CHAPITRE ONZIEME
Les distractions dans l’oraison
Un moyen infaillible d'éviter les di:
fractions, 11 n’y en a pas; le remède ràdical pour guérir de cette triste infirmitt, les saints eux-mêmes ne l'ont pas trouvé, L'oraison est une ‘‘oraison de combat et d2 peine,” a dit le pere Bourgoing.
Bien des fois nous avons entendu des personnes exprimer ce propos de pauvre à L'égard du riche : ‘Je suis assailli de distractions dans mes prières, Jusque din: mon action de gräces.... Oh! que j'envie le recueillement de cette sainte âme que Je vois agenouillée devant moi! qul bonheur de pouvoir ainsi converser avec Lee”
__ Ne nous fions pas trop aux apparences.
Il n’est pas certain que eet extérieur tranquille recouvre un intérieur paisible:
en tout cas, on peut être sûr que cette personne a aussi et souvent ses heures
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de luttes et qu'à ses chants de joie succèdent des gémissements. David lui-même disait qu'il avait trouvé son cœur pour prier Dieu, comme si son cœur avait coutume de lui échapper et comme s'il avait coutume de le poursuivre comme on poursuit un fugitif, sans pouvoir l’atteindre et en criant vers Dieu: mon cœur m'a abandonné : Quoniam cor meum dereliquit me. Dans sa miséricorde, Dieu a pitié de notre misère, et il attend notre pauvre prière, pour l’exaucer : quel homme supporterait de telles divagations dans son ami, dans son interlocuteur 7...
(d'après saint Augustin.)
Sainte Thérèse va encore ici nous encourager avec sa franchise habituelle :
“Il est des jours où même dans la solitude je ne puis avoir aucune pensée fixe et arrêtée ni de Dieu, ni d'aucun bien, ni faire oraison; mais je sens que j'en discerne la cause. Je vois clairement que tout le mal vient de l’entendement et de l'imagination; car pour la volonté elle est droite et il n’est point de bonne œuvre qu’elle ne soit dispose à embrasser. Mais, telles sont les diva-
gations de l'esprit, qu'il ressemble à un fou que personne ne peut enchaîner: et il n'est pas en mon pouvoir de le fixer l'espace d’un Gredo. Quelquefois j'ru ris, et pour jouir du spectacle de ma misère, je le laisse aller au gré de ses ca.
prices et me plais à le suivre de l’œil pour voir ee qu'il fera. Jamais, grâce à Dieu, il ne me porte à rien de mauvais, mai:
seulement à des choses indifférentes.… Je comprends alors bien mieux la grûre que Dieu m'accorde, lorsque tenant ce fou enchaîné il me met dans une par.
faite contemplation: et je pense aussi à ce que diraient de moi ceux qui mr croient bonne s'ils me voyaient dans un tel égarement d'esprit. Je suis émue la plus vive compassion en voyant l’ârr en mauvaise compagnie et je désire ardemment la voir libre que je ne pui:
quelquefois m'empêcher de dire à Notre-Seigneur: quand donc mon âne se verra-t-ells enfin occupée à célébrer tout entière vos louanges ? Ne permettez pas, Seigneur, qu’elle soit plus longtemps
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divisée et comme déchirée en lambeaux’”(1).
Tableau d’une saisissante vérité! Au fond, l’âme est droite et bien disposée :
mais la mauvaise nature la tire et la secoue pour l’empècher de saisir Dieu.
Rappelons-nous ce qui a été dit au sujet de la présence de Dieu dans l’oraison.
Nous sommes en voyage vers l’éternité ; nous ne pouvons jouir ici-bas du face à face avec Dieu, et nos sens grossiers interceptent le regard de notre esprit vers cette divine beauté,
Nous insistons sur la nécessité de ce mal, commun à tous l:s enfants d'Adam, car rien n’est plus dangereux qu'un désenchantement douloureux, qui conduirit, par le serupule, au découragement et à l’abandon de toute oruison.
Pour moi, dit sainte Thérèse, j'ai eu quelquefois beaucoup à souffrir de ces distractions involontaires, et ïl n'y a guère plus de quatre ans que je connus par expérience que l'imagination et l’entendement ne sont pas la mème chose.
(1) Vie, chap. XXX.
J'en parlai à un homme fort instruit et il me confirma dans cette opinion. Ja joie que j'en reçus ne fut pas petite.
Confondant auparavant l’un avec l’autre, j> ne pouvais concevoir que l’entendement qui est une puissance de l’äme.
eût quelquefois tant de peine à prendre son essor, tandis que d'ordinaire l’inuuination prend en un instant son vol:
impossible à nous de l'arréter..…. Je n pouvais m'expliquer ce qui se passait en moi: d’un côté, les puissances de mon me me paraissaient occupées de Dieu et recueiilies en lui, et de l’autre, mon imagination était si troublée et si égarce.
que j'en demeurais stupéfaite. O mon Dieu! comptez s'il vous plaît pour quelque chose, ce que le manque de cor naissance nous fait souffrir dans ce che.
min spirituel... Faute de nous connaitre nous passons par de terribles angoisses.
ce qui est un bien nous paraît un mil et nous considérons comme des fautes de: éhoses qui ne le sont point.
‘“De là procèdent les affictions de tint de personnes d'oraison, mais particulie rement de celles qui ne sont pas savanr
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tes: de là, les plaintes qu'elles font de leurs peines intérieures; de là enfin ces mélancolies qui ruinent leur santé et les portent jusqu'à tout abandonner””(1).
Voici done, en deux mots, la conduit à tenir à l'égard de ces distractions inévitables : si elles sont volontaires, ou en elles-mêmes ou dans leur eause, il faut les combattre courageusement et Îles vaincre ; si elles sont involontaires, il trut les supporter avec patience, ne point s’en troubler et s'appliquer de son mieux à l'exercice de l'oraison.
Les distractions à l'oraison sont volontaires dans leur cause, quand, dans Île temps qui précède est exercice, on se livre à la dissipation, et qu'on ne fait rien pour s'entourer de calme et se préparer au recusillement intérieur. Jetez une pierre dans l'eau: la surface se ride, le fond se trouble, et le calme ne revient pas de si tôt. Ainsi de l'ame, si vous y laissez tomber quelque souci quelque projet, quelque nouvelle.
De là cette loi si sage du grand silence
(1) Château intérieur. chap. E
qu'on trouve dans toute communaut bien réglée, pendant le temps qui va du coucher du soir jusqu’au lendemain apré:
l'oraison. Ce silence, qui fait partie de la préparation prochaine à l'oraison, il est encore plus nécessaire de l'entretenir pendant l'exercice lui-même, en ayant soin de choisir un lieu où l’on sera tranquille, au besoin l'Eglise même, la maison de Dieu.
Enfin quand, malgré ces précaution:
et malgré la préparation sérieus» du sujet, — dont nous avons déjà parlé, —
la tourbe des distractions vient nous assiéger, il faut les repousser tout doucement, sans une violence qui nous épuiserait vainement, ‘‘comme on chasse les mouches de la main, sans les pousser pour les tuer”, dit fort justement un religieux chartreux. Si elles persistent, continuons la même tactique sans nous lasser, reprenant le sujet où nous l'avons laissé; si nous avons perdu le fil de la trame, prenons même notre livre et cherchons à nous retrouver.
‘‘Quand les distractions sont importunes et ne s'en vont pus, dit sainte
Si de arte Ru Ut
Chantal, il faut alors faire l'oraison de patience""(1). “Vous dites encore, si lersque vous ne pouvez faire l'oraison, à cause des distractions vous ne feriez pas bien de lire, y trouvant plus de dévotion? Ma fille portez un livre, lisez trois ou quatre lignes, arrètez-vous là-dessus ; et quand vous vous sentirez distraitr lisez encore, et passez ainsi votre oraison'”’(2).
Ce faisant ous n'aurous plus que des distractions volontaires, dont il faut prendre son parti, tout comme d' mi.
craine où d'une névralgie, C'est 1, mité de l'humaine nature, et il faut bien s'v résigner. Saints Thérèse va nous en convaincre davantage dans son lanwage si humain:
‘De même que nous ne pouvons pas arrêter le mouvement du ciel, qui va vec une si prodigieuse vitesse, de mêr e il n'est pas en notre pouvoir d'arrêter le mouvement de l'imagination. Dans notre ignorance, confondant les puissan-
(1) Œuvres IT, p. 340.
(2) Ibid, p. 554.
ces de l'âme avce l'imagination et nous persuadant que celle-ci les entraine par.
tout à sa suite, nous croyons être perdu:
et mal employer le temps que nous pas.
sons en la présence: de Dieu : et peut-être alors l'âme est tout unie à Dieu, tandis qu'elle endure, non sans mérite, le:
écarts de l'imagination égarée parmi les bêtes cruelles et venimeuses, qui tent aux avenues du château. Ce que © ous avons à souffrir de l'imagination ne doit done point nous troubler ni nous faire abandonner l'oraison, ainsi que le désire.
rait l'ennemi du stlut. Je Je répète, le plus souvent nos inquiétudes et nos peines viennent de ce que nous ne nous connaissons pas.
‘Ainsi, il faut bien se garder de se laisser troubler par les pensées importunes, dans l'oraison, ni de s’en mettre en peine. Si c'est le démon qui nous l:S envoie, il nous laissera bientôt en repos, s'il voit que nous ne nous en in.
quiétons point ; et si elles viennent, comme cela n'est souvent que trop vrai, de la misère, qui, avec tant d’autres infirmités, nous est restée du péché d'Adam,
montrons de la patience et endurons-les pour l'amour de Dieu. Ne sommes-nous pas sujettes à manger, à dormir, Sans pouvoir nous exempter de cette nécessite ?
“Dans lu pensée que vous ne serez pas exemptes de ce tourment, je saisis toutes les occasions de vous en parler, désirant, mes filles, vous faire bien comprendre que, cela étant inévitable, il faut ni vous em inquiéter ni vous en afHiger. Laissez aller cette imagination, vrai traquet de moulin, et, sans vous inquiéter de son bruit incommode, oceupez-Vouis de votre farine, c’est-à-dire de poursuivre votre méditation à l'aide de la volonté et de l'entendement”’(1).
‘“J,'unique remède que j'ui découvert après une lutte bien pénible de plusieurs innées.…. c’est de ne pas faire plus de cas de l'imagination que d’une foll:"’(2).
“J'imagination et la mémoire... ne s'urrétent à rien ct passent incessamment d’un objet à l’aut2. semblables
(1j Château, chap. # (2) Ibid.
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à ces petits Papillons de nuit Import un et inquiets qui ne font qu’aller et venir, Sans Jamais se fixer. Cette comparaisor peint de la manière la plus fidèle ce qu se passe alors; car si ces petits inseet.
n'ont aucune Puissance de nuire, ils ne laissent pas d’être importuns”’(1).
“Il y a divers degrés dans le tourment de ces distractions importunes, suivi l'état de notre santé et suivant le, temps... Le conseil qu'on vous donne di mépriser ces pensées et-les raisons que ls livres vous en présentent, ne suffiront pas toujours pour mettre votre esprit en repos... Pour que mes paroles vous soient utiles, il faut que Disu vous donne si lumiène”’(2).
C'est le dernier mot. Oui, n'oublion:
PaS que nous ne pouvons rien par nousmêmes ; prenons les conseils des sages, des saints, mais surtout demandons au Maître Souverain de les bénir.
(1) Vie, chap. XVII.
(2) Ibid.
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