mesquin, mais si fort, de tant de consciences, qui -porte si facilement à respecter Dieu moins que les hommes et à craindre leur jugement et leur blâme plus que le sien ; qui excite à une émulation de vanités et d'excès; qui fait dire tant de choses qu'on ne croit pas, qui fait honorer tant de choses qu'on méprise, et qui, pour comble de tyrannie, oblige si souvent à feindre d'aimer ce qu'on hait ou d'aimer encore ce qu'on n'aime plus.
C'est une tentation que ces mauvaises lectures où la vérité est un piège qui conduit au mensonge; où la charité est un leurre qui conduit à la révolte, d'une part, de l'autre à l'usurpation ; où la vertu est une invention nouvelle qui déplace le juste et l'injuste et les annule tous deux ; où la poUtique n'est qu.'une négation raisonnée de la
morale et de la Providence ; où la religion, enfin, n'est que l'apothéose d'un nouveau paganisme, pire que l'ancien, l'adoration de nos passions, de nos vanités et de nos vices, et, en conséquence, la déchéance de l'Évangile.
Et c'est une tentation que ces idées du mal qui traversent notre imagination au moment que nous nous y attendons le moins : idées d'orgueil, où de nos succès nous attribuons tout ou presque tout à nous-mêmes et le reste à Dieu; idées d'ambition, où nous mesurons notre position, non par les degrés franchis, mais seulement par ceux qui conduisent plus haut; idées d'envie, où nous nous déplaisons cruellement dans les félicités d'autrui ; idées d'égoïsme, où, s'il se pouvait, nous mettrions le monde en pièces pour nous en servir sans scrupule; idées de sensualité, où nous changeons la vie en une longue volupté, elle qui est bien plus une longue souffrance et un long travail.
Ut. A ces tableaux, qui ne se reconnaît, et qui n'a passé par ces choses? J'ai tout réuni à dessein, pour VOUS faire tout embrasser d'un coup d'œil,
Mais an fond il y a là deux sortes de tentations distinclcs, les unes qui \ienneut du dehors, les autres qui naissent en dedans; les unes, ivraie croissant sur le sol du mondé, les autres, ivraie croissant au fond de nos cœurs ; les unes, en un mot, extérieures, sociales, contemporaines, jetées au devant de nos pas par le siècle dont nous faisons partie, et qui portent sa livrée, reflètent ses mœurs, vivent de sa vie et sont impures de son impureté ; les autres, intérieures, privées, personnelles, résidu de l'éducation, fruits du tempérament, tendances du caractère trop souvent fortifiées par l'habitude ; poisons intimes cachés au plus profond de nos veines et qui circulent dans les replis de notre âme en y attaquant les sources de la vie.
De ces deux sortes de tentations , quelle est la plus dangereuse? Est-ce à l'extérieur ou au dedans que notre fidélité rencontre l'ennemi le plus formidable? La question, mes Frères, ne reçoit point dé réponse absolue. Tout dépend du caractère. Il est des esprits qui se transportent sans cesse au dehors, qui débordent pour ainsi dire, qui serépan-
dent au loin par mille issues, qui ne savent que se livrer et non réfléchir , qui n'ont rien d'original , pas même leurs défauts, et ne vivent que par imitation... pour des esprits de cette trempe, les séductions, les enivrements du monde seront les plus périlleux ; dans la solitude, ils seraient bons ; mais la foule est pour eux une première tentation à laquelle ils cèdent , et dans la société ils sont mauvais. D'autres se replient sur eux-mêmes, concentrent dans leur cœur leurs penchants innocents ou coupables , n'acceptent que les relations qu'on ne peut éviter j et se tenant à l'écart des scènes et des luttes du monde, creusent de plus en plus la ligne qui les en sépare et s'enfoncent en eux-mêmes ;.. . pour eux , évidemment , les tentations les plus à craindre naîtront de leur propre fonds; c'est par cette voie, c'est par la culture assidue de cette solitude artificielle, qu'on se fait à l'avarice , à l'ingratitude, à l'orgueil, à la dureté de cœur, à l'égoïsme ; à l'égoïsme surtout ,-qui n'est qu'une solitude de faux bonheur.
Mais, en général, dans le cours ordinaire de noire
y'ie, dans la formation ordinaire de nos caractères, n'en doutez pas, les tentations les plus séduisantes, les plus périlleuses ne sont pas celles que le monde suggère autour de nous, mais celles que nous suggérons en nous-mêmes; toujours on y retrouve des traits spéciaux qui expliquent leur puissance et leur triste supériorité.
Nos tentations intimes sont les plus conformes à nos goûts, puisque nous les choisissons. Le monde se trompe souvent à nos préférences ; nous ne pouvons nous y tromper , et ces séductions qui montent lentement ou quelquefois s'élancent avec impétuosité du fond de nos âmes, sont toujours en harmonie parfaite avecnos penchants les plus chers, nos habitudes les mieux prises ; ces convoitises-là ont juste la nuance qui nous plaît et s'arrêtent au degré précis où le plaisir se dissipant et comme entr'ouvert un moment, Msserïdt trop apercevoir le scandale ou le péché.
Elles ont le secret pour elles. Qui sait, si ce n'est Dieu, de quoi notre fantaisie s'occupe? Qui sait, st ce ji'est Dieu, de quels tableaux notre imagination
s'amuse? Qui sait, si ce n'est Lieu, à quels désirs condamnables notre cœur s'est ouvert, poiir s'en repaître, en attendant qu'ils soient assouvis ? On se fait ainsi un bonheur de son choix, sans confident, sans témoin et sans juge ; on jouit à sa manière en idée ; on se séduit soi-même en silence, et l'on ne sort pas de soi-même, par impuissance de réaliser les chimères illicites dont on s'est soi-même assiégé.
Ces tentations cachées le sont au point que nous les emportons partout avec nous ; elles nous accompagnent au dehors; nous les retrouvons où nous voulons ; elles occupent notre oisiveté'; elles nous désennuient , quand le monde nous pèse , quand la vie nous dépMt ; hélas ! nous les retrouvons souvent où nous ne voulons pas , dans nos travaux qu'elles interrompent , dans nos fatigues qu'elles augmentent , dans nos tristesses qu'elles dénaturent, et jusque dans nos prières et nos communions, dont elles détruisent le charme en même temps que la sainteté !
Au fond , mes Frères, toute cette peinture de nos
séduclious intérieures se résume en un seul trait, que nous en sommes bien plus maîtres ; elles nous appartiennent davantage, et delà leur plus grand danger, nous les caressons à loisir et nous y revenons h volonté triste péril de notre vertu ! ô
triste mélange de notre force et de notre faiblesse ! . . . Rêves de nos nuits ! le matin vous dissipe ; vous êtes moins alors que les vapeurs légères qu'il dissipe aussi, et vous ne revenez point quand nous le voulons. Mais vous, rêves séduisants et impurs de nos jours, rêves de cupidité, d'ambition et d'orgueil, images impures de sensualité, chimères de convoitise qui vous changez si vite en réalité de transgression, vous revenez à notre commandement.... et ainsi, le pécheur se propose à lui-même ses péchés ; il les double pour ainsi dire et en jouit deux fois ; une fois avant de les commettre et une autre en les commettant. . . Dieu ! ne nous laisse point tomhei' en tentation !
IV. Ce n'est pas tout ! La mort a ses tentations comme la vie ; on peut mettre de la vanité, de la présomption dans sa fin ; on peut mourir en son-
géant à autre chose; on peut mourir pour les autres plus que pour soi ; on peut mourir en ne songeant qu'à soi ; on peut mourir , sans songer à Christ qui juge ni à Dieu qui attend. Regrets, murmures, révoltes, désespoir ; stérile retour vers la vie, stérile éloignement de la tombe, et aussi une inquiétude sans mesure pour le sort de ceux que ^nous aimons et l'oubli de celte promesse : laisse tes
orphelins et ta veuve, et j'en 'prendrai soin Mes
Frères ! voilà les tentations principales de la mort. . . Dieu ! ne nous laisse point tomber en tentation ni pour la mort ni pour la vie !
V. Cette prière, que tout connaisseur de soimême et que tout ami de la vertu doit désirer d'adresser avec ferveur, cette prière, de quel droit la proférer et quel fruit en attendre? Si les tentations sont dans le monde et surtout si elles sont dans nos cœurs, les tentations sont donc inévitables, et que sert alors de prier contre elles? N'est-ce pas se plaindre à Dieu de nous-mêmes; n'est-ce pas se
révolter contre sa Providence, contre sa grâce qui nous laissent ainsi exposés ?
Que personne, lorsqu'il est tente, ne dise : c'est Dieu qui me tente; car comme Dieu ne peut être tenté far aucun' m.al, aussi Dieu ne tente-t-il per- ." sonné , voilà l'enseignement positif et clair de l'Évangile. Non , Dieu ne s'est point fait le tentateur de l'homme ; car Dieu n'est point l'auteur du mal. Dieu ne veut point la perdition et la mort de ses enfants ; ,Dieu ne veut point que créés pour la sainteté, la félicité et la gloire, ils se jettent à corps perdu dans l'iniquité et l'affliction ; Dieu ne veut point qu'ils changent leurs purs penchants et leurs douces affections en passions impures et mauvaises ; Dieu ne sème point à dessein des écueils trompeurs devant nos pas , et ses révélations , ses commandements, ses œuvres, les joies et les ressources de la vie, les facultés de notre esprit et les sentiments de nos cœurs, ne sont point autant de pièges où il nous laisse nous prendre pour nous laisser nous perdre à jamais. C'est une explication de la création , c'est une loi de la Providence, c'est une
nécessité de la grâce que Dieu ne veut 'point la mort du pécheur, mais sa conversion et sa vie. . . Qui donc veut la mort du pécheur?... Qui? Le pécheur luimême. Le mal en l'homme et parmi les hommes , a l'homme pour auteur. Dieu crée et sauve ; c'est nous qui nous perdons; l'homme se tente lui-même et les hommes se tentent entre eux , parce que l'homme est pécheur.
Tout ce discours, mes Frères, a dû vous expliquer le lien intime de la tentation et du péché. Sans tentation, il n'y aurait point de péché ; mais on peut renverser l'idée et dire avec justesse que, par une sorte de répercussion funeste et inévitable, Je péché, à son tour, fait la tentation et la ramène. Cela est vrai au point que le seul souvenir d'une transgression est souvent une séduction pour y revenir ; l'expérience du mal engage au mal ; l'impénitence, l'endurcissement, n'est qu'une sorte de tentation continue; on marche plus aisément et avec plus de confiance et de charme en un chemin où l'on retrouve la trace de ses pas ; les iniquités .font résoudre les iniquités ; les excès font inventer
les excès ; c'est l'abîme qui appelle l'abîme au bruit
de ses canaux.
Et Dieu, au milieu de tout cela, que fait-il ? Ge qu'il a fait toujours ; ce qu'il a fait au-dessus des flots du déluge ; il étend son arc sur la nuée; alors a confiance qui veut avoir confiance ; alors regarde vers le météore lumineux qui veut y regarder. Dieu laisse l'homme êti-e homme, Thumanilé être l'humanité, le monde être le monde; Dieu laisse les générations humaines suivre jusqu'au bout leur sagesse et marcher dans leurs voies; Dieu laisse l'homme demeurer tel qu'il l'a fait, un être libre et responsable , et , à tous nos cris de détresse , l'Évangile, manifestant Dieu au sein de sa justice et de sa gloire inaltérable, répond avec saint Jacques : Dieu ne tente personne; chacun est tenté par lui-même; avec saint Paul : Nul n'est tente audessus de ses forces, et dès lors plaignons-nous à Dieu, mais non de lui, plaignons-nous de nousmêmes.
VI. C'est précisément parce que nous ne pouvons jamais attribuer à Dieu nos tentations, quHn-
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violable dans sa sainteté il n'y est point indifférent et impassible et que nous pouvons lui adresser la prière : Ne nous laisse point tomber en tentation ! Dieu même ne peut entièrement nous les épargner, puisque, encore une fois, ce serait remettre de force l'innocence à la placé du péché, et violenter notre liberté morale. Mais sa providence peut de deux manières répondre à nos prières ; d'abord, en nous armant mieux contre les tentations inévitables, et en les rendant pour nous plus rares, plus courtes, plus faciles.
Dire à Dieu : Ne nous laisse point toTïiber en tentation, c'est lui dire : Occupe ma vie et remplis-la de travail, de telle sorte que les tentations ne puissent se glisser dans les intervalles d'occupation, de fatigue, de repos. Mes Frères, on dit communément : Celui qui travaille, prie ; cela n'est pas vrai ; le travail est une chose et la prière en est une autre. Mais on peut dire avec vérité : Celui qui travaille combat," et, de toutes nos luttes, c'est celle où la victoire ègtlè plus assurée. Oui, le travail est la meilleure sauvegarde de la vertu; on n'a pas le temps de
cultiver les séductions et d'écouter les séducteurs quand on sait être assidu à sa tâche, quelle qu'elle soit, dans la vie, et la noble fatigue que ces labeurs nous causent ne donne que plus de force pour s'écrier assez tôt : Retire-toi, Satan!
Dire à Dieu : Ne nous laisse point tomber en tentation, c'est lui demander la sagesse de puiser sa force de résistance où Jésus lui-même cherchait la sienne, dans la Parole. // est écrit ! répondait-il au tentateur. Ah! si nous subissions les séductions du monde et celles de nos propres cœurs, la main appuyée sur notre Bible de famille, toujours prêle à nous fournir l'encouragement, l'espérance, la force nécessaire ; toujours prête à réveiller devant nous l'image chérie des parents, des amis, des bienfaiteurs qui nous l'ont donnée en priant Dieu qu'elle nous servît de divin préservatif contre le mal, mes Frères, que les tentations seraient plus faibles ! que nous serions plus forts, et que tous nos devoirs et nos sacrifices, toutes nos privations et nos lapmes nous deviendraient plus faciles et plus doux !
Dire à Dieu ; Ne noiLs laisse point tombei' en tm- '
tation , c'est lui demander de nous environner partout du sentiment de sa présence. Pendant le cours d'une tentation que tous accueillez, vous oubliez Dieu; vous l'éloignez de vous; la tentation y est , parce que Dieu n'y est plus , et si vous rappelez Dieu, si vous recourez à lui par la prière, si vous vous réfugiez dans son sein paternel et sous son infaillible regard, si vous rapprochez Dieu de vous, la tentation s'éloigne aussitôt, affaiblie, décolorée, vaincue, et se perd dans la distance, dans la distance incommensurable qui sépare le mal et Dieu.
Toutes ces ressources sont nôtres ; il en est qui sont plus spécialement siennes ; il en est où Dieu agit seul, quand il arrange le cours de notre destinée sous tous ses aspects, famille, éducation, entourage, carrière, fortune ou médiocrité, revers ou succès, longueur ou brièveté de vie, de manière que les tentations nous assaillent moins et deviennent plus rares, plus courtes, plus faciles. Nous touchons ici aux plus mystérieux secrets du gouvernement moral du monde, à ces soins journaliers, dirai-je ?
que Dieu prend de chacun de nous, de notre vie, de notre mort, de notre âme ; et qui peut se flatter de connaître même le bord de ses voies? Mais quoi! me direz-Yous, n'est-ce pas trop prétendre ? Dieu peut-il conformer sa providence à notre faiblesse et modeler pour ainsi dire ses dispensations sur nos infirmités ? Dieu peut-il arranger notre vie de manière à ce que notre vertu y soit plus ou moins exposée ?. .. Oui, mes Frères, et je ne crains point d'invoquer votre expérience, pour vous démontrer qu'en priant dans ce sens vous ne demandez à Dieu rien de trop, rien d'impossible, rien d'impie. Retournez en arrière en faisant le compte de vos jours. Combien y en a-t-il , parmi vous qui m'écoutez, exposés maintenant à tous les périls de la vie de cette grande cité, jetés au sein de son tourbillon qui vous entraîne, pressés par les tentations de la fortune ou de la pauvreté, du plaisir ou de l'ennui, de la gloire ou de l'obscurité, qui, au milieu de ce tumulte triste ou enivrant, vous souvenez d'une époque de votre vie plus calme et plus silencieusej où plus loin du monde , plus près du temple, plus
près de la famille, savourant mieux ses innocentes joies et ses délicieuses affections, aimant mieux et vous faisant plus aimer, vos jours coulaient moins agités ou moins brillants, mais plus en sûreté contre le mal, plus remplis de paix, de travail et de "religion, et quand alors, chaque soir, vous disiez à Dieu : Ne nous laisse point tomber en tentation ^ il vous exauçait plus qu'il ne vous exauce aujourd'hui Ce qui était autrefois, cependant,
peut revenir. Le calme et la sécurité sont partout possibles avec Dieu, parce que Dieu ,est partout. C'est donc toujours notre faute quand la même prière n'amène point lés mêmes résultats, n'appelle point les mêmes bénédictions ; au sein de tous les orages du monde, Dieu est toujours le Dieu de paix..... mes Frères ! cherchons donc près de lui noire unique refuge. Dans ce siècle, le plus fécond peut-être en tentations que Dieu nous ait envoyé, en tentations de tous genres, depuis celles de la terreur qui marche vers le désespoir jusqu'à celles dé l'orgueil qui marche devant l'écrasement, prions avec une ferveur d'habitude qui réponde à
la grandeur de nos périls. Si nous plaçons ainsi notre confiance en Dieu, nous retrouverons, pour nos vieux jours, quelque chose de celte paix d'autrefois dont plusieurs de nous se souviennent ; et, quelque faibles que nous devions tous nous sentir au milieu de si grandes commotions où la vérité, la vertu, la religion semblent trembler sur leurs bases éternelles, nous nous rassurerons par la pensée que rien ne faiblit que nous-mêmes. Nous retrouverons notre force, en la puisant en Dieu; certains de n'être jamais abandonnés dans la lutte incessante contre les tentations, nous dirons comme Jésus : Je ne suis point seul , le Père est avec moi; car la vie, la mort, l'éternité , ne sont jamais des solitudes pour le croyant.
Délivre-nous du mal !. . . car c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire aux siècles des siècles!
(Saint Matthieu, VI, 13.)
Mes Frères,
La notion de Dieu comme noire Père céleste, sa toute présence et sa souveraine grandeur ; le culte qui lui est dû, lien touchant et sacré entre l'homme et Dieu que chaque instant de notre existence peut resserrer ; le triomphe de la vérité , qui n'est que ce que Dieu pense ; le progrès de la vertu, qui n'est que ce que Dieu veut ; les humbles besoins de la vie terrestre , qu'il n'est permis ni de négliger ni de dédaigner: là réconciliation et la paix enlre l'hu-
manité et Dieu et celle des hommes entre eux ; une sauve-garde divine contre le péril toujours imminent des tentations , voilà TOraison Dominicale, et on peut le dire^ voilà la Religion chrétienne ; l'une est donc un résumé fidèle de l'autre. C'est naturellement, sans effort de commentaire, sans abus de déductions, qu'une piété éclairée et réfléchie découvre ainsi une analyse succincte de la morale, de la doctrine et de l'espérance du Christianisme dans la prière du Seigneur ; et répétons-le une dernière fois : quoi d'étonnant, quand c'est Jésus qui enseigne à prier, que fondateur de la nouvelle alliance, consommateur de la foi et garant de l'immortalité , il les exprime toutes en quelques mots de prière.
De cette prière, quel sera le dernier vœu !
U est donné , il est inspiré par le système entier de la religion révélée.
Pourquoi la Promesse?... Pourquoi, dès l'envahissement de notre monde par le péché et l'empire cédé par l'âme humaine aux passions mauvaises sur les purs sentiments que le Créateur y avait ver-
ses ; dès la première préférence donnée par la force native de notre indispensable liberté , au mal sur le bien et au faux sur le vrai ; dès le premier abus de nos admirables facultés d'intelligence, de jouissance et d'amour, pourquoi la main divine a-t-elle jeté une nouvelle semence de vie dans ce monde de mort ; pourquoi la voix divine a-t-elle promis que la préppndérance du péché ne serait point définitive et qu'un descendant de la femme écraserait la tête du serpent ?
Et pourquoi la Vocation?. . . Un homme est choisi parmi tous les hommes, une race parmi toutes les races, et cette faible et misérable postérité d'un berger de Chaldéé devient le peuple unique de Dieu, veille seule au sanctuaire de notre Père céleste , tandis que le monde entier, ses sages et ses héros, ses honimes de génie et même ses hommes de bien, veUlent au culte d'absurdes, d'infâmes ou de cruelles idoles ; conserve ainsi vivante dans le monde pendant les longs siècles du paganisme la pure notion de Dieu et la promesse d'un Sauveur, ne voit périr réconomie qui lui fut conflée qu'en
refusant de la laisser atteindre son but, survit et à sa nationalité et à sa religion et.se disperse par la terre entière comme témoin d'une vérité dont elle ne veut pas?
Et pourquoi la Loi ?.. . Pourquoi cette race d'Abraham , à tous ses privilèges , joint-elle celui de posséder seule dans l'antiquité une législation de céleste origine, excellente pour le temps de sa durée et impossible après , excellente pour le théâtre de son règne et impossible ailleurs , excellente pour cette forme de société et cette mesure de civilisation et impossible pour toute autre , de telle sorte que cette race d'Abraham voit ses lois et ses rites, ses lois et ses croyances, ses lois et sa mission liés au point qu'il lui est impossible de se maintenir^en corps de nation sans se maintenir en corps de sacerdoce et que, durant des siècles d'attente, le nom d'Israël ne s'effacera du sol de la Judée que si le nom de Jéhova en est effacé avant que le nom de Jésus y soit écrit sur une crèche, une croix et une tombe !
Et pourquoi la Prophétie?... Pourquoi à travers
les âges, les révolutions, les développements de la première alliance, cette longue marche des hommes inspirés, patriarches, juges, rois, législateurs, pontifes, prophètes surtout, chacun apparaissant au jour où son génie , ses vertus , ses passions même serviront à l'ensemble des vues divines ; chacun inspiré au degré nécessaire et mis providentiellement en état et en demeure de donner sa part de vigilance à la conservation de la vérité ; pourquoi ces prophètes, surtout, prédisant chacun selon qu'il est utile pour le temps, ajoutant par chaque nouvel oracle un degré de lumière aux promesses, une espérance à l'espérance du Messie, et tous occupés à détromper d'avance le peuple du culte de la forme pour le disposer au culte de l'idée et préparer de loin, au sein de l'économie la plus rituelle, le mosaïsme, la religion la plus spirituelle, l'Évangile? , Enfin, pourquoi l'Évangile et l'Eglise ? Pourquoi tous les événements immenses et simples que ces deux mots rappellent ; pourquoi un enfant endormi dans- cette crèche, un docteur nouveau dans la chaire profanée de Moïse, un premier communiant
à celte première Eucharistie et un crucifié sur cette croix si bien maudite, et un mort dans ce sépulcre si bien scellé, et un ressuscité dans cette imn^ortelle gloire, et plus tard, ces étonnants triomphes <le quelques péagers et de quelques pêcheurs qui, en trente ans, répandent le Christianisme dans le monde policé du Tibre à l'Euphrate?
Pourquoi toutes ces choses ? Mes Frères , ce fut simplement pour nous délivrer du. mal.
Aussi, c'est là le dernier mot, le dernier vœu de la prière du Seigneur.
I. L'activité humaine, nous l'avons reconnu, se résout en deux phases distinctes, l'idée et l'action, et quand cette activité s'engage dans la voie des transgressions , l'idée , c'est la tentation; l'action, c'est le péché ; d'où il suit que la tentation ne conduit pas nécessairement au péché , qu'après avoir passé par l'une il n'est point inévitable de passer à Vautre, et qu'après avoir dit : Ne nous laisse point
tomber en tentation^ ce qui n'est pas toujours possible, il reste à dire : délivre-nous du mal! Le mot qui, dans le texte original, rattache l'une à l'autre les deux dernières demandes de la prière de Jésus, justifie ple^.îîement ceîte exi)licûi*ion. La tentation, en effet, ne dépend, pas toujours de nous ; le péché, au contraire, dépend toujours du pécheur, et pour revenir aux naïves expressions de l'apôtre, quand la convoitise a conçu ^ elle enfante le péché; mais elle peut ne point concevoir.
Ces principes posés , ces distinctions admises , la grande question s'élève : de quelle délivrance du mal est -il mention dans la prière du Seigneur?
S'agit-il d'une sainteté, d'une perfection immédiate et instantanée nous arrivant du jour au lendemain, et dès lors absolue, irréprochable, sans tache et sans tare comme les victimes des grandes fêtes, seiiles dignes d'être immolées sur l'autel des holocaustes ; d'une sainteté , d'une perfection telle que dès ce premier moment aucune impureté ne Feffleure, aucune séduction ne l'attire, et qui peut
4ii'e à Dieu : Me voici, j'ai assez fait toute ta volonté el ne te dois plus rien ! S'agit-il de cette impeccabilité soudaine que l'ancienne théologie a rêvée quand elle a porté ses propres exagérations à l'extrême , que l'Esprit saint se chargeait , disaitelle, de fonder et d'entretenir dans notre esprit, de telle sorte que déplaçant à force de vertus les notions du juste et de l'injuste, les péchés n'étaient plus des péchés pour un converti, un élu, un régénéré ; mais ils gardaient leur iniquité pour qui ne l'était point. Mes Frères , je doute que dans l'histoire de l'orgueil humain, il y ait quelque chose de plus fort que ce simple fait : le mot impeccabihté devenu un mot de la langue des hommes. . . S'agitil enfin de cette vie si improprement nommée contemplative, où l'on regarde devant soi dans le vide^ où sous prétexte d'assiduité de prière, et de haine du monde on veut honorer le Créateur eii dédaignant toute la création, en se tenant loin d'elle ; dé cette vie d'oisiveté, superbe et doucereuse où l'on dépense ses forces à les étouffer , où l'inutilité et l'anéantissement moral usurpent la place de la cha-
rite et de la vertu absente, où pour mieux s'assurer de ne point faire le mal, on s'étudie, on s'acharne, on s'épuise à ne rien faire ; comme si ne rien faire n'était pas un des péchés les plus grands. N'en doutez pas , il est beaucoup de pécheurs qui pèchent moins que ces prétendus saints. Non , la fin de la prière du Seigneur ne se rapporte ni à une perfection idéale, vaine chimère de poésie , ni à un étal subit de grâce et d'impeccabilité , vaine chimère de fanatisme, ni à l'insolente indolence de la vie contemplative, qui n'est qu'un piège et qu'un masque d'orgueil. L'esprit humain, dans sa facilité d'exagération , dans ses emportements d'exagération, peut outrer toute chose, même la morale, la prière, la Religion ; alors par la justice, il arrive à l'injuste; par le scrupule, au péché; par la ferveur, à l'impiété ; par la vérité, à l'erreur, et par la Religion , à fa trahir et à offenser Dieu. Soutenir que l'Évangile autorise ces excès, ne pas voir que l'Évangile est au contraire une protestation continue contre ces erreurs pleines de calamités et que l'exemple et l'enseignement de Jésus sont à la juste
mesure qui convenait à l'humanité, c'est refaire un évangile différent du sien.
Mais quoi ! me dites-vous , y a-t-il une borne à cette perfectibilité de l'homme que toute saine philosophie reconnaît et que rÉvaligile sanctionne et recommande à son tour sous les noms de régénération et de sanctification ? Ne serait-ce pas mettre les demandes de l'Oraison Dominicale en contradiction, puisque le vœu y est exprimé que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel? Voulez-vous donc limiter tristement l'influence du Christianisme et le progrès de l'humanité , désespérer et ralentir nos efforts et vouer le mondes le monde devenu chrétien, à d'éternelles iniquités? Non, mes Frères; le Christianisme est la reUgion de l'impossible ; c'est là ( et si ce mot vous causé quelque inquiétude, la suite de ce discours noUs y ramènera, et je prends l'engagement de vous rassurer), c'est là son plus beau caractère, et l'un des ^sceaux de sa divinité. Mais c'est précisément parce que la perfection est le dernier but de l'Évangile, qu'il faut se garder sur la rouie de se laisser arrê-»
ter en chemin par ces fausses perfections qu'on a osé nommer états de grâce et qui ne sont que des états d'orgueil et d'erreur; par ces illuminations de l'esprit qui ne sont que des ténèbres visibles ; par ces prétendues impossibilités de pécher qui ne sont qu'une des ruses de Satan déguisé en ange de lumière. Et c'est quand d'un sens rassis on a fait justice de ces erreurs, que la recherche du bien, la notion du devoir, le désir de la sanctification se présentent le mieux à notre âme, éclairés de la douce lumière de la foi qui nous montre la vertu toujours aimable, parce qu'elle nous la montre toujours possible,
IL Interprétez dans cet esprit le dernier vœu de rOraison Dominicale, et voyez quel sens salutaire et facile s'y découvre à l'instant : le fidèle vient de demander de ne point tomber en tentation, et si la tentation ne peut s'éviter, il demande d'être délivré du mal, c'est-à-dire avant tout du mal même oiî la dernière tentation, la tentation présente, peut le précipiter. La liaison naturelle dos idées indique donc qu'il s%git ici uvaat tout du
220 LA DÉLIVRiiSŒ DU MAL.
mal acluel, du mal présent, du mal qui est là devant nos yeux, sous nos pas, à nos côtés; il s'agit du premier combat à livrer, du premier ennemi à vaincre, du premier triomphe à obtenir; il s'agit du danger et du devoir de l'heure qui sonne et du jour qui passe. Mes Frères, n'est-il pas certain qu'en fait de tentations et de vertus, il faut courir au plus pressé; avisons au présent et aux obligations qu'il *imène ; le lendemain: se souciera de ce qui le concej'ne;à chaque jour suffit sa peine, non-seulement pour les travaux, les épreuves et les larmes, mais aussi pour les vertus; vous Trouvez toutes choses par Christ qui vous foj'ti fie;, mrns commencez par celle du moment; orgueilleux, commencez par vos illusions d'orgueil; avares, par vos adorations de l'argent et de l'or; cupides, commencez par vos recherches de fortune; impurs, commencez par vos emportements de sensualité ; vindicatifs, commencez par vos projets de vengeance; ambitieux, commencez par vos plans d'élévation ; égoïstes, commencez par votre égoïsme, commencez par vous-mêmes ; commencez tous par le péché favori
LA DÉLI vu ANGE DU MAL. 221
de votre vie, par Ja passion dominante de votre cœur, et vous serez exaucés dans la prière : Déli' vre-nous du mal!
IIL Cette interprétation toute pratique sauve une auti'e erreur. On aime quelquefois à prendre ce vœu dans un sens vague et universel ; on se laisse aller à croire qu'il s'agit de prier pour la réformation du monde, l'amélioration de l'humanité, l'extirpation du mal de la face de la terre, la diffusion de l'Évangile parmi les races encore plongées dans les délires de quelque religion ténébreuse; on s'imagine qu'il est question de ces grandes misères et de ces grandes iniquités sociales, vastes péchés que toute une génération commet et qui pèsent à travers ses tombeaux sur les générations qui suivent,, tyrannies, proscriptions, guerres, perséculions, esclavages.,.. Vous êtes chrétiens, tous les hommes sont vos frères, et Dieu est le Dieu de tous ; priez-le de les délivrer tous du mal; priez-le de faire éclater à tous les regards sa sainteté et sa justice; priez-le d'ouvrir sous tous les yeux humains le livre sacré de l'Évangile ; et comme il est
juste de le faire, comme les premières demandes de l'Oraison Dominicale Texpriment, prenez intérêt à tout le bien qui se produit, prenez pitié de tout le mal qui se commet sous les deux. C'est sur la terre entière, je vous l'ai démontré, que doit s'accomplir la volonté divine. Mais songez que le progrès général ne se compose, après tout, que de conversions individuelles ; débutez (je suis naturellement amené à vous le redire) dans la conversion de l'humanité par la vôtre ; au lieu de vous mettre témérairement à extirper l'ivraie du champ du monde, immense moisson qui demande plus de temps et de pouvoir que vous n'en aurez, extirpez ce germe secret d'ivraie maudite que vous-même portez en votre âme, et vous travaillerez mieux à délivrer du mal le reste des hommes, quand vous aurez réussi, en priant, à vous en délivrer vous-même.
I"V, Est-ce là rétrécir et i-apetisser les fruits de cette prière et amoindrir leur salutaire abondance? Non ; par celte simple raison que l'Oraison Dominicale, nous l'avons reconnu, appai'lieilt à qui veut
la dire ; il n'est aucun homine qui n'ait droit de l'adresser ; elle arrive donc, elle sert donc à la sanctification de tous par la sanctification de chacun ; et c'est ainsi, mes Frères, que le cours de nos idées et le sens de la prière nous ramène à ces deux grandes doctrines du Christianisme sur lesquelles il importe de revenir : le devoir toujours possible et le progrès toujours illimité.
On a voulu faire dii Christianisme un bercail fermé où il n'entre qu'un nombre fixé d'avance de brebis ; un bercail dont le maître ne serait po^int le pasteur de tous, et se tiendrait sur le seuil pour chasser loin de lui dans les déserts et les ténèbres du dehors €eux qu'il ne coinpterait point parmi ses favoris ; on a voulu faire du Christianisme en ce monde et du salut dans l'autre un privilège de naissance ou de choix que ne peuvent plus tard perdre ceux à qui il a été donné, ni acquérir ceux qîii ùe;l'ont point reçu; on a voulu, par une conséquence inévitable de ces désolantes espérances qui partagent l'humanité, et dans son sein les races, les églises, les familles, en réprouvés... quoi qu'ils
lassent, cl en élus... quoi qu'ils fassent aussi... on a voulu prouver qu'il n'y avait pas dé vertu possible chez un homme, quel qu'il soit, qui n'était pas divinement désigné pour la vertu ; que ses bonnes œuvres n'en étaient pas, et que, voué par un irrévocable décret au mal et au péché, il péchait sans le savoir, même en croyant faire le bien... Voilà ce que l'homme, dans sa démence, a cru trouver dans l'Évangile, et dans ce même Évangile,, nous trouvons que Jésus donne au monde un modèle unique, un modèle commun de prière, et veut que tous ses fidèles disent à Dieu : Délivre-nous du mal! Quoi ! le Christ, qui est la vérité et la fidéUté même, le Christ qui ne peut tromper ni mentir, le Christ a voulu que des milliers de ses disciples demandent chaque jour à Dieu l'impossible, demandent chaque jour d'être soutenus pour ne point tomber, et il fatit qu'ils tombent; demandent chaque jour d'être délivrés du mal, et il faut qu'ils le commettent? Pensez-y bien :. si un seul mal est nécessaire et inévitable, si un seul pécheur est. forcé de pécher, pour lui, la prière de Jésus est un piégc,
une tromperie, une fausseté ; et c'est Jésus ^ui l'a trompé, c'est Jésus qui lui met à la bouche cette prière dérisoire, c'est Jésus qui lui enseigne de demander à Dieu d'être bon, sachant de sa science infaillible que Dieu lui-même a décidé qu'il serait
méchant Mes Frères, voulez-vous appeler cela
folie ou blasphème?... Faites mieux, et appelez cela des deux noms à la fois... Tirons le voile sur ces excès de fanatisme qu'il est déplorable d'avoir à exposer encore, et revenons aux douces lumières de piété et de foi, aux tendres excitations vers le bien qiiê nous puisons dans l'oraison accomplie de notre divin Maître. Oui, puisque Jésus veut que tout homme, que tout disciple, que tout fidèle puisse demander d'être délivré du mal, c'est que chacun peut l'être pour chaque péché ; c'est que le péché n'est jamais inévitable ; c'est que le devoir est toujours possible ; c'est que nos tâches sont toujours mesurées h nos forces; c'est que Dieu, notre Père, n'a voué aucun de ses enfants à la perversité et à la perdition ; c'est que le chemin du céleste bercail et la porte qui y conduit s'ouvrent devant tous nos
pas, et que tout pécheur qui dit : Je ne puis être bon, ment, et à lui-même, et à Christ, et à Dieu, et n-a jamais su bien dire au Seigneur : Délivre-noibs du mal !
V. JDéUvre-nous du mal, et chacun, vous ai-je dit, peut être délivré de chaque péché. Voilà, mes Frères, la garantie et la preuve que le progrès, selon l'Évangile, est toujours illimité, et qu'il faut donc aspi rer, par la cessation du mal , à ce que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au Ciel. Est-il une seule transgression dont vous deviez vous dire, dans le secret de votre conscience : De cette transgression, il est impossible que Dieu me déUvre, et il est inutile que je l'en prie! Non, sans doute, et parmi toutes vos fautes, vous n'en trouveriez pas une seule (je viens de le démontrer, car ce qui est vrai d'un péché, l'est de tous), vous n'en trouveriez pas une seule frappée de ce cachet de fatalité ; le croire, encore une fois, serait redevenir païen. Priez donc, priez sans vous lasser ; dites et redites sans cesse à Dieu : Délivre-nous du Tml; et cherchez, cherchez une ])oriie aux progrès que la pricr-e
de Jésus ouvre ainsi devant vous... Mes Frères^ vous n'eu trouverez pas. Le Christianisme, vous ai*je dit, est la religion de l'impossible. Nous sommes à demi-matière, et environnés de toutes parts d'un monde matériel admirable qui nous presse et nous accable sous le nombre de ses merveilles ; Dieu est esprit, et le Christianisme nous enjoint un culte en esprit et en vérité. Effacez-vous de devant moi, autels, sanctuaires et temples ; symboles et sacrements même ! Qu'y a-t-il là d'assez spirituel pour l'adoration en esprit ?. . .
Nous sommes sans cesse à la recherche d'un bonheur que toutes les joies et même les tendresses du monde ne peuvent nous donner; si elles nous le donnaient, les mécomptes et les deuils se chargeraient tous les jourjs de nous le ravir, et le Christianisme nous offre une paix supérieure à tout entendement et permanente dans le cœur qui a pu la recevoir...
Nous sommes avides d'immortalité au point d'y croire par instinct, et nous avons à subir la mort cjui ressemble le plus au néant, dételle sorte qu'à
cbfkque deuil il nous paraît toujours au premier moment, en présence de ce silence immobile, insensible, froid, de ces lèvres sans parole, de ces yeux sans regards, de ces mains sans étreinte, ii nous paraît qu'il s'agit d'un adieu et non d'un revoir, et le Christianisme nous déclare que îa mon est engloutie en victoire, que l'immortalité est vïist en évidence, que personne n'est mort, qu'il n'y £ point de morts, mais des absents, que iozis virent près de Dieu..,, et il nous interdit de nous laisseï tromper un moment par ces mensoiiges funèbres de nous laisser préoccuper par la dissolution d'ur peu de poussière... -
Nous sommes faibles dans nos luttes, irrésolu: dans nos dispositions, enclins au mal, transgres seurs de la loi, et le Christianisme nous, appelli à une charité, à une sainteté dont celle de Je sus est le modèle et celle de Dieu la mesure Soyez parfaits comme votre Père qui est au:
deux est parfait, et devant tout péché, quel qu'i soit, TOUS avez à vous arrêter pour dire : Délivre nous du mal!... Ne sont-ce pas là des impossibili
tés?... Oui, mes Frères; mais ce sont des impossibilités pour le monde et le temps, tels que vous les connaissez et les mesurez; et l'humanité doit vous survivre, et il y a dans l'avenir plus de choses que votre expérience n'en prévoit, et vous êtes créés pour le Ciel et l'éternité ; et l'impossible prend d'autres noms en religion ; il s'appelle le progrès en ce monde et l'infini dans l'autre, et notre Religion conduit par toutes ses voies au progrès et touche de tous côtés à l'infini; et c'est par l'impossible ainsi entendu, qu'il fallait prendre un être perfectible, immortel, qui a l'immortalité devant lui pour continuer ses perfectionnements et s'avancer vers Dieu de gloire en gloire ; vers Dieu, qu'il n'atteindra jamais, mais dont il se rapproche toujours; vers Dieu qui a un bonheur à nous donner en récompense de chaque progrès ; vers Dieu qui veut que chaque vérité reconnue conduise à des vérités plus hautes, chaque sainteté conquise à des saintetés plus sublimes, chaque amour à des amours plus doux et chaque félicité h des béatitudes croissantes; vers Dieu qui, pour premier pas de ces ef-
forts remplissant et le temps et l'immortalité, nous demande de lui dire à chaque occasion de péché : Délivre-nous du mal!.,. Vous donc, quand vous priez ainsi, n'oubliez pas que c'est vous mettre en marche vers la perfection, vers l'infini, ver^ Dieu.
Dans ces révélations heureuses ou magnifiques que l'Oraison Dominicale suggère à la piété, dans ces grâces qu'elle annonce, dans ces espérances qu'elle confirme, qu'y a-t-il dont nous puissions nous faire honneur? Rien.
Notre Père qui es aux deux î. . . Il sait de quoi nous sommes faits; il ^sonde notre être jusqu'au fond; il voit notre âme à nu; il n'a nul besoin de nous suivre du regard ; c'est nous qui avons besoin de sa connaissance, et quand nous croyons la saisir, elle nous échappe, perdue de vue dans l'infini où, si nous osons nous engager, nous sommes bientôt réduits à dire, avec l'Évangile : Personne n'a jamais vu Dieu.
Que ion nom mf sanctifié !, . ,JEt que lui revient-^
de nos sacrifices et de nos adorations ? Qui sommesïious, pour lui bâtir des temples, lorsque les deux, elles deux même des deux, ne peuvent le contenir? Nos prières sont inutiles à sa providence; il sait de quoi nous avons besoin, avant que nous le lui demandions.
Que toTi règne vienne! Dieu est la vérité et possède la science suprême.
Que ta volonté soit faite sur la terre com/me au Ciel! Dieu est la sainteté même, et possède la perfection absolue.
Notre science et notre vertu sont donc comme un néant devant lui.
Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien !. . . Ouï , car nous sommes si peu.de chose que notre vie actuelle et tout ce qu'elle renferme de génie, de beauté, de gloire et d'héroïsme, peut dépendre de quelques grains de blé de plus ou de moins et que cependant les miettes de pain indispensables à l'entretien de notre existence ne nous appartiennent pas.
P ordonne-nous nos o^enses comme nous pardon^
232 LA DÉLlVflANCE DU MAL.
nons à ceux qui nous oiit offensés!... Oui, car es- ;.claves révoltés contre le plus grand, le plus légi' time des maîtres, nous poussons à bout notre révolte en combattant entre nous, et cette double guerre nous laisse encore un reste d'énergie pour être en guerre avec nous-mêmes.
Ne nous laisse point tomh&i^ en tentation, mais délivre-nous du mal!. . . Et comme Dieu ne tente pei'sonne, nous sommes donc les auteurs des pièges où nous demeurons pris ; nous nous fatiguons , nous nous épuisons à creuser nous-mêmes l'abîme , en gardant la force de nous y précipiter.
mes Frères, que sommes -nous donc devant Dieu , que sommes-nous devant Christ ; rois de ce monde , quel règne que le nôtre , tant que nous ne savons pas régner sur nous-mêmes! Que notre puissance est quelque chose de misérable, et que notre gloire est un pâle reflet de celle qui aurait dû nous appartenir comme enfants de Dieu créés à son image, si cette image était restée pure et resplendissante au fond de notre être !
Que dirons-nous donc, et quel langage convient
LA DÉLIVllAiXCE DU MiL. 233
sur nos lèvres, si .ce n'est l'adoration que l'Évangile ou l'Église (et qu'importe que ce soit'
l'un ou l'autre pour une louange si convenable a la majesté divine et à notre misère) a consacrée pour clore la prière du Seigneur : C'est à toi qu^ appartiennent le règne , la puissance et la gloire! Voilà bien l'aveu d'humilité profonde et d'entière dépendance , voilà bien le cri d'ardente gratitude qui doit jaillir de tous nos cœurs. Compai'ez ce que vous êtes et ce que vous sollicitez ; pesez comme d'une main l'Oraison Dominicale et de l'autre vos droits ; mesurez- vous vous-même à cette échelle de grâces inappréciables, et mettant en balance ce que vous méritez et ce que Dieu vous permet de lui demander par Christ , voyez si le front dans la poudre c'est trop dire que de lui dire : le règne, la puissance et la gloire sont à toi!... Jl est vrai par vous-mêmes, vous n'êtes rien, et n'avez droit à rien ; mais comme chrétiens, vous avez droit au Christianisme, et dans tous ces trésors de la prière du Seigneur... immensité de l'amour de Dieu ! ... il n'y a rien de trop pour vous. Admirable
et touchant mélange de la grandeur de Dieu et de la misère de l'homme ; sa religion l'ahat devant Dieu jusque dans un néant sans nom , et tout à coup, le relève et le déclare citoyen des cieux, concitoyen des anges, enfant de Dieu, frère de Christ, destiné à l'infini d'une immortalité excellente.Ainsi, vous le voyez ; cette humilité , cette dépendance, cette gratitule s'unissent dans cette adoration finale à une confiance inébranlable en la bonté de Dieu et l'amour de Christ. . . A Dieu le règne et là puissance !.. . et s'il règne, s'il est tout puissant, il est libre d'exaucer le plus obscur, le plus pauvre, le plus timide de ses serviteurs qui, du sein dé sa misère, veut devenir riche de toutes lès demandes de l'Oraisôn Dominicale accordées à la fois. . ...A Dieu la gloire ! il nous exaucera très certainement; car sa gloire n'est que sa bonté. Et tous ces attributs de son infinité lui appartiennent awa; siècles des siècles, et il y a reversion de cette idée sur nous ; il y a partage de cette existence avec nous ; éternel, c'est pour l'éternité qu'il nous exaucera. Réjouisscz-vôus dans votre foi , votre espérance et votre
amour , disciples de Jésus , qui ipriez ainsi; votre prière condense votre Christianisme et cette prière vous suffit, parce que votre Christianisme suffît à votre vie, votre mort et votre immortalité... Dans un sentiment profond d'adoration et d'amour, dans un élan unanime de reconnaissance, recueillezvous tous , disciples du Sauveur ! pour élever au ciel d'où Dieu vous contemple l'antique et pur , hommage de la foi chrétienne : c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire aux siècles des siècles !