UN AUMONIER DE RELIGIEUSES
Montréal, le 1% juin 1918.
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CHAPTRE PREMIER
Définition de l’oraison
Evitons d’abord tout malentendu :
nous n'écrivons pas pour les âmes engagées dans les voies sublimes de la contemplation et de l’extase, Nous prétendons traiter modestement de l’oraison élémentaire, de la petite oraïson, comme l'ont appelée certains auteurs spirituels
tout en lui reconnaissant son mérite et Sa grandeur. C’est par cette voie du reste que les plus grands saints commencent toujours à marcher, pour ne pas tenter Dieu. ‘Il faut nous asseoir à la dernière place du festin, dit en substance le père Bourgoing, troisième général de l'Oratoire, adhérer aux voies petites comme petits et faibles que nous sommes.
et attendre que le maître nous dise:
Ami, monte plus haut.” (1)
(1) Direction de l'oraison. p. 41. Edition Téqui 1887.
Qu'est-ce donc que l’oraison, ainsi entendue ?
Sainte-Thérèse nous en donne une définition lumineuse qu'il faudrait graver sur tous les prie-Dieu et sur les murailles de tous les oratoires : ‘D'après moi.
l'oraison n’est qu'un intime commerce d'amitié où l'âme s’entretient seule à seul avec Dieu’’(1). Expliquons-la, cætte notion si exacte et si encourageante :
“Un intime commerce d'amitié.’ Ne vous a-t-il jamais été donné de respirer le suave parfum d’une affection pure et franche, par exemple auprès d’un père, d’une mère, d’un frère, d’une sœur, d’un loyal ami? En cette douce compagnie, votre conversation n'’était-elle pas alerte, cordiale, exubérante même ? Oh!
oui, que de belles et bonnes choses nous savons dire et demander à ceux que nous aimons! Le cœur, voyez-vous, dès qu'il se trouve à l’aise, éprouve le besoin de s’épancher.
Fi voilà toute l’craison en substance.
(1) Vie écrite par elle-même. Chap. VIll.
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À la place de la créature qui vous est chère, mettez votre Créateur, parlez-lui comme vous parleriez à un ami, et vous ferez oraison.
L'oraison est donc essentiellement, un entretien, une conversation ‘“‘amicale’' avec Dieu. Ce n’est pas un monologue un discours entre deux. Pour faire oraison, il ne faut donc pas se contenter de méditer, de réfléchir et de s'entretenir avec soi-même; il faut surtout parler à Dieu, l'interroger, l'écouter, et tout cela ‘amicalement,’ à cœur ouvert, simplement, filialement. Oh! vous que Dieu compte parmi ses amis, dilatez-vous, et faites jaillir du plus intime de vous-même votre prière, vos paroles, vos cris de détresse au besoin!
Sainte Thérèse avoue ingénüment qu'elle disait parfois ‘‘des folies’ à son divin époux, durant son oraison.
Cette facon tendre et naïve de traiter avec Dieu est, certes, bien éloignée du formalisme étroit, de la contrainte glaciale, mise à la mode par le Jansénisme.
Etalez donc votre âme devant Jésus, telle qu'elle est, sans lui rien cacher.
‘Seigneur, celui que vous aimez est malade, répéterez-vous dans vos moments de tièdeur. Domine, ecce quam amas infirmatur' (1) Cette parole fit jadis faire à Jésus l’un de ses plus grands miracles; elle est toujours aussi puissante sur le cœur de Jésus. Exigez même audacieusement une réponse à vos questions, disant avec l’auteur de l’1mitation de Jésus-Christ: ‘Seigneur, je je ne me tairai point et je ne cesserai de vous prier, tant que votre grâce ne me sera pas revenue et que vous ne me parlerez pas au cœur’’(2).—‘"Vous étiez si bon jadis, disait une sainte âme à Jésus, quand vous laissiez Madeleine mouiller vos pieds sacrés, de ses larmes. Quoi, auriez-vous donc changé? Vous qui n’avez jamais repoussé personne, voudriez-vous commencer par moi? Oh! ne le faites pas...”
La Vierge d’Avila usait des mêmes libertés avec Notre-Seigneur: ‘Eh quoi, mon Dieu, n'est-ce donc pas assez de me
(1) Joan. XI. 3. He (2) De Imit. Christi, liv. III, cap. XXF, 5.
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tenir dans cette misérable vie, dans cet exil où tout m'empêche de jouir de vous, a nourriture, le sommeil, les affaires, les relations ?.... Faut-il encore que dans les rares moments où je pourrais goûter les délices de votre présence, vous vous dérobiez à mes yeux ?’’(1). |
On le voit, il y a loin de cet entretien familier à une étude savante qui demanderait des talents spéciaux. Aussi arrive-t-il souvent que les personnes les plus simples et les moins instruites y.
réussissent beaucoup mieux que les plus grands esprits. Il y a loin également de cette naïve exposition des besoins de notre âme à une simple lecture, où les idées.
se succèdent rapides ainsi que des scènes variées sur la toile d’un cinématographe; comme nous le verrons plus en détail, le travail de l’oraison se fait plus dans le cœur que dans la tête.
Ici se pose une objectin. ‘Pour que l'oraison soit un vrai dialogue, comme vous le prétendez, il ne suffit: pas de parler, il faut que j'obtienne une réponse.
(1) Vie, XXXVII.
et
Or, quand je parle à Dieu, j’ai l’impression d’être dans un vrai désert où je n’entends que les échos de ma voix.’’
Disons d’abord qu’il ne s’agit pas d’obtenir une réponse sensible qui frappe les oreilles, tout se passant ici dans le se-.
cret de l'âme. Et si elle ne se fait pas entendre, cette voix intérieure, plus faible qu’un souffle léger’’ Vocem quasi auræ lenis audivi’(1) n'est-ce pes le résultat de nos négligences coupables, et du peu de soin que nous apportons à nous établir dans le calme et l’attention nécessaires. ‘‘Il y a des âmes, écrivait sainte Chantal, qui s’échauffent tellement ès discours qu’elles ne se donnent pas quasi le temps de respirer... Il ne faut pas faire cela, mais faire l’oraison avec beaucoup de tranquillité et de douceur... Il faut parler à Notre-Seigneur fort familièrement, cœur à cœur, et si doucement que notre bon ange ne l’entende pas'’(2).
‘Dans l’oraison il y a plus à éouter qu’à parler’”’(3).
(1) Job, IV. 16.
(2) Œuvres, T. II. Entretiens XXXIII.
(3) Ibid. III, p. 266.